LA PROPAGANDE VOLT A I R 1 E NNE
de son apparition, le résident de France à Genève M. de Montpéroux écrivit à Ghoiseul que Voltaire passait pour en être l'auteur. »
Le roi en fut averti et prononça cette phrase : « Est-ce qu’on ne peut faire taire cet homme ? »
Les amis de Voltaire étaient très inquiets. Mais le philosophe rassurait ainsi d’Argental :
« Le roi est trop juste et trop bon pour me condamner sur des calomnies aussi frivoles, qui renaissent tous les jours, et pour vouloir accabler sur une accusation aussi vague et aussi fausse un vieillard chargé d’infirmités. » (20 octobre 1764.)
Il poussa le zèle jusqu’à écrire à M. de Sartines, pour lui dénoncer le Portatif comme un livre des plus pernicieux.
Il réquisitionnait ses amis pour nier à l’envi qu’il en fut l’auteur.
(( Ce recueil est de plusieurs mains, comme vous vous en serez aisément aperçu*”, écrivait-il à d’Alembert. Je ne sais par quelle fureur on s’obstine à m’en croire l’auteur. Le plus grand service que vous puissiez me rendre est de bien assurer sur votre part du paradis, que je n’al nulle part à cette œuvre d’enfer. » (19 septembre 1764.)
« Vous me demandez pourquoi je m’inquiète tant sur un livre auquel je n’ai nulle part: c’est qu'on me l’attribue; e’est que, par ordre du roi, le procureur général prépare actuellement un réquisitoire; c’est qu’à l’âge de soixante et onze ans, malade et presque aveugle, je suis prêt à essuyer la persécution la plus violente; c'est qu'enfin je ne veux pas mourir martyr d’un livre que je n’ai pas fait. » (19 octobre 1764.)
Pour se mettre à couvert contre les accusations d’impiété, à moins que ce ne fut par une fantaisie de dérision sacrilège, Voltaire n’hésitait pas, quand il le jugeait utile, à faire acte de catholique pratiquant et à s’approcher des sacrements. On le vit, notamment à la fête de Pâques de l’année 1768, entrer dans son église de Ferney, assister à la messe et recevoir la communion. Il se permit même de prendre la parole pendant la messe et de faire sur le vol et sur l’ivrognerie une homélie à ses vassaux.
Cette conduite n'eut d'ailleurs pour résultat que de choquer et de scandaliser tout le monde, croyants et incroyants.
L'évêque d’Annecy, dont Ferney dépendait, écrivit à ce sujet plusieurs lettres à son suspect diocésain. Sans aucune violence de langage et tout en déclarant qu’il croit à sa sincérité, il lui laisse entendre cependant qu’il n’est pas dupe:
« Monsieur, on dit que vous avez fait vos pâques ; bien des personnes n’en sont rien moins qu’édifiées, parce qu’elles s’imaginent que c’est une nouvelle scène que vous avez voulu donner au public, en vous jouant encore de ce que la religion a de
VOLTAIRE
plus sacré. Pour moi, monsieur, qui pense plus charitablement, je ne saurais me persuader que M. de Voltaire, ce grand homme de notre siècle, qui s’est toujours annoncé comme élevé par les efforts d’une raison épurée et sûr les principes d'une philosophie sublime, au-dessus des respects humains, des préjugés et des faiblesses de l’humanité, eût été capable de trahir et de dissimuler ses sentiments par un acte d'hypocrisie qui suffirait seul pour ternir sa gloire et pour l’avilir aux yeux de toutes les personnes qui pensent. J'ai dû croire que la sincérité avait toujours fait le caractère de vos démarches. Vous vous êtes confessé, vous avez même communié^ vous l’avez donc fait de bonne foi, vous l’avez donc fait en vrai chrétien... Les incrédules ne pourront donc plus se glorifier de vous voir marcher à leur tète portant l’étendard de l’incrédulité: le public ne sera plus autorisé à vous regarder comme le plus grand ennemi de la religion chrétienne, de l'Eglise catholique et de ses ministres. »
Puis comme Voltaire, continuant sa comédie, se louait de la lettre de son évêque, celui-ci devient plus catégorique.
« Je n’ai pu qu’être très surpris qu’affectant de ne pas entendre ce qui était fort intelligible dans ma lettre, vous ayez supposé que je vous savais bon gré d une communion de politique, dont les protestants même n’ont pas été moins scandalisés que les catholiques. J'en ai gémi plus que tout autre, et si vous étiez moins éclairé et moins instruit, je croirais devoir vous apprendre, en qualité d’évêque, et de pasteur, qu’en supposant le scandale donné au public, soit par les écrits qu’il vous attribue, soit par la cessation de presque tout acte de religion depuis plusieurs années, une communion faite suivant les vrais principes de la morale chrétienne exigeait préalablement de votre part des réparations éclatantes et capables d’effacer les impressions prises sur votre compte; et que jusque-là aucun ministre instruit de son devoir n’a pu et ne pourra vous absoudre, ni vous permettre de vous présenter à la table sainte. »
L’année suivante, au moment de Pâques, Voltaire se fit passer pour moribond et réclama les sacrements. Le curé de Ferney lui refusant son ministère, le vieillard l’envoya chercher d’urgence à une heure du matin et Je contraignit de venir, en le menaçant de le déférer au Parlement pour refus de sacrement.
Les protestants n’étaient pas moins indignés de cette impiété que les catholiques. « C’est une chose horrible, écrivait le pasteur Moultou en pariant du Sermon des Cinquante. Jamais on n'attaqua le christianisme plus ouvertement, avec plus de mauvaise foi, d’une manière plus dégoûtante. » (Lettre à J. -J. Rousseau, 21 août 1762.)
Le pasteur Bonnet écrit à son tour : « J’ai parcouru de l’œil