‹ Œuvres choisiesChapitre 46 sur 228 · LETTRE XI · texte numérisé non relu

LETTRE XI

Sur l'insertion de la petite vérole 2.

On dit doucement dans l’Europe chrétienne que les Anglais sont des fous et des enragés : des fous, parce qu’ils donnent la petite vérole à leurs enfants pour les empêcher de l’avoir ; des enragés, parce qu’ils communiquent de gaieté de cœur à ces enfants une maladie certaine et affreuse, dans la vue de prévenir un mal incertain. Les Anglais, de leur côté, disent : v Les autres Européens sont des lâches et des dénaturés : ils sont lâches, en ce qu’ils craignent de faire un peu de mal à leurs enfants; dénaturés, 'en ce qu’ils les exposent à mourir un jour de la petite vérole^ » Pour juger qui a raison dans cette dispute, voici

(1) Quelle vigueur dans cette leçon donnée aux petits maîtres ! et combien le sentiment exprimé ici est moderne !

(2) « Gela fut écrit en 1727 Aussi l’auteur fut le premier en France qui parla de l’insertion de la petite vérole ou variole, comme il fut le premier qui écrivit sur la gravitation. » (Note de Voltaire.) Én fait, il y avait eu en France, de 1723 à 1725, tout un mouvement en faveur de l'inoculation. Mais cette campagne qui n’avait pas abouti, était oubliée en 1734. L’attention de Voltaire était attirée par tout ce qui était nouveau et hardi. D’ailleurs, il avait eu lui-même la petite vérole, il avait vu son ami Génonville mourir de cette maladie. Plus tard, en 1769. Fréron découvrit un mémoire du docteur La Coste sur l’inoculation, datant de 1723. Il ne manqua pas de reprocher à Voltaire de s’être attribué le mérite d’avoir le premier, en France, traité de ce sujet.

VOLTAIRE

l’histoire de cette fameuse insertion dont on parle hors d’Angleterre avec tant d’effroi.

Les femmes de Circassie sont, de temps immémorial, dans l’usage de donner la petite vérole à leurs enfants même à l’âge de six mois, en leur faisant une incision au bras, et en insérant dans cette incision une pustule qu’elles ont soigneusement enlevée du corps d'un autre enfant. Cette pustule fait, dans le bras où elle est insinuée, . l’eifet du levain dans un morceau de pâte ; elle y fermente et répand dans la masse du sang les qualités dont elle est empreinte. Les boutons de l’enfant à qui l’on a donné cette petite vérole artificielle servent à porter la même maladie à d’autres. C’est une circulation presque continuelle en Circassie; et, quand malheureusement il n’y a point de petite vérole dans le pays, on est aussi embarrassé qu’on l’est ailleurs dans une mauvaise année.

... 11 y a quelques gens qui prétendent que les Circassicns prirent autrefois cette coutume des Arabes; mais nous laissons ce point d’histoire à éclaircir par quelque savant bénédictin qui ne manquera pas de composer làdessus plusieurs volumes in-folio avec les preuves. Tout ce que j’ai à dire sur cette matière, c’est que dans le commencement du règne de George Ier1, Mme de Wortîey- Montague 1 2, une des femmes d’Angleterre qui ont le plus d’esprit et le plus de force dans l’esprit, ét^nt avec son mari en ambassade à Constantinople, s’avisa de donner sans scrupule la petite vérole à un enfant dont elle était accouchée en ce pays. Son chapelain eut beau lui dire que cette expérience n’était pas chrétienne, et ne pouvait réussir que chez des infidèles, le fils de Mme Wortley 3 s’en trouva à merveille. Cette dame, de retour à Londres, fit part de son expérience à la princesse de Galles , qui est

(1) Il régna de 1714 à 1727.

(2) Mme de Wortley-Montague (1690-1762), femme des plus énergiques

et des plus originales. Son mari étant ambassadeur à Constantinople, elle apprit la langue turque et pénétra dans le sérail. ^

(3) Il y a ici une légère erreur. Voltaire a confondu le fils de Mme Wortley, avec sa fille. C’est en effet une fille qui fut inoculée.

