‹ Œuvres choisiesChapitre 179 sur 228 · LA PROPAGANDE VOLTAIRIENNE · texte numérisé non relu

LA PROPAGANDE VOLTAIRIENNE

connaissance se sont donné mutuellement tous les ridicules possibles. Boileau en donna à Fontenelle, Fontenelle à Boileau. L’autre Rousseau, qui n’est pas Jean- Jacques, se moqua beaucoup de Z dire et à' Ali ire ; et moi qui vous parle, je crois que je me moquai aussi de ses dernières épîtres, en avouant pourtant que YQde sur les conquérants est admirable et que la plupart de ses épigrammes sont très jolies, car iJ faut être juste, c’est le point principal.

C’est à vous à faire votre examen de conscience, eKà voir si vous êtes juste, en représentant MM. d’Alembert, Duclos, Diderot, Helvétius, le chevalier de Jaucourt4 et tutti quanti , comme des marauds qui enseignent à voler dans la poche.

Encore une fois s’ils ont voulu rire à vos dépens dans leurs livres, je trouve très bon que vous riiez aux leurs1 2 ; mais, pardieu, la raillerie est trop forte. S’ils étaient tels que vous les représentez, il faudrait les envoyer aux galères, ce qui n’entre point du tout dans le genre comique. Je vous parle net; ceux que vous voulez déshonorer passent pour les plus honnêtes gens du monde ; et je ne sais même si leur probité n’est pas supérieure à leur philosophie... Je ne connais point du tout M. Diderot ; je ne l’ai jamais vu3; je sais seulement qu’il a été malheureux et persécuté ; cette seule raison devait vous faire tomber la plume des mains. Je regarde d’ailleurs l’entreprise de V Encyclopédie comme le plus beau monument qu’on put élever à l’honneur des sciences ; il y a des articles admirables, non seulement de M. d’Àlembert, de M. Diderot, de M. le chevalier de Jaucourt, mais de plusieurs autres personnes qui, sans aucun motif de gloire ou d’intérêt, se font un plaisir de travailler à cet ouvrage.

(1) Jaucourt (Louis, chevalier de), 1704-1779, rédigea pour Y Encyclopédie de nombreux articles de médecine, de physique, de philosophie.

(2) On peut contester cette assertion, d’après laquelle il est permis de se déchirer dans des disputes personnelles, tandis que, dans une controverse^ désintéressée, la raillerie et la critique ne seraient pas admises.

(3) Il ne l’avait jamais vu, mais il était en correspondance avec lui.

VOLTAIRE

11 y a des articles pitoyables sans doute et les miens pourraient bien être du nombre ; mais le bon l’emporte si prodigieusement sur le mauvais, que toute i’Europe désire la continuation de V Encyclopédie l. On a traduit déjà les premiers volumes en plusieurs langues ; pourquoi donc jouer sur le théâtre un ouvrage devenu nécessaire à l’instruction des hommes et à la gloire de la nation ?

... Sans avoir jamais vu M. Diderot, sans trouver le Père de Famille plaisant, j’ai toujours respecté ses profondes connaissances; et à la tête2 de ce Père de Famille , il y a une épître à Mme la princesse de Nassau qui m’a paru le chef-d’œuvre de l’éloquence et le triomphe de Y humanité ; passez-moi le mot. Vingt personnes m’ont assuré qu’il a une très belle âme. Je serais affligé d’être trompé, mais je souhaite d’être éclairé.

La faiblesse humaine esl d’apprendre Ce qu’on ne voudrait pas savoir 3.

Je vous ai parlé, monsieur, avec franchise. Si vous trouvez dans le fond du cœur que j’aie raison, voyez ce que vous avez à faire. Si j’ai tort, dites-le-moi, faites-lemoi sentir, redressez-moi. Je vous jure que je n’ai aucune liaison avec aucun encyclopédiste, excepté peut-être avec M. d’Alembert, qui m’écrit, une fois en trois mois, des lettres de Lacédémonien. Je fais de lui un cas infini...

J’ai l’honneur d’être, monsieur, avec une estime très véritable de vos talents et un extrême désir de la paix que MM. Fréron, de Pompignan, et quelques autres mlont voulu ôter, votre, etc.

(1) La publication de l’Encyclopédie était interdite depuis 1759 ; mais Diderot écrivait cette année même {1760) à Voltaire : « Est-ce que je finirai cette causerie sans vous dire un mot de la grande Entreprise. Incessamment le manuscrit sera complet, les planches gravées et nous jetterons tout à la fois onze volumes in-folio sur nos ennemis. » En 1766, parurent en bloc les derniers volumes de texte.

(2) A la tête de. V. Notes gramm., p. 988, VIII, 2.

(3) Molière, Amphitryon , II, 3.

LA PROPAGANDE VOLTA [RlENNE

La candidature de Diderot à l’Académie.

A M. Duclos1.

11 août (1760).

Je sais depuis longtemps, monsieur, que vous avez autant de noblesse dans le cœur que de justesse dans l’esprit ; vous m’en donnez aujourd’hui de nouvelles preuves. Je ne doute pas que vous ne veniez à bout d’introduire M. Diderot dans l’Académie française, si vous entreprenez cette affaire délicate ; je vois que vous la croyez nécessaire aux lettres et à la philosophie dans les circonstances présentes. Pour peu que M. Diderot vous seconde par quelques démarches sages et mesurées auprès de ceux qui pourraient lui nuire, vous -réussirez auprès des personnes qui peuvent le servir. Vous êtes à portée, je crois, d’en .parler à Mme de Pompadour ; et, quand une fois elle aura fait agréer au roi l’admission de M. Diderot, j’ose croire que personne ne sera assez hardi pour s’y opposer. Nous ne sommes plus au temps des théatins évêques de Mirepoix 2 ; il vous sera d’ailleurs aisé de voir sur combien de voix vous pouvez compter à l'Académie. Vous aurez l’honneur d’avoir fait cesser la persécution3, d’avoir vengé la littérature, et d’avoir assuré le repos d’un des plus estimables hommes du monde, qui sans doute est votre ami. M. d’Alembert me paraît disposé à faire tout ce que vous jugerez à propos pour le succès de cette entreprise. Je prends la liberté de vous > exhorter tous deux à vous aimer de tout votre cœur4 ; le temps est venu où tous les philosophes doivent être frères , sans quoi les fanatiques et les fripons les mangeront tous les uns après les autres...

(2) Allusion à Boyer, évêque de Mirepoix et précepteur du Dauphin, qui avait fait à Voltaire, lors de sa candidature à l’Académie, une opposition que le philosophe de Ferney n’avait pas oubliée. Boyer avait été théatin. Il mouruA en 1755. V. p. 389, n.l.

(3) Diderot avait vu supprimer V Encyclopédie en 4759. Il lui avait été interdit de se présenter à aucune académie.

(4) Duclos voyait d’un mauvais œil que d’Alembert reçût pension de Frédéric, qui était alors en guerre avec la France.

Volt AtftË

... Il me vient dans la tête que le travail de votre Dictionnaire 1 2 devient la raison la plus plausible et la plus forte pour recevoir M. Diderot. Ne pourriez-vous pas représenter ou faire représenter combien un tel homme Vous devient nécessaire pour la perfection d’un ouvrage nécessaire ? ne pourriez-vous pas après avoir établi sourdement cette batterie, vous assembler sept ou huit élus et faire une députation au roi pour lui demander M, Diderot, comme le plus capable de concourir à votre entreprise ? M. le duc de Nivernais* ne vous seconderait-il pas dans ce projet ? ne pourrait-il pas même se charger de porter avec vous la parole?...

Sur la Dunciade3.

A M. Damilàville.

14 mars (1764).

