CHAPITRE VII
Le retour à Paris (1778).
Mort de Voltaire 30 mai 1778.
Voltaire avait quatre-vingt-trois ans. Depuis vingt-huit ans il était éloigné de Paris et toujours hanté par la pensée d’y revenir.
Tant qu’avait vécu Louis XV, son inflexible antipathie à l’égard du poète philosophe, ne permettait pas de songer à la réalisation de ce projet-; mais depuis l’avènement de Louis XVI, la situation avait changé. Sans doute les sentiments de piété du jeune roi n’étaient pas de nature à lui faire désirer la présence d’un homme si connu pour son hostilité à la religion, mais on comptait bien- qu’un prince, dont on célébrait tant les vertus, ne saurait traiter avec rigueur un vieillard qui n’avait plus que quelques semaines à vivre.
Au désir qu’éprouvait Voltaire de revoir Paris, s’ajoutait l’impatience de Mme Denis, revenue auprès de son oncle et qui ne pouvait plus supporter la vie de lacampagqe. D’ailleurs, tous les amis du vieillard complotaient pour le rappeler.
11 venait, malgré son âge, de composer une nouvelle tragédie, Irène. La jfièce fut acceptée à l’unanimité par la Comédie française. Voltaire, qui depuis longtemps cherchait un prétexte, compta sur les préparatifs de cette représentation pour expliquer et autoriser son voyage.
Le 4 février 1778, il quitta Ferney, promettant d’ailleurs de revenir dans six semaines l. Le 10 au soir, il était à Paris. 11 descendit rue de Beaune, à l’hôtel du marquis de Villette2.
Sa première visite fut pour son vieil ami d’Argental, dont il
(1) 11 était sans doute sincère, car il laissait Ses Manuscrits et Ses papiers Sans les avoir mis en ordre.
(2) Charles, marquis de Villètté (TOô-npS) avait pris part à lâ guerre de Sept ans ; puis, après la paix de 1763, avait passé quelques mois à
était séparé depuis longtemps. D’Argental lui apprit la mort de Lekain, survenue l’avant-veille, perte sensible pour le théâtre et pour Voltaire en particulier, dont la dernière pièce devait être interprétée par le célèbre acteur.
Empressement de la société parisienne. — Bientôt tout Paris allait défiler dans l’hôtel de la rue de Beaune. La marquise et Mme Denis se tenaient au salon. Un valet de chambre allait avertir M. de Voltaire, qui, dans une chambre voisine, travaillait avec son secrétaire et dictait ses dernières corrections d’Irène, Villette et d'Argental faisaient les présentations nécessaires.
Toute la journée qui suivit son retour il demeura dans sa robe de chambre et en bonnet de nuit. C’est ainsi qu’il reçut ses nombreux visiteurs. La Harpe, qui ne l’avait pas revu depuis dix ans, déclare qull n’a pas bougé. « Lui-même nous a lu le 5e acte de sa tragédie ; il est encore tout plein de vie, son esprit, sa mémoire n’ont rien perdu ».
Tronchin lui-même était émerveillé. Il écrivait à un Génevois, en date du 15 février. « Votre vieux voisin fait ici une très grande sensation. S’il y résiste, il faut que son corps soit d’acier... »
Les ennemis du philosophe, irrités de sa présence, firent rechercher dans les registres de la police, dans ceux des Affaires étrangères et du département de Paris, s’il n’existait point un ordre écrit interdisant à Voltaire le séjour dans la capitale. Il n’y avait eu que des insinuation^verbales. Cependant les gens hostiles se remuaient. Le vieillard se recommanda à une amie de la reine, Mme., de Polignac, qui vint elle-même le rassurer 1 ainsi que sa famille.
L’Académio- envoya à Voltaire une députation pour le féliciter de son retour. Le 14, il recevait une délégation de la Comédie française. L’acteur Bellecour lui adressa une harangue déclamatoire, à laquelle le vieillard répondit sur le même ton. L’effet produit sur les assistants fut grand, mais comme quelqu’un remarquait que la harangue était un peu forcée, Voltaire répondit en riant : « Oui, nous avons fort bien joué la comédie l’un et l’autre. »
Les visites se succédaient sans cesse. La curiosité dont le grand homme était l’objet allait jusqu’à la férocité. Il faisait face à tout le monde avec un entrain merveilleux.
