POÈME SUR LE DESASTRE DE LISBONNE
Voilà, en effet, la question, voilà L’énigme à laquelle Voltaire vou lait acculer ses adversaires. Il voulait les enfermer dans' un cercle. Le croyant en sortirait par un acte de foi et de confiance. Et le philosophe ? Mais ne sait-on pas que les philosophes ont réponse à tout.
Quant à Voltaire, il semble bien disposé à se servir de la difficulté comme d’un tremplin pour sauter dans le pur scepticisme avec Bayle.
J’abandonne Platon, je rejette Épicure. 190
Bayle 1 en sait plus qu’eux tous; je vais le consulter :
La balance à la main Bayle enseigne à douter;
Assez sage, assez grand pour être sans système.
Il les a tous détruits et se combat lui-même,
Semblable à cet aveugle en butte aux Philistins 195
Qui tomba sous les murs abattus par ses mains.
Que peut donc de l’esprit la plus vaste étendue?
Bien : le livre du sort se ferme à notre vue.
L’homme étranger à soi, de l’homme est ignoré.
Que suis-je? Où suis-je? Où vais-je? et d’où suis-je tiré? 200 Atomes tourmentés sur cet amas de boue Que la mort engloutit et dont le sort se joue,
Mais atomes pensants, atomes dont les yeux,
Guidés par la pensée, ont mesuré les cieux,
Au sein de l’infini nous élançons notre être, 205
Sans pouvoir un moment nous voir et nous connaître 2.
Les vers sont beaux, mais la pensée désenchantée. Voltaire ne veut pas finir sur ces mots. Il ne lui échappe pas, d’ailleurs, combien il a changé de ton depuis le Mondain. Il ajoute donc :
Ce monde, ce théâtre et d’orgueil et d’erreur Est plein d’infortunés qui parlent de bonheur.
(1) Ba\le. V. plus haut, p. 192, note 4.
(2) « Voilà de beaux vers eette fois, mais de pauvres consolations. C’est là pourtant tout le système de Voltaire sur la Providence, système d’ailleurs qu’il serait facile de rendre chrétien en y ajoutant un mot, et Voltaire ne se faisait pas faute d’ajouter^ ce mot, quand il le croyait utile à sa sécurité. Ce que Voltaire en effet appelle le doute qui plane sur tout notre être, n’est rien autre chose que le mystère de la vie humaine, tel que le chrétien le conçoit et le résout par la foi et par l'espérance qu’il a en son Père céleste. Où le philosophe doute, le chrétien espère. C’est la même condition, le sentiment seul est différent. »
(Saint-Marc Girardin, op. cit ., ii, p. 161.
VOLTAIRE
Tout se plaint, tout gémit en cherchant le bien-être :
Nul ne voudrait mourir, nul ne voudrait renaître. 210 Quelquefois, dans nos jours consacrés aux douleurs, Parla main du plaisir nous essuyons nos pleurs;
Mais le plaisir s’envole et passe comme une ombre;
Nos chagrins, nos regrets, nos pertes sont sans nombre. Le passé n’est pour nous qu’un triste souvenir; 215
Le présent est affreux, s’il n’est point d’avenir,
Si la nuit du tombeau détruit l’être qui pense.
Un jour tout sera bien, voilà notre espérance;
Tout est bien aujourd’hui, voilà l’illusion.
Les sages me trompaient, et Dieu seul a raison. 220
Humble dans mes soupirs, soumis dans ma souffrance Je ne m’élève point contre la Providence.
Sur un ton moins lugubre on me vit autrefois Chanter des doux plaisirs les séduisantes lois :
D’autres temps, d’autres mœurs : instruit par la vieillesse, Des humains égarés partageant la faiblesse, [225
Dans une épaisse nuit cherchant à m’éclairer,
Je ne sais que souffrir, et non pas murmurer.
Un calife autrefois, à son heure dernière,
Au Dieu qu’il adorait dit pour toute prière :
(( Je t’apporte, ô seul roi, seul être illimité, 230
Tout ce que tu n’as pas dans ton immensité,
Les défauts, les regrets, les maux et l’ignorance... »
Mais il pouvait encore ajouter Vespérance.
Le Poème sur le désastre de Lisbonne provoqua une réplique de la part de J. -J. Rousseau *. Celui-ci n'entendait pas raillerie sur Dieu. On connaît l’anecdote racontée par Mme d’Epinay 1 2. C’était un soir, dans le salon de Mlle Quinault, actrice distinguée, qui avait quitté le théâtre et qui réunissait volontiers chez elle des gens de lettres et des philosophes- La conversation mise sur la religion avait vite pris un assez bon train. Mme d’Epinay demandait grâce pour la religion naturelle- — « Pas plus que pour les autres,
(1) Rousseau, qui venait d’écrire ses deux premiers discours, était déjà célèbre; mais, yis-à-vis de Voltaire, il faisait encore figure dq débutant.