Mon cher frère, je reconnais votre cœur au zèle et à la douleur que l’intérêt d’un ami vous inspire. Vous avez l’un et l’autre une belle âme. Mais rassurez-vous ; votre ami n’a certainement rien à craindre de la rapsodie dont vous me parlez. Quand même cette satire aurait cours pendant huit jours (ce qui peut bien arriver, grâce à la malignité humaine), la foule de ceux qui sont attaqués dans cette rapsodie ferait cause commune avec M. Dide-rot, et cette satire ne lui ferait que des amis. Mais, encore une fois, ne craignez rien ; on m’écrit que cet ouvrage a révolté tout le monde. L’auteur n’est pas adroit. Quand on veut nuire dans un ouvrage, il faut qu’il soit bon par lui-même, et que le poison soit couvert de fleurs : c’est ici tout le contraire. ^

Il est vrai que l’auteur a des protecteurs ; mais les pro-

(1) Duclos préparait une nouvelle édition du Dictionnaire , qui parut en 1762. — Voltaire était chargé de rédiger la lettre T.

(2) Le due de Nivernais (1716-1798) avait de la sympathie pour les philosophes.

(3) La Dunciade, poème satirique de Palissot, oontre Diderot et les Encyclopédistes.

LA PROPAGANDE VOLT A ï RIENNE

teçteurs veulent être amusés et ils ne le seront pas. L’ouvrage sera oublié dans quinze jours et le grand monument qu’érige M. Diderot doit faire à jamais l’Honneur de la nation. J’attends ï Encyclopédie avec l’impatience d’un homme qui n’a pas longtemps à vivre, et qui veut jouir avant sa mort, Plût à Dieu qu’on eût imprimé cet ouvrage en pays étranger ! Quand Saumaise 4 voulut écrire librement, il se retira en Hollande ; quand Descartes voulut philosopher, il quitta la France : mais puisque M. Diderot a voulu rester à Paris, il n’a d’autre parti à prendre que celui de s’envelopper dans sa gloire et dans sa vertu.

11 est bien étrange, je vous Pa voue, que la police souffre une telle satire, et qu’on craigne de publier la Tolérance1 2. Mais rien ne m’étonne ; il faut savoir souffrir et attendre des temps plus heureux.

... Mon cher frère, les hommes sont bien injustes ; mais de toutes les horreurs que je vois, la plus cruelle, à mon gré, et la plus humiliante, c’est que des gens qui pensent de la même façon sur la philosophie déchirent leurs maîtres ou leurs amis. On est indigné quand on voit Palissot insulter continuellement M, Diderot qu’il ne connaît pas ; mais je. suis bien affligé quand je vois ce malheureux Housseau outrager la philosophie dans le même temps qu’il arme contre lui la religion. Quelle démence et quelle fureur de vouloir décrier les seuls hommes sur la terre qui pouvaient l'excuser auprès du public et adoucir l’amertume du triste sort qu’il mérite !

Mon cher frère, que je plains les gens de lettres ! Je serais mort de chagrin, si je n’avais pas fui la France ; je n’ai goûté de bonheur que dans ma retraite. Je vous prie de dire à votre ami combien je l’estime et combien je l’honore. Je lui souhaite des jours tranquilles ; il les aura puisqu’il ne se compromet point avec les insectes du Parnasse, qui ne savent que bourdonner et piquer. Mon arn-

(1) Gélèbre érudit (1588-1658). 11 se retira en Hollande, parce qu’U avait embrassé le- protestantisme.

(2) Le traité sur la Tolérance , par Voltaire.

VOLTAIRE

bition est qu’il soit de l’Académie ; il faut absolument qu’on le propose pour la première place vacante. Tous les gens de lettres seront pour lui, et il sera très aisé de lui concilier les personnes de la cour, qui obtiendront pour lui F approbation du roi. Je n’ai pas grand crédit assurément, mais j’ai encore quelques amis qui pourront le servir. Notre cher ange, M. d’Argental, ne s’épargnera pas... Je vous embrasse de tout mon cœur...

Apologie des philosophes.

A M. Damilaville.

Au château de Ferney, 1er mars 1765.

J’ai dévoré, mon cher ami, le nouveau mémoire de M. de Beaumont sur l’innocence des Galas ; je l’ai admiré, j’ai répandu des larmes, mais il ne m’a rien appris ; il y a longtemps que j’étais convaincu et j’avais eu le bonheur de fournir les premières preuves 1...

...Vos passions sont l’amour de la vérité, l’humanité, la haine de la (jalomnie. La conformité de nos caractères a produit notre amitié. J’ai passé ma vie à chercher, à publier cette vérité que j’aime. Quel autre des historiens modernes a défendu la mémoire d’un grand princecontre les impostures atroces de je ne sais quel écrivain2 qu’on peut appeler le calomniateur des rois , des ministres et des grands capitaines et qui cependant aujourd’hui ne peut trouver un lecteur ?

Je n’ai donc fait, dans les horribles désastres des Galas et des Sirven, que ce que font tous les hommes ; j’ai suivi mon penchant. Gelui d’un philosophe n’est pas de plaindre les malheureux, c’est de les servir.

Je sais avec quelle fureur le fanatisme s’élève contre la philosophie. Elle a deux filles qu’il voudrait faire périr

(1) Voltaire expose ensuite comment il a été amené à s’occuper des Galas. Voir le chapitre sur l’affaire Galas, p. 755 . Il parle ensuite de la famille Sirven. V. plus haut, p.-773.

(2) Il s’agit de La Beaumelle et de ses notes sur le Siècle de Louis XI. V. p. 499.

LA PROPAGANDE VOLTATRIENNE H2&)

comme Galas, ce sont la Vérité et la Tolérance , tandis que la philosophie ne veut que désarmer les enfants du fanatisme, le Mensonge et la Persécution .

Des gens qui ne raisonnent pas ont voulu décréditer ceux qui raisonnent: ils ont confondu le philosophe avec le sophiste ; ils se sont bien trompés. Le vrai philosophe • peut quelquefois s’irriter contre la calomnie, qui le poursuit lui-même ; il peut couvrir d’un éternel mépris le vil mercenaire qui outrage deux fois par mois 1 2 3 4 la raison, le bon goût et la vertu ; il peut même livrer, en passant, au ridicule ceux qui insultent à la littérature dans le sanctuaire2 où ils auraient dû l’honorer : mais il ne connaît ni les cabales, ni les sourdes pratiques, ni la vengeance. Il sait, comme le sage de Montbard3, comme celui de Voré 4, rendre la terre plus fertile, et ses habitants plus heureux. Le vrai philosophe défriche les champs incultes, augmente le nombre des charrues, et par conséquent des habitants ; occupe Te pauvre et l’enrichit ; encourage les mariages, établit l’orphelin, ne murmure point contre des impôts nécessaires et met le cultivateur en état de les payer avec allégresse. Il n’attend rien des hommes, et il . leur fait tout le bien dont il est capable. Il a l’hypocrite en horreur, mais il plaint le superstitieux ; enfin il sait être ami.

Je m’aperçois que je fais votre portrait 5 et qu’il n’y manquerait rien si vous étiez assez heureux pour habiter la campagne.

(1) L'Année littéraire de Fréron, paraissait deux fois par mois.

(2) Le Franc de Pompignan et son discours à l’Académie française.

(3) Buffon. Il résidait à Montbard, sa ville natale, en Bourgogne.

(4) Helvétius (V. p. 301, n. 1 et p. 362) avait publié, en 1758, son livre de l'Esprit , ouvrage matérialiste, qui avait été brûlé par la main du bourreau. Helvétius avait à Voré, dans le Perche, une terre où il passait huit mois de l’année.

(5) On voit bien que Voltaire, ici, fait surtout son propre portrait.

VOLTAIRE

Annonce d’une grande révolution dans les esprits. — L’Encyclopédie.

• AM. d’Alembert.

5 avril 1765.