Cependant, bien qu’il eût promis- aux comédiens d’assister à
Ferney auprès de Voltaire, qui l’aimait comme un père et avec beaucoup de complaisance voulait voir en lui un Tibulle français. Il épousa Mlle de Varicourt, jeune fille en partie élevée par Mme Denis et que Voltaire se plaisait à appeler Belle et Bonne.
(1) Tronchin disait dans la lettre du 15 février : « Je l’ai trouvé toujours le même, toujours ayant peur de son ombre, ne se croyant pas en sûreté. » On comprend que Voltaire eût besoin d'être rassuré sur les suites de son coup d’audace.
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Croquis de Joseph Vernet (1714-1789) d’après Voltaire, le 7 mai 1778.
VOLTAIRE
leur représentation (lu lundi, il en fut empêché par TronchîTT, qui lui défendit toute sortie et prescrivit le repos le plus absolu. Son absence fut une grosse déception pour ceux qui, en très grand nombre, n’étaient venus que pour le voir.
L’illustre Franklin se présenta avec son petit-tils. Voltaire répondit d’abord en anglais aux compliments du grand Américain, et comme Mme Denis faisait observer à son oncle que les assistants seraient heureux de l'entendre s’exprimer en français, Voltaire répondit : «Je vous demande pardon, j’ai cédé un moment à la vanité de parler la même langue que M. Franklin. )) Les deux vieillards s’embrassèrent. L’enfant s’agenouilla pour recevoir la bénédiction de Voltaire, qui étendit les mains sur la jeune tête en disant ; God and liberty 4.
Tronchin effrayé du surmenage auquel était soumis son client et désespérant sans doute de se faire obéir de l’entourage du vieillard, prit un grand parti pour dégager sa responsabilité et avertir le public. Il communiqua au Journal de Paris le billet suivant, qui parut dans le n° du 20 février.
« J'aurais fort désiré de dire de bouche à M. Ht? marquis de Villette que M. de Voltaire vit, depuis qu'il est à Paris, sur le capital de ses forces, et que tous ses vrais amis doivent souhaiter qu'il n'y vive que de sa rente. Au train dont le£ choses vont, les forces, dans peu, seront épuisées; et nous serons témoins, si nous ne sommes pas complices, de la mort de M. de Voltaire. »
Cependant l’extraordinaire malade s’était remis presque aussitôt et ne songeait plus qu’à la représentation prochaine de sa tragédie. Le maréchal de Richelieu vint le voir à ce sujet.
Le rôle de Zoé serait-il confié à Mme Molé ou à Mlle Sainval ? grave problème! Voltaire eût préféré Mlle Sainval; mais le duc de Richelieu plaidait la cause de Mme Molé. Enfin, à force de diplomatie, on obtint de Mme Molé qu’elle renonçât au rôle de Zoé, contre la promesse d’un rôle plus important dans une autre pièce.
Voltaire avait écrit à Mme du Deffand : «J’arrive mort; et je ne veux ressusciter que pour me jeter aux genoux de Mme la marquise du Deffand. » La marquise voulait elle-même aller rue de Beaune; mais elle craignait la cohue. Elle écrivait à AValpole, en date du 12 février : « Il vit hier plus de trois cents personnes. Je me garderais bien de me jeter dans cette foule. Tout le Parnasse s'y trouve, depuis le bourbier jusqu’au sommet, il ne résistera pas à cette fatigue, il se pourrait bien qu’il mourût aAant que je l'aie vu. »
Elle fit une première visite le 14 et fut ravie. Elle fut moins satisfaite de sa seconde visite. Elle eut quelque peine à voir Voltaire lui-même, toujours enfermé dans sa chambre avec son
(1) Dieu et Liberté.