{2) Mémoires i, p. 380-
RÉPLIQUE DE J. -J. ROUSSE Al
dit Saint-Lambert; qu’est-ce qu'un Dieu qui se fâche et s’apaise? — Mlle Quinaajlt : Mais parlez donc, marquis ; est-ce que vous seriez athée ? — A sa réponse, Rousseau se fâcha et murmura ehtre ses dents ; qu l’en plaisanta. — Rousseau : Si c’est une lâcheté que de âouflrir qu’on dise du mal de son ami absent, c’est un crime que de souffrir qu’on dise du mal de son Dieu, qui est présent; et moi, messieurs, je crois en Dieu. »
Rousseau prit donc la défense de la Providence dans une longue et éloquente lettre, datée du 18 août 1756 U Nous en citerons quelques fragments1 2 * 4
Après avoir remercié Voltaire de lui avoir adressé ses deux derniers poèmes^ et, après ^quelques compliments d'ordre général, Rousseau oppose les deux poèmes l’un à l’autre. Le poème sur la Loi naturelle « l’enchante », mais il prend parti contre 1 autre.
Tous mes griefs sont donc contre votre poème sur le Désastre de Lisbonne , parce que j’en attendais des effets plus dignes de l’humanité qui paraît vous l’avoir inspiré. Vous reprochez à Pope et à Leibnitz d’insulter à nos maux en soutenant que tout est bien et vous chargez tellement le tableau de nos misères, que vops en aggravez le sentiment : au lieu des consolations que j’espérais, vous ne faites que m’affliger ; on dirait que vous craignez que je ne voie pas combien je suis malheureux, et vous croiriez, ce semble, me tranquilliser beaucoup en me prouvant que tout est mal. Ne vous trompez pas, monsieur ; il arrive tout le contraire de ce que vous vous proposez. Cet optimisme que vous trouvez si cruel, me console pourtant dans les mêmes douleurs que vous me peignez comme insupportables. Le poème de Pope adoucit mes maux el me pcfrte à la patience ; le vôtre aigrit mes peines, m’excite aux murmures et, m’ôtant tout, hors une espérance ébranlée, il me réduit au désespoir. Dans cette étrange opposition qui règne entre ce que vous prouvez et que j’éprouve,
(1) Cette Lettre ne fut publiée qu’en 1764.
(2) Rousseau affectait de croire que c’était Voltaire qui lui avait en-
voyé ces deux poèmes; en réalité, il savait bien qu’il les avait reçus du pasteur Roustan, qui lui avait demandé une protestation contre le Discours sur te Désastre de Lisbonne. Chose piquante, Rousseau avait fait tâter le terrain auprès de Voltaire par Tronchin. (V. Mauguas, Que -
reîles de 'philosophes : Voltaire et J. -J. Rousseau , pp. 47 et 49.)
VOLTAIRE
calmez la perplexité qui m’agite et dites-moi qui s’abuse du sentiment ou de la raison.
« Homme, prends patience, me disent Pope et Leibnitz ; (( les maux sont un effet nécessaire de la nature et de la « constitution de cet univers. L’Etre éternel et bienfaisant qui le gouverne eut voulu t’en garantir : de toutes les « économies possibles il a choisi celle qui réunissait le a moins de mal et le plus de bien ; ou, pour dire la (( même chose encore plus crûment, s’il le faut, s’il n’a a pas mieux fait, c’est qu’il ne pouvait mieux faire. » a Que me dit maintenant votre# poème ? « Souffre à « jamais, malheureux. S’il est un Dieu qui t’ait créé, ((“sans doute il est tout-puissant, il pouvait prévenir tous « tes maux : n’espère donc jamais qu’ils finissent ; car a on 11e saurait voir pourquoi tu existes, si ce n’est pour « souffrir et pour mourir. » Je ne sais ce qu’une pareille doctrine peut avoir de plus consolant que l’optimisme et que la fatalité mèine ; pour moi, j’avoue qu’elle me paraît plus cruelle encore que le manichéisme L Si l’embarras de l’origine du mal vous forçait d’altérer quelqu’une des perfections de Dieu, pourquoi vouloir justifier sa puissance aux dépens de sa bonté? S’il faut choisir entre deux erreurs, j’aime encore mieux la première.
«... Je ne vois pas qu’on puisse chercher la source du mal moral ailleurs que dans l’homme libre, perfectionné, partant corrompu ; et quant aux maux physiques... la plupart sont encore notre ouvrage. Sans quitter votre sujet de Lisbonne, convenez, par exemple, que la nature n’avait point rassemblé là vingt mille maisons de six à sept étages, et que si les habitants de cette grande ville eussent été dispersés plus également et plus légèrement logés, le dégât eût été beaucoup moindre et peut-être nul 1 2. Tout eût fui au premier ébranlement, et on les
(1) Système d’après lequel il existe deux Dieux : le Dieu du bien et le Dieu du mal, toujours en lutte entre eux. L’inventeur du système. — d’ailleurs emprunté à la vieille religion des Perses, — est Manès, né vers 240 après Jésus-Christ.
