Z A IR
jusqu’ici, et dont nous avons besoin. 11 sc trouvera sans doute des génies heureux qui perfectionneront cette idée, dont Zaïre n’est qu’une faible ébauche. Tant que l’on continuera en France de protéger les lettres, nous aurons assez d’écrivains. La nature forme presque toujours des hommes en tout genre de talent ; il ne s’agit que de les encourager et de les employer. Mais si ceux qui se distinguent un peu n’étaient soutenus par quelque récompense honorable et par l’attrait plus flatteur de la considération, tous les beaux-arts pourraient bien dépérir au milieu des abris élevés pour eux, et ces arbres plantés par Louis XIV dégénéreraient faute de culture : le public aurait toujours du goût, mais les grands maîtres manqueraient. CJn sculpteur, dans sou académie, verrait des hommes médiocres à côté de lui, et n’élèverait pas sa pensée jusqu’à Girardon et auPuget1 ; un peintre se contenterait de se croire supérieur à son confrère, et ne songerait pas à égaler le Poussin 2. Puissent les successeurs de Louis XIV suivre toujours l’exemple de ce grand roi, qui donnait d’un coup d’œil une noble émulation à tous les artistes ! Il encourageait à la fois un Racine et un Van Robais3... Il portait notre commerce et notre gloire par delà les Indes; il étendait ses grâces sur des étrangers étonnés d’être connus et récompensés par notre cour. Partout où était le mérite, il avait un protecteur dans Louis XIV 4.
Car de son astre bienfaisant Les influences libérales,
Du Caire au bord de l’Occident,
(1) François Girardon (1630-1715), sculpteur qui orna Versailles de ses œuvres. Il est l’auteur du mausolée de Richelieu dans la chapelle de la Sorbonne. — Pierre Puget (1622-1694), grand artiste marseillais, architecte, peintre et surtout sculpteur. Voir au Louvre la salle de ses œuvres. Il a beaucoup travaillé à l’ornementation des somptueux vaisseaux du temps.
(2) Voir p. 181, note 3.
(3) Van Robais. Voir p. 343, note 1.
(4) C’est déjà le ton et ce sont presque les termes de la fameuse lettre à Milord Hervey.
VOLTAIRE
Et sous les glaces boréales,
Cherchaient le mérite indigent.
Avec plaisir ses mains royales Répandaient la gloire et l’argent;
Le tout sans brigue et sans cabales Guglielmini, Viviani1,
Et le céleste Cassini,
Auprès des lis venaient se rendre,
Et quelque forte pension
Vous aurait pris le grand Newton,
Si Newton2 avait pu se prendre.
Ce sont là les heureux succès Qui faisaient la gloire immortelle De Louis et du nom français.
Ce Louis était le modèle De l’Europe et de vos Anglais.
On craignait que, par ses progrès,
Il n’envahît à tout jamais La monarchie universelle ;
Mais il l'obtint par ses bienfaits.
Vous n’avez pas chez vous des fondations pareilles aux monuments de la munificence de nos rois, mais votre nation y supplée. Vous n’avez pas besoin des regards du maître pour honorer et récompenser les grands talents en tout genre.
(1) Guglielmini (Dominique), mathématicien, né à Bologne (1655), mort en 1710, a fait d’importants travaux pour l’endiguement des fleuves, en particulier du Pô. — Viviani (1622-1703), géomètre florentin, élève de Galilée et de Torricelli. — Cassini (1625-1712), célèbre astronome que Colbert attira en France, où il fut membre de l’Académie des Sciences et s’illustra par les plus belles découvertes.
(2) Newton. V. p. 219, note 2.
ZAÏRE
Deuxième épître dédicatoire a M. le chevalier Falkeneu
Ambassadeur d'Angleterre à la Porte Ottomane .
Mon cher ami (car votre nouvelle dignité d’ambassadeur rend seulement notre amitié plus respectable, et ne m’empêche pas de me servir ici d’un titre plus sacré que le titre de ministre : le nom d’ami est bien au-dessus de celui d’Excellence),
Je dédie à l’ambassadeur d’un grand roi et d’une nation libre le même ouvrage que j’ai dédié au simple citoyen, au négociant anglais.
Ceux qui savent combien le commerce est honoré dans votre patrie n’ignorent pas aussi qu’un négociant y est quelquefois un législateur, un bon officier, un ministre public.
