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LETTRE X

Sur le commerce.

Le commerce qui a enrichi les citoyens en Angleterre, a contribué à les rendre libres, et cette liberté a étendu le commerce à son tour ; de là s’est formée la grandeur de l’État ; c’est le commerce qui a établi peu à peu les forces navales, par qui les Anglais sont les maîtres des mers. Ils ont à présent près de deux cents vaisseaux de guerre. La postérité apprendra peut-être avec surprise qu’une petite île, qui n’a de soi-même qu’un peu de plomb, de l’étain, de la terre à foulon, et delà laine grossière3, est devenue par son commerce assez puissante pour envoyer en 1723 trois flottes à la fois en trois extrémités du monde, l’une devant Gibraltar conquise et conservée par ses armes, l’autre à Porto-Bello 4 pour ôter au roi

(1) Guillaume III (1650-1702), stathouder de Hollande en 1672, puis, à partir de 1689, roi d’Angleterre jusqu’à sa mort.

(2) Cette sympathie pour les paysans est un des traits qui honorent l’écrivain.

(3) A noter le procédé qui consiste à représenter l’Angleterre comme plus pauvre qu’elle n’est naturellement pour mieux marquer le progrès de sa richesse acquise.

(4) Ville et port de Colombie, près de l’isthme de Panama. C’est de là que partaient les galions chargés d’or et de métaux précieux.

VOLTAIRE

d’Eapagne la jouissance des trésors des Indes, et la troisième dans la mer Baltique pour empêcher les puissances du Nord de se battre.

Quand Louis XIV faisait trembler l’Italie et que ses armées, déjà maîtresses de la Savoie et du Piémont, étaient prêtes de 1 prendre Turin, il fallut que le prince Eugène marchât du fond de l’Allemagne au secours du duc de Savoie ; il n’avait point d’argent, sans quoi on ne prend ni ne défend les villes ; il eut recours à des marchands anglais ; en une demi-heure de tempsv, on lui prêta cinquante millions 2 : avec cela il délivra Turin, battit les Français et écrivit à ceux qui avaient prêté cette somme ce petit billet : « Messieurs, j’ai reçu votre argent, et je me flatte de l’avoir bien employé à votre satisfaction. »

Tout cela donne un juste orgueil à un marchand anglais et fait qu’il ose se comparer, non sans quelque raison, à un citoyen romain. Aussi le cadet d’un pair du royaume ne dédaigne pas le négoce, Milord Townshend, ministre d’État, a un frère qui se contente d’être marchand dans la Cité. Dans le temps que milord Oxford3, gouvernait l’Angleterre, son cadet était facteur 4 à Alep, d’où il ne voulut pas revenir et où il est mort.

Cette coutume, qui pourtant commence trop à se passer, paraît monstrueuse à des Allemands entêtés de leurs quartiers ; ils ne sauraient concevoir que le fils d’un pair d’Angleterre ne soit qu’un riche et puissant bourgeois, au lieu qu’en Allemagne tout est prince ; on a vu jusqu’à trente altesses du même nom n’ayant pour tout bien que des armoiries et de l’orgueil.

En France est marquis qui veut ; et quiconque arrive à Paris du fond d’une province avec de l’argent à dépenser, et un nom en ac ou en ille , peut dire : « Un homme

(1) Prêtes de.. V. Lex.

(2) Ce n’est pas exact. Voltaire, dans le Siècle de Louis XIV, dit six millions de nos livres, ce qui est conforme ou presque au chiffre historique (6.250.000 francs). De même le billet du prince Eugène est arrangé par Voltaire.

(3) Robert Walpole, comte d'Qxford (1676-1745).

(4) Facteur. V. Lex.

LES LETTRES PHILOSOPHIQUES

comme moi, un homme clc ma qualité », et mépriser souverainement un négociant. Le négociant entend luimème parler si souvent avec dédain de sa profession. qu’il est assez sot pour en rougir ; je ne sais pourtant lequel est le plus utile à un État, ou un seigneur bien poudré qui sait précisément à quelle heure le roi se lève, à quelle heure il se couche et qui se donne des airs de grandeur en jouant le rôle d’esclave dans l’antichambre d’un ministre, ou un négociant qui enrichit son pays, donne de son cabinet des ordres à Surate et au Caire, et contribue au bonheur du monde 1.

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