LETTRE XIII
Sur M. Locke 1.
Jamais il ne fut peut-être un esprit plus sage, plus méthodique, un logicien plus exact que M. Locke ; cependant il n'était pas grand mathématicien. Il n’avait jamais pu se soumettre à la fatigue des calculs ni à la sécheresse des vérités mathématiques, qui ne présentent d’abord rien de sensible à l’esprit ; et personne n’a mieux prouvé que lui qu’on pouvait avoir l’esprit géomètre sans le secours de la géométrie. Avant lui de grands philosophes avaient décidé positivement ce que c’est que l’âme de l’homme ; mais, puisqu’ils n’en savaient rien du tout, il est bien juste qu’ils aient tous été d’avis différents...
Tant de raisonneurs ayant fait le roman de l’âme, un
(1) Philosophe anglais (1632-1704), auteur de V Essai sur V entendement humain, où, s’appuyant sur la méthode expérimentale, .il combat l’idéalisme et le spiritualisme de Descartes. Il est le fondateur de la plnloso? phie sensualiste.
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sage est venu qui en a fait modestement l’histoire. Locke a développé à l’homme la raison humaine, comme un excellent anatomiste explique les ressorts du corps humain* Il s’aide partout du flambeau de la physique ; il ose quelquefois parler affirmativement, mais il ose aussi douter. Au lieu de définir tout d’un coup ce-que nous ne connaissons pas, il examine par degrés ce que nous voulons connaître. 11 prend un enfant au moment de sa naissance, il suit pas à pas les progrès de son entendement ; il voit ce qu’il a de commun avec les bêtes, et ce qu’il a au-dessus d’elles ; il consulte surtout son propre témoignage1, la conscience de sa pensée.
a Je laisse, dit-il, à discuter à ceux qui en savent plus que moi, si notre âme existe avant ou après l’organisation de notre corps, mais j’avoue qu’il m’est tombé en partage une de ces âmes grossières qui ne pensent pas toujours, et j’ai meme le malheur de ne pas concevoir/ qu’il soit plus nécessaire à l’âme de penser toujours2, qu’au corps d’être toujours en mouvement. »
... Locke, après avoir ruiné les idées innées, après avoir bien renoncé à la vanité de croire qu’on pense toujours, ayant bien établi que toutes nos idées nous viennent par les sens, ayant examiné nos idées simples, et celles qui sont composées, suit l’esprit de l’homme dans toutes ses opérations, fait voir combien les langues que les hommes parlent sont imparfaites et quel abus nous faisons des termes cà tout moment; il vient enfin à considérer l’étendue, ou plutôt le néant des connaissances humaines* C’est dans ce chapitre qu’il ose avancer modestement ces paroles : Nous ne serons jamais peut-être capables de connaître si un être purement matériel pense ou non.
Ce discours sage parut à plus d’un théologien une dé-
(1) Le témoignage que l’enfant rend de lui-même, la conscience qu’il a de sa propre pensée.
(2) Gela dépend du sens qu’on donne au mot « penser». La pensée peut être plus ou moins active, plus ou moins consciente. Il semble qu il y ait là une querelle de mots, ou plutôt un parti pris contre la spiritualité de Pâme,
VOLTAIRE
claration scandaleuse que l’aine est matérielle et mortelle i. Quelques Anglais, dévots à leur manière, sonnèrent l’alarme. Les superstitieux sont dans la société ce que les poltrons sont dans une armée ; ils ont et donnent des terreurs paniques...
... Locke disait avec simplicité à ces messieurs: « Confessez du moins que vous êtes aussi ignorants que moi : votre imagination ni la mienne ne peuvent concevoir comment un corps a des idées ; et comprenez-vous mieux comment une substance, telle2 qu’elle soit, a des idées ? Vous ne concevez ni la matière ni l’esprit, comment osezvous assurer quelque chose ?