Quelques personnes corrompues par l’indigne usage de ne rendre homgaage qu’à la grandeur ont essayé de jeter un ridicule sur la nouveauté d’une dédicace faite à un homme qui n’avait alors que du mérite. On a osé, sur un théâtre consacré au mauvais goût et à la médisance i, insulter à. l’auteur de cette dédicace, et à celui qui l’avait reçue : on a osé lui reprocher d’être un négociant. Il ne faut point imputer à notre nation une grossièreté si honteuse, dont les peuples les moins civilisés rougiraient. Les magistrats qui veillent parmi nous sur les mœurs, et qui sont continuellement occupés à réprimer le scandale, furent surpris alors ; mais le mépris et l’horreur du public pour l’auteur connu de cette indignité sont une nouvelle preuve de la politesse des Français.
Les vertus qui forment le caractère d’un peuple sont souvent démenties par les vices drun particulier. Il y a eu quelques hommes voluptueux à Lacédémone. Il y a eu des esprits légers et bas en Angleterre. 11 y a eu dans
(1) Voltaire désigne ici la Comédie Italienne.
VOLTAlttfi
Athènes des hommes sans goût, impolis et grossiers ; et on en trouve dans Paris,
Oublions-les, comme ils sont oubliés du public; et recevez ce second hommage.
Venons >a présent à la traduction de Zaïre , et au changement qui vient de se faire chez vous dans Part dramatique.
Vous aviez une coutume à laquelle M. Addison 4, le plus sage de vos écrivains, s’est asservi lui-mème, tant l’usage tient lieu de raison et de loi. Cette coutume peu raisonnable était de finir chaque acte par des vers d’un goût, différent du reste de la pièce ; et ces vers devaient nécessairement renfermer une comparaison. Phèdre, en sortant du théâtre, se comparait poétiquement à une biche; Caton, à un rocher; Cléopâtre, à des enfants qui pleurent jusqu'à ce qu’ils soient endormis.
Le traducteur de Zaïre est le premier qui ait osé maintenir les droits de la nature contre un goût si éloigné d’elle. Il a proscrit cet usage ; il a senti que la passion doit parler un langage vrai, et que le poète doit se cacher toujours pour ne laisser paraître que le héros.
C’est sur ce principe qu’iL a traduit, avec naïveté et sans aucune enflure, tous les vers simples de la pièce, que l’on gâterait, si on voulait les rendre beaux.
Ou uc peut désirer ce qu’ou ne connaît pas (Acte 1, sc. i.)
J’eusse été près du Gange esclave des faux dieux,
Chrétienne dans Paris, musulmane en ces lieux. (I, i.)
Mais Orosmane m’aime, et j’ai tout oublié. (I, i.)
Non, la reconnaissance est un faible retour,
Un tribut offensant, trop peu fait pour l'amour. (1, i.)
Je me croirais haï d’ètre aimé faiblement. (1, n.)
Je veux avec excès vous aimer et vous plaire. (I, n.)
L’art n’est pas fait pour toi, tu n’en as pas besoin. (IV, h.)
L’art le plus innocent tient de la perfidie. (IV, u.)
(1) Voir plus loin, p. 235, note 1
ZAÏRE
Tous les vers qui sont dans ce goût simple et vrai sont rendus mot à mot dans l’anglais. Il eût été aisé de les orner, mais le traducteur a jugé autrement que quelquesuns de mes compatriotes : il a aimé, et il a rendu toute la naïveté de ces vers. En effet, le style doit être conforme au sujet. Alzire , Brutus et Zaïre , demandaient, par exemple, trois sortes de versifications différentes.
Si Bérénice se plaignait de Titus, et Ariane de Thésée, dans le style de Cinna , Bérénice et Ariane ne toucheraient point.
Jamais on ne parlera bien d’amour, si l’on cherche d’autres ornements que la simplicité et la vérité.
Le traducteur de Zaïre a respecté presque partout les bienséances théâtrales, qui vous doivent être communes comme à nous ; mais il y a quelques endroits où il s’est livré encore à d’anciens usages.
Par exemple, lorsque dans la pièce anglaise, Orosmane vient annoncer à Zaïre qu’il croit ne la plus aimer, Zaïre lui répond en se roulant par terre. Le sultan n’est point ému de la voir dans cette posture ridicule et de désespoir, et le moment d’après il est tout étonné que Zaïre pleure .
Il lui 'dit cet hémistiche (acte IV, scène n) :
Zaïre, vous pleurez !
Il aurait dû lui dire auparavant :
Zaïre, vous vous roulez par terre !
AÀussi ces trois mots, Zaïre , vous pleurez , qui font un grand effet sur notre théâtre, n’en ont fait aucun sur le vôtre, parce qu’ils étaient déplacés. Ces expressions familières et naïves tirent toute leur force de la seule manière dont elles sont amenées. Seigneur , vous changez de visage , n’est rien par soi-même ; mais le moment où ces paroles si simples sont prononcées dans Mithridate 1 fait frémir.
(1) Acte III, scène vi
VOLTATRE