AVERTISSEMENT
Ceux qui aiment l’histoire littéraire seront bien aises de savoir comment cette pièce fut faite. Plusieurs dames avaient reproché à l’auteur qu’il n’y avait pas assez d’amour dans ses tragédies; il leur répondit qu’il ne croyait pas que ce fût la véritable place de l’amour, mais
Zaïre (acte V, scène îx). Figure de Gravelot (Œuvres, 1768).
VOLTAIRE
que, puisqu’il leur fallait absolument des - héros amoureux, il en ferait tout comme un autre. La pièce fut achevée en vingt-deux jours : elle eut un grand succès. On l’appelle à Paris tragédie chrétienne , et on l’a jouée fort souvent à la place de Polyeucte.
Zaïre a fourni depuis peu un événement singulier à Londres. Un gentilhomme anglais, nommé M. Bond, passionné pour les'spectacles, avait fait traduire cette pièce; et, avant de la donner au théâtre public, il la fit jouer, dans la grande salle des bâtiments d’York, par ses amis. Il y représentait le rôle de Lusignan : il mourut sur le théâtre au moment de la reconnaissance. Les comédiens l’ont jouée depuis avec succès.
ÉpÎTRE DÊDICATOIRE A M. FaLKENER, négociant anglais L
Vous êtes Anglais, mon cher ami, et je suis né en France ; mais ceux qui aiment les arts sont tous concitoyens. Les honnêtes gens qui pensent ont à peu près les mêmes principes, et ne composent qu’une république : ainsi il n'est pas plus étrange de voir aujourd’hui une tragédie française dédiée à un Anglais, ou à "un Italien, que si un citoyen d’Fphèse ou d’Athènes avait autrefois adressé son ouvrage à un Grec d’une autre ville. Je vous offre donc cette tragédie comme à mon compatriote dans la littérature, et comme à mon ami intime 1 2.
Je jouis en même temps du plaisir de pouvoir dire à ma nation de quel œil les négociants sont regardés chez vous ; quelle estime on sait avoir en Angleterre pour une profession qui fait ia grandeur de l’État; et avec quelle supériorité quelques-uns d’entre vous représentent leur patrie dans le parlement, et sont au rang des législateurs.
(1) Ce négociant anglais, qui fut depuis ambassadeur d’Angleterre à Constantinople (1735), était de ceux qui avaient accueilli Voltaire exilé et auxquels, comme à lord Bolingbroke, il tenait à payer sa dette de reconnaissance.
(2) On notera l'indépendance toute moderne de la pensée et du ton-
ZAÏRE
Je sais bien que cette profession est méprisée de nos petits-maîtres ; mais vous savez aussi que nos petits-maîtres et les vôtres sont l’espèce la plus ridicule qui rampe avec orgueil sur la surface de la terre.
Une raison encore qui m’engage à m’entretenir de belles-lettres avec un Anglais plutôt qu’avec un autre, c’est votre heureuse liberté de penser ; elle en communique à mon esprit ; mes idées se trouvent plus hardies avec vous.
Quiconque avec moi s’entretient Semble disposer de mon âme :
S’il sent vivement, il m’enflamme ;
Et s’il est fort, il me soutient.
U n courtisan pétri de feinte Fait dans moi tristement passer Sa défiance et sa contrainte;
Mais un esprit libre et sans crainte M’enhardit et me fait penser.
Mon feu s’échauffe à sa lumière,
Ainsi qu’un jeune peintre, instruit Sous Le Moine et sous Largillière 1,
De ces maîtres qui l’ont conduit Se rend la touche familière ;
11 prend malgré lui leur manière,
Et compose avec leur esprit.
C’est pourquoi Virgile se fit Un devoir d’admirer Homère ;
Il le suivit dans sa carrière.
Et son émule 2 il se rendit,
Sans se rendre son plagiaire.
... Si Zaïre a eu quelque succès, je le dois beaucoup moins à la bonté de mon ouvrage, qu’à la prudence que
(1) Le Moine (François) (1688-1737), peintre de talent, qui décora le salon d’Hercule à Versailles et le plafond de la chapelle delà Vierge à Saint-Sulpice. — Nicolas Largillière (1656-1746), un de nos plus grands maîtres en fait de portraits.
(2) Son émule. V. Notes gramm., p. 990, IX.
Voltaire.
VOLTAIRE
j’ai eue de parler d’amour le plus tendrement qu’il m’a été possible. J’ai flatté en cela le goût de mon auditoire : on est assez sur de réussir quand on parle aux passions des gens plus qu’à leur raison! On veut de l’amour, quelque bon chrétien que l’on soit, et je suis très persuadé que bien en prit au grand Corneille de ne s’être pas borné, dans Polyeacte, à faire casser les statues de Jupiter par les néophytes; car telle est la corruption du genre humain, que peut-être
De Polyeucte la belle âme Aurait faiblement attendri,
Et les vers chrétiens qu’il déclame Seraient tombés dans le décri,
N’eût été l’amour de sa femme Pour ce païen son favori,
Qui méritait bien mieux sa flamme Que son bon dévot de mari i.
Même aventure à peu près est arrivée à Zaïre. Tous ceux qui vont aux spectacles m’ont assuré que, si elle n’avait été que convertie, elle aurait peu intéressé ; mais elle est amoureuse de la meilleure foi du monde, et voilà ce qui a fait sa fortune. Cependant il s’en faut bien que j’aie échappé à la censure...
... Si vous permettez que les Français soient vos maîtres en galanterie, il y a bien des choses en récompense 2 que nous pourrions prendre de vous. C’est au théâtre anglais que je dois la hardiesse que j’ai eue de mettre sur la scène les noms de nos rois et des anciennes familles du royaume3. Il me paraît que cette nouveauté pourrait être la source d’un genre de tragédie qui nous est inconnu
(1) Ces vers ironiques et impertinents expriment assez bien la pensée de ceux qui ne veulent pas ou ne peuvent pas comprendre Polyeucte. Cette interprétation a prévalu assez longtemps. On en est revenu aujourd’hui.
(2) En récompense V. Lex.
(3) Aveu intéressant à noter.