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EPÎTRE A HORACE

J’osai ranimer tout. Ma pénible industrie Rassembla des colons par la misère épars ;

J’appelai les métiers qui précèdent les arts...

... Tes vers en tout pays sont cités d’âge en âge.

Hélas ! je n’aurai point un pareil avantage,

Notre langue un peu sèche et sans inversions 105

Peut-elle subjuguer les autres nations?

Nous avons la clarté, l’agrément, la justesse1 ;

Mais égalerons-nous l’Italie et la. Grèce ?

Est-ce assez en effet d une heureuse clarté,

Et ne péchons-nous pas par l’uniformité? 110

... Jouissons, écrivons, vivons, mon cher Horace. 140 J’ai déjà passé l’âge 2 où ton grand protecteur,

Ayant joué son rôle en excellent acteur,

Et sentant que la mort assiégeait sa vieillesse,

Voulut qu’on l’applaudît lorsqu’il finit sa pièce.

J’ai vécu plus que toi ; mes vers dureront moins. 145 Mais au bord du tombeau je mettrai tous mes soins A suivre les leçons de ta philosophie,

À mépriser la mort en savourant la vie,

A lire tes écrits pleins de grâce et de sens,

Gomme on boit d’un vin vieux qui rajeunit les sens. 150 Avec toi l’on apprend à souffrir l’indigence 3,

A jouir sagement d’une honnête opulence,

A vivre avec soi-même, à servir ses amis,

A se moquer un peu de ses sots ennemis,

A sortir d’une vie ou triste ou fortunée, 155

En rendant grâce aux dieux de nous l’avoir donnée.

(1) Comme on l’a remarqué (v. Morceaux choisis de Des Granges, 2e cycle, p. 660), c’est surtout la langue de Voltaire lui-même qui est ici définie, plus que la langue française en général.

(2) Auguste est mort à soixante-seize ans, étant né en l’an 63 avant J.-C. et mort l’an 14 de notre ère. Voltaire, en 1771, avait soixante-dixsept ans.

(3) Angustam amice pauperiem pati j robustus acri militia puer | condiscat (Odes, III, 2): « Que le jeune homme, trempé par les rudes épreuves de la guerre, apprenne à supporter de bon cœur la gêne de la pauvreté. »» Malgré ce vers, on peut estimer que sur ce point les leçons d’Horace manquent d’efficacité. Les traits suivants sont beaucoup plus justes.

Aussi lorsque mon pouls, inégal et pressé,

Faisait peur à Tronchin, près de mon lit placé ;

Quand la vieille Atropos, aux humains si sévère, Approchait ses cis.eaux de ma trame légère, 160

11 a vu de quel air je prenais monxongé :

Il sait si mon esprit, mon cœur était changé...

... Profitons bien du temps ; ce sont là tes maximes.

Cher Horace, plains-moi de les tracer en rimes ;

La rime est nécessaire à nos jargons nouveaux, 185 Enfants demi-polis des Normands et des Goths 4.

Elle flatte l’oreille ; et souvent la césure

Plaît, je ne sais comment, en rompant la mesure.

Des beaux vers pleins de sens le lecteur est charmé. Corneille, Despréaux, et Racine, ont rimé. 190

Mais j’apprends qu’au jourd’hui Melpomène propose D’abaisser son cothurne, et de parler en prose2.

(1) Il ne faut prendre au sérieux ni ce mot de jargon, appliqué à notne langue, ni cette filiation fantaisiste, qui tendrait à faire venir le français de l’idiome des Normands ou des Goths, ni même ces récriminations contre la rime de la part d’un homme qui a tant aimé les vers.

(2) Allusion aux drames en prose, dont Diderot avait donné la théorie et l’exemple, douze ou quinze ans auparavant.

Candide , 1759.

En-tête tiré de V Histoire de Charles XII, 1731.

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