Il y a peu d’êtres pensants. Mon ancien disciple couronné me mande qu’il n’y en a guère qu’un sur mille ; c’est à peu près le nombre de la bonne compagnie ; et s’il y a actuellement un millième d’hommes de raisonnable, cela décuplera dans dix ans, Le monde se déniaise furieusement. Une grande révolution1 dans les esprits s’annonce de tous côtés. Vous ne sauriez croire quel progrès la raison a faits dans une partie de l’Allemagne. Je ne parle pas des impies qui embrassent ouvertement le système de Spinosa; je parle des honnêtes gens, qui n’ont point de principes fixes sur la nature des choses, qni ne savent point ce qui est, mais qui savent très bien ce qui n’est pas : voilà mes vrais philosophes. Je peux vous assurer que de tous ceux qui sont venus me voir, je n’en ai trouvé que deux qui fussent des sots. U me paraît qu’on n’a jamais tant craint les gens d’esprit à Paris qu’aujourd’hui.

L’inquisition sur les livres est sévère : on me mande que les souscripteurs n’ont point encore le Dictionnaire encyclopédique . Ce n’est pas seulement être sévère, c’est être très injuste. Si on arrête le débit de ce livre, on vole les souscripteurs et on ruine les libraires. Je voudrais bien savoir quel mal peut faire un livre qui coûte cent écus. Jamais vingt volumes in-folio ne feront de révolution; ce sont les petits livres portatifs à ft'ente sous qui sont à craindre. Si l’Evangile avait coûté douze cents

(1) Voltaire avait écrit déjà au marquis de Chauvelin en date du 2 avril 1764 :

« Tout ce que je vois jette les semences d’une révolution qui arrivera immanquablement, et dont je n’aurai pas le plaisir d’être témoin. Les Français arrivent tard à tout, mais enfin ils arrivent. La lumière s’est tellement répandue de proche en proche, qu’on éclatera à la première occasion ; et alors ce sera un beau tapage. Les jeunes gens ^sont bien heureux, ils verront de belles choses.»

LA PROPAGANDE VOLTAIRIÉNNË 831

sesterces, jamais la religion chrétienne ne se serait établie,

Pour moi, j’ai mon exemplaire de Y Encyclopédie, en qualité d’étranger et de Suisse. On veut bien que les Suisses se damnent ; mais on veille de près, à ce que je vois, sur le salut des Parisiens. Si vous pouviez m’envoyer quelque chose pour achever ma damnation, vous me feriez un plaisir diabolique, dont je vous serais très obligé. Je ne peux plus travailler, mais j’aime' à me donner du bon temps, et je veux quelque chose qui pique.

Adieu, mon très cher philosophe : sera-t-il dit que je mourrai sans vous revoir ?

Méditations philosophiques.

A Madame la Marquise du Deffand.

19 février 1766.

11 y a un mois, madame, que j’ai envie de vous écrire tous les jours ; mais je me suis plongé dans la métaphysique la plus triste et la plus épineuse et j’ai vu que je n’étais pas digne de vous écrire.

Vous me mandâtes, par votre dernière lettre, que nous étions assez d’accord tous deux sur ce qui n’est pas ; je me suis mis à rechercher ce qui est. C’est une terrible besogne; mais la curiosité est la maladie de l’esprit humain. J’ai du moins la consolation de voir que tous les fabricateurs de systèmes n’en savaient pas plus que moi, .mais ils font tous les importants et je ne veux pas l’être : j’avoue franchement mon ignorance 4.

Je trouve d’ailleurs dans cette recherche, quelque vaine qu’elle puisse être, un assez grand avantage. L’étude des choses qui sont si fort au-dessus de nous rend les intérêts de ce monde bien petits â nos yeux ; et, quand on a le plaisir de se perdre dans l’immensité, on ne se soucie guère de ce qui se passe dans les rues de Paris.

L’étude a cela de bon qu’elle nous fait vivre tout dou-

(1) V. plus loin, p. 834.

cernent avec nous-mêmes, qu’elle nous délivre du fardeau de notre oisivet * et qu’elle nous empêche de courir hors de chez nous pour aller dire et écouter des riens d’un bout de la ville à l’autre. Aussi, au milieu de quatrevingts lieues de montagnes de neige, assiégé par un très rude hiver, et mes yeux me refusant le service, j’ai passé tout mon temps à méditer.

Ne méditez-vous pas aussi, madame ? ne vous vient-il pas aussi quelquefois cent idées sur l’éternité du monde, sur la matière, sur la pensée, sur l’espace, sur l’infini ? Je suis tenté de croire qu’on pense à tout cela quand on n’a plus dépassions, et que tout le monde est comme Mathieu Garo *, qui recherche pourquoi les citrouilles ne viennent pas au haut des chênes.

Si vous ne passez pas votre temps à méditer quand vous êtes seule, je vous envoie un petit imprimé 1 2 sur quelques sottises de ce monde, lequel m’est tombé entre les mains.

fauteur est un goguenard de Neufchâtel, et les plaisants de Neufchâtel pourront fort bien vous paraître insipides ; d’ailleurs on ne rit point du ridicule des gens qu’on ne connaît point. Voilà pourquoi M. de Mazarin disait qu’il ne se moquait jamais que de ses parents et de ses amis. Heureusement, ce que je vous envoie n’est pas long ; et, s’il vous ennuie, vous pourrez le jeter au feu.

Je vous souhaite, madame, une vie longue, un bon estomac, et toutes les consolations qui peuvent rendre votre état supportable ; j’en suis toujours pénétré. Je vous prie de dire à M. le président Hénault que je ne cesserai jamais de l’estimer de tout mon esprit et de l’aimer de tout mon cœur. Permettez-moi les mêmes sentiments pour vous, qui ne finiront qu’avec ma vie.

(1) La Fontaine, livre IX, fable 4

(2) C’était un libelle anonyme de lui, les Questions sur les Miracles.

LE DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE’ 833

Extraits

du « DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE ».

Bibliothèques.

Une grande bibliothèque a cela de bon qu’elle effraye celui qui la regarde. Deux cent mille volumes découragent un homme tenté d’imprimer ; mais malheureusement il se dit bientôt à lui-mème : (( On ne lit point tous ces livres-là, et on pourra me lire. » 11 se compare à la "goutte d’eau qui se plaignait d’être confondue et ignorée dans l’océan ; un génie eut pitié d’elle ; il la lit avaler par une huître ; elle devint la plus belle perle de l’Orient, et fut le principal. ornement du trône du Grand-Mogol. Ceux qui ne sont que compilateurs, imitateurs, commentateurs, éplucheurs de phrases, critiques à la petite semaine, enfin ceux dont un génie n’a point eu pitié, resteront toujours gouttes d’eau.

Notre homme travaille donc au fond de son galetas avec espérance de devenir perle.

11 est vrai que dans cette immense collection de livres, il y en a environ cent quatre-vingt-dix-neuf mille qu’on ne lira jamais, du moins de suite; mais on peut avoir besoin d’en consulter quelques-uns une fois en sa vie. C’est un grand avantage pour quiconque veut s’instruire de trouver sous sa main dans le palais des rois le volume et la page qu’il cherche, sans qu’on le fasse attendre un moment. C’est une des plus nobles institutions. Il n’y a point eu de dépense plus magnifique et plus utile.

La bibliothèque publique du roi de France est la plus belle du monde entier, moins encore par le nombre et la rareté des volumes que par la facilité et la politesse avec laquelle les bibliothécaires les prêtent à tous les savants. Cette bibliothèque est sans contredit le monument le plus précieux qui soit en France. »

Cette multitude étonnante de livres ne doit point épouvante^ On a déjà remarqué que Paris contient environ sept cent mille hommes, qu’on ne peut vivre avec tous, et

Voltaire.

VOLTAIRE

qu’on choisit trois ou quatre amis. Ainsi il ne faut pas plus se plaindre de la multitude des livres que de celle des citoyens A

Ignorance.

J’ignore comment j’ai été formé et comment je suis né. J’ai ignoré absolument pendant le quart de ma vie les raisons de tout ce que j’ai vu, entendu et senti ; et je n’ai été qu’un perroquet sifflé par d’autres perroquets.

Quand j’ai regardé autour de moi et dans moi, j’ai conçu que quelque chose existe de toute éternité ; puisqu’il y a des êtres qui sont actuellement, j’ai conclu qu’il y a un être nécessaire et nécessairement éternel. Ainsi le premier pas que j’ai fait pour sortir de mon ignorance a franchi les bornes de tous les siècles.

