‹ Œuvres choisiesChapitre 47 sur 228 · LETTRE XII · texte numérisé non relu

LETTRE XII

Sur le chancelier Bacon l.

[1 n’y a pas longtemps que l’on agitait dans une compagnie célèbre cette question usée et frivole, quel était le plus grand homme.de César, d’Alexandre, de Tamerlan, de Cromwell, etc.

Quelqu’un répondit que c’était sans contredit Isaac Newton2! Cet homme avait raison, car si la vraie grandeur consiste à avoir reçu du ciel un puissant génie et à s’en être servi pour s’éclairer soi-même et les autres, un homme comme M. Newton, tel qu’il s’en trouve à peine en dix siècles, est véritablement le grand homme, et ces politiques et ces conquérants dont aucun siècle n’a manqué, ne sont d’ordinaire que d’illustres méchants. C’est à celui qui domine sur les esprits par la force de la vérité, non à ceux qui font des esclaves par la violence, c’est à celui qui connaît l’univers, non à ceux qui le défigurent que nous devons nos respects.

Puis donc que vous exigez que je vous parle des hommes célèbres qu’a portés l’Angleterre, je commencerai par les Bacon, les Locke, les Newton, etc. Les généraux et les ministres viendront à leur tour3.

Il faut commencer par le fameux comte de Yerulam, connu en Europe sous le nom de Bacon, qui était son nom de famille...

Après avoir rappelé son procès et sa condamnation 4, Voltaire lui applique le mot de Bolingbroke sur Marlborough : « C’était un si grand homme que j’ai oublié ses vices. »

(1) François Bacon, né à Londres en 1561, mort en 1626, grand chancelier d'Angleterre sous Jacques Ier, a laissé de nombreux ouvrages écrits soit en latin, soit en anglais, en particulier De digniiale et augmentis scientiarum (1605) et Novum Organum. li est regardé comme le père de la philosophie expérimentale.

(2) Isaac Newton (1642-1727) ; illustre mathématicien et physicien, inventeur du calcul infinitésimal et de la loi de la gravitation universelle.

(3) On remarquera le ton hautain du « philosophe ».

(4) Bacon fut accusé de s'être laissé corrompre par de l’argent. Il fut condamné à une forte amende et à la perte de ses dignités.

VOLTAIRE

Je me bornerai donc à vous parler de ce qui a mérité au chancelier Bacon l’estime de l’Europe.

Le plus singulier et le meilleur de ses ouvrages est celui qui est aujourd’hui le moins lu et le plus inutile; je veux parler de son Novnm scientiarum organum. C’est l’échafaud 1 avec lequel: on a bâti la nouvelle philosophie ; et quand cet édifice a été élevé au moins en partie, l’échafaud n’a plus été d’aucun usage.

Le chancelier Bacon ne connaissait pas encore la nature ; mais il savait et indiquait tous les chemins qui mènent à elle. Il avait méprisé de bonne heure ce que les Universités appelaient la philosophie et il faisait tout ce qui dépendait de lui, afin que ces compagnies, instituées pour la perfection de la raison humaine, ne continuassent pas de la gâter par leurs quiddités , leur horreur du vide , leurs formes substantielles , et tous ces mots impertinents2 que non seulement l’ignorance rendait respectables, mais qu’un mélange ridicule avec la religion avait rendus sacrés.

Il est le père de la philosophie expérimentale; il est bien vrai qu’avant lui on avait découvert des secrets étonnants. On avait inventé la boussole, l’imprimerie, la gravure des estampes, la peinture à l’huile, les glaces, l’art de rendre en quelque façon la vue aux vieillards par les lunettes qu’on appelle bésicles, la poudre à canon, etc. On avait cherché, trouvé et conquis un nouveau monde* Qui ne croirait que ces sublimes découvertes eussent été faites par les plus grands philosophes, et dans des temps bien plus éclairés que le nôtre ? point du tout : c’est dans le temps de la plus stupide barbarie que ces grands change-' ments ont été faits sur la terre. Le hasard seul a produit presque toutes ces inventions ; et il y a même bien de l’apparence que ce qu’on appelle hasard a eu grande part dans la découverte de l’Amérique ; du moins a-t-on cru que Christophe Colomb n’entreprit son voyage que sur la foi

(1) Echafaud. V. Lex.

(2) Impertinents. V. Lex.

LES LETTRES PHILOSOPHIQUES

d’un capitaine de vaisseau qu’une tempête avait jeté jusqu’à la hauteur des îles Caraïbes i.

Quoi qu’il en soit, les hommes savaient aller au bout du monde, ils savaient détruire les villes avec un tonnerre artificiel plus terrible que le tonnerre véritable ; mais ils ne connaissaient pas la circulation du sang, la pesanteur de l’air, les lois du mouvement, la lumière, le nombre de nos planètes, etc. Et un homme qui soutenait une thèse sur les catégories d’Aristote, sur l’universel a parte rei ou telle autre sottise, était regardé comme un prodige.

Les inventions les plus étonnantes et les plus utiles ne sont pas celles qui font le plus d’honneur à l’esprit humain. C’est à un instinct mécanique, qui est chez la plupart des hommes, que nous devons tous les arts, et nullement à la saine philosophie. La découverte du feu, l’art de faire du pain, de fondre et de préparer les métaux, de bâtir des maisons, l’invention de la navette, sont d’une tout autre nécessité que l’imprimerie et la boussole ; cependant ces arts furent inventés par des hommes encore sauvages...

Personne avant le chancelier Bacon n’avait connu la philosophie expérimentale ; et de toutes les épreuves physiques qu’on a faites depuis lui, il n’y en a presque pas une qui ne soit indiquée dans son livre. Il en avait fait lui-même plusieurs ; il fit des espèces de machines pneumatiques, par lesquelles il devina l’élasticité de l’air; il a tourné tout autour de la découverte de sa pesanteur, il y touchait ; cette vérité fut saisie par ïorricelli 2. Peu de temps après, la physique expérimentale commença tout d’un coup à être cultivée à la fois dans presque toutes les parties de l’Europe. C’était un trésor caché dont Bacon s’était douté, et que tous les philosophes encouragés par sa promesse s’efforcèrent de déterrer.

Mais ce qui m’a le plus surpris, ç’a été de voir dans son

(1) Voltaire rabaisse ici tout ce qui n'est pas son objet, pour mieux faire ressortir ce qu'il va dire.

(2) Savant italien (1608-1647), inventa le baromètre.

VOLTAIRE

livre, en termes exprès, cette attraction nouvelle dont Newton passe pour l’inventeur.

« Il faut chercher, dit Bacon, s’il n’y aurait point une espèce de force magnétique qui opère entre la terre et les choses pesantes, entre la lune et l’océan, entre les planètes, etc. ))

En un autre endroit il ‘dit: « Il faut ou que les corps graves soient portés vers le centre de la terre, ou qu’ils en soient mutuellement attirés et en ce dernier cas, il est évident que plus les corps en tombant s’approcheront de la terre, plus fortement ils s’attireront. Il faut, poursuit-il, expérimenter si la même horloge à poids ira plus vite sur le haut d’une montagne, ou au fond d’une mine ; si la force des poids diminue sur la montagne et augmente dans la mine, il y a apparence que la terre a une vraie attraction.»

Ce précurseur de la philosophie a été aussi un écrivain élégant, un historien, un bel esprit.

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