LË KÉTOtJR A P A UIS
secrétaire. Au bout d un quart d’heure, il arriva disant qu’il était mort, qu’il ne pouvait pas ouvrir la bouche. Mais il retint Mme du Deffand, qui voulait le quitter. Il lui parla de sa comédie, lui proposa d’en entendre la répétition, « II n’a que cet objet dans la té te. »
L’abbé Gaultier. — Voltaire sentait bien qu’en venant à Paris, il s’était mis dans une situation délicate, surtout vis-à-vis du clergé. Quelle attitude lui convenait-il de prendre, en particulier s’il tombait malade, s’il venait en danger de mort? Il craignait de se trouver en butte à des intransigeances, à des excès de zèle. Cette question le préoccupait beaucoup.
Sur ces entrefaites, il reçut d’un prêtre péri en vue une lettre très courtoise, où sans dissimuler ses intentions d’apostolat, on lui demandait la faveur d’un entretien. Cet ecclésiastique s'appelait l’abbé Gaultier. Il avait été dix-sept ans jésuite, et depuis la dissolution de l’ordre, curé de Saint-Mard, dans le diocèse de Rouen, pendant vingt ans. Actuellement il exerçait son ministère aux Incurables où il «disait sa messe. Voltaire répondit en termes honnêtes qu’il était prêt à le recevoir. L’abbé Gaubr tier se présenta le jour même (21 février). Le salon était plein, le vieillard congédia son monde et ne retint que le prêtre, qu’il emmena dans sa chambre. Il lui demanda les raisons de sa démarche, car il voulait savoir s’il agissait par ordre de l’archevêque ou du curé de SainttSulpiee 4. En apprenant que l’abbé Gaultier était venu spontanément et. sans mandat, il parut rassuré et satisfait. Le prêtre put avoir avec Voltaire un entretien assez long, bien que plusieurs personnes de la maison se soient efforcées d’en abréger la durée. Il demanda la permission de ^revenir de temps en temps. Voltaire y consentit. Il entrevoyait dans le zèle apostolique du bon abbé Gauitierun moyen de sortir de difficultés à venir, a d’éviter le scandale ou le ridicule1 2 ».
Quelques jours après (25 février), Voltaire fut pris d’un fort crachement de sang. Il fit venir auprès de lui l’abbé Gaultier et de sa propre main écrivit la rétractation suivante ;
h Je soussigné déclare qu’étant attaqué depuis quatre mois d’un vomissement de sang, à l’âge de quatre-vingtquatre ans et n’ayant pu me traîner à l’église, M. le Curé
(1) La rue de Reaune appartenait à la paroisse de Saint-Sulpice.
(2) D’Alembert, dans une lettre au roi de Prusse, raconte que Voltaire, quelques jours avant sa maladie, lui avait demandé conseil sur la conduite à tenir, si, pendant son séjour à Paris, il venait à tomber malade. D’Alembert lui avait conseillé de « se conformer à l’usage », comme avaientfait Fontenelle et Montesquieu. Voltaire avait beaucoup approuvé ce conseil. « Je pense de même, ayait-il dit, car il ne faut pas être jeté à la voirie, comme j’ai vu jeter la pauvre Lecouvreur. »
VOLTAIRE
de Saint-Sulpice ayant bien voulu ajouter à ses bennes œuvres celle de m’envoyer M. l’abbé Gaultier, prêtre, je me suis confessé à lui, et que si Dieu dispose de moi, je meurs dans la religion catholique où je suis né, espérant de la miséricorde divine qu’elle daignera pardonner toutes mes fautes et que si j’avais jamais scandalisé l’Eglise, j’en demande pardon à Dieu et à elle. »
Signé : Voltaire, le 2 mars 1778, dans la maison de M. le marquis de Villette.
Cette « rétractation » était contre -signée de l’abbé Mignot, neveu de Voltaire, et de M. de Vieilleville.
Quelques jours auparavant, Voltaire avait signé entre les mains de son secrétaire Wagnière une déclaration bien différente :
« Je meurs en adorant Dieu*, en aimant mes amis, en ne haïssant pas mes ennemis et en détestant la superstition. »
Signé : Voltaire, 28 février 1778.
