ZAÏRE, NÉRESTAN
NÉRESTAN
Ma sœur, je puis donc vous parler;
Ali! dans quel temps le ciel nous voulut rassembler! 770 Vous ne reverrez plus un trop malheureux père.
Dieu ! Lusignan ?...
ZAÏRE
NÉRESTAN
Il touche à sou heure dernière.
Sa joie, en vous voyant, par de trop grands efforts,
ZAÏRE
De ses sens affaiblis a rompu les ressorts 1 ;
Et cette émotion, dont son âme est remplie, 775
A bientôt épuisé les sources de sa vie.
Mais, pour comble d'horreurs, à ses derniers moments,
Il doute de sa fille et de ses sentiments;
11 meurt dans l'amertume, et son âme incertaine Demande en soupirant si vous êtes chrétienne. 780
ZAÏRE
Quoi! je suis votre sœur, et vous pouvez penser Qu’à mon sang, à ma loi j’aille ici renoncer?
NÉRESTAN
Ah ! ma sœur! cette loi n’est pas la Vôtre encore;
Le jour qui vous éclaire est pour vous à l’aurore ;
Vous n’avez point reçu ce gage précieux 785
Qui nous lave du crime, et nous ouvre les deux2.
Jurez par nos malheurs, et par votre famille,
Par ces martyrs sacrés de qui vous êtes tille,
Que vous voulez ici recevoir aujourd’hui
Le sceau du Dieu vivant qui nous attache à lui. 790
ZAÏRE
Oui, je jure en vos mains, par ce Dieu que j’adore,
Par sa loi que je cherche, et que mon cœur ignore,
De vivre désormais sous cette sainte loi...
Mais, mon cher Frère... hélas! que veut-elle de moi?
Que faut-il?
NÉRESTAN
Détester l’empire de vos maîtres, 795
Servir, aimer ce Dieu qu’ont aimé nos ancêtres,
Qui, né près de ces murs, est mort ici pour nous,
Qui nousu rassemblés, qui m’a conduit vers vous.
Est-ce à moi d’en parler? Moins instruit que fidèle,
Je ne suis qu’un soldat, et je n’ai que du zèle. 800
Un pontife sacré viendra jusqu’en ces lieux Vous apporter la vie, et dessiller vos yeux.
(1) Ressorts. V. Lex.
(2) Périphrase pour désigner le baptême.
VOLTAIRE
Songez à vos serments et que 1 l’eau du baptême Ne vous apporte point la mort et l’anathème*
Obtenez qu’avec lui 2 je puisse revenir. 805
Mais à quel titre, ô ciel! faut-il donc l’obtenir?
A qui le demander dans ce sérail profane?...
Vous, le sang de vingt rois* esclave d’Orosmane !
Parente de Louis, fille de Lusignan !
Vous chrétienne, et ma sœur, esclave d’un Soudan ! 810
Vous m’entendez... je n’ose en dire davantage :
Dieu, nous réserviez-vous à ce dernier outrage?
ZAÏRE
Ah! cruel! poursuivez ; vous ne connaissez pas Mon secret, mes tourments, mes vœux, mes attentats. Mon frère, ayez pitié d’une sœur égarée, 815
Qui brûle, qui gémit, qui meurt désespérée.
Je suis chrétienne, hélas!... j’attends avec ardeur Cette eau sainte, cette eau qui peut guérir mon cœur. Non, je ne serai point indigne de mon frère,
De mes aïeux, de moi, de mon malheureux père. 820 Mais parlez à Zaïre, et ne lui cachez rien ;
Dites... quelle est la loi de l’empire chrétien?...
Quel e9t le châtiment pour une infortuné^
Qui, loin de ses parents, aux fers abandonnée,
Trouvant chez un barbare un généreux appui, 825
Aurait touché son âme, et s’unirait à lui?
NÉRESTAN
O ciel ! que dites-vous ? Ah ! la mort la plus prompte Devrait...
ZAÏRE
C’en est assez ; frappe, et préviens la honte.
N ÈRE ST A N
Qui? vous? ma sœur!
(1) Que , ne dépend pas de songez. La phrase exprime un souhait, une recommandation.
(2) Lui désigne le pontife. Obtenez, sans complément, parait un peu vague. Mais quand Nérestan Cherche à préciser sa pensée, il rougit pour sa sœur.
