LA PROPAGANDE VOLTA1R1EN NE
ce Dictionnaire philosophique , le plus détestable de tous les livres \ du pestilentiel auteur. Il n’a lu Y Ecriture que pour la mêler à son \ arsenic. Il s’efforce de la déguiser ou de la détruire, il redouble | ses efforts à mesure qu’il vieillit... » (Cité p. Maugras, p. 888.)
Le pasteur Jacob Vernet était un écrivain distingué, un savant, qui entretenait de bons rapports avec les littérateurs français et les philosophes. 11 avait été l’éditeur de Montesquieu, il avait même échangé des lettres avec Voltaire. Voici en quels termes cet esprit si modéré s’exprimait sur le philosopiie: « S’il était vrai qu’il fut l’auteur d’un poème aussi profane, aussi satirique, aussi obscène que celui de la Pucelle d'Orléans , je le tiendrais pour un homme déshonoré, mais on ne doit pas lui imputer ce qu’il désavoue. Personne ne vante plus que lui la raison, l’humanité, le support, la douceur : personne ne déplore plus souvent les indécentes tracasseries des gens de lettres; mais personne n’oublie plus aisément que lui ces belles leçons... 11 a composé un agréable chapitre des mensonges imprimés,' et personne n’en a plus imprimé que lui. C’est une sorte de tic chez lui que de lâcher toujours quelque trait direct ou indirect contre l’Ecriture sainte, qu’il a très peu étudiée. On dirait qu’il ne connaît le christianisme que par ses abus... »
«Ce sera donc, je pense, lui rendre justice, que de le regarder comme un grand poète , comme un écrivain né pour plaire ; mais c’est se moquer du monde que de l’ériger, comme le fait son parti, en savant ou en sage, né pour instruire. Plus il a d’esprit, plus l'abus qu’il Wû fait le rend dangereux 4. »
Dans sa propagande, Voltaire a trouvé en face de lui plusieurs contradicteurs, qu’il a d’ailleurs terriblement malmenés. Nous avons déjà parlé de Fréron2. Ajoutons quelques mots sur deux autres champions entrés plus tard dans la lice.
Clément (V Inclément, disait Voltaire) avait dans sa jeunesse adressé des lettres d’admiration au grand écrivain, qui l’avait • encouragé et s’était intéressé à lui. Mais il ne devait pas tarder à se retourner contre son protecteur et contre les philosophes. Clément connaissait bien ses classiques, il avait du goût, c’était un adversaire qui n’était pas à mépriser.
Saint-Lambert avait dit à propos de Voltaire:
« Vainqueur des deux rivaux qui régnent sur la scène. »
(1) Lettres critiques d'un voyageur anglais. V. Desnoireterres ( Voltaire et Genève.) — Voltaire, furieux de ce jugement, s’emporta contre Vernet aux imputations les plus odieuses, l’accusant même de soustractions et de suppositions d'écrits. Vernet se justifia devant le Magnifique Conseil et le Consistoire, en faisant examiner sur pièces ses relations avec Voltaire. Celui-ci déchira son nouvel ennemi dans l 'Eloge de l'hypocrisie (1766). Il lui prêta un rôle odieux dans son Poème de la guerre de Genève.
VOLTAIRE
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Clément1, dans ses Observations critiques, s’éleva avec raison contre cette exagération et se donna le plaisir de battre Saint-Lambert sur le dos de Voltaire. Saint-Lambert réussit à faire enfer- , mer son adversaire au Fort l’Evêque. J.-J. Rousseau protesta avec horreur contre une mesure aussi odieuse et trois jours après, Clément était remis en liberté.
Voltaire, à son tour, railla le jeune écrivain dans la satire des Cabales. Clément répondit (Epître de Boileau à Voltaire). On trouvera plus~loin la riposte du maître (Epître à Horace, début, p. 949).
Clément continua la lutte dans les Lettres à M. de Voltaire .
11 lui reprochait entre autres ses moyens de parvenir à la fortune et ses manèges pour accroître sa renommée, pomr écraser ses rivaux et se recruter des amis nécessiteux, que leur indigence condamnait à servir de marchepied au grand homme. Voltaire affectait l’indifférence.
Il est bien vrai que l’on m’annonce Les lettres de maître Clément ;
Il a beau m’écrire souvent.
Il n’obtiendra point de réponse.
