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LETTRE IV

Guillaume Peun transporte en Amérique la secte des quakers.

Environ ce temps, parut l’illustre Guillaume Penn1, qui établit la puissance des quakers en Amérique, et qui les

(1) William Plnn (1644-171S), né à Londres, se convertit à la doc-

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aurait rendus respectables en, Europe, si les hommes pouvaient respecter la vertu sous des apparences ridicules ; il était fils unique du chevalier Penn, vice-amiral d'Angleterre, et favori du duc d’ York, depuis Jacques 11.

Guillaume Penn, à Page de quinze ans, rencontra un quaker à Oxford, où il faisait ses études ; ce quaker le persuada, et le jeune homme, qui était vif, naturellement éloquent, et qui avait de la noblesse dans sa physionomie et dans ses manières, gagna bientôt quelques-uns de ses camarades. Il é tablit insensiblement une société de jeunes quakers qui s’assemblaient chez lui ; de sorte qu’il se trouva chef de la secte à l’âge de seize ans.

De retour chez le vice-amiral son père, au sortir du collège, au lieu de se mettre à genoux devant lui, et de lui demander sa bénédiction, selon l’usage des Anglais, il l’aborda le chapeau sur la tète, et lui dit: « Je suis fort aise, l’ami, de te voir en bonne santé. » Le vice-amiral crut que son fils était devenu fou; il s’aperçut bientôt qu’il était quaker. Il mit en usage tous les moyens que la prudence humaine peut employer pour l’engager à vivre comme un autre ; le jeune homme ne répondit à son père qu’en l’exhortant à se faire quaker lui-même !

Enfin le père se relâcha 1 à ne lui demander autre chose, sinon qu’il allât voir le roi et le duc d’York le chapeau sous le bras et qu’il ne le tutoyât point. Guillaume répondit que sa conscience ne le lui permettait pas ; et le père indigné et au désespoir, le chassa de sa maison. Le jeune Penn remercia Dieu de ce qu’il souffrait déjà pour sa cause : il alla prêcher dans la Cité, il y fit beaucoup de prosélytes.

Le patriarche George Fox vint, du fond de l’Angleterre, le voir à Londres sur sa réputation ; tous deux résolurent de faire des missions dans les pays étrangers ; ils s’embarquèrent pour la Hollande, après avoir laissé des ouvriers en assez bon nombre pour avoir soin dé la

trine des quakers, qu’il porta en Amérique à partir de 1681 ; il y fonda la florissante colonie de Pensylvanie.

(1) Se relâcher à . Y. Lex.

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vigne1 de Londres. Leurs travaux -eurent un heureux succès à Amsterdam; mais, ce qui leur fit le plus d’honneur, et ce qui mit le plus leur humilité en danger, fut la réception que leur fit la princesse palatine Élisabeth2, tante de George Ier, roi d’Angleterre, femme illustre par son esprit et par son savoir, et à qui Descarles avait dédié son roman3 de philosophie.

Fdle était alors retirée à La Haye, où elle vit ces amis ,' car c’est ainsi qu’on appelait les quakers en Hollande ; elle eut plusieurs conférences avec eux ; ils prêchèrent chez elle, et s’ils ne firent pas d’elle une parfaite quakeresse, ils avouèrent au moins qu’elle n’était pas loin du royaume des cieux.

Les amis semèrent aussi en Allemagne, mais ils recueillirent peu. On ne goûta pas la mode de tutoyer, dans un pays où il faut toujours avoir à la bouche les termes d’altesse et d’excellence.

Penn repassa bientôt en Angleterre, sur la nouvelle de la maladie de son père ; il vint recueillir ses derniers soupirs. Le vice-amifal se réconcilia avec lui, et l’embrassa avec tendresse, quoi qu’il fût d’une différente religion; Guillaume l’exhorta en vain à ne point recevoir le sacrement et à mourir quaker ; et le vieux bonhomme recommanda inutilement à Guillaume d’avoir des boulons sur ses manches et des ganses à son chapeau 4.

Guillaume hérita de grands biens, parmi lesquels il se trouvait des dettes de la couronne pour des avances faites par le vice-amiral dans des expéditions maritimes. Rien n’était moins assuré alors que l’argent dû par le roi : Penn fut obligé d’aller tutoyer5 Charles II et scs ministres

(1) Style évangélique. Les quakers citaient volontiers la Bible. Cf. plus loin : ils semèrent ; pas loin du royaume des cieux.