La rétractation du 2 mars fut jugée insuffisante par le clergé. 11 y eut même un conflit entre l’abbé Gaultier et le curé de Saint-Sulpice, mécontent qu’un prêtre sans mandat se fût substitué à lui dans le ministère à remplir auprès d’un malade de cette notoriété.
Nouvelles réceptions. — Cependant le vieillard se remit de ses crachements de sang et, malgré les recommandations de Tronchin, reprit sa vie trop active, il s’occupait de sa tragédie, dictait des lettres et recevait tout Paris. Aux compliments de chacun il répondait toujours avec infiniment de bonne grâce et de malice. Quelquefois le madrigal dégénérait en épigramme. Fariau de Saint-Ange, traducteur des Métamorphoses, lui disait: « Aujourd’hui, monsieur, je ne suis venu voir qu’Homère, je viendrai voir un autre jour Euripide et Sophocle, et puis Tacite, et puis Lucien. — Monsieur, répliqua Voltaire, je suis bien, vieux : si vous pouviez faire toutes ces visites en une fois 1 ! » Mercier, le dramaturge, lui parlait de son âge. a Vous avez, lui disait-il, si fort surpassé vos confrères en tout genre, vous surpasserez encore Fontenelle dans l’art de vivre longtemps. — Ah ! Monsieur, Fontenelle était un normand : il a trompé la nature 2. »
11 eût été bien désireux de se rendre à Versailles pour pré-
(1) Correspondance secrète , t. VI, p. 143.
(2) Grimm, Correspondance littéraire , X, p. 29.
LE RETOUR A PAUIS
senter ses devoirs au roi et à la reine ; mais il n'y fut pas autorisé. Tout Paris se posait la question: Voltaire sera-t-il reçu parle roi, ou ne le sera-t-il pas? Marie-Antoinette était personnellement pleine de bienveillance pour l’auteur de Zaïre , mais le roi restait obstinément prévenu contre lui. On raconte que la reine aurait désiré que Voltaire eut au Théâtre-Françafs une loge tapissée comme la sienne et à côté de la sienne, afin de pouvoir causer avec lui chaque jour. Mais le roi entendant parler de Voltaire aurait dit: « Ah! ah ! M. de Voltaire ! Il est à Paris ; cela est vrai, mais c’est sans ma permission. — Mais, sire, il n’a jamais été exilé. — Gela se peut, mais je sais ce que je veux dire. >»
Représentation d’ « Irène ». — Les comédiens venaient répéter la pièce d'Irène dans le salon de Mme de Villette. Voltaire, souvent empêché par Tronchin d’assister à ces répétitions, était mécontent des comédiens, qu’il trouvait froids, sans intelligence et aussi peu dociles que s'ils n'eussent pas eu besoin de conseils.
— La première représentation d Irène eut lieu le 16 mars. Ce fut une très grande solennité, qui se déroula au milieu du plus vif empressement. Il ne s’agissait pas de savoir si la tragédie d'Irène vaudrait Zaïre , mais il s’agissait d’honorer l’auteur de Zaïre et de tant d’autres chefs-d’œuvre. Marie-Antoinette y vint avec toute la cour, sauf le roi.
Voltaire, retenu à la chambre, ne pouvait assister à la représentation. Dès le IIe acte, un messager lui était dépêché pour lui apprendre que tout allait au mieux. Nouveau député après le IVe acte. Enfin après le Ve, M. Dupuits se précipita et courut le premier annoncer le succès. Ses amis vinrent le féliciter. « Ce que vous me dites là me console, répondit-il, mais ne me guérit pas. »
Le lendemain, Voltaire n’était pas bien. Il ne put recevoir M. Necker qui se présenta pour le voir. A la deuxième représentation le parterre demanda de ses nouvelles.
Le Journal de Paris faisait paraître un bulletin de santé. Bientôt le malade ressuscitait pour la deuxième fois et ouvrait sa porte à tout le monde. Il reçut entre autres une députation de l’Académie, qui venait le féliciter du succès d'Irène. Il dédia sa pièce à la Compagnie.