Mais quand j’ai voulu marcher dans cette carrière infinie ouverte devant moi, je n’ai pu ni trouver un seul sentier, ni découvrir pleinement un seul objet ; et du saut qub j’ai fait pour contempler l’éternité, je suisTretombé dans l’abîme de mon ignorance.

J’ai vu ce qu’on appelle de la matière depuis l’étoile Sirius et depuis celles de la voie lactée , aussi éloignées de Sirius que cet astre l’est de nous, jusqu’au dernier atome qu’on peut apercevoir avec le microscope, et j’ignore ce que c’est que la matière.

- La lumière qui m’a fait voir tous ces êtres m’est inconnue ; je peux, avec le secours du prisme, anatomiser 1 cette lumière, et la diviser en sept faisceaux de rayons : mais je ne peux diviser ces faisceaux; j’ignore de quoi ils sont composés. La lumière tient de la matière, puisqu’elle a un mouvement et qu’elle frappe les objets ; mais elle ne tend point vers un centre comme tous les autres corps : au contraire elle s’échappe invinciblement du centre, tandis que toute matière pèse vers son centre. La lumière + paraît pénétrable, et la matière est impénétrable. Cette lumière est-elle matière ? ne l’est-elle pas ? qu’est-elle ?

(1) Anatomiser. V. Lex.

LE DTCT TONNA IRE PHILOSOPHIQUE

de quelles innombrables propriétés peut-elle être revêtue ? Je l’ignore.

Cette substance si brillante, si rapide'et si inconnue, -et ces autres substances qui nagent dans l’immensité de l’espace, sont-elles éternelles comme elles sont infinies ? je n’en sais rien. Un être nécessaire, souverainement intelligent les a-t'il créées de rien, ou les a-t-il arrangées ? a-t-il produit cet ordre dans le temps ou avant le temps? Hélas f qu’est-ce que c’est que ce temps même dont je parle ? je ne puis le définir. O Dieu ! il faut que tu m’instruises, car je ne suis éclairé ni par les ténèbres des autres hommes, ni par les miennes

Pourquoi sommes-nous? Pourquoi y a-t-il des êtres ?

Qu’est-ce que le sentiment ? Comment l’ai-je. reçu ? Quel rapport y a-t-il entre l’air qui frappe mon oreille et le sentiment du son? entre ce corps, et le sentiment des couleurs? Je l’ignore profondément et je l’ignorerai toujours.

Qu’est-ce que la pensée ? où réside-t-elle ? Comment se forme-t-elle? Qui me donne des pensées pendant mon sommeil ? Est-ce en vertu de ma volonté que je pense ? Mais toujours pendant le sommeil, et souvent pendant la veille, j’ai des idées malgré moi. Ces idées, longtemps oubliées, longtemps reléguées dans l’arrière-magasin de mon cerveau, en sortent sans que je m’en mêle, et se présentent d’elles-mêmes à ma mémoire qui faisait de vains efforts pour les rappeler.

Les objets extérieurs n’ont pas la puissance de former en moi des idées, car on ne donne point ce qu’on n’a pas ; je sens trop que ce n’est pas moi qui me les doi^ne, car elles naissent sans mes ordres. Qui les produit en moi? D’où viennent-elles ? Où vont-elles ? Fantômes fugitifs, quelle main invisible vous produit et vous fait disparaître?

Comment la raison est-elle un don si précieux que nous#ne voudrions le perdre pour rien au monde ?etcomment cette raison n’a-t-elle servi qu’à nous rendre presque toujours les plus malheureux de tous les êtres ?

D’où vient qu’aimant passionnément la vérité* nous

VOLTATRE

nous sommes toujours livrés aux plus grossières impostures

D’où vient le mal et pourquoi le mal existe-l-il ?

0 atomes d’un jour ! ô mes compagnons dans l’infinie petitesse, nés comme moi pour tout souffrir et pour tout ignorer, y en a-t-il parmi vous d’assez fous pour croire savoir tout cela? Non, il n’y en a point; non, dans le fond de votre cœur vous sentez votre néant comme je rends justice au mien. Mais. vous êtes assez orgueilleux pour vouloir qu’on embrasse vos vains systèmes ; ne pouvant être les tyrans de nos corps, vous prétendez être les tyrans de nos âmes.

De la nécessité de croire un Être suprême. ’

Le grand objet, le grand intérêt, ce me semble, n’est pas d’argumenter en métaphysique, mais de peser s’il faut, pour le bien commun de nous autres, animaux misérables et pensants, admettre un Dieu rémunérateur et vengeur, qui nous serve à la fois de frein et de consolation, ou rejeter cettè idée en nous abandonnant à nos calamités sans espérances, et à nos crimes sans remords.

Hobbes dit que, si dans une république où l’on ne reconnaîtrait point de Dieu, quelque citoyen en proposait un, il le ferait pendre.

Il entendait apparemment, par cette étrange exagération, un citoyen qui voudrait dominer au nom de Dieu, un charlatan qui voudrait se faire un tyran. Nous entendons des citoyens qui, sentant la faiblesse humaine, sa perversité et sa misère, cherchent un point fixe pour assurer leur morale et un appui qui les soutienne dans les langueurs et dans les horreurs de cette vie.

Depuis Job jusqu’à nous, un «très grand nombre d’hommes a maudit son existence ; nous avons donc un besoin perpétuel de consolation et d’espoir. Votre philosophie nous en prive. La fable de Pandore valait mieux, elle nous laissait l’espérance ; et vous nous la ravissez !

La philosophie, selon vous, ne fournit aucune preuve

LE DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE

d’un bonheur à venir. Non ; mais vous n’avez aucune preuve du contraire. Il se peut qu’il y ait en nous une monade 1 indestructible qui Sente et qui pense, sans que nous sachions le moins du monde comment cette monade est faite. La raison ne s’oppose point absolument à cette idée, quoique la seule raison ne 4a prouve pas. Cette opinion n’a-t-elle pas un prodigieux avantage sur la vôtre ? La mienne est utile au genre humain, la vôtre est funeste

Marc- Anton in, Epie tète croyaient que leur monade, de quelque espèce qu’elle fut, se rejoindrait à la monade du grand Etre : et ils furent les plus vertueux des hommes.

Dans le doute où nous sommes tous deux, je ne vous dis pas avec Pascal : Prenez le plus sûr. Il n’y a rien de sur dans l’incertitude. Il ne s’agit pas ici de parier, mais d’examiner; il faut juger : et notre volonté ne détermine pas notre jugement. Je ne vous propose pas dé croire des choses extravagantes pour vous tirer d’embarras ; je ne vous dis pas : Allez à La Mecque baiser la pierre noire

pour vous instruire Soyez imbécile et fanatique pour

acquérir la faveur de l’Etre des êtres. Je vous dis : Continuez à cultiver la vertu, à être bienfaisant, à regarder toute superstition avec horreur ou avec pitié ; mais adorez avec moi le dessein qui se manifeste dans toute la nature, et par conséquent hauteur de ce dessein, la cause primordiale et finale de tout ; espérez avec moi que votre monade, qui raisonne sur le grand Etre éternel, pourra être heureuse par ce grand Etre même. 11 n’y a point là de contradiction. Vous ne m’en démontrerez pas l’impossibilité ; de même que je ne puis voqs démontrer mathématiquement que la chose est ainsi. Nous ne raisonnons guère en métaphysique que sur des probabilités; nous nageons tous dans une mer dont nous n’avons jamais vu le rivage. Malheur à ceux qui se battent en nageant î Abordera qui pourra; mais celui qui me crie : Vous nagez en vain, il n’y a point de port, me décourage et m’ôte toutes mes forces.

De quoi s’agit-il dans notre dispute ? De consoler notre

(1) Monade. Y. Lex.

VOLTAIRE

malheureuse existence. Qui la console ? vous ou moi ?