(2) Elisabeth (1618-16S0), petite-tille de Jacques Ier par sa mère, qui avait épousé l’Electeur palatin — George 1er, de la maison de Hanovre, monta sur le trône d'Angleterre en 1715 et mourut en 1727.

(3) Manière cavalière de désigner un ouvrage philosophique.

(4) A noter cette transposition d’expression pour désigner un changement de religion.

(5) Même procédé que plus haut. Rendre visite au roi, c’est, pour un quaker, aller tutoyer le roi.

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plus d’une lois pour son paiement. Le gouvernement lui donna, en 1680, au lieu d’argent, la propriété et la souveraineté d’une province d’Amérique, au sud de Maryland : Voilà un quaker devenu souverain. Il partit pour ses nouveaux états avec deux vaisseaux chargés de quakers qui le suivirent. On appela dès lors le pays Pensylvanie, du nom de Penn ; il y fonda la ville de Philadelphie, qui est aujourd’hui très florissante. Il commença par faire une ligue avec les Américains ses voisins : c’est le seul traité entre ces peuples et les chrétiens qui n’ait point été juré et qui n’ait point été rompu. Le nouveau souverain fut aussi le législateur de la Pensylvanie : il donna des lois très sages 1 dont aucune n’a été changée depuis lui. La première est dé ne maltraiter personne au sujet de la religion, et de regarder comme frères tous ceux qui croient un Dieu 2.

A peine eut-il établi son gouvernement, que plusieurs marchands de l’Amérique vinrent peupler cette colonie. Les naturels du pays, au lieu de fuir dans les forêts, s’accoutumèrent insensiblement avec les pacifiques quakers : autant ils détestaient les autres chrétiens conquérants et destructeurs de l’Amérique, autant ils aimaient ces nouveaux venus. En peu de temps, un grand nombre de ces prétendus sauvages, charmés de ces voisins vinrent en foule demander à Guillaume Penn de les recevoir au nombre de ses vassaux. C’était un spectacle bien nouveau qu’un souverain que tout le monde tutoyait et à qui on parlait le chapeau sur la tête, un gouvernement sans prêtres, un peuple sans armes, des citoyens tous égaux à la magistrature près, et des voisins sans jalousie.

Guillaume Penn pouvait se vanter d’avoir apporté sur la terre l’àge d’or dont on parle tant et qui n’a vraisemblablement existé qu’en Pensylvanie. Il revint en Angleterre pour les affaires de son nouveau pays après la mort de Charles IL Le roi Jacques, qui avait aimé son père, eut

(1) Montesquieu nomme Penn le Lycurgue moderne.

(2) Croire un Dieu. Y. Notes gramm., p. 988, VIII, 1.

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la même affection pour le fils et ne le considéra plus comme un sectaire obscur, mais comme un très grand homme...

... Je ne puis deviner quel sera le sort de la religion des quakers en Amérique ; mais je vois qu’elle dépérit tous les jours à Londres. Par tout pays, la religion dominante, quand elle ne persécute point, engloutit à la longue toutes les autres.

Les lettres suivantes portent : la Ve sur la religion anglicane, la \ Ie sur les Presbytériens, la VIIe sur les Sociniens, Ariens ou An ti trini taire s .

LETTRE Vlll

Sur le parlement.

Les membres du parlement d’Angleterre aiment à se comparer aux anciens Romains autant qu’ils le peuvent.

Il n’y a pas longtemps que M. Shipping1, dans la Chambre des communes, commença son discours par ces mots : « La majesté du peuple anglais serait blessée, etc. » La singularité de l’expression causa un grand éclat de rire; mais, sans se déconcerter, il répéta les mêmes paroles d’un air ferme, et on ne rit plus. J’avoue que je ne vois rien de commun entre la majesté du peuple anglais et celle du peuple romain, encore moins entre leurs gouvernements ; il y a un sénat à Londres dont quelques membres sont soupçonnés, quoique à tort sans doute, de vendre leurs voix dans l’occasion, comme ou faisait à Rome : voilà toute la ressemblance.

Voici une différence plus essentielle entre Rome et l’Angleterre, qui inet tout l’avantage du côté de la dernière : c’est que le fruit des guerres civiles de Rome a été l’esclavage, et celui des troubles d’Angleterre, la liberté.

(1) Plus exactement Shippen, un des adversaires de Walpole; mais M. Lanson n’a pu retrouver la phrase qui lui est ici attribuée.

