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CHAPITRE III

La propagande voltairienne.

Le Dictionnaire philosophique.

Voltaire a toujours été irréligieux. Ses maîtres de Louis-le- Grand ne s’y étaient pas trompés. Sous le brillant écolier, ils avaient deviné avec effroi l’adversaire futur.

Il ptait l’héritier de la société du Temple et des libertins de la Régence, mais il a ajouté à cet héritage un large apport personnel. STI appartenait à une génération incroyante et railleuse, il a dépassé tous ses contemporains en audace. Il a réuni et incarné en lui-même toutes les sortes d’incrédulité et d’irrespect, au point que son nom est devenu lui-même un symbole. Il est plus que personne l’incrédulité et l’irrespect. Dès ses premiers écrits, il avait donné des preuves de son hostilité et dès 1722, YEpître à Uranie contenait presque tout le programme de ce que l’on devait appeler le Voltairianisme.

Cependant son irréligion n’a pas toujours eu le caractère agressif qu elle prit à partir d’une certaine date. La fameuse formule Écrasons l'infâme , qui devint bientôt le mot d’ordre d’une guerre sans merci au christianisme, n’apparaît qu’à une date relativement tardive.

Le 6 décembre 1757, Voltaire écrivait à d’Alembert : « Je fais comme Caton, je finis toujours ma harangue en disant Deleatur Carthago.. . 11 ne faut que cinq ou six philosophes qui s’entendent pour renverser le colosse. Il ne s’agit pas d’empêcher nos laquais d’aller à la messe ou au prêche ; il s’agit d'arracher les pères

(1) Desnoireterres, VI, 235,

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de famille à la tyrannie des imposteurs, et d’inspirer l'esprit de tolérance. Gette grande mission a déjà d’heureux succès. La vigne de la vérité est bien cultivée par des d’Alembert, des Diderot, des Bolingbroke, des Hume, etc. Si votre roi de Prusse avait vbulu se borner à ce saint œuvre, il eût vécu heureux et tous les Académiciens de l'Europe l’auraient béni. »

Dans ce court passage se trouvent indiqués, le but de l’oeuvre : arracher les pères de famille à la tyrannie des imposteurs, c'està-dire, dans la pensée de Voltaire, soustraire les esprits qui pensent à l'influence du clergé ; la restriction que le nouvel apôtre entend apporter à son œuvre : il renonce à agir sur la foule; le moyen employé : une sorte de mission, prêchée par cinq ou six philosophes ; les noms mômes des principaux ouvriers de l’entreprise : d’Alembert et Diderot, les deux directeurs de l’Encyclopédie, quelques libres penseurs ou philosophes anglais : Bolingbroke et Hume; Frédéric II et — certainement — si \^bltaire ne se nomme pas, c’est que c’était inutile.

On remarquera la plaee qui est faite ici au roi de Prusse et ce n’est que juste. Le séjour de Voltaire auprès de lui et l’iniluence que le roi prit sur l’homme de lettres français paraissent avoir plus que tout contribué à transformer Voltaire en militant.

Les circonstances extérieures y contribuèrent aussi. Les idées et les mœurs avaient beaucoup évolué depuis cinquante ans; mais les institutions étaient restées identiques. Plus môipe les esprits se permettaient de hardiesse, vis-à-vis de la religion ou des pouvoirs, plus la répression apparaissait comme terrible. L’autorité attaquée se défendait, c’était naturel, mais elle le faisait souvent avec maladresse. Quelquefois ceux qui étaient chargés de surveiller, de contrôler et de sévir, fermaient volontairement les yeux et laissaient passer ce qu’ils devaient empêcher, comme faisait Malesherbes. Plus souvent ceux qui exerçaient ce magistère l’exerçaient de manière étroite et vexatoiro. Les pénalités étant d’un autre âge, „on hésitait à les appliquer. Quand on s’y décidait, on soulevait l’opinion, comme il arriva lors du jugement d’Abbeville, (V. p. 775.)

Voltaire avait déclaré la guerre à ce qu’il appelait l'intolérance , ou la superstition, et qui n’était autre que le christianisme, surtout le catholicisme. Dans son particulier, avec ses amis, il disait l'infâme. Une lettre de Frédéric 11, datée du 18 mai 1759, montre que le mot était courant et consacré ; « Vous caresserez encore ï infâme d’un main et l’égratignerez de l’autre. » A quoi Voltaire répondait ; Votre Majesté me reproche... -de caresser quelquefois Vinfâme , eh 1 mon Dieu, non; je ne travaille qu’à l’extirper. »

Désormais, il n’écrivait plus de lettres sans la clore par cette formule mystérieuse Ecrlinf \ que les employés de la poste pre-

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naient naïvement pour une signature. « Ce M. Ecrlinf n’écrit pas mal », disaient ces braves gens \

A partir de cette époque, Voltaire apparaît comme enrégimenté. Sa correspondance avec d’Alembert est assidue et d’Alembert, c’est l’Encyclopédie. Mais, à. colé d’un homme comme celui-là, il avait besoin de correspondants subalternes, pour le tenir au courant des nouvelles, lui envoyer des brochures ou en recevoir de lui, pour seconder et stimuler au besoin son zèle pour la cause. Il parle sans cesse, non sans un sourire, de ses frères, mais parmi tous ses frères il n’en est pas de plus dévoué que Damilaville. Pendant huit ans — de 1760 à 1768 — Voltaire ne passa guère un jour sans lui adresser au moins un billet rapide.