Vous avouez vous-mème dans quelques endroits de votre ouvrage, que la croyance d'un Dieu a retenu quelques hommes sur le bord du crime : cet aveu me suffît. Quand cette opinion n’aurait prévenu que dix assassinats, dix calomnies, dix jugements iniques sur la terre, je tiens que la terre entière doit l’embrasser1.....

Vous craignez « qu’en adorant Dieu on ne redevienne bientôt superstitieux et fanatique ». Mais n’est-il pas à craindre qu’en le niant on ne s’abandonne aux passions les plus atroces et aux crimes les plus affreux ? Entre ces deux excès n’y a-t-il pas un milieu très raisonnable ? Ou est Uasile entre ces deux écueils ? le voici : Dieu, et des lois sages.....

Homme.

Que serait l’homme dans l’état qu'on nomme de pure nature? Un animal fort au-dessous des premiers Iroquois qu’on trouva dans le nord de l’Amérique.

Il serait très inférieur à ces Iroquois, puisque ceux-ci savaient allumer du feu et se faire des flèches. Il fallut des siècles pour parvenir à ces deux arts.

L’homme abandonné à la pure nature n’aurait pour tout langage que quelques sons mal articulés ; l’espèce serait réduite à un très petit nombre par la difficulté de la nourriture et par le défaut des secours, du moins dans nos tristes climats. Il n’aurait pas plus de connaissance de Dieu et de l’âme que des mathématiques, ses idées seraient renfermées dans le soin de se nourrir. L’espèce des castors serait très préférable. Cfest alors que l’homme ne serait précisément qu’un enfant robuste ; et on a vu beaucoup d’hommes qui ne sont pas fort au-dessus de cet état.

Les Lapons, les Samoïèdes, les habitants du Kamtschatka, les Cafres, les Hottentots sont à l’égard de l’homme

en l’état de pure nature, ce qu’étaient autrefois les cours

(1) Cest la pensée que Voltaire exprime ailleurs dans ce vers :

« Si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer. » iEpître à l’auteur du Livre des Trois Imposteurs t citée p. 947.)

lë dictionnaire philosophique

de Cyrus et de Sémirarnis, en comparaison des habitants des Gévennes. Et cependant ces habitants du Kamts chatka et ces Hottentots, de nos jours, si supérieurs à l’homme entièrement sauvage, sont des animaux qui vivent six mois de l’année dans des cavernes, où ils mangent à pleines mains la vermine dont ils sont mangés.

En général l’espèce humaine n’est pas de deux ou trois degrés plus civilisée que les gens du Kamtschatka. La multitude des bêtes brutes appelées hommes , comparée avec le petit nombre de ceux qui pensent, est au moins dans la proportion de cent à un chez beaucoup de nations...

... Tous les hommes qu’on a découverts dans les pays les plus incultes et les plus affreux vivent en société comme les castors, les fourmis, les abeilles et plusieurs autres espèces d’animaux.

On n’a jamais vu de pays... où l’on vécût sans famille et sans aucune société. Quelques mauvais plaisants 1 ont abusé de leur esprit jusqu’au point de hasarder le paradoxe étonnant que l’homme est originairement fait pour vivre seul comme un loup-cervier 2, et que c’est la société qui a dépravé la nature. Autant vaudrait-il dire que dans la mer, les harengs sont originairement faits pour nager isolés et que c’est par un excès de corruption qu’ils passent en troupes de la mer Glaciale sur nos côtes ; qu’anciennement les grues volaient en l’air chacune à part et que par une violation du droit naturel elles ont pris le parti de voyager de compagnie.

Chaque animal a son instinct ; et l’instinct de l’homme, fortifié par la raison, le porte à la société comme au manger et au boire. Loin que le besoin de la société ait dégradé l’homme, c’est l’éloignement de la société qui le dégrade. Quiconque vivrait absolument seul, perdrait bientôt la faculté de penser 3 et de s’exprimer ; il serait à

(1) Allusion à J. -J. Rousseau.

(2) Loup-cervier. V. Lex.

(3) C’est à peu près ce que dit La Fontaine :

^ « La raison d’ordinaire ’

N’habite pas longtemps chez les gens séquestrés. »

( L'Ours et l’amateur des jardins, VIII, 10.)

VOLTAIRE

charge à lui-même ; il ne parviendrait qu’à se métamorphoser en bête. L’excès d’un orgueil impuissant, qui s’élève contre l’orgueil des autres, peut porter une âme mélancolique à fuir les hommes. C’est alors qu’elle s’est dépravée. Elle s’en punit elle-même. Son orgueil fait son supplice : elle se ronge dans la solitude du dépit secret d’être méprisée et oubliée ; elle s’est mise dans le plus horrible esclavage pour être libre...

Le grand défaut de tous ces livres à paradoxes, n’est-il pas de supposer toujours la nature autrement qu’elle n’est?...

Le même auteur, ennemi de la société,... s’exprime ainsi d’un ton magistral :

« Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci est à moi , et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : « Gardez-vous -d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne 1 ! »

Ainsi, selon ce beau philosophe, un voleur, un destructeur aurait été le bienfaiteur du genre humain; et il aurait fallu punir un honnête homme qui aurait dit à ses enfants : u Imitons notre voisin ; il R enclos son champ, les bêtes ne viendront plus le ravager, son terrain deviendra plus fertile ; travaillons le nôtre comme il a travaillé le sien; il nous aidera et nous Laiderons : chaque famille cultivant son enclos, nous serons mieux nourris, plus sains» plus paisibles, moins malheureux. Nous tâcherons d’éta- . blir une justice distributive qui consolera notre pauvre espèce, et nous vaudrons mieux que les renards et les fouines, à qui cet extravagant veut nous faire ressembler. »

Ce discours ne serait-il pas plus sensé et plus honnête

(1) Jean -Jacques Rousseau, Discours sur 1 Origine de l inégalité parmi les hommes.

LE DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE

que celui du fou sauvage qui voulait détruire le verger du bonhomme ?

Quelle est donc l’espèce de philosophie qui fait dire des choses que le sens commun réprouve du fond de la Chine jusqu’au Canada ? N’est-cc pas celle d’un gueux qui voudrait que tous les riches fussent volés par les pauvres, afin de mieux établir l’imion fraternelle entre les hommes ?

Il est vrai que si toutes les haies, toutes les forêts, toutes les plaines, étaient couvertes de fruits nourrissants et délicieux, il serait impossible, injuste, et ridicule de les garder.

S’il y a quelques îles où la nature prodigue les aliments et tout le nécessaire sans peine, allons- y vivre loin du fatras de nos lois : mais dès que nous les aurons peuplées, il faudra revenir au tien et au mien, et à cesHois qui très souvent sont fort mauvaises, mais dont on ne peut se passer...

États, Gouvernements.

... Un membre du Conseil de Pondichéry, assez savant, revenait en Europe par terre avec un brame i, plus instruit que les brames ordinaires. « Comment trouvezvous le gouvernement du Grand-Mogoi ? dit le conseiller. — Abominable, répondit le brame. Comment voulezvous qu’un État soit heureusement gouverné par des Tartares ? Nos raïas 2, nos omras, nos nababs, sont fort contents, mais les citoyens ne le sont guère ; et des millions de citoyens sont quelque chose. »

Le conseiller et le brame traversèrent en raisonnant toute la Haute Asie, a Je fais une réflexion, dit le brame: c’est qu’il n’y a pas une république dans toute cette vaste partie du monde. — Il y a eu autrefois celle de Tyr, dit le conseiller, mais elle n’a pas duré longtemps? Il y en avait encore une autre vers l’Arabie Pétrée, dans un petit coin nommé la Palestine, si on peut honorer du nom de

(1) Brame. V. Lex,

(2) Raïa, etc. V. Lex.

VOLTAIRE

république une horde de voleurs et d’usuriers 4, tantôt gouvernée par des juges, tantôt par des espèces de rois, tantôt par des grands pontifes, devenue esclave sept ou huit fois, et enfin chassée du pays qu’elle avait usurpé. » « Je conçois, dit le brame, qu’on ne doit trouver sur la terre que très peu de républiques. Les hommes sont rarement dignes de se gouverner eux-mêmes. Ce bonheur ne doit appartenir qu’à des petits peuples qui se cachent dans les îles, ou entre les montagnes, comme des lapins qui se dérobent aux animaux carnassiers ; mais à la longue ils sont découverts et dévorés.

