‹ Œuvres choisiesChapitre 176 sur 228 · LA PROPAGANDE VO LT A I RI EN NE · texte numérisé non relu

LA PROPAGANDE VO LT A I RI EN NE

de philosophie ne sont faits que pour les philosophes et tout honnête homme doit chercher à être philosophe, sans se piquer de l’être. **

Il expliquait d'ailleurs — quoique en termes discrets — l’esprit de l’ouvrage et la manière dont il devait être lu.

« ... Nous avons rejeté unanimement1 tout ce qui a semblé favoriser l’épicuréisme. Le dogme de la Providence est si sacré, si nécessaire au bonheur du genre humain que nul honnête homme ne doit exposer ses lecteurs à douter d’une vérité qui ne peut faire de mal en aucun cas, et qui peut toujours opérer beaucoup de bien 2. Nous ne regardons point ce dogme de la Providence universelle comme un système, mais comme une chose démontrée à tous les esprits raisonnables ; au contraire, les divers systèmes sur la nature de l’âme, sur la grâce, sur des opinions métaphysiques qui divisent toutes les communions peuvent être soumis à l'examen, car puisqu’ils sont en contestation depuis dix-sept cents années, il est évident qu’ils ne portent point avec eux le caractère de certitude; ce sont des énigmes que chacun peut deviner selon la portée de son esprit... »

« Nous avons tâché de joindre l’agréable à l’utile, n’ayant d’autre mérite et d’autre part à cet ouvrage que le choix. Les personnes de tout état trouveront de quoi s’instruire en s’amusant. Ce livre n’exige pas une lecture suivie; mais, à quelque endroit qu’on l’ouvre t on trouve de quoi réfléchir. Les livres les plus utiles sont ceux dont les lecteurs font eux-mêmes la moitié...»

Laissons de côté certains articles impertinents sur la Bible, Abraham, Adam,, Apocalypse, etc ; des articles purement philosophiques, comme Ame , Dieu, etc., sont par eux-mêmes assez caractéristiques.

Dans l’article Ame , en douze sections et 39 pages, l’auteur s’appuyant sur Locke s’attache à ébranler la croyance à la spiritualité de Lame. Il réagit contre la distinction si nette établie par Descartes entre l’esprit et la matière.

« Nous osons mettre en question si Tàme intelligente est esprit ou « matière ; si elle est créée avant nous; si elle sort du néant dans « notre naissance; si après nous avoir animés un jour sur la terre,

« elle vit après nous dans l’éternité. Ces questions paraissent su- « blimes ; que sont-elles ? des questions d’aveugles qui disent à « d’autres aveugles : Qu’est-ce que la lumière? »

Dans l’article Dieu , l’auteur insiste sur l’incertitude de nos idées en pareille matière. Il déclare que la raison prouve un être qui à

(1) Voltaire prétendait que les articles de son ouvrage étaient l'œuvre d’un grand nombre d’auteurs auxquels il tirait sa révérence, non sans s’excuser auprès des personnes de considération dont il n’avait pu employer les articles comme il l’aurait voulu, faute de les avoir reçus à temps.

(,2) Cette déclaration édifiante est surtout une précaution oratoire.

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arrangé la matière de ce monde, mais il ajoute aussitôt qu'il n‘y â pas de raison pour que la matière ne soit pas éternelle comme Dieu lui-même. Plus loin il soutient que l’antiquité reconnaissait un Dieu suprême. Les chrétiens ont donc calomnié les païens en les accusant de polythéisme.

L’article Destin est une profession de foi fataliste.

« Quand on y regarde de près, dit l’auteur, on voit que la doctrine « contraire à celle du destin est absurde... Vous me demanderez ce « que deviendra la liberté. Je ne sais ce que c’est que cette liberté « dont vous parlez... »

Il ne rentre pas dans le plan de ce livre de discuter avec Voltaire et d’entreprendre une réfutation de sa philosophie. Nous avons cru seulement devoir signaler la tendance très accusée du Dictionnaire.

Les extraits que l’on trouvera plus loin, et qui sont donnés à titre documentaire, permettront de se faire une idée — d’ailleurs incomplète— du ton qui règne dans les meilleures pages de cet ouvrage.

Nous les avons fait précéder de quelques extraits de la correspondance destinés, comme la lettre à Palissot, à faire revivre certains épisodes de l’histoire des idées ou à montrer les rapports de Voltaire avec ses amis les philosophes.

Dans la polémique de Voltaire, deux traits sont particulièrement frappants.

Le premier, c’est le parti pris de plaisanter toujours et de tourner en ridicule l’idée de l’adversaire, plus souvent ses expressions, souvent sa personne.

Le second trait qui caractérise la polémique de notre auteur, c’est le cynisme avec lequel il renie ses écrits. C’est chez lui une tactique, il fait profession de semblables démenti^, qui ne lui coûtent pas *.

« Vous savez que j’ai toujours trouvé ridicule qu’on mît mon nom à la tête d’un ouvrage ; cela n’est bon que pour un mandement d’évêque. » (Lettre à d’Argental.)

a II ne faut jamais rien donner sous son nom. Je n’ai pas même fait la Pacelle. Me Joly de Fleury aura beau faire un réquisitoire, je lui dirai qu’il est un calomniateur, que c’est lui qui a fait la Pacelle, qu’il veut méchamment mettre sur mon compte. » (Lettre à Helvétius 13 auguste 1762.)

«c Dès qu’il y aura le moindre danger, je vous demande en grâce de m’avertir, afin que je désavoue i’ouvrage dans les papiers publics avec ma candeur et mon innocence ordinaires. » (Lettre à d’Alembert1 2.)

En ce qui concerne le Dictionnaire philosophique, au moment

(1) IL ne cache pas ses motifs : « Je veux bien être confesseur, mais je ne veux pas être martyr. » (Lettre à Damilaville, 2i juillet 1763.)

(2) Ges trois textes sont cités par M. Maugras. Querelles de philosophes, p. 393.

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