(2) II y a du vrai. Mais comme chacun ramène toute chose à son idée
cul vus le lendemain à vingt lieues de là,, tout aussi gais que s’il n’était rien arrivé. Mais il faut rester, s’opiniâtrer autour des masures, s’exposer à de nouvelles seeousses, parce que ce qu’on laisse* vaut mieux que ce qu’on peut emporter. Combien de malheureux ont péri dans ce désastre pour vouloir prendre l’un ses habits, l’autre ses papiers, l’autre son argent ! Ne sait-on pas que la personne de chaque homme est devenue la moindre partie de lui-même et que ce n’est presque pas la peine de la sauver quand on a perdu tout le reste.
« Vous auriez voulu que le tremblement se fût fait au fond d’un désert plutôt qu’à Lisbonne. Peut-on douter qu’il ne s’en forme aussi dans les déserts ? Mais nous n’en parlons point, parce qu’ils ne font aucun mal aux messieurs des villes, les seuls hommes dont nous tenions compte. Ils en font peu même aux animaux et aux sauvages qui habitent épars ces lieux retirés et qui ne craignent ni la chute des toits, ni l’embrasement des maisons. Mais que signifierait un pareil privilège ? Serait-ce donc à dire que l’ordre du monde doit changer selon nos caprices, que la nature doit être soumise à nos lois et que, pour lui interdire un tremblement de terre en quelque lieu, nous n’avons qu’à y bâtir une ville ?
« ... Vous pensez, avec Erasme, que peu de gens voudraient renaître aux mêmes conditions qu’ils ont vécu ; mais tel tient sa marchandise fort haut, qui en rabattrait beaucoup s’il avait quelque espoir de conclure marché. D’ailleurs qui dois-je croire que vous avez consulté pour cela ? Des riches, peut-être, rassasiés de faux plaisirs, mais ignorant les véritables, toujours ennuyés de la vie et toujours tremblants de la perdre ; peut-être des gens de lettres, de tous les ordres d’hommes le plus sédentaire, le plus malsain, le plus réfléchissant et par conséquent le plus malheureux. Voulez-vous trouver des hommes de meilleure composition ou, du moins, com-
dominante ! Un tremblement de terre détruit une ville : Voltaire s’en prend à Dieu et Rousseau à la^ociété.
VOLTÀIRË
munément [plus sincères, et qui, formant le plus grand nombre, doivent an moins pour cela être écoutés par préférence ; consultez un honnête bourgeois qui aura passé une vie obscure et tranquille, sans projets et sans ambition ; un bon artisan qui vit communément de son métier ; un paysan même, non de France, où Fou pré* tend qu’il faut les faire mourir de misère afin qu’ils nous fassent vivre, mais du pays par exemple où vous êtes £, et généralement de tout pays libre. J’ose poser en fait qu’il n’y a peut-être pas dans le haut Valais un seul montagnard mécontent de sa vie presque automate et qui îfaeceplât volontiers, au lieu même du paradis qu’il attend et qui lui est dû, le marché de renaître sans cesse pour végéter ainsi perpétuellement. Ces différences me fout croire que c’est souvent Tahus que nous faisons de la vie qui nous la rend à charge ; et j’ai bien moins bonne opinion de ceux qui. sont fâchés d’avoir vécu que de celui qui peut dire avec Caton : a Nec me vixisse pœ~ nitet , quoniam ita vixi ut frustra me nutum non eocistimem V )) Cela n’cmpêehc pas que le sage ne puisse quelquefois déloger volontairement, sans murmure et sans désespoir, quand la nature ou la fortune lui portent bien distinctement l’ordre de mourir. Mais, selon le cours ordinaire des choses, de quelques maux que soit semée la vie humaine, elle n’est pas, à tout prendre, un mauvais présent ; et si ce n’est pas toujours un mal de mourir, c’en est fort rarement un de vivre. »
Nous ne saurions suivre Rousseau dans tout© sa discussion qui est longue (nous n’en donnons pas le quart) et assez épineuse. Nous croyons cependant devoir encore* citer les lignes suivantes, tout à fait caractéristiques: "
a ... Si je ramène ces questions diverses à leur principe commun, il me semble qu’elles se rapportent toutes à
(1) La Suisse.-
(2) « Je ne me repens pas d’avoir vécu, parce que j’ai vécu de telle sorte que je ne crois pas être né en vain. » (Gigéron, de Senectule, xxiii, 84.)