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La nation anglaise est la seule de la terre qui soit parvenue à régler le pouvoir des rois en leur résistant, et qui d’efforts en efforts ait enfin établi ce gouvernement sage où le prince, tout-puissant pour faire du bien, a les mains liées pour faire le mal ; où les seigneurs sont grands sans insolence e#sans vassaux, et où le peuple partage le gouvernement sans confusion.

La Chambre des pairs* et celle des communes sont les arbitres de la nation, le roi est le surarbitre. Cette balance 1 manquait aux Romains : les grands et le peuple étaient toujours en division à Rome, sans qu’il y eût un pouvoir mitoyen qui pût les accorder. Le sénat de Rome, qui avait l’injuste et punissable orgueil de ne vouloir rien partager avec les plébéiens, ne connaissait d’autre secret, pour les éloigner du gouvernement, que de les occuper toujours dans les guerres étrangères. Ils regardaient le peuple comme une bète féroce qu’il fallait lâcher sur leurs voisins de peur qu’elle ne dévorât ses maîtres ; ainsi le plus grand défaut du gouvernement des Romains en fit des conquérants2; c’est parce qu’ils étaient malheureux chez eux qu’ils devinrent les maîtres du monde H jusqu’à ce qu’enfin leurs divisions les rendirent esclaves3.

Le gouvernement d’Angleterre n’est point fait pour un si grand éclat, ni pour une fin si funeste; son but n’est point la brillante folie de faire des conquêtes, mais d’empêcher que ses voisins n’en fassent ; ce peuple n’est pas seulement jaloux de sa liberté, il l’est encore de celle des autres 4. Les Anglais étaient acharnés contre Louis XIV, uniquement parce qu’ils lui croyaient de l’ambition...

Il en a coûté sans doute pour établir la liberté en Angleterre ; c’est dans des mers de sang qu’on a noyé l’idole

(1) Terme du vocabulaire politique des Anglais.

(2) Cette vue sur l’histoire de Rome fait penser à Montesquieu, dont les Considérations sont précisément de 1734. Mais on sait que les » Lettres philosophiques étaient écrites avant cette date. Ici encore, Voltaire a devancé Montesquieu.

(3) V. Notes gramm., p 987, VII, 2.

(4) Les Anglais de tous les partis exaltaient leur pays comme le champion de la liberté. Voltaire adopte le point de vue anglais.

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du pouvoir despotique ; mais les Anglais ne croient point avoir acheté trop cher de bonnes lois. Les autres nations n’ont pas eu moins de troubles, n’ont pas versé moins de sang qu’eux ; mais ce sang qu’elles ont répandu pour la cause de leur liberté n’afait que cimenter leur servitude.

... Les guerres civiles de France ont été plus longues, plus cruelles, plus fécondes en crimes que celles d’Angleterre ; mais de toutes ces guerres civiles aucune n’a eu une liberté sage pour objet.

Dans les temps détestables de Charles IX et de Henri III il s’agissait seulement de savoir si on serait l’esclave des Guises i. Pour la dernière guerre de Paris2, elle ne mérite que des sifflets ; il me semble que je vois des écoliers qui se mutinent contre le préfet d’un collège et qui finissent par être fouettés... Nos guerres civiles sous Charles VI avaient été cruelles, celles de la Ligue furent abominables, celle de la Fronde fut ridicule.

Ce qu’on reproche le plus en France aux Anglais, c’est le supplice de Charles Ier, qui fut traité par ses vainqueurs comme il les eût traités s’il eût été heureux 3.

Après tout, regardez d’un côté Charles Ier vaincu en bataille rangée, prisonnier, jugé, condamné dans Westminster et décapité et de l’autre l’empereur Henri Vf] empoisonné par son chapelain en communiant 4, Henri III assassiné par un moine..., trente assassinats médités contre Henri IV, plusieurs exécutés et le dernier privant enfin la France de ce grand roi. Pesez ces attentats, et jugez.

(1) Il s’agissait surtout de savoir si la France serait catholique ou protestante.

(2) La Fronde.

(3) Cette phrase, d'ailleurs si hardie, souleva des critiques indignées et Voltaire l’atténua dans les éditions suivantes. Il ajouta après Charles I*r, « monarque digne d'un meilleur sort », et avant traités « probablement ». Il écrivit aussi : « Ce qu’on reproche le plus et avec raison en France aux Anglais, etc.»

(4) Voltaire a reconnu ailleurs que ce crime n’est pas prouvé. L'empereur Henri, VII mourut en 1313.

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