‹ Œuvres choisiesChapitre 191 sur 228 · L II AM Y · texte numérisé non relu

L II AM Y

Vous ne serez pas logé magnifiquement ; il s’en faut beaucoup. En qualité de comédiens, nous n’avons que des loges ; et, comme reclus, nous n’avons que des cellules. Nous logerons vos équipages, vos gens ; personne ne sera gêné. Vous aurez des livres, et, si vous voulez, meme des manuscrits que vous ne trouverez point ailleurs. Si vous voulez voir Genève, vous verrez cette ville de vos fenêtres, et vous irez tant qu’il vous plaira. Voilà, monsieur, ma déclaration et mes très humbles prières. Je ne puis trop vous remercier de l’honneur que vous daignez me faire et vous savoir assez de gré de votre voyage philosophique. Vous vous accommoderez de notre médiocrité et de notre liberté républicaine.

« Omitte mirari beatae Fùraum et opes strepitumque Ilomae h »

Réconciliation.

A M. l’abbé Trublet1 2.

Au château de Ferneÿ, ce 27 avril 1761.*

Votre lettre et votre procédé généreux, monsieur, sont des preuves que vous n’ètes pas mon ennemi, et votre livre vou^ faisait soupçonner de l’être. J’aime bien mieux encore votre lettre que votre livre : vous aviez imprimé que je vous faisais bâiller, et moi j’ai laissé imprimer que je me mettais à rire. 11 résulte de tout cela que vous êtes difficile à amuser, et que je suis mauvais plaisant; mais enfin, en bâillant et en riant, vous voilà mon confrère, et il faut tout oublier en bons chrétiens et en bons académiciens.

(1) ' « Ne te laisse pas imposer par la richesse, la fumée et le bruit de l’opulente Rome » (Horace, Odes III, 22, v. 11).

(2) L’abbé Trublet (1697-1770) que Voltaire avait raillé copieusement dans la satire du Pauvre Diable (1758). (V. p. 749 et la note 3.)

L’abbé Trublet, qui venait d’entrer à l’Académie Française, envoya à Voltaire son discours, avec une lettre aimable qui désarma le satirique.

VOLTAIRE

Je suis fort content, monsieur, de votre harangue, et très reconnaissant de la bonté que vous avez de me l’envoyer; à l’égard de votre lettre,

« Nardi parvus onyx eliciet cadum 1 »

Pardon de vous citer Horace, que vos héros, MM. de Fohtenelle et de La Motte, ne citaient guère. Je suis obligé, en conscience, de vous dire que je ne suis pas né plus malin que vous et que, dans le fond, je suis bonhomme. 11 est vrai qu’ayant fait réflexion, depuis quelques années, qu’on ne gagnait rien à l’être, je me suis mis à être un peu gai, parce qu’on m’a dit que cela est bon pour la santé. D’ailleurs, je ne me suis pas cru assez important, assez considérable, pour dédaigner toujours certains illustres ennemis qui m’ont attaqué personnellement pendant une quarantaine d’années, et qui, les uns après les autres, ont essayé de m’accabler, comme si je leur avais disputé un évêché ou une place de fermier général. C’est donc par pure modestie que je leur ai donné enfin sur les doigls. Je me suis cru précisément à leur niveau ; « et in arenam cum æqualibus descendi2 », çomme dit Cicéron.

Croyez, monsieur, que je fais une grande différence entre vpus et eux ; mais je me souviens que mes rivaux et moi, quand j’étais à Paris, nous étions tous fort peu de chose, de pauvres écoliers du siècle de Louis XIV, les uns en vers, les autres en prose, quelques-uns moitié prose, moitié vers, du nombre desquels j’avais l’honneur d’être; infatigables auteurs de pièces médiocres, grands compositeurs de riens, pesant gravement des œufs de mouche dans des balances de toile d’araignée. Je n’ai presque vu que de la petite charlatanerie : je sens parfaitement la valeur de ce néant ; mais comme je sens également le néant de tout le reste, j’imite le Véjanins d’Horace :

« ... Vejanius armis

« Ilerculis ad postem fixis, latet abdilus agro 3. »

(1) « Une petite fiole de parfum vous vaudra une jarre de vin » Horace, Odes IV, 12, v. 17.

(2) «Je suis descendu dans l’arène lutter avec mes émules. »

(3) « Yéjanius (gladiateur célèbre) après avoir suspendu ses armes à

C’est de cette retraite que je vous dis très sincèrement que je trouve des choses utiles et agréables dans tout ce que vous avez fait, que je vous pardonne cordialement de m’avoir pincé, que je suis fâché de vous avoir donné quelques coups d’épingle, que votre procédé me désarme pour jamais, que bonhomie .vaut mieux que raillerie, et que je suis, monsieur mon cher confrère, de tout mon cœur avec une véritable estime et sans compliment, comme si de rien n’était, votre, etc.

Le « Pertharite » de Corneille.

A M. DE ClDEVILLE.

A Ferney, 23 septembre 1761.

Mon ancien camarade, mon cher ami, nous recevrons toujours à bras ouverts quiconque viendra de votre part. Il est vrai que nous aimerions bien mieux vous voir que vos ambassadeurs ; mais ma faible santé me retient dans la retraite que j’ai choisie. Je viens de bâtir une église ; mais j’aime bien mieux le monument que j’érige à Corneille, votre compatriote. Je. suis bien aise que l'indifférent Fontenelle m’ait laissé le soin de Pierre et de sa nièce : l’un et l’autre amusent beaucoup ma vieillesse. Je vous exhorte à lire Pertharite avec attention. Lisez du moins le second acte et quelque chose du troisième. Vous serez tout étonné de trouver le germe entier de la tragédie d 'Andromaque, les mêmes sentiments, les mêmes situations, les mêmes discours. Vous verrez un Grimoald jouer le rôle de Pyrrhus, avec une Rodelinde dont il a vaincu le mari qu’on croit mort. 11 quitte son Éduige pour Rodelinde, comme Pyrrhus abandonne son Hermione pour Àndromaque. Il menace de tuer le fils de sa Rodelinde, comme Pyrrhus menace Astyanax. Il est violent, et Pyrrhus aussi. Il passe de Rodelinde à Éduige, comme Pyrrhus d’ Andromaque à Hermione. Il promet de rendre le

la porte du temple d’Hercule, vit retiré et caché à la campagne » Epitre, I, 1, v. 4, 5.

trône au petit Ro'delinde : Pyrrhus en fait autant, pourvu qu’il soit aimé. Rodelinde dit à Grimoald

« N’imprime point de tache à tant de renommée1 », etc.

Andromaque dit à Pyrrhus :

« Faut-il qu’un si grand cœur montre tant de faiblesse,

« Et qu’un dessein si beau, si grand, si généreux,

« Passe pour le transport d’un esprit amoureux 2 ? »

Ce n’est pas tout ; Éduige a son Orestc. Enfin Racine a tiré tout son or du fumier de Perlharite , et personne ne s’en était douté, pas même Bernard de Fontenelle, qui aurait été bien charmé de donner quelques légers coups de patte à Racine.

Vous voyez, mon cher ami, qu’il y a des choses curieuses jusque dans la garde-robe de Pierre. La comparaison que je pourrai faire de lui et des Anglais et des Espagnols, qui auront traité les mêmes sujets, sera peut-être agréable. A l’égard des bonnes pièces,- je ne fais aucune remarque sur laquelle je ne consulte l’Académie. Je lui ai envoyé toutes mes notes sur le Cid , les H or aces , Pompée , Polyeucte , Cinna , etc. Ainsi mon commentaire pourra être à la fois un Art poétique et une grammaire.

dp va reprendre encore Oreste à la Comédie Française. 11 est vrai que j’ai bien fortifié cette pièce et qu’elle en avait besoin. Mais enfin j’aime a voir la nation redemander une tragédie grecque, sans amour, dans laquelle il n’y a point de partie carrée ni de roman.

Adieu ; je vous embrasse. Pourriez-vous me dire quel est un monsieur P. T. N. G3, à qui Corneille dédie sa Médée?

Voltaire mécontent du Parlement de Bourgogne.

AM. Fyot de la Marche4.

A Feruey, 25 mars 1782.

11 y a longtemps que je n’ai eu l’honneur d’écrire à

(1) Pertharite. Acte II, scène v.

(2) Andromaque. Acte I, scène iv.

(3) « On ignore complètement qui ces initiales désignent. «(Corneille,

éd. Marty-Laveaux, II.) *

T, A VIE A FER NE Y

celui qui sera toujours mon premier président, j’ai bien*, des choses à lui dire. Premièrement son Parlement m’afflige £. Le roi se soucie fort peu qu’on juge ou non les, procès auxquels je m’intéresse ; mais . moi je m’en soucie. Voilà une plaisante vengeance d’écolier de dire : Je ne ferai pas mon thème parce que je suis mécontent de mou régent. G’est pour cela au contraire qu’il faut bien faire son thème. J’apprends que vous faites tous vos efforts pour parvenir à une conciliation. Qui peut y réussir* mieux que vous? Vous serez le bienfaiteur de votre compagnie ; c’est un rôle que vous êtes accoutumé à jouer.

Je vous demande pardon de donner des fêtes 1 2 quand la province souffre, mais il est bon d’égayer les affligés., Il y en a déplus d’une sorte3...

Mon cher et respectable ami, ayez pitié de ma juste curiosité. Je soupçonne que c’est vous qui m’avez écrit il y a environ deux mois; mais les écritures quelquefois ressemblent à d’autres. Quand vous aurez la bonté de m’écrire, mettez un M au bas de la lettre, cela avertit. Jedevrais vous reconnaître à votre style ej à vos- bontés ; mais mettez un M, car, quand je vous renouvelle mon tendre et respectueux attachement, je mets un F.

A l’éditeur d uo « Recueil de ses erreurs ».

Au sieur Fez 4 Libraire d'Avignon.

Aux Délices, 17 mai 1762.

Vous Me proposez par votre lettre datée d’Avignon, du 30 avril, de me veridrë pour mille écus l’édition entière

(1) Voltaire, qui avait des procès pendants devant le Parlement dé Bourgogne, était mécontent de ce que ce Parlement eût suspendu ses* audiences, pour amener le roi à le venger de certaines attaques.

(2) Des représentations dramatiques.

(3) Suit le passage sur l’afl'aire Calas, que l’on peut lire p. 758.

(4) Nous donnons cette lettre à titre d'échantillon du persiflage de

Voltaire.

VOLTAIRE

d'un recueil de mes Erreurs sur les faits historiques et dogmatiques , que vous avez, dites-vous, imprimé en terre papale. Je suis obligé, eu conscience, de vous avertir qu’en relisant, en dernier lieu, une nouvelle édition de mes ouvrages, j’ai découvert dans la précédente pour plus de deux mille écus d’erreurs ; et comme en qualité d’auteur je me suis probablement trompé de moitié à mon avantage, en voilà au moins pour douze mille livres. Il est donc clair que je vous ferais tort de neuf mille francs, si j’acceptais votre marché.

De plus, voyez ce que vous gagnerez au débit du Dogmatique ; c’est une chose qui intéresse particulièrement toutes les puissances qui sont en guerre, depuis la mer Baltique jusqu’à Gibraltar. Ainsi je ne suis pas étonné que vous me mandiez que l'ouvrage est désiré universellement.

M. le général Laudoti1, et toute l’armée impériale, ne manqueront pas d’en prendre au moins trente mille exemplaires, que vous vendez, dites-vous, 2 livres pièce, ci .

Le roi de Prusse, qui aime passionnément le Dogmatique , et qui en est occupé plus que jamais-, en fera débiter à peu près la même quantité, ci

Vous devez aussi compter beaucoup sur Mgr le prince Ferdinand2 ; car j’ai toujours remarqué, quand j’avais l’honneur de lui faire ma cour, qu’il était enchanté qu’on relevât mes erreurs dogmatiques ; ainsi vous pouvez lui en envoyer vingt mille exemplaires, ci .

A l’égard de l’armée française, où l’on parle encore plus français que dans les armées autrichiennes et prussiennes, vous y en enverrez au moins cent mille exemplaires, qui à 40 sous la pièce, font 200.000 liv.

(1) Le baron de Laudon (1716-1790), général au service de Marie-Thérèse d’Autriche. Ubattit plusieurs fois Frédéric II. Il était né en Livonie.

(2) Le prince Ferdinand de Modène, un des fils de Marie-Thérèse.

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