Le lendemain, Voltaire montait en voiture. Il voulut loir cette place Louis NV, qu’il ne connaissait pas. Gomme les chevaux allaient au pas, il fut reconnu, entouré, reconduit jusqù’à son hôtel. Au retour, il reçut une députation de la Loge des
(1; Correspondance secrète , politique et littéraire, t. VII, p. 49. Ce passage est reproduit dans la correspondance secrète inédite sur Louis XVI, Marie-Antoinette, la cour et la ville, t. I, p. 144.
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neuf sœvtrs, en grande partie composée de gens de lettres et d’artistes. Il eut un mot aimable pour chacun.
Entre la troisième et la quatrième représentation, l’auteur d’Irène redemanda son manuscrit peur y faire quelques retouches. Il s'aperçut alors que son œuvre avait subi à son insu un assez grand nombre de corrections. Ce fut une colère terrible» Son secrétaire affirme que, pendant plus de vingt-quatre ans, il ne l'avait jamais vu dans unétat si violent. Mme Denis essaya de l’apaiser, il la repoussa si violemment qu’elle alla tomber dans un fauteuil. 11 en voulait surtout à ses amis d’Argental et Tliifoouville, principaux auteurs des corrections.
Nouveaux honneurs. — Voltaire, continuant ses visites, alla voir Turgot, qu’il appelait Sully (23 mars). H se précipita vers le ministre et lui prenant la main en pleurant, i! s’écria : « Laissezmoi baiser cette main qui a signé le salut du public ! »
Le lundi 30 mars, il monta vers les quatre heures en carrosse pour se rendre à l’Académie. La voiture eut toutes les peines du monde à se frayer un passage à travers la foule. A son arrivée dans la cour du Louvre, il fut accueilli par plus de deux mille personnes, qui criaient en battant des mains : « Vive M. de Voltaire ! » L’Académie se porta à sa rencontre, « honneur qu’elle n’avait jamais fait à aucun de ses membres, pas meme aux princes étrangers qui ont daigné assister à ses assemblées ». Voltaire dut s’asseoir à la place du directeur, dont le titre elles fonctions lui furent décernés d’une voix unanime, contrairement à l’usage qui veut que cette charge soit désignée par le sort. D’Alembert lut u n Éloge de Despréaux, qui se terminait par une comparaison flatteuse entre le style de Boileau, celui de Racine et celui de Voltaire. « Je nomme ce dernier, quoique vivant, car pourquoi se refuser au plaisir de voir d’avance un grand homme à la place que la postérité lui destine ? »
De l’Académie, Voltaire se rendit à la Comédie au milieu d’une foule énorme, car la multitude qui t’avait accompagné d’abord, s’était accrue d’une manière inquiétante. Il fallut préserver le vieillard contre l'empressement de ses admirateurs. Certains allèrent jusqu’à arracher du poil à sa fourrure, une fourrure de martre zibelinè que lui avait donnée Catherine II.
Voltaire avait sorti sa toilette des grands jours, toilette d’un autre âge, qui aurait fait sourire, si l’enthousiasme général l’avait permis.
11 alla prendre place dans lu loge qui lui avait été réservée, derrière Mme Denis et Mme de Villette. Le parterre exigea qu’il s’assit sur le devant entre ces deux dames. Alors le comédien Brizard entra, tenant une couronne de lauriers qu’il posa sur la tête du poète, aux applaudissements de toute la salle. « Ah Dieu 1 vous voulez donc me faire mourir à force de gloire ! » murmurait le vieillard d’une voix étranglée, et, retirant
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Voltaire
Voltaire couronné à la représentation d* Irène, le 30 mars 1778.
D'après une estampe anonyme contemporaine en couleurs.