Quand les deux voyageurs furent arrivés dans l’Asie Mineure, le conseiller dit au brame : « Croiriez-vous bien qu’il y a eu une république formée dans un coin de l’Italie qui a duré plus de cinq cents ans, et qui a possédé cette Asie Mineure, l’Asie, l’Afrique, la Grèce, la Gaule, l’Espagne et l’Italie entière? — Elle se tourna donc bien vite en monarchie ? dit le brame. — Vous l’avez deviné, dit l’autre; mais cette monarchie est tombée, et nous faisons tous les jours de belles dissertations pour trouver les causes de sa décadence et de sa chute. — Vous prenez bien de la peine, dit l’Indien; cet empire est tombé parce qu’il existait. Il faut bien que tout tombe ; j’espère bien qu’il en arrivera tout autant à l’empire du Grand-Mogol.

— A propos, dit l’Européan1 2, croyez-vous qu’il faille plus d’honneur dans un Etat despotique, et plus de vertu dans une république 3 ? » L’Indien, s’étant fait expliquer ce qu’on entend par honneur, répondit que l’honneur était plus nécessaire dans une république, et qu’ap avait

(1) On remarquera ce mépris injurieux pour le peuple juif, qui paie ici pour le christianisme.

(2) Européan . V. Lex.

(3) Trait décoché en passant à l’adresse de Montesquieu. On sait que dans l'Esprit des Lois , Montesquieu, après avoir distingué trois sortes de gouvernement : le républicain , le monarchique et le despotique (Livre II, ch. i), affirme quq le principe indispensable du gouvernement républicain, c’est la vertu (Livre III, ch. ni), tandis que le principe du gouvernement monarchique est l'honneur (Livre III, ch. vu). On remarquera qu’ici le mot despotique est substitué au mot monarchique , employé par Montesquieu.

LE DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE

bien plus besoin de vertu dans un État' monarchique. « Car, dit-il, un homme qui prétend être élu par le peuple ne le sera^as s’il est déshonoré; au lieu qu’à la cour il pourra aisément obtenir une charge, selon la maxime d’un grand prince, qu’un courtisan, pour réussir, doit n’avoir ni honneur ni humeur *. A l’égard de la vertu, il en faut prodigieusement dans une cour pour oser dire la vérité. L’homme vertueux est bien plus à son aise dans une république ; il n’a personne à flatter...

— Croyez-vous, dit l’homme. d’Europe, que les lois et les religions soient faites pour les climats, de même qu’il faut des fourrures à Moscou et des étoffes de gaze à Delhi? — Oui, sans doute, dit le brame ; toutes les lois qui concernent la physique sont calculées pour le méridien qu’on habite.

— Dans quel état, sous quelle domination aimeriezvous mieux vivre ? dit le conseiller. — Partout ailleurs que chez moi, dit son compagnon ; et j’ai trouvé beaucoup de Siamois, de Tonkinois, de Persans et de Turcs qui en disaient autant. — Mais, encore une fois, dit l’Européan, quel État choisiriez-vous? » Le brame répondit : (( Celui où l’on n’obéit qu’aux lois. — C’est une vieille réponse, dit le conseiller. — Elle n’en est pas plus mauvaise, dit le brame.- — Où est ce pays-là? dit le conseiller.

brame dit : « Il faut le chercher1 2. »

Démocratie.

Le pire des Etats , cest VÉtat populaire .

Cinna s’en explique ainsi à Auguste. Mais aussi Maxime soutient que :

Le pire des États, c’est l’État monarchique.

Bayle ayantplus d’une fois, dans so n Dictionnaire, soutenu le pour et le contre, fait, à l’article de Périclès, un portrait fort hideux de la démocratie et surtout de celle d’Athènes.

(1) Trait dont l’allure fait penser à Beaumarchais.

(2) Le texte ajoute : Voyez l’article Grénève dans T Encyclopédie

VOLTAIRE

Un républicain, grand amateur de la démocratie, qui est l’un de nos faiseurs de questions, nous envoie sa réfutation de Bayle et son apologie d’Athènes. Nous exposerons ses raisons. C’est le privilège de quiconque écrit, de juger les vivants et les morts; mais on est jugé soi-même par d’autres, qui le seront à leur tour ; et de siècle en siècle toutes les sentences sont réformées'.

Bayle donc, après quelques lieux communs, dit ces propres mots : « Qu’on chercherait en vain, dans l’histoire de Macédoine, autant de tyrannie que l’histoire d’Athènes nous en présente. »

Peut-être Bayle était-il mécontent de la Hollande quand il écrivait ainsi, et probablement mon républicain, qui le réfute, est contint de sa petite ville démocratique, quant à présent.

Il est difficile de peser dans une balance bien juste les iniquités de la république d’Athènes et celles de la cour de Macédoine. Nous reprochons encore aujourd’hui aux Athéniens le bannissement deCimon, d’Aristide, de Thémistocle, d’Alcibiade ; les jugements à mort portés contre Phocion et contre Socrate, jugements qui ressemblent à ceux de quelques-uns de nos tribunaux absurdes et cruels.

Enfin, ce qu’on ne pardonne point aux Athéniens, c’est la mort de leurs six généraux victorieux, condamnés pour n’avoir pas eu le temps d’enterrer leurs morts après la victoire et pour en avoir été empêchés par une tempête. Cet arrêt est à la fois si ridicule et si barbare, il porte un tel caractère de superstition et d’ingratitude, que ceux de l’Inquisition, ceux qui furent rendus contre Urbain Grandier1 et contre la Maréchale d’Ancre2, contre Morin3, contre tant de sorciers, etc,, ne sont pas des inepties plus atroces.

1) Urbain Grandier, accusé de magie et de maléfice, fut condamné et exécuté à Loudun (1634).

(2) Léonora Galigaï , femme de Goncini, maréchal d’Ancre, condamnée à mort comme sorcière et décapitée, puis brûlée (1617).

(3) Simon Morin , illuminé, qui se disait appelé à remplacer Jésus Christ. Il fut brûlé vif en 1663.

LE DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE

On a beau dire, pour excuser les Athéniens, qu’ils croyaient, d’après Homère, que lésâmes des morts étaient toujours errantes, à moins qu’elles n’eussent reçu les honneurs de la sépulture ou du bûcher : une sottise n’excuse point une barbarie.

Le grand mal que les âmes de quelques Grecs se fussent promenées une semaine ou deux au bord de la mer! Le mal est de livrer des vivants aux bourreaux, et des vivants qui vous ont gagné une bataille, des vivants que vous deviez remercier à genoux.

Voilà donc les Athéniens convaincus d’avoir été les plus sots et les plus barbares juges de la terre.

Mais il faut mettre à présent dans la balance les crimes de Macédoine ; on verra que cette cour l’emporte prodigieusement sur Athènes en fait de tyrannie et de scélératesse.

11 n’y a d’ordinaire nulle comparaison à faire entre les crimes des grands qui sont toujours ambitieux, et les crimes du peuple qui ne veut jamais et qui ne peut vouloir que la liberté et l’égalité. Ces deux sentiments, liberté et égalité , ne conduisent point droit à la calomnie, à la rapine, à l’assassinat, à l’empoisonnement, à la dévastation des terres de ses voisins, etc. 1 ; mais la grandeur ambitieuse et la rage du pouvoir précipitent dans tous ces crimes en tous temps et en tous lieux.

On ne voit dans cette Macédoine, dont Bayle oppose la vertu à celle d’Athènes, qu’un tissu de crimes épouvantables pendant deux cents années de suite.

C’est Ptolémée, oncle d’Alexandre le Grand, qui assassine son frère Alexandre pour usurper le royaume.

C’est Philippe, son frère, qui passe sa vie à tromper et à violer ses serments et qui- finit par être poignardé par Pausanias.