Je ne serai pas assez sot
Pour m’embarquer dans ces querelles :
Si c’eût été Clément Marot,
Il aurait eu de mes nouvelles.
(Beuchot, XLVIII, p. 394.)
Cependant Voltaire sortit de son apathie,, quand (dans la 4e lettre) Clément prétendit que l’abbé Mignot, neveu du philosophe, était un descendant du fameux traiteur Mignot, que Boileau avait qualifié d 'empoisonneur. Il attribuait à cette raison l'hostilité du poète philosophe contre le satirique. Voltaire, furieux, s’adressa au chancelier Maupeou pour obtenir vengeance de cet outrage, qui atteignait un conseiller de la grande chambre (l’abbé Mignot). Il réclamait aussi la suppression du libelle. Le chancelier se contenta de mander le délinquant et de lui imposer une rétractation. 3
Clément n’en continua pas moins la publication de ses Lettres , dont la neuvième et dernière est datée de 1776.
Le plus récent des adversaires de Voltaire et le plus capabéfc peut-être en même temps que le plus modéré, fut l’abbé Guénée, auteur des Lettres de quelques Juifs à M. de Voltaire (1769). .
« Dites-moi aussi, je vous prie, demandait Voltaire à d’Alembert, quel est le chrétien qui a fait trois volumes de Lettres à moi adressées sous le nom de trois Juifs ; tâchez de vous en in-
(1) Né le 25 déc. 1742, J. Marie Bernard Clément était le fils d’un procureur de Dijon. Il avait commencé par être professeur de philosophie au collège de Godran, puis il rompit avec ses supérieurs, Vint a Paris et se jeta dans la littérature. Il mourut à Paiis, en 1812.
Là propagande vÔltaiRiennë
former. Je viendrai à lui quand j’aurai achevé d’élril 1er Shakespeare. Je suis comme Beaumarchais; À vous, monsieur Marin ! A vous, monsieur Baculard ! »
D’Alembcrt répondait bientôt : « Le secrétaire de ces Juifs est un pauvre chrétien, nommé l’abbé Guénée, ci-devant professeur du Plessis et aujourd’hui balayeur ou sacristain de la chapelle de Versailles. »
Mais ce «sacristain», ce « balayeur », écrivait comme aucun de ses pareils n’avait fait jusqu’alors. En fait Antoine Guénée, né en 1717, agrégé à l'Lniverstlé de Paris, avait enseigné pendant vingt anâ au Collège du Plessis. Déclaré émérito et pourvu d’une modique pension, il avait voyagé en Italie, en Allemagne et en Angleterre avec des jeunes gens dont l’éducation lui était confiée, et il n’avait rien négligé pour accroître ses connaissances.
Il était parfaitement armé pour la lutte : Voltaire ne s’était jamais trouvé en face d’un pareil jouteur, il s’en aperçut bientôt. A l’érudition, à la compétence Guénée joignait le don de manier l’ironie avec légèreté et délicatesse, sans se départir jamais d’une courtoisie parfaite.
Aux Lettres de quelques Juifs portugais Voltaire Opposa Un chrétien contre 9iiï Juifs. Là, comme dans ses ouvrages de même genre, l’auteur prodigue la verve, le persiflage, les allégations téméraires d'une forme pétillante sous laquelle il dissimule l’insuffisance de son érudition. Mais cés armes, qui avaient si souvent réussi, ne pouvaient tenir longtemps contre les coups d’un adversaire sûr, calme, maître de lui, qui, suivant le mot de Desnoireterres, attaque et se défend chez lui, sur un terrain dont il connaît les moindres accidents1.
EXTRAITS
Après la Comédie « des Philosophes ».
A M. Palissot 2*
Aux Délices®, 4 juin 1760.
Je Vous remercie, monsieur, de votre iettre et de votre
(1) L’abbé Guénée mourut en 1803.
(2) Gh. Palissot de Montenoy (1730-1814), d’abord encouragé par Voltaire, venait de commencer, sinon contre lui, du moins contre son parti, une lutte acharnée. La Comédie des Philosophes , jouée le 2 mai de cette année, était dirigée contre les Encyclopédistes et Palissot avait envoyé son œuvre à Voltaire.
(3) Voltaire avait acquis le domaine de Ferney en 1758, mais il résidait encore souvent aux Délices.
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ouvrage ; ayez la Bonté de vous préparer à une réponse longue ; les vieillards aiment un peu à babiller.