À la droite de Voltaire, la marquise de Villette, qui va lui mettre la couronne sur la tête; à sa gauche, sa nièce. Mme Denis
VOLTAIRE
la couronne, il la passait à la jeune marquise. Le public criait à celle-ci de remettre la couronne sur le front de Voltaire qui la repoussait. Le duc de Beauvau 1 intervint et de sa main couronna le vieillard. Au témoignage de Grinim, ce fut un tumulte incroyable, a Toute la salle était obscurcie par la poussière qu’excitaient le flux et le reflux de la multitude agitée. Ce transport, cette espèce de délire universel a duré plus de vingt minutes. ))
Tout d’un coup le rideau se leva... on aperçut le buste de Voltaire sur un piédestal et tous les acteurs et les actrices en demi-cercle autour du buste, des palmes et des guirlandes à la main. Toute la Comédie défila devant le buste, chacun apportant sa couronne. Voltaire s’était réfugié au fond de sa loge, M. de Viilette le prit par la main et l’attira sur le devant. Alors Mme Vestris (Irène) s’avançant vers lui, lut les vers suivants : Aux yeux de Paris enchanté Reçois en ce jour un hommage Que confirmera d âge en âge La sévère postérité.
Non, tu n’as pas besoin d’atteindre au noir rivage Pour jouir de l’honneur de l’immortalité,
Voltaire, reçois la couronne Que l’on vient de te présenter :
Il est beau de la mériter,
Quand c’est la France qui la donne !
Und actrice, Mlle .Fanier, baisa le buste avec transport et, l’exeniple donné, tous ses camarades en firent autant 2. Un étranger, jeté au milieu de cette frénésie, se fût cru, ditGrimm, dans une maison de fous.
Ces émotions étaient un terrible darlger pour un homme de l’âge de Voltaire, que ses adorateurs menaçaient 4’étouffer sous les roses. Aussi des avis autorisés poussaient-ils le vieillard â s’arracher le plus tôt possible à eçtte vie accablante et à s’en retourner à Ferney ; c’était l’avis de Tronchin, de Wagnière, de M. Dupuits. Au contraire, Mme Denis se révqjtait à l’idée du départ. Parisienne incorrigible, elle regardait comme un supplice la vie qu’elle avait dû mener de longues années â Ferney. De bons amis, comme d’ Argentai et Thibouville, se plaçant au point de vue des intérêts de la gloire littéraire du poète, le retenaient aussi à Paris.
Voltaire était tiraillé. Eprouvait-il quelque rechute, il parlait de repartir, mais bientôt les séductions de Paris, les flatteries dont il était l’objet, l’engageaient doucement à retarder son voyage, voire même à^acheter une maison à Paris.
(1) Charles-Just de Beauvau (1720-1793) s’était distingué au siège de Prague. Il reçut, en 1783, le bâton de maréchal. Il faisait partie de l’Académie française.
(2) Cette scène est reproduite dans une estampe de Gaucher (1782).
LE RETOU K A PARIS
« Votre vieux voisin, écrivait Tronchin a un correspondant anonyme, fait ici un tapage affreux et, malgré d’incroyables fatigues, il se porte bien. Tl dit qu’après la Quasimodo, il retournera à Ferney, pour arranger ses affaires et celles de la colonie. Tl reviendra ensuite à Paris pour s’y fixer. Il a acheté une maison. J’ai vu bien des fous en ma vie, mais je n’en ai jamais vu do plus fous que loi : il compte vivre au moins cent ans. » (6 avril. )
Quand Voltaire sortait à pied dans la rue, il était entouré par le peuple, qui l’appelait V homme aux Calas.
Le 7 avril, il alla rendre à la Loge des neuf sœurs , la visite qu’elle lui avait faite. Les maçons en profitèrent pour l’initiera leurs rites. Ils lui ceignirent le tablier d’Helvétius, que la veuve de ce philosophe avait donné à la Loge.
Voltaire à l’Académie. — Le 27 avril. Voltaire se transporta au Louvre, à l’Académie. Il y entendit Delille lire des fragments de son Poème des Jardins , et ensuite la traduction d’une épî.tre de Pope. Connaissant l’original, il loua fort l’imitation du poète français. A propos de ce genre de traduction, il s’étendit sur le peu de ressources de notre langue et sur la nécessité de l’enrichir en accueillant certaines expressions du langage vulgaire. « Notre langue est une gueuse fière 4; il faut lui faire l’aumône malgré elle. » Pourquoi ne pas appeler tragédien un acteur qui joue les rôles tragiques? Le mot existait de vieille date, mais il n’avait pas le sens d’acteur tragique.