LËS LETTRES PHILOSOPHIQUES

aujourd’hui reine1; il faut avouer que, titres et couronnes à part, cette princesse est née pour encourager tous les arts et pour faire du bien aux hommes ; c’est un philosophe aimable sur le trône ; elle n’a jamais perdu ni une occasion de s’instruire, ni une occasion d’exercer sa générosité. C’est elle qui, ayant entendu dire qu’une fille de Milton vivait encore, et vivait dans la misère, lui envoya sur-le-champ un présent considérable ; c’est elle qui protège ce pauvre P. Courayer 2 ; c’est elle qui daigna être la médiatrice entre le docteur Clarke3 et M. Leibnitz. Dès qu’elle eut entendu parler de l’inoculation ou insertion de la petite vérole, elle en fit faire l’épreuve sur quatre criminels condamnés à mort, à qui elle sauva doublement la vie ; car non seulement elle les tira de la potence, mais, à la faveur de cette petite vérole artificielle, elle prévint la naturelle, qu’ils auraient probablement eue, et dont ils seraient morts peut-être dans un âge plus avancé.

La princesse, assurée de l’utilité de cette épreuve, fit inoculer ses enfants : l’Angleterre suivit son exemple, et depuis ce temps, dix mille enfants de famille au moins doivent ainsi la vie à la reine et à Mme Wortley-Montague, et autant de filles leur doivent leur beauté.

Sur cent personnes dans le monde, soixante au moins ont la petite vérole ; de ces soixante, dix en meurent dans les années les plus favorables et dix en conservent pour toujours de fâcheux restes. Voilà la cinquième partie, des hommes que cette maladie tue ou enlaidit sûrement 4. De tous ceux qui sont inoculés en Turquie ou en Angleterre,

(1) Il s’agit de' la reine Caroline, femme de George II, celle à qui Voltaire dédia sa Henriade. Il paie ici sa dette de reconnaissance.

(2) Le P. Courayer avait fait paraître, en 1723, sur la validité des ordinations anglicanes, une dissertation qui avait fait scandale et qui avait été supprimée par arrêt du Conseil en 1727. Alors le P. Courayer se réfugia en Angleterre.

(3) Samuel Clarke (1675-1729', théologien et philosophe anglais, eut avec Leibnitz, comme avec, d’autres penseurs de son temps, des disputes célèbres sur différents points de philosophie et de religion.

(4) Voltaire s’est ici un peu embrouillé dans ses notes. Il aurait dû dire : de ces soixante, 20 p. 100 meurent ou sont enlaidis, c’est-à-dire douze et non vingt.

Yolîairë

aucun ne meurt, s’il n’est infirme et condamné à mort d’ailleurs, personne n’est marqué, aucun n’a la petite vérole une seconde fais, supposé que Y inoculation ait été parfaite* Il est donc certain que, si quelque ambassadrice française avait rapporté ce secret de Constantinople à Paris, elle aurait rendu un service éternel à la nation : le duc de Villequier, père du duc d’ Au mont d’aujourd’hui, l’homme de France le mieux constitué et le plus sain, ne serait pas mort à la fleur de son âge ; le prince de Soubise, qui avait la santé la plus brillante, n’aurait pas été emporté à l’àge de vingt-cinq ans ; Monseigneur, grandpère de Louis XV, n’aurait pas été enterré dans sa cinquantième année ; vingt mille personnes mortes à Paris de la petite vérole en 1723, vivraient encore. Quoi donc! est-ce que les Français n’aiment point la vie? est-ce que leurs femmes ne se soucient point de leur beauté ? En vérité, nous sommes d’étranges gens ! Peut-être dans dix ans prendra-t-on cette méthode anglaise, si les médecins le permettent; ou bien les Français, dans trois mois se serviront de l’inoculation par fantaisie, si les Anglais s’en dégoûtent par inconstance.

J’apprends que depuis cent ans les Chinois sont dans cet usage ; c’est un grand préjugé1 que l’exemple d’une nation qui passe pour être la plus sage et la mieux policée de l’univers. Il est vrai que les Chinois s’y prennent d’une façon différente ; ils ne font point d’incision, ils font prendre la petite vérole par le nez comme du tabac en poudre ; cette façon est plus agréable, mais elle revient, au même, et sert également à confirmer que, si on avait pratiqué l’inoculation en France* oit aurait sauvé la vie à des milliers d’hommes.

(1) Préjugé. V. Lex.

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