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LETTRE IX

Sur le gouvernement1.

Ce mélange heureux dans le gouvernement d’Angleterre, ce concert entre les communes, les lords et le roi, n’a pas toujours subsisté. L’Angleterre a été longtemps esclave; elle l’a été des Romains, des Saxons, des Danois, des Français. Guillaume le Conquérant surtout la gouverna avec un sceptre de fer ; il disposait des biens, de la vie de ses nouveaux sujets comme un monarque de l’Orient; il défendit sous peine de mort qu’aucun Anglais osât avoir du feu et de la lumière chez lui passé huit heures du soir, soit qu’il prétendît par là prévenir leurs assemblées nocturnes, soit qu’il voulût essayer, par une défense si bizarre jusqu’où peut aller le pouvoir d’un homme sur d’autres hommes.

11 çst vrai qu’avant et après Guillaume le Conquérant les Anglais ont eu des parlements ; ils s’en vantent comme si ces assemblées, appelées alors parlements, composées de tyrans ecclésiastiques et de pillards nommés barons, avaient été les gardiens de la liberté* et de la félicité publique.

Les Barbares, qui des bords de la mer Baltique fondirent dans le reste de l’Europe, apportèrent avec eux l’usage des états ou parlements dont on fait tant de bruit et qu’on connaît si peu. Les rois alors n’étaient point despotiques, cela est vrai, mais -les peuples n’en gémissaient que plus dans une servitude misérable...

Tandis que les barons,- les évêques, les papes, déchiraient ainsi l’Angleterre, où tous voulaient commander, le peuple, la plus nombreuse, la plus vertueuse même et par conséquent la plus respectable partie des hommes,

(1) Cette lettre sort de tout ce que Voltaire a lu ou entendu de discussions politiques et de réflexions sur les origines de la constitution anglaise. Il prend le contre-pied d’une doctrine très souvent défendue par les historiens et les théoriciens anglais sur l’immémoriale antiquité des institutions nationales. (Note de l’édition critique des Lettres philosophiques par M. Lanson.)

VOLTAIRE

composée de ceux qui étudient les lois et les sciences, des négociants, des artisans, en un mot de tout ce qui n’était point tyrans ; le peuple i, dis-je, était regardé par eux comme des animaux au-dessous de l’homme ; il s’en fallait bien que les communes eussent alors part au gouvernement, c’étaient des vilains : leur travail, leur sang, appartenaient à leurs maîtres, qui s’appelaient nobles. Le plus grand nombre des hommes étaient en Europe ce qu’ils sont encore en plusieurs endroits du monde, serfs d’un seigneur, espèce de bétail qu’on vend et qu’on achète avec la terre. Il a fallu des siècles pour rendre justice à l’humanité, pour sentir qu’il était horrible que le grand nombre semât et que le petit nombre recueillît; et n’estce pas un bonheur pour le genre humain que l’autorité de ces petits brigands ait été éteinte en France par la puissance légitime des rois, et eir Angleterre par la puissance légitime du roi et du peuple ?

Heureusement, dans les secousses que les querelles des rois et des grands donnaient aux empires, les fers des nations se sont plus ou moins relâchés ; la liberté est née en Angleterre des querelles des tyrans ; les barons forcèrent Jean sans Terre et Henri III à accorder cette fameuse charte 2, dont le principal but était à la vérité de mettre les rois dans la dépendance des lords, mais dans laquelle le reste de la nation fut un peu favorisé, afin que dans l’occasion elle se rangeât du parti de ses prétendus protecteurs. Cette grande charte, qui est regardée comme l’origine sacrée des libertés anglaises, fait bien voir ellemême combien peu la liberté était connue. Le titre seul prouve que le roi se croyait absolu de droit, et que les barons et le clergé même ne le forçaient à se relâcher de ce droit prétendu que parce qu’ils étaient les plus forts.

... La Chambre des communes devint de jour en jour

(1) Cette phrase de Voltaire, écrite en 1728 ou peu après, sent déjà la Révolution.

(2) C’est la grande Charte , signée en 1215 par Jean sans Terre et confirmée, en 1264, par son fils Henri III.

Portrait de Voltaire, peint par Quentin de La Tour, en 1736, et gravé par Baléchou.

VOLTAIRE

plus puissante, les familles des anciens pairs s’éteignirent avec le temps ; et comme il n’y a proprement que les pairs qui soient nobles en Angleterre dans la rigueur de la loi, il n’y aurait plus du tout de noblesse en ce pays-là si les rois n’avaient pas créé de nouveaux barons de temps en temps et conservé l’ordre des pairs qu’ils avaient tant craint autrefois, pour, l’opposer à celui des communes devenu trop redoutable.

Tous ces nouveaux pairs, qui composent la Chambre haute, reçoivent du roi leur titre, et rien de plus, presqu’aucun d’eux n’a la terre dont il porte le nom : l’un est duc de Dorset et n’a pas un pouce de terre en Dorsetshire 1 ; l’autre est comte d’un village, qui sait à peine où ce village est situé ; ils ont du pouvoir dans le parlement, non ailleurs.

Vous n’entendez point ici parler de haute, moyenne et basse justice, ni du droit de chasser sur les terres d’un citoyen, lequel n’a pas la liberté de tirer un coup de fusil sur son propre cbamp 2.

Un homme, parce qu’il est noble ou parce qu’il est prêtre, n’est point ici exempt de payer certaines taxes3, tpus les impôts sont réglés par la Chambre des communes, qui, n’étant que la seconde par son rang, est la première par son crédit.

“Les seigneurs et les évêques peuvent bien rejeter le bill 4 des communes pour les taxes, mais il ne leur est pas permis d’y rien changer ; il faut ou qu’ils le reçoivent ou qu’ils Te rejettent sans restriction. Quand le bill est confirmé par les lords et approuvé par le roi, alors tout le monde paye; chacun donne, non selon sa qualité (ce qui est absurde), mais selon son revenu ; il n’y a point de taille ni de capitation arbitraire, mais une taxe réelle sur les

(1) Pays situé au sud de la Grande-Bretagne, sur la Manche.

(2) On sait que cette liberté était une de celles qui intéressaient le plus les habitants des campagnes dans les revendications de 1789.

(3) Courte remarque, indifférente en apparence, mais de si grande portée !

(4) Bill , mot anglais, passé en français, qui signifie un projet de loi et quelquefois une loi.

LES LETTRES PHILO SOP1ÏÏQLES

terres ; elles ont toutes été évaluées sous le fameux roi Guillaume III1, et mises au-dessous de leur prix.

La taxe subsiste toujours la meme, quoique les revenus des terres aient augmenté ; ainsi personne n’est foulé et personne ne se plaint. Le paysan n’a point les pieds meurtris par des sabots, il mange du pain blanc, il est bien vêtu, il ne craint point d’augmenter le nombre de ses bestiaux ni de couvrir son toit de tuiles, de peur que l’on ne hausse ses impôts l’année d’après. Il y a ici beaucoup de paysans qui ont environ deux cent mille francs de biens, et qui ne dédaignent pas de continuer à cultiver la terre qui les a enrichis, et dans laquelle ils vivent libres 2.

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