Voltaire exhorta l’Académie à réformer le dictionnaire, il le trouvait aussi insuffisant que sec, « sans élévation, sans philosophie, une honte pour les lettres ». Il parla d’abondance, avec une chaleur juvénile qui fit grande impression. A la séance du 7 mai, il présenta tout un plan pour une nouvelle édition du dictionnaire « qui devait contenir l’étymologie reconnue du mot et quelquefois l’étymologie probable, la conjugaison des verbes irréguliers qui sont peu en usage, les diverses acceptions- de chaque terme avec les exemples tirés des auteurs les plus approuvés, toutes les expressions pittoresques et énergiques de Montaigne, d’Amyot, de Charron, etc., qu’il est à souhaiter qu'on fasse revivre. En ne s’appesantissant sur aucun de ces objets, mais en les traitant tous, on peut faire un ouvrage aussi agréable que nécessaire, ce serait à la fois une grammaire, une rhétorique, une poétique, -sans ambition d’y prétendre. »
Chaque académicien peut se charger d’une lettre de l’alphabet ; l’Académie examinera le travail de chacun de ses membres et y fera les changements convenables. »
Voltaire insista pour que l’on se partageât immédiatement les vingt-quatre lettres de l’alphabet. U s’attribua à lui-mème la
(1) V. plus haut, p. 442.
VOLTAIRE
lettre A. Voulant stimuler 4e zèle de ses confrères, il prépara un discours développé, qui était une sorte de dissertation de linguistique et de grammaire.
Dernière maladie. — Pour combattre l’accablement et le sommeil, il se noyait de café et se procurait, au prix de sa vie, une veille fiévreuse de dix bu douze heures. Mais la machine surmenée se refusa à tout service et le sommeil ainsi chassé disparut pour ne plus revenir. Il fallut renoncer à la séance de l’Académie, qui devait avoir lieu le 11 mai, et prendre le lit. On hésitait à appeler Tronchin, que Mme Denis n’aimait pas. Le duc de Richelieu, étant venu voir Voltaire dans la soirée, lui parla d’un narcotique dont il faisait usage lui-même avec succès dans ses douleurs de goutte et lui proposa de partager en frère avec lui. Le malade accepta et en prit; mais il n’avait pas la même constitution que le maréchal et il se trouva plus mal après avoir usé de ce remède. On prétend même qu’il en voulut à Richelieu de lui avoir donné une si dangereuse drogue et qu’il l’appelait « frère Caïn ». Mais il n’est pas sûr que ce dernier mot soit de lui et il est même douteux que ce soit le remède du maréchal qui ait fait du mal au vieillard.
Voltaire était atteint d’une strangurie, qu’un .régime sévère rendait supportable, mais dont l’intensité s’accrut d’un excès de fatigue et d’une surexcitation extrême.
Enfin il se décida à recourir aux soins de Tronchin. On a conservé ces billets d’une écriture tremblée qui, sous leur forme spirituelle, sont comme les derniers appels du malade à son médecin.
A M. Tronchin.
a Votre vieux malade a la fièvre. Son corps glorieux 1 a les jambes fort enflées et parsemées de taches rouges. 11 voulait ce matin se transporter au Temple d’Esculape2 ; il ne le peut. »
Au MÊME.
« Le patient de la rue de Beaune a eu toute la nuit et a encore des convulsions d’une toux violente. 11 a vomi trois fois du sang. Il demande pardon de donner tant tant de peine pour un cadavre. »
(1) Un corps glorieux : expression empruntée au langage théologique, dans lequel ces mots désignent un corps affranchi des nécessités de la vie animale, le corps des bienheureux dans la vie future. Voltaire veut dire que les fonctions naturelles de son organisme ont cessé.
(£) C’est-à-dire au domicile de Tronchin, qui habitait au Palais Royal,