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LETTRE III

Comment s’est établie la secte des quakers.

Ce fut dans le temps que trois ou quatre sectes déchiraient la Grande-Bretagne par des guerres civiles entreprises au nom de Dieu, qu’un nommé George Fox2, du comté de Lcicester, üis d’un ouvrier en soie, s’avisa de prêcher en vrai apôtre, à ce qu’il prétendait, c’est-à-dire sans savoir ni lire ni écrire; c’était un jeune homme de vingt-cinq ans, de mœurs irréprochables et saintement fou. Il était vêtu de cuir depuis les pieds jusqu'à la tète; il allait de village en village criant contre la guerre et contre le clergé. S’il n’avait prêché que contrôles gens de guerre, il n’avait rien à ^craindre, mais il attaquait les gens d’église : il fut bientôt mis en prison. On le mena à Darby 3 devant le juge de paix. Fox se présenta au juge avec son bonnet de cuir sur la tête. Un sergent lui donna un grand soufflet, en lui disant : « Gueux, ne sais-tu pas qu’il faut paraître nu-tête devant M. le juge ? » Fox tendit l’autre joue, et pria le sergent de vouloir bien lui donner un autre/ soufflet pour l’amour de Dieu. Le juge de Darby voulut lui faire prêter serment avant de l’interroger. « Mon ami, sache, dit-il au juge, que je ne prends jamais le nom de Dieu en vain. » Le juge voyant que cet homme le tutoyait, l’envoya aux Petites-Maisons de Darby pour y

(U Ce fragment et le suivant sont un échantillon de la manière badine dont Voltaire traite les questions religieuses.

(2) George Fox (1624-1690), fondateur de la secte des Quakers, parcourut en prêchant l’Angleterre, l’Ecosse, la Hollande, l'Amérique et répandit sa doctrine à travers des persécutions qu’il supporta, comme le montre Voltaire, avec une admirable résignation.

(3) Plus exactement Derby, à 45 lieues au nord-ouest de Londres.

LES LETTRES PHILOSOPHIQUES

être fouetté. George Fox alla,] en louant Dieu, à l’hôpital des fous, où l’on ne manqua pas d'exécuter à la rigueur la sentence du juge. Ceux qui infligèrent la pénitence du fouet furent bien surpris quand il les pria de lui appliquer encore quelques coups de verges, pour le bien de son âme. Ces messieurs ne se tirent pas prier; Fox eut sa double dose, dont il les remercia très cordialement. Il se mit à les prêcher. D’abord on rit, ensuite on l’écouta ; et comme l’enthousiasme est une maladie qui se gagne, plusieurs furent persuadés, et ceux qui l’avaient fouetté devinrent ses premiers disciples.

Délivré de la prison, il courut les champs avec une douzaine de prosélytes, prêchant toujours contre le clergé, et fouetté de temps en temps. Un jour, étant mis au pilori, il harangua tout le peuple avec tant de force qu’il convertit une cinquantaine d’auditeurs, et mit le reste tellement dans ses intérêts, qu’on le tira en tumulte du trou où il était ; on alla chercher le curé anglican dont le crédit avait fait condamner Fox à ce supplice, et on lepiloria 1 à sa place.

Il osa bien convertir quelques soldats de Cromwell, qui quittèrent le métier des armes et refusèrent de prêter le serment. Cromwell ne voulait pas d’une secte où l’on ne se battait point. 11 se servit de son pouvoir pour persécuter ces nouveaux venus. On en remplissait les prisons; mais les persécutions ne servent presque jamais qu’à faire des prosélytes. Ils sortaient des prisons affermis dans leur créance, et suivis de leur geôliers, qu’ils avaient convertis. Mais voici ce qui contribua le plus à étendre la secte. Fox se croyait inspiré. Il crut par conséquent devoir parler d’une manière différente des autres hommes. Il se mit à trembler, à faire des contorsions et des grimaces, à retenir son haleine, à la pousser avec violence ; la prêtresse de Delphes n’eût pas mieux fait. En peu de temps il acquit une grande habitude d’inspiration, et bientôt après il ne fut plus guère en son pouvoir de parler autre-

(1) Piloria, V. Lex.

VOLTAIRE

ment. Ce fut le premier don qu’il communiqua à ses disciples. Ils firent de bonne foi toutes les grimaces de leur maître. Ils tremblaient de toutes leurs forces au moment de l’inspiration. De là ils eurent le nom de quakers , qui signifie trembleurs. Le petit peuple s’amusait à les contrefaire. On tremblait, on parlait du nez, on avait des convulsions, et on croyait avoir le Saint-Esprit. Il leur fallait quelques miracles, ils en firent.

Le patriarche Fox dit publiquement à un juge de paix, en présence d’une grande assemblée : «Ami, prends garde à toi, Dieu te punira bientôt de persécuter les saints. » Ce juge était un ivrogne qui buvait tous les jours trop de mauvaise bière et d’eau-de-vie ; il mourut d’apoplexie deux jours après, précisément comme il venait de signer un ordre pour envoyer quelques quakers en prison. Cette mort soudaine ne fut point attribuée à l’intempérance du juge ; tout le monde la regarda comme un effet des prédictions du saint homme.

Cette mort fit plus de quakers que mille sermons et autant de convulsions n’en auraient pu faire. Cromwell, voyant que leur nombre augmentait tous les jours, voulut les attirer à son parti ; il leur fit offrir de l’argent, mais ils furent incorruptibles ; et il dit un jour que cette religion était la seule contre laquelle il n’avait pu prévaloir avec des guinées.

Voltaire expose ensuite que la persécution contre les quakers cessa f sous Jacques II, à la suite d’une Apologie présentée au roi par l’Ecossais Robert Barclay; en 1675.

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