Je commence par vous dire que je tiens votre pièce pour bien écrite; je conçois même que Grispin philosophe, marchant à quatre pattes, a dû faire beaucoup rire, et je crois que mon ami Jean-Jacques en rira tout le premier1. Gela est gai, cela n’est point méchant, et d’ailleurs le citoyen de Genève étant coupable de lèse-comédie, il est tout naturel que la comédie le lui rende. Il n’en est pas de même des citoyens de Paris que vous avez mis sur le théâtre ; il n’y a pas là certainement de quoi rire. Je conçois très bien qu’on donne des ridicules à ceux qui veulent bien nous en donner ; je veux qu’on se défende et je sens par moi-même que, si je n’étais pas si vieux, MM. Fréron2 et de Pompignan 3 auraient affaire à moi : le premier, pour m’avoir vilipendé cinq ou six ans de suite à ce que m’ont assuré des gens qui lisent les brochures; l’autre, pour m’avoir désigné en pleine Académie comme un radoteur qui a farci l’histoire de fausses anecdotes. J’ai été très tenté de le mortifier par une bonne justification, et de faire voir que l’anecdote de l’Homme au masque de fer, celle du testament du roi d’Espagne Charles II et autres semblables, sont très vraies et que, quand je me mêle d’être sérieux, je laisse là les fictions poétiques.
J’ai encore la vanité de croire avoir été désigné dans la foule de ces pauvres philosophes qui ne cessent de conjurer contre l’État et qui certainement sont cause de tous les malheurs qui nous arrivent, car enfin j’ai été le premier qui ait écrit en forme en faveur de l’attraction et contre les grands tourbillons de Descartes et contre les petits tourbillons de Malebranche; et je défie les plus ignorants et jusqu’à Fréron lui-même, de prouver que j’ai falsifié en rien la philosophie newtonienne. . La société
(1) Il prit en effet la plaisanterie de bonne grâce, n’étant pas fâché de voir attaquer les philosophes.
(2) V. plus haut, p. 743 et 'suivantes
(3) V. plus haut, p. 744, notice ; p. >52 et suivantes.
Palissot, d’après le portrait peint par Cli. Monnet en 1775, gravé par Choffard (1777).
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de Londres a approuvé mon petit catéchisme d’attraction» Je me tiens donc comme très coupable de philosophie»
Si j’avais de la vanité, je me croirais encore plus criminel sur le rapport d’un gros livre intitulé l'Oracle des nouveaux philosophes i, lequel est parvenu jusque dans ma retraite* Cet oraclei ne vous déplaise, c’est moi. Il y aurait là de quoi crever de vaine gloire; mais malheureusement ma vanité a été bien rabattue quand j’ai vu que raideur de V Oracle prétend avoir plusieurs fois dîné chez moi, près de Lausanne, dans un château que je n’ai jamais eu. Il dit que je l’ai très bien reçu et pour récompense de cette bonne réception, il apprend au public tous les aveux secrets qu’il prétend que je lui ai faits».*
J’ai trempé de plus dans la cabale infernale de ['Encyclopédie ; il y a au moins une doüzaine d’articles de moi imprimés dans les trois derniers volumes. J’en avais préparé pour les suivants une douzaine d’autres qui auraient corrompu la nation et qui auraient bouleversé tous les * ordres de l’État 2.
Je suis encore des premiers qui aient employé fréquemment ce vilain mot d'humanité , contre lequel vous avez fait une si brave sortie dans votre comédie* Si, après cela, on ne veut pas m’accorder le nom de philosophe, c’est l’injustice du monde la plus criante.
Voilà, monsieur, pour ce qui me regarde* Quant aux personnes que vous attaquez dans votre ouvrage, si elles vous ont offensé, vous faites très bien de le leur rendre, il a toujours été permis par les lois de la société de tourner en ridicule les gens qui nous ont rendu ce petit service. Autrefois, quand j’étais du monde, je n’ai guère vu de souper dans lequel un rieur n'exerçàt sa raillerie sur quelque convive, qui, à son tour, faisait tous ses efforts pour égayer la compagnie aux dépens du rieur* Les avocats en usent ainsi au barreau. Tous les écrivains de ma
(1) Livre dirigé contre Voltaire par l'abbé Guyon
(2) Notez, sous l’ironie de la fouine, le ton innocent de Voltaire, quand il parle de ses Ouvrages à un profane et comparer le ton différent de ses lettres à d’Alembert, à Damilaville. etc.