Damilaville, après avoir servi comme garde du corps et avoir fait campagne dans la guerre de la Succession d’Autriche, était entré dans l’administration. Il était premier commis au bureau des. Vingtièmes et comme il avait le droit de contresigner avec le cachet du contrôleur général des finances les plis sortant de son bureau, il usait de ce droit pour faire parvenir à ses amis les philosophes toutes les lettres et tous les paquets plus ou moins compromettants qui ne leur seraient jaimais parvenais autrement. Damilaville, au dire de Grimm, « n’avait ni grâce, ni agrément dans fesprit et il manquait de cet usage du monde qui y supplée. Il était triste et lourd », mais Diderot nous le présente sous un jour plus favorable, et comme capable d'attentions délicates pour ses amis. U était infatigable. Voltaire usait sans scrupule du dévouement de son cher frère, et rendait hommage à son zèle. « C’est vous, lui écrivait-il, qui tenez l’étendard auquel nous nous rallions, c’est vous qui êtes le lien des philosophes 1 2. »

Ainsi secondé et talonné, Voltaire, qui, livré à lui-même, se serait peut-être laissé distraire de la Lutte, allait multiplier les publications anonymes sous les titres les plus divers. Ce fut d’abord Y Extrait des sentiments de Jean Meslier, 1762. Ce Jean Meslier était un personnage authentiquo, un curé champenois, qui était mort en 1733, laissant en manuscrit un ouvrage sur l’Ancien Testament, où il exprimait des doutes. L’ouvfage était diffus, incorrect, sans méthode; pour le faire lire, il fallait le refaire. C’est ce dont se chargea le patriarche de Ferney. Il ramassa l’arme et l’aiguisa.

Puis voici le Sermon des Cinquante : a Le Sermon des Cinquante, attribué à La Mettrie, à Dumarsais, à un grand prince est tout à fait édifiant. Il y a vingt exemplaires de ces deux opuscules (le Sermon et Jean Meslier) dans le coin du monde

(1) Desnoireterres, VI, p. 235. Voltaire, éd. Beuchot, LX1V, p. 545.

(2) Damilaville mourut le 13 décembre 1768, à quarante-sept ans.

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que j'habite. Ils ont fait beaucoup de fruit... Quatre ou cinq personnes à Versailles ont de ces exemplaires sacrés. J’en ai attrapé deux pour ma part et j’en suis tout à fait édifié 1 2 3 4. » Le Sermon des Cinquante est bien l’œuvre de Voltaire, sa première attaque directe et à fond contre la tradition juive et chrétienne.

Sur ces entrefaites paraît Y Emile de Rousseau. Voltaire reconnaît dans le Vicaire savoyard un disciple de Jean Meslier. « Ce vicaire, écrit-il, fait une sortie contre la religion chrétienne avec beaucoup d’éloquence et de sagesse 3 » et, déplorant la défection de Jean-Jacques, il s’écrie: « Oh ! comme nous aurions chéri ce fou, s’il n’avait pas été faux frère! et qu’il a été grand sot d’injurier les seuls hommes qui pouvaient lui pardonner3 r~»

L’année suivante, l’évêque du Puy, frère de Le Franc de Pompignan, ayant fait paraître une Instruction pastorale dirigée contre les incrédules modernes, Voltaire, qui avait déjà accablé de railleries l’académicien, n’épargna pas davantage le prélat. ( Instruction pastorale de l'humble évêque d’Alétopolis , à l'occasion de l'Instruction pastorale de Jean-George, humble évêque du Puy.) U débute ainsi : « Mes très chers frères, mon confrère Jean-George du Puy a voulu vous instruire par un gros volume 4. Vous savez que la vérité est au fond du Puy; mais vous ne savez pas encore si Jean-George l’en a tirée, etc. » Puis ce fut la Lettre d'un quaker à Jean-George Le Franc de Pompignan, évêque du Puy-en-Velay , qui se terminait ainsi : « Ami George, je réfléchis avec douleur sur la superbe de certaines gens : voilà l’origine des fausses démarches, des mauvais vers, de la prose ampoulée qu’on donne hardiment au public. On veut passer pour bel esprit dans son village et à Paris, et pour y parvenir il n’y a point de sottises qu’on ne fasse. Quand les sottises sont faites, on veut les soutenir par des calomnies; on perd la charité comme la raison; on perd son âme en se faisant moquer de soi. Ah ! mon frère, que ne puis-je aider à te convertir, à te rendre modéré et modeste comme tu dois l’être et à te sauver des sifflets de ce monde et de la damnation dans l’autre. »

On ne peut pousser plus loin l’impertinence du persiflage anonyme. L’acharnement de Voltaire était accru par la distinction que l’évêque du Puy avait établie entre ses adversaires. Il avait nommé avec beaucoup de considération Jean-Jacques Rousseau, comme un contradicteur sérieux, qui pense, qui raisonne et avec qui on peut discuter, tandis qu’il avait affecté de ne considérer Voltaire que comme un poète, dont on ne pouvait attendre semblable profondeur 5.

(1) A Damilaville, 10 octobre 1762.

(2) Au marquis d'Argens, 22 avril 1762.

(3) A Damilaville, 31 juillet 1762.

(4) C’était en effet un in-4de 300 pages.

(5) Le plus piquant, c’est que, si Voltaire avait été exaspéré par cette

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