Olympias 2 fait jeter la reine Cléopâtre et son fils dans , une cuve d’airain brûlante. Elle assassine Aridée.

(1) L’histoire montre cependant qu’au nom de la liberté et de l’égalité, iT s’est commis de grands et nombreux crimes, soit dans l'emportement d’une foule en fureur, soit par la cruauté froide ou l’obstination inflexible d’un comité prétendant agir au nom du peuple.

(2) Mère d’Alexandre le Grand.

VOLTAIRE

Antigone assassine Eumènes.

Antigone Gonatas, son fils, empoisonne le gouverneur de la citadelle de Corinthe, épouse sa veuve, la chasse et s’empare de la citadelle.

Philippe, son petit-fils, empoisonne Démétrius, et souille toute la Macédoine de meurtres.

Persée tue sa femme de sa propre main et empoisonne son frère.

Ces perfidies et ces barbaries sont fameuses dans l’histoire.

Ainsi donc, pendant deux siècles, la fureur du despotisme fait de la Macédoine le théâtre de tous les crimes ; et, dans le même espace de temps, vous ne voyez le goüvernement populaire d’Athènes souillé que de cinq ou six iniquités judiciaires, de cinq ou six jugements atroces dont le peuple s’est toujours repenti et dont il a fait amende honorable. 11 demanda pardon à Socrate après sa mort, et lui érigea le petit temple du Socrateion. Il demanda pardon à Phocion et lui éleva une slatue. Il demanda pardon aux six généraux condamnés avec tant de ridicule et si indignerrîent exécutés. Ils mirent aux fers le principal accusateur, qui n’échappa qu’à peine à la vengeance publique. Le peuple athénien était donc naturellement aussi bon que léger. Dans quel état despotique a-t-on jamais pleuré ainsi l’injustice de ses arrêts précipités ?

Bayle a donc tort cette fois ; mon républicain a donc raison. Le gQuveo^ement populaire est donc par lui-même moins inique, moins abominable que le pouvoir tyrannique.

Le grand vice de la démocratie n’est certainement pas la tyrannie et la cruauté : il y eut des républicains montagnards, sauvages et féroces ; mais ce n’est pas l’esprit républicain qui les fit tels, c’est la nature. L’Amérique septentrionale était toute en républiques. C’étaient des ours.

Le véritable vice d’une république civilisée est dans la fable turque du dragon à plusieurs têtes et du dragon à

LE DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE

plusieurs queues. La multitude des têtes se nuit, et la multitude des queues obéit à une seule tète qui veut tout dévorer.

La démocratie ne semble convenir qu’à un très petit pays, encore faut-il qu’il soit heureusement situé. Tout petit qu’il sera, il fera beaucoup de fautes, parce qu’il sera composé d’hommes. La discorde y régnera peut-être ; mais il n’y aura ni Saint-Barthélemy, ni massacre d’Irlande, ni Vêpres siciliennes, ni Inquisition, ni condamnation aux galères pour avoir pris de l’eau dans la mer sans payer, à moins qu’on ne suppose cette république composée de diables dans un coin de J enfer.

Après avoir pris le parti de mon Suisse contre l’ambidextre Bayle, j’ajouterai :

Que les Athéniens furent guerriers comme l§s Suisses et polis comme les Parisiens l’ont été sous Louis XIV ;

Qu’ils ont réussi dans tous les arts qui demandent le génie et la main, comme les Florentins du temps de Médicis ;

Qu’ils ont été les maîtres des Romains dans les sciences et dans l’éloquence, du temps même de Cicéron ;

Que ce petit peuple, qui avait à peine un territoire, et qui n’est aujourd’hui qu’une troupe d’esclaves ignorants, cent fois moins nombreux que. les Juifs, et ayant perdu jusqu’à son nom, l'emporte pourtant sur l’empire romain par son antique réputation qui triomphe des siècles et de l’esclavage.

L’Europe a vu une république dix fois plus petite encore qu’Athènes attirer pendant cent cinquante ans les regards de l’Europe et son nom placé à côté du nom de Rome, dans le temps que Rome commandait encore aux rois, qu’elle condamnait un Henri 2 souverain de la France, et qu’elle absolvait et fouettait un autre Henri 3, le premier homme de son siècle ; dans le temps même que Venise

(1) Il s^agit de Genève.

(2) Henri III, excommunié par Sixte Y, après l'assassinat du duc de Guise.

(3) Henri IV. Allusion à la cérémonie qui se passa à Rome après la conversion d'Henri IV.

VOLTAIRE

conservait son ancienne splendeur et que la Nouvelle République des Sept Provinces-Unies étonnait l’Europe et les Indes par son établissement et par son commerce.

Cette fourmilière imperceptible ne put être écrasée par le roi démon du Midi et dominateur des deux mondes A, ni par les intrigues du Vatican qui faisaient mouvoir les ressorts de la moitié de l’Europe. Elle résista par la parole et par les armes; et à l’aide d’un Picard2 qui écrivait, et d’un petit nombre de Suisses qui combattit, elle s’affermit, elle triompha; elle put dire : Rome et moi. Elle tint tous les esprits partagés entre les riches pontifes, successeurs des Scipions, Romanos rerum dominos 3 et les pauvres habitants d’un coin de terre longtemps ignoré dans le pays de la pauvreté et des goitres...

On croit qu’il n’y a aujourd’hui de républiques qu’en Europe. Ou je me trompe, ou je l’ai dit aussi quelque part ; mais c’eût été une très grande inadvertance. Les Espagnols trouvèrent en Amérique la république de Tlascala 4 très bien établie. Tout ce qui n’a pas été subjugué dans cette partie du monde est encore république. Il n’y avait dans tout ce continent que deux royaumes, lorsqu’il fut découvert; et cela pourrait bien prouver que le gouvernement républicain est le plus naturel. Il faut être bien raffiné, et avoir passé par bien des épreuves, pour se soumettre au gouvernement d’un seul.

En Afrique, les Hottentots, les Cafres, et plusieurs peuplades de nègres, sont des démocraties. On prétend que les pays où l’on vend le plus de nègres sont gouvernés par des rois. Tripoli, Tunis, Alger, sont des républiques de soldats et de pirates. Il y en a aujourd’hui de pareilles dans l’Inde : les Marates, plusieurs hordes de Patanes, les Seiks, n’ont point de rois ; ils élisent des chefs quand ils vont piller.

(1) Philippe II. roi d’Espagne de 1556 à 1598.

(2) Calvin , né à Noyon, en Picardie (1509), un des principaux chefs de la Réforme, gouverna Genève de 1541 à 1564, date de sa mort.

(3) « Les Romains, maîtres du monde. »

(Virgile, Enéide , I, v. 282.)

(4) Au Mexique.

LE DICTION N A 1 KE PII I LOSOPIl ] QL E

Telles sont encore plusieurs sociétés de Tartares. L’empire turc même a été très longtemps une république de janissaires qui étranglaient souvent leur sultan, quand leur sultan ne les faisait pas décimer. On demande tous les jours si un gouvernement républicain est préférable à celui d’un roi. La dispute finit toujours par convenir 1 qu’il est fort difficile de gouverner ies hommes...

De la Torture 2.

... Les Romains n’infligèrent jamais la torture qu’aux esclaves, mais ies esclaves n’étaient pas comptés pour des hommes. 11 n’y a pas d’apparence non plus qu’un conseiller de la Tournelle regarde comme un de ses semblables un homme qu’on lui amène hâve, pale, défait, les yeux mornes, la barbe longue et sale, couvert de la vermine dont il a été rongé dans un cachot. 11 se donne -le plaisir de l’appliquer à la grande et à la petite torture en présence d'un chirurgien qui lui tâte le pouls, jusqu’à ce qu’il soit en danger de mort, après quoi on recommence ; et, comme dit très bien la comédie des Plaideurs 3 : u Cela fait toujours passer une heure ou deux. »

Le grave magistrat qui a acheté pour quelque argent le droit de faire ces expériences sur son prochain, va conter à dîner à sa femme ce qui s’est passé le matin. La première fois Madame en a été révoltée ; à la seconde elle y a pris goût, parce qu’après tout les femmes sont curieuses ; et ensuite la première chose qu’elle lui dit, lorsqu’il rentre en robe chez lui: « Mon petit cœur, n'avez vous fait donner aujourd’hui la question à personne ? »

Les Français, qui passent, je ne sais pourquoi, pour un peuple fort "humain, s’étonnent que les Anglais, qui ont

(1) Par convenir. V. Notes gramm., p. 986, V, IV.