ZAÏRE
ZAÏRE
G’est moi-que je Yiens d'accuser.
Orosmane m’adore.,, et j’allais l’épouser 4. 830
NÉRESTAN
L’épouser! est-il vrai, ma sœur? est-ce vous-même?
Vous, la fille des rois?
ZAÏRE
Frappe, dis-je; je l’aime.
NÉRESTAN
Opprobre malheureux du sang dont vous sortez,
Vous demandez la mort, et vous la méritez :
Et si je n’écoutais que ta honte et ma gloire, 835
L’honneur de ma maison, mon père, sa mémoire,
Si la loi de ton Dieu, que tu ne connais pas,
Si ma religion ne retenait mon bras,
J’irais dans ce palais, j’irais, au moment même,
Immoler de ce fer un barbare qui t’aime, 840
De son indigne flanc le plonger dans le tien,
Et ne l’en retirer que pour percer le mien.
Ciel! tandis que Louis, l’exemple de la terre,
Au Nil épouvanté ne va porter la guerre
Que pour venir bientôt, frappant des coups plus sûrs, 845
Délivrer ton Dieu même, et lui rendre ces murs :
Zaïre, cependant, ma sœur, son alliée,
Au tyran d’un sérail par l’hymen est liée!
Et je vais donc apprendre à Lusignan trahi,
Qu’un Tartare est le dieu que sa fille a choisi ! 850
Dans ce moment affreux, hélas ! ton père expire,
En demandant cà Dieu le salut de Zaïre.
ZAÏRE
Arrête, mon cher frère... arrête, connais-moi;
Peut-être que Zaïre est digne encor de toi.
Mon frère, épargne-moi cet horrible langage ; 855
Ton courroux, ton reproche est un plus grand outrage,
(1) Cette situation d’une jeune fille ainsi partagée entre la religion de sa famille et les sentiments de son coeur est d’un intérêt tout nou-
veau.
VOLTAIRE
Plus sensible pour moi, plus dur que ce trépas Que je te demandais, et que je n’obtiens pas.
L’état où tu me vois accable ton courage ;
Tu souffres, je le vois; je souffre davantage.
Je voudrais que du ciel le barbare secours De mon sang, dans mon cœur, eût arrêté le cours,
Le jour qu’empoisonné d’une flamme profane,
Ce pur sang des chrétiens brûla pour Orosmane,
Le jour que de ta sœur Orosmane charmé... Pardonnez-moi, chrétiens: qui ne l’aurait aimé?
Il faisait tout pour moi ; son cœur m’avait choisie ;
Je voyais sa fierté pour moi seule adoucie.
G’est lui qui des chrétiens a ranimé l’espoir :
C’est à lui que je dois le bonheur de te voir : 870
Pardonne ; ton courroux, mon père, ma tendresse,
Mes serments, mon devoir, mes remords, ma faiblesse,
Me servent de supplice, et ta sœur en ce jour Meurt de son repentir, plus que de son amour.
NÉRESTAN
Je te blâme, et te plains; crois-moi, la Providence 875 Ne te laissera point périr sans innocence :
Je te pardonne, hélas! ces combats odieux;
Dieu ne t’a point prêté son bras victorieux l.
Ce bras, qui rend la force aux plus faibles courages, Soutiendra ce roseau plié par les orages. 880
Orosmane vient chercher Zaïre pour la conduire à la mosquée, où doivent s’échanger les serments. Zaïre se trouble, demande que la cérémonie soit différée, et devant l’attitude tour à tour passionnée et violente d’Orosmane, elle s’enfuit. Le sultan ne sait comment s’expliquer ce brusque changement. Il interroge Corasmin, qui a surveillé à distance l'entretien de Nérestan et de Zaïre. Son coeur s'ouvre à la jalousie. Il regrette de s’ètre relâché de la rigueur traditionnelle du sérail et il se promet de n’être pas le jouet d’une femme.
Acte IV. Zaïre et Orosmane s’aiment toujours : Zaïre, malgré sa ferme volonté de vivre et de mourir chrétienne; Orosmane, malgré la résolution qu’iWui annonce de la quitter.
(1) Manière détournée de dire : Dieu ne t a pas envoyé sa grâce.
ZAÏRE