LES TROIS IMPOSTEURS
Au ministre des lois : protège l’innocent ;
Au docteur tonsuré : sois humble et charitable, 95
Et garde-toi surtout de damner ton semblable.
Malgré soixante hivers, escortés de seize ans,
Je fais au monde encore entendre mes accents. •
Du fond de mes déserts aux malheureux propice,
Pour Sirven opprimé je demande justice : 100
Je l’obtiendrai sans doute; et cette même main Qui ranima la veuve et vengea l’orphelin,
Soutiendra jusqu’au bout la famille éplorée Qu’un vil juge a proscrite, et non déshonorée;
Ainsi je fais trembler, dans mes derniers moments, 105 Et les pédants jaloux, et les petits tyrans.
J’ose agir sans rien craindre, ainsi que j’ose écrire.
Je fais le bien que j’aime, et voilà ma satire.
Je vous ai confondus, vils calomniateurs,
Détestables cagots, infâmes délateurs; 110
Je vais mourir content...
Voltaire termine en indiquant comment il compte passer son temps dans le séjour des ombres. Boileau lui présentera Chapelain, Scudéri et les autres mauvais auteurs. A son tour, Voltaire amènera devant Boileati ses Zoïles enchaînés. Mais il se promet bien de rendre hommage à Quinault, quand même.
« J’embrasserai Quinault, en dusses-tu crever »
et de saluer le Tasse entre Virgile et Homère.
D’ailleurs, il continuera là-bas sa guerre aux préjugés ; il en guérira les ombres. Enfin, en buvant le nectar avec Vendôme, Chapelle et Chaulieu, il adoucira l’humeur austère de Boileau.
Épitre a l’auteur du livre des trois imposteurs 1.
Mars 1769.
Insipide écrivain, qui crois à tes lecteurs Crayonner les portraits de tes trois Imposteurs,
D’où vient que, sans esprit, tu fais le quatrième ? Confonds-tu Mahomet avec le Créateur,
(1) « Ce Livre des trois Imposteurs est un très mauvais ouvrage, plein d’un athéisme grossier, sans philosophie » (note de Voltaire, 1771.) Il avait paru sous l’anonyme en 1768.
VOLTAIRE
Et les œuvres de l’homme avec Dieu, sou auteur?... 5 Corrige le valet, mais respecte le maître...
Reconnaissons ce Dieu, quoique très mal servi.
De lézards et de rats mon logis est rempli; 10
Mais r architecte existe et quiconque le nie Sous Je manteau du sage est atteint de manie.
Consulte Zoroastre, et Minos, et Solon,
Et le martyr Socrate, et le grand Cicéron :
Ils ont adoré tous un maître, un juge, un père. 15
Ce système sublime à l’homme est nécessaire.
C’est le sacré lien de la société,
Le premier fondement de la sainte équité,
Le frein du scélérat, l’espérance du juste.
Si les cieux, dépouillés de son empreinte auguste, 20 Pouvaient cesser jamais de le manifester,
Si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer.
Que le sage l’annonce et que les rois le craignent.
Rois, si vous m’opprimez, si vos grandeurs dédaignent Les pleurs de l’innocent que vous faites couler, 25
Mon vengeur est au ciel : apprenez à trembler.
Tel est au moins le fruit d’une utile croyance.
Mais toi, raisonneur faux, dont la triste imprudence Dans le chemin du crime ose les rassurer,
De tes beaux arguments quel fruit peux-tu tirer? 30 Tes enfants à ta voix seront-ils plus dociles ?
Tes amis, au besoin, plus sûrs et plus utiles?
Ta femme plus honnête? et ton nouveau fermier,
Pour ne pas croire en Dieu, va-t-il mieux te payer ?...
Ah ! laissons aux humains la crainte et l’espérance. 35
Dans la seconde partie, Voltaire passe en revue les abus du fanatisme. 11 prétend avoir toujours distingué de la religion les malheurs qu’apporta la superstition. C’est dans ce passage que se trouve le vers célèbre :
J’ai fait plus en mon temps que Luther et Calvin.
ÊPÎTRE A HORACE
Epitre a Horace.
Toujours ami des vers, et du diable 1 poussé,
Au rigoureux Boileau j'écrivis Pan passé.
Je rie sais si ma lettre aurait pu lui déplaire ;
Mais il me répoûdit par un plat secrétaire 2,
Dont l’écrit froid et long, déjà mis en oubli, 5
Ne fut jamais connu que de l’abbé Mabü.
