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LA PROPAGANDE VOLTAIR1 ENN E

Voltaire semblait s’étonner lui-méme de son acharnement. « Plus je vieillis et plus je deviens implacable pour l'infâme », écrivait-il à Damilaville (mai 1763). Cette haine se traduisait en ce moment même par un poème de nature à révolter les âmes religieuses (Saul et David), et que l'auteur s’empressait de désavouer en l’appelant «je ne sais quelle farce, indignement' tirée de la sainte Écriture, qu’on dit faite par ces coquins d’Anglais, qui ne respectent pas plus l 'Ancien Testament que nos llottes *... » Il prit même la peine de déposer une requête entre les mains du conseiller Tronchin contre les calomniateurs.

a f’apprends, mon cher ami, que quelques malins débitent une rapsodie intitulée : Saiil , tragédie tirée de l'Ecriture sainte , par M. de Voltaire à Genève..

« 11 est clair par l’intitulé que c’est un tour qu’on me joue. On dit qu’il y en a très peu d’exemplaires, et qu’ils ont été très sagement supprimés par MM. les scholarques ; mais c’est assez que les ministres du saint Évangile en aient un exemplaire pour qu’ils fatiguent la prudence du Conseil. Il me semble que dans cette occasion ce serait à moi et noil à eux à demander justice de l’abus qu’on a fait du nom de Genève et du mien. ... AiHsi donc, je joins ici, à tout événement, une requête que je soumets à votre prudence et que je recommande à votre amitié... Si vous, et vos amis, pouvez faire en sorte que cette sottise soit étouffée, je vous en aurai, aussi bien que maman (Mme Denis), une véritable obligation. Le Conseil sait combien je lui suis dévoué a. »

Nous ne saurions, naturellement, énumérer ici tous les factums, les pamphlets de toute éspèce qui sortaient de l’officine de Ferney. Mais nous devons nous arrêter un instant sur le gros effort que représente le Dictionnaire philosophique.

L’influence des Encyclopédies est toujours considérable. Elle le fut particulièrement dans ce dix-huitième, qui s’écoula pour ainsi dire entre deux dictionnaires, celui de Bayle et l'Encyclopédie. Mais Voltaire sentait bien que les grandes dimensions de ce dernier ouvrage le rendaient d’autant moins actif qu’il était plus volumineux, il se méfiait des gros in-folio, toujours encombrants, souvent ennuyeux, quelquefois creux. Il avait déjà expérimenté que c’étaient les petits livres qui avaient le plus de crédit3.

Un soir à Potsdam, au milieu d’un souper du roi de Prusse,

distinction, J. -J. Rousseau, au contraire, s’y montra très sensible : « De tous mes antagonistes, le plus modéré, celui qui se respecte le plus, c'est M. l’évêqüe du Puy, voiià du moins un homme qui parle sincèrement... j’ai été véritablement édifié de sa charité et de sa bonne foi. » Lettre du 30 mai 1764. V. Desnoireterres, VI, 259.

(1/ Lettre à M. d’Hornoy, 14 auguste 1763.

(2) Lettre du 19 juillet 1764.

(3) V. page 830.

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l’idée avait été lancée d’un Dictionnaire philosophique, qui serait une sorte de Catéchisme de l’Ecole rationaliste. Le projet paraissait peut-être à d’autres un badinage, une gageure. Voltaire y vit une idée d’avenir et s’y attacha aussitôt avec” grand sérieux: il devait en poursuivre la réalisation avec une inlassable persévérance. Son secrétaire d’alors, Colini, le représente, à la date du 28 septembre 1752, se mettant au lit tout préoccupé de l’idée nouvelle. Les gens de lettres du roi et le roi lui-même, devaient se partager les articles du dictionnaire, Adam, Abraham , etc. Voltaire, pour son compte, commença son travail dès le lendemain. (Avertissement de Beuchot.)

Puis l’ouvrage resta de longues années sans voir le jour. Il parut en 1764, sous le titre de Dictionnaire philosophique portatif, en un volume in-8°. L’auteur aimait à le désigner sous le seul nom de Portatif .'Le sous-titre était : la Raison par alphabet.

D’asnnée en année, les éditions se multiplièrent avec des accroissements successifs. Il Unit par comporter sept volumes, soit plus de 3.500 pages. Les éditeurs de Kehl ont fondu ensemble, avec l’ouvrage progressivement grossi par Voltaire lui-même, des productions diverses du même auteur : les Questions sur l'Encyclopédie ; l'Opinion par alphabet 7 les articles insérés dans V Encyclopédie, plusieurs articles destinés au Dictionnaire de l’Académie; un grand nombre de morceaux déjà publiés.

