ACTE IV. - SCÈNE II
OROSMANE
11 pourra m’en coûter ; mais mon cœur s’y résout, Apprenez qu’Orosmane est capable de tout,
Que j’aime mieux vous perdre, et loin de votre vue Mourir désespéré de vous avoir perdue,
Que de vous posséder, s’il faut qu’à votre foi Il en coûte un soupir qui ne soit pas pour moi.
Allez, mes yeux jamais ne reverront vos charmes.
ZAÏRE
Tu m’as donc tout ravi, Dieu témoin de mes larmes !
Tu veux commander seul à mes sens éperdus.
Eh bien ! puisqu’il est vrai que vous ne m aimez plus, 1150 Seigneur...
OROSMANE
Il est trop vrai que l’honneur me l’ordonne, Que je vous adorai, que je vous abandonne,
Que je renonce à vous, que vous le désirez,
Que sous une autre loi... Zaïre, vous pleurez!
ZAÏRE
Ah! seigneur ! ah ! du moins, gardez de jamais cioiie llo5 Que du rang d’un Soudan je regrette la gloire;
Je sais qu’il vous faut perdre, et mon sort l’a voulu;
Mais, seigneur, mais mon cœur ne vous est pas connu. Me punisse à jamais le ciel qui me condamne,
Si je regrette rien que le cœur d’Orosmane!
OROSMANE
Zaïre, vous m’aimez!
ZAÏRE
Dieu! si je l’aime, hélas!
OROSMANE
Quel caprice étonnant,, que je ne conçois pas !
Vous m’aimez? Eh! pourquoi vous forcez-vous, cruelle, A déchirer le cœur d’un amant si fidèle ?
Je me connaissais mal; oui, dans mon désespoir, 1165 J’avais cru sur moi-même avoir plus de pouvoir.
Va, mon cœur est bien loin d’un pouvoir si funeste.
VOLTAIRE
Zaïre, que jamais la vengeance céleste Ne donne à ton amant, enchaîné sous ta loi,
La force d’oublier l’amour qu’il a pour toi! 1170
Orosmane supplie Zaïre de lui révéler le secret qui les sépare. Elle se jette à genoux et lui demande une dernière grâce, c’est de rester loin de lui encore toute cette journée. Orosmane, accablé, y consent.
Cependant on lui remet une lettre interceptée par les gardes du palais et qui, portée à Zaïre par un chrétien, contient une demande de rendez-vous mystérieux.
Orosmane, au comble de la rage, veut faire poignarder la jeune fille. Puis il décide de la voir et de lui parler. Sommée de se justifier. Zaïre le fait avec dignité et avec tendresse. Elle proteste que non seulement elle n’a jamais aimé aucun homme autre qu’Orosmane, mais qu’elle l’a aimé la première. Le sultan l’écoute avec des yeux farouches et lui répond sur un ton terrible, mais au fond il l’adore encore plus que jamais, comme il l’avoue un instant après àCorasmin. Il veut croire que Nérestan se croit aimé sans l’être et que Zaïre est innocente; mais, quel que soit le coupable, il est bien décidé à se venger.
Acte V. — Usant de la liberté que le sultan lui a laissée, Zaïre se dispose à rejoindre Nérestan dans la nuit. Elle veut faire son devoir et devenir chrétienne, comme elle l’a promis. Cependant Orosmane, prévenu de cette démarche, se poste dans l’obscurité et guette ce qui se passe. Il voit s’avancer Zaïre, suivie de Fatime. Quelques mots qu’il entend achèvent de le tromper. Il court à Zaïre et la tue. Aussitôt après on amène Nérestan, qui, en voyant le cadavre de Zaïre, s’écrie : « Ah ! ma sœur ! » « Sa sœur ! qu’ai-je entendu ? » dit Orosmàne. En quelques mots, Nérestan explique qu’ils étaient, Zaïre et lui, les deux enfants de Lusignan, qui vient d’expirer et qu il venait rappeler à sa sœur la dernière volonté de son père et ses devoirs de chrétienne, trop combattus par la passion qu’elle éprouvait pour le sultan. Les paroles de Nérestan sont confirmées par Fatime.
Orosmane, connaissant enfin la vérité, rend hommage à Zaïre, remet généreusement en liberté Nérestan et ses compagnons et se donne la mort à lui-même.
Quand la pièce fut publiée, elle était précédée de V Avertissement que l’on va lire et d’une Épître dédicatoire à M. Falkener.