(2) Ce morceau, comme on le voit par le texte lui-même, est postérieur de cinq ans à la date de 1764. Il donne une idée de ces multiples additions qui ont peu à peu grossi l’ouvrage primitif. C’est un des nombreux passages dans lesquels Voltaire a protesté contre la barbarie de la législation criminelle.

(3) Racine, les Plaideurs , III, iv, v. 852.

VOLTAIRE

eu l’inhumanité de nous prendre tout le Canada, aient renoncé au plaisir de donner la question.

Lorsque le chevalier de La Barre, petit-fils d’un lieutenant-général des armées, jeune homme de beaucoup d'esprit et d’une grande espérance, mais ayant toute l’étourderie d’une jeunesse effrénée, fut convaincu d’avoir chanté des chansons impies et même d’avoir passé devant une procession de capucins sans avoir ôté son chapeau, les juges d’Abbeville, gens comparables aux sénateurs romains, ordonnèrent non seulement qu’on lui arrachât la langue, qu’on lui coupât^la main et qu’on brûlât son corps à petit feu, mais ils l’appliquèrent encore à la torture pour savoir précisément combien de chansons il avait chantées et combien de processions il avait vues passer, le chapeau sur la tête.

Ce n’est pas dans le treizième ou dans le quatorzième siècle, que cette aventure est arrivée, c’est dans le dixhuitième. Les nations étrangères jugent la France par les spectacles, par les romans, par les jolis vers,,... par nos danseurs d’opéra qui ont de la grâce, par Mlle Clairon qui déclame des vers à ravir. Elles ne savent pas qu’il n’y a point au fond de nation plus cruelle que la française.

Les Russes passaient pour des barbares en 1700, nous ne sommes qu’en 1769; une impératrice vient de donner à ce vaste État des lois qui auraient fait honneur à Minos, à Numa et à Solon, s’ils avaient eu assez d’esprit pour les inventer. La plus remarquable est la tolérance universelle ; la seconde est l’abolition de la torture. La justice et l’humanité ont conduit sa plume ; elle a tout réformé. Malheur à une nation qui, étant depuis longtemps civilisée, est encore conduite par d’anciens usages atroces ! Pourquoi changerions-nous notre jurisprudence ? dit-elle : l’Europe se sert de nos cuisiniers, de nos tailleurs, de nos perruquiers; donc nos lois sont bonnes.

LE DICTION NA TUE PHILOSOPHIQUE

Guerre.

... C’est sans doute un très bel art 1 que celui qui désole les campagnes, détruit les habitations, et fait périr, année commune2, quarante mille hommes sur cent mille. Cette invention fut d’abord cultivée par des nations assemblées pour leur bien commun ; par exemple, la diète des Grecs déclara à la diète de Phrygie et des peuples voisins qu’elle allait partir sur un millier de barques de pêcheurs pour .aller les extermine*’, si elle pouvait.

Le peuple romain assemblé jugeait qu’il était de son intérêt d’aller se battre avant la moisson contre le peuple de Véïes, ou contre les Volsques. Et quelques années après, tous les Romains, étant en colère contre les Carthaginois, se battirent longtemps sur mer et sur terre. 11 n’en est pas de meme aujourd’hui.

Un généalogiste prouve à un prince qu’il descend en droite ligne d’un comte dont les parents avaient fait un pacte de famille il y a trois ou quatre cents ans avec une maison dont la mémoire même ne subsiste plus. Cette maison avait des prétentions éloignées sur une province dont le dernier possesseur est mort d’apoplexie : le prince et son conseil voient son droit évident. Cette province, qui est à quelques centaines de lieues de lui, a beau protester qu’elle ne le connaît pas, qu’elle n’a nulle envie d’ètre gouvernée par lui, que, pour donner des lois aux gens, il faut au moins avoir leur consentement; ces discours ne parviennent pas aux oreilles du prince dont le droit est incontestable. Il trouve incontinent un grand nombre d’hommes qui n’ont rieit à perdre ; il les habille d’un gros drap bleu à cent dix sous l’aune, borde leurs chapeaux avec du gros fil blanc, les fait tourner à droite et à gauche, et marche à la gloire.

Les autres princes qui entendent parler de cette équipée y prennent, part, chacun selon son pouvoir, et couvrent

(1) On remarquera dès le début le ton ironique de ce morceau.

(2) Année commune. V. Lex. Année.

VOLTAIRE

une petite étendue de pays de plus de meurtriers mercenaires que Gengis-Khan, Tamerlan, Bajazet1 n’en traînèrent à leur suite.

Des peuples assez éloignés entendent dire qu’on va se battre, et qu’il y a cinq ou six sous par jour à gagner pour eux, s’ils veulent être de la partie * ils se divisent aussitôt en deux bandes comme des moissonneurs, et vont vendre leurs services à quiconque veut les employer.

Ces multitudes s’acharnent les unes contre les autres, non seulement sans avoir intérêt au procès, mais sans savoir de quoi il s’agit.

On voit à la fin cinq ou six puissances belligérantes, tantôt trois contre trois, tantôt deux contre quatre, tantôt une contre cinq, se détestant toutes égalementles unes les autres, s’unissant et s’attaquant tour à tour ; toutes d’accord en un seul point, celui de faire tout le mal possible.

Le merveilleux de cette entreprise infernale, c’est que chaque chef des meurtriers fait bénir ses drapeaux et invoque Dieu solennellement avant d’aller exterminer son prochain...

Philosophes moralistes, bridez tous vos livres. Tant que le caprice de quelques hommes fera loyalement égorger des milliers de nos frères, la partie du genre humain consacrée à l’héroïsme sera ce qu’il y a de plus affreux dans la nature entière.

Que deviennent et que m’importent l’humanité, la bienfaisance, la modestie, la tempérance, la douceur, la sagesse, la piété, tandis qu’une demi-livre de plomb tirée de six cent pas me fracasse le corps et que je meurs à vingt ans dans des tourments inexprimables, au milieu de cinq ou six mille mourants, tandis que mes yeux qui s’ouvrent pour la dernière fois voient la ville où je suis né détruite par le fer et par la flamme, et que les der-

(1) Gengis-Khan, conquérant tartare (1154-1227). — Tamerlan , autre conquérant tartare (1336-1405). — Bajazet 7*r,un des principaux fondateurs de l’empire turc, régna de 1389 à 1402. Il fut battu et fait prisonnier par Tamerlan.

LE DICTIONNAIRE PHILOSOPHIQUE

niers sorts qu’entendent mes oreilles sont les cris des femmes et des enfants expirant sous des ruines, le tout pour les prétendus intérêts d’un homme que nous ne connaissons pas 1 !

(1) On pourrait rapprocher cette sortie contre la guerre d'un passage de La Bruyère (La guerre a pour elle l’antiquité, chap. Du Souverain ) et de certaines pensées de Pascal (« Pourquoi me tuez-vous? » Havet, VI, 3 ; cl. VI, 9). On sera plus tenté de comparer ce langage à celui de nos pacifistes contemporains. On remarquera qu’en parlant ainsi de la guerre, Voltaire ne fait aucune place au sentiment national. Il ne s’inquiète pas en particulier des cas où un peuple attaqué défend son territoire contre une injuste agression. On sera surtout frappé de voir combien Voltaire a changé d’opinion sur ce sujet depuis la Guerre de Sept ans.

Candide, 1759.

En-tête tiré de l’édition des Œuvres de 1741.

Page 1