« Jusque-là Voltaire n’avait livré au christianisme que de légers combats. Avec le Dictionnaire philosophique, c’est la guerre qui commence. » (L. Moland, avertissement.) C’est une chose vraiment singulière que cette ardeur agressive et cette frénésie de négation chez un vieillard de soixante-dix ans.

Le Portatif comme les autres libelles de Voltaire à la même date, était répandu partout et notamment à Genève avec un zèle de prosélytisme étonnant. « On en glissait sous les portes, on en pendait ^mx cordons de sonnettes, les bancs des promenades en étaient couverts. Dans les lieux d’instruction religieuse, ils se trouvaient substitués comme par enchantement aux catéchismes; et jusque dans le temple de la Madeleine des Dictionnaires portatifs, habillés comme des psautiers, traînaient sur les banquettes, où ils ne laissaient pas d’être ramassés par quelqu’un. ... On en trouvait des piles dans les cabinets d’horlogers et les petits messagers avouaient qu’un monsieur leur avait donné six sous pour déposer le paquet sur l’établi du patron. » (Desnoireterres.)

Le Grand Conseil de Genève s’émut naturellement et menaça de brûler le Portatif. « Un magistrat, écrivait Voltaire à d’Argental, vint me demander poliment la permission de brûler un certain Portatif; je lui dis que ses confrères étaient bien les maîtres, pourvu qu’ils ne brûlassent pas ma personne et que je ne prenais nui intérêt à aucun Portatif » (23 déc. 1764).

Voltaire présidant un repas- de philosophes,, d’après une estampe anonyme contemporaine.

En partant de la droite de Voltaire, qui lève le bras, et en tournant autour de la table, on voit successivement : La Harpe, l’abbé Maury, d’Aleinbert, Condorcet, le Père Adam et Diderot.

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Bien loin de défendre l’ouvrage incriminé, il le dénonçait lui-même aux autorités de la République. « Je suis obligé d’avertir le Magnifique Conseil de Genève que parmi les libelles pernicieux dont cette ville est inondée depuis quelque temps, tous imprimés à Amsterdam, chez Majc-Michel Rey, il arrive lundi prochain chez le nommé Chirol, libraire de Genève, un ballot contenant des Dictionnaires philosophiques , des Evangiles de la raison et autres sottises qu’on a l’insolence de m'imputer, et q.ue je méprise presque autant que les Lettres de la Montagne i. Je crois satisfaire mon devoir en donnant cet avis et je m’en remets entièrement à la sagesse du Conseil, qui saura bien réprimer toutes les infractions à la paix publique et au bon ordre. »

Le Magnifique Conseil fit donc saisir le ballot qui arrivait chez le libraire Chirol, mais en meme temps il en arrivait un autre plus considérable chez le libraire Gando, avec lequel Chirol s’était entendu, et le Dictionnaire philosophique ne s’en répandit pas moins dans le pays de Genève.

A Paris, le Parlement, par arrêt du 19 mars 1765, condamnait au feu le Dictionnaire philosophique. A Rome, la Congrégation de l’Index le proscrivait le 8 juillet. Ces condamnations ne faisaient qu’ajouter au succès.

Le Portatif fut trouvé parmi les livres du chevalier de La Barre avec d’autres ouvrages d’un caractère licencieux. Le tribunal d’Abbeville condamna le Portatif à être brûlé avec les autres livres sur le bûcher qui consuma le corps de La Barre2.

Voltaire, si calme devant les autres anathèmes, se montra très ému de cette affaire. « Mon cher frère, écrit-il à Damilaville, mon cœur est flétri ; je suis atterré. Je me doutais qu’on attribuerait la plus sotte et la plus effrénée démence à ceux qui ne prêchent que la sagesse et la pureté des mœurs. Je suis tenté d’aller mourir dans une terre où les hommes sont moins injustes. Je me tais, j’ai trop à dire » (7 juillet 1766).

« Je suis incapable de prendre aucun plaisir après la funeste catastrophe dont on veut me rendre en quelque façon responsable. Vous savez que je n’ai aucune part au livre que ces pauvres insensés adoraient à genoux» (12 juillet).

D’ailleurs (dans la préface de 1765) il s’était défendu d’avoir travaillé pour d’autres que pour une élite : « Ce n’est même que par des personnes éclairées que ce livre peut être lu; le vulgaire n’est pas fait pour de telles connaissances : la philosophie ne sera jamais son partage. Ceux qui disent qu’il y a des vérités qui doivent être cachées au peuple ne* peuvent prendre aucune alarme; le peuple ne lit point; il travaille six jours de la semaine, et va le septième au cabaret. En un mot les ouvrages

(1) De J. -J. Rousseau. V. plus haut, p. 717.

(2) V. plus haut, p. 775.

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