‹ Œuvres choisiesChapitre 192 sur 228 · liv · texte numérisé non relu

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LA VIL A FERSEY

Vous avez sans doute écrit à M. l’amiral Anson l, qui vous procurera en Angleterre et dans les colonies le débit de cent mille de vos recueils, ci 200.000 liv.

Quant aux moines et aux théologiens, que le Dogmatique regarde plus particulièrement, vous ne pouvez en débiter auprès d’eux moins de trois cent mille dans toute l’Europe, ce qui forme tout d’un coup un objet de. 000.000 liv. [ Joignez à cette liste environ cent mille amateurs du Dogmatique parmi les séculiers, pose 200.000 liv.

Somme totale . 1.360.000 liv.

Sur quoi il y aura. peut-être quelques frais, mais le produit net sera au moins d’un million pour vous.

Je ne puis donc assez admirer votre désintéressement de me sacrifier de si grands intérêts pour la somme de 3.000 livres une fois payée.

Ce qui pourrait m'empêcher d’accepter votre proposition, ce serait la crainte de déplaire à M. l’inquisiteur de la foi, ou pour la foi, qui a sans doute approuvé votre édition. Son approbation, une fois donnée, ne doit point être vaine ; il faut que les fidèles en jouissent ; et je craindrais d’être excommunié si je supprimais une édition si utile, approuvée par un jacobin, et imprimée dans Avignon.

A l’égard de votre auteur anonyme qui a consacré ses veilles à cet important ouvrage, j’admire sa modestie : je vous prie de lui faire mes tendres compliments, aussi bien qu’à votre marchand d’encre.

Bonheur de Voltaire dans sa retraite.

A M. l’abbé d’Olivet2.

A Ferney, 26 décembre 1763.

Mon cher doyen (car M. le maréchal de Richelieu n’est

(1) George Anson (1697-1762), amiral anglais.

(2) Y. plus haut, p. 310, n. 2.

Voltaire.

VOLTAIRE

que le doyen des agréments, et vous êtes le doyen de l’Académie), je vous souhaite des années heureuses depuis 1764 jusqu’en 1784 A. Pour moi, je n’espère que peu de jours. Vous savez qu’il a plu à Dieu de me faire d’une étoffe très faible et très peu durable. Je ne me suis jamais attendu à parvenir jusqu’à soixante dix ans, dont j’ai l’honneur d’ètre affublé. Je m’attendais encore moins à passer gaiement ma vie entre le mont Jura et les Alpes, entre la nièce de Corneille et un jésuite12 qui s’est avisé d’être mon aumônier. Je suis bien aise de vous dire que je mène dans mon petit château la plus jolie vie du monde et que je n’ai été véritablement heureux que dans cette retraite. Mlle Corneille a été très bien mariée ; toute sa famille est chez moi 1 2 3 ; on y rit du matin au soir. Son oncle est tout commenté et tout imprimé. On criera contre moi, on me trouvera trop critique, et je m’en moque : je n’2Ti cherché qu’à être utile, et, pour l’être, il faut dire la vérité. Quiconque veut critiquer tout, est un Zoïle; quiconque admire tout, est un sot. J’ai tâché de garder le milieu entre ces deux extrémités, et je m’en rapporterai à vous.

Mme Dénis, mon cher doyen, vous fait bien ses compliments et moi, je vous fais mes condoléances : je pense avec chagrin que nous ne nous reverrons plus. Je suis devenu si nécessaire à ma petite colonie, que je ne puis plus la quitter, et probablement vous ne sortirez point de Paris. Soyez aussi heureux que la pauvre nature humaine le comporte. Consoléz-moi par un peu de souvenir du chagrin d’ètre loin de vous ; c’est la seule peine d'esprit dont je puisse me plaindre. Je ne vous écris pas de ma main, attendu qu’une grosse fluxion me rend aveugle depuis six mois. Me voilà comme Tirésie ; mais je n’ai pas su les secrets des dieux comme lui, quoique je les aie cherchés longtemps. Adieu, mon cher doyen.

(1) L’abbé d’Olivet mourut en 1768, à quatre-vingt-six ans.

(2) Le P. Adam, voir plus haut, p. 885.

(3) En fait, Mlle Corneille avait simplement auprès d’elle sa bellesœur, Mlle Dupuits.

LA. VIE A FERNEY

Recommandation.

A M. le Marquis de Chauvelin L

A Ferney, 28 auguste 1764.

Dirai-je à Votre Excellence qu’il m’est venu un M. de La Balle? point; c’est M. de la Balme, surnommé de l’Échelle, gentilhomme savoyard, par conséquent pauvre. Ce M.de La Balme est oncle de ce jeune homme à qui j’ai donné Mlle Corneille. — a J’ai un fils haut de cinq pieds et demi, m’a-t-il dit, et je ne sais qu’en faire; vous êtes connu de M. l’ambassadeur de France à Turin ; il a pour vous des bontés ; il est sans doute ami du ministre de la guerre, ainsi mon fils sera enseigne : il a déjà un frère et deux oncles dans le service, et ses ancêtres ont servi dès le temps de César ; je m’en prendrai à vous si mon fils n’est pas enseigne. — Monsieur, lui ai- je répondu, je doute fort que M. de Chauvelin se mêle des enseignes de Savoie, et je ne suis pas assez hardi pour abuser à ce point des bontés dont il m’honore. » Alors le bon M. de La Balme m’a embrassé tendrement : a Mon cher monsieur de Voltaire, écrivez à M. l’ambassadeur, je vous en conjure. — Monsieur, je n’ose, cela passe mes forces. » Enfin il m’a tant prié, tant pressé, il était si ému, que j’ai la hardiesse d’écrire ; mais je n’écris qu’autant que la chose soit facile, qu’elle s’accorde avec toutes vos convenances, qu’elle ne vous compromette en rien, et que vous me pardonniez la liberté que je prends. Que Vos Excellences agréent les respects du bonhomme V.

(i) François-Claude, marquis de Chauvelin, fils du secrétaire d’État aux affaires étrangères, fut ambassadeur à Gênes, puis à Turin. Il mourut en 1774.

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