Je t’écris aujourd’hui, voluptueux Horace,
A toi qui respiras la mollesse et la grâce,
Qui, facile en tes vers et gai dans tes discours,
Chantas les doux plaisirs, les vins et les amours, 10
Et qui connus si bien cette sagesse aimable Que n’eut point de Quinault le rival intraitable.
Je suis un peu fâché pour Virgile et pour toi
Que tous deux nés Romains vous flattiez tant un roi.
Mon Frédéric du moins 3, né roi très légitime, 15
Ne doit point ses grandeurs aux bassesses du crime.
Ton maître était un fourbe, un tranquille assassin ;
Pour voler son tuteur, il lui perça le sein...
Je sais que prudemment ce politique Octave Payait l’heureux encens d’un plus adroit esclave 4. Frédéric exigeait des soins moins complaisants : 25
Nous soupions avec lui sans lui donner d’encens ;
De son goût délicat la finesse agréable,
Faisait sans nous gêner les honneurs de sa table :
Nul roi ne fut jamais plus fertile en bons mots Contre les préjugés 5, les fripons et les sots. 30
Maupertuis gâta tout6: l’orgueil philosophique
(1) Voltaire a conscience d’avoir mis un peu de méchanceté dans VÉpître à Boileau.
(2) Allusion à VE'pitre de Boileau à Voltaire , par Clément de Dijon, un des adversaires de notre auteur. L’abbé Mably, frère de Condillac, avait encouragé Clément. (V. p. 817 et 818, n. 1.)
(3) Il y aurait bien à dire sur ce rapprochement... Voltaire oublie que Frédéric était un roi étranger.
(4) Allusion déplaisante à Virgile . »
(5) Voilà le mot qui explique tout. La communauté des idées philosophiques fait Oublier par moments à la cour de Frédéric toute distinction entre Français et Prussiens.
(6) V. plus haut, pp. 482, n. 2, et p. 498.
VOLTAIRE
Aigrit de nos beaux jours la douceur pacifique.
Le plaisir s’envola ; je partis avec lui.
Je cherchai la retraite. On disait que l’Ennui De ce repos trompeur est l’insipide frère. 35
Oui, la retraite pèse à qui ne sait rien faire ;
Mais l’esprit qui s’occupe y goûte un vrai bonheur.
Tibur était pour toi la cour de l’empereur ;
Tibur, dont tu nous fais l’agréable peinture,
Surpassa les jardins vantés par Epi cure. 40
Je crois Ferney plus beau. Les regards étonnés,
Sur cent vallons fleuris doucement promenés,
De la mer de Genève admirent l’étendue ;
Et les Alpes de loin, s’élevant dans la nue,
D’un long amphithéâtre enferment ces coteaux 45
Où le pampre en festons rit parmi les ormeaux.
Là quatre états divers arrêtent ma pensée :
Je vois de ma terrasse, à l’équerre tracée,
L'indigent Savoyard, utile en ses travaux,
Qui vient couper mes blés pour payer ses impôts ; 50
Des riches Génevois les campagnes brillantes ;
Des Bernois 1 valeureux les cités florissantes ;
Enfin cette Comté, franche aujourd’hui de nom,
Qu’avec l’or de Louis conquit le grand Bourbon :
Et du bord de mon lac à tes rives du Tibre, 55
Je te dis, mais tout bas : Heureux un peuple libre !
Je le suis en secret dans mon obscurité ;
Ma retraite et mon âge ont fait ma sûreté... "
... J’ai fait un peu de bien ; c’est mon meilleur ouvrage2. Mon séjour est charmant, mais ii était sauvage.
Depuis le grand Edit 3, inculte, inhabité,
Ignoré des humains, dans sa triste beauté, 70
La nature y mourait : je lui portai la vie ;
(1) Le pays de Vaud (Morges, Lausanne, etc.), dépendait alors du canton de Berne.
(2) Vers célèbre. Allusion à de nombreux actes de bienfaisance et d’humanité, dont nous avons parlé plus haut, à l'intervention en laveur de Galas, de Sirven, etc., et surtout au rôle protecteur du patriarche de Ferney sur le pays dont il était le maître.
(3) Voltaire appelle ainsi la Révocation de l’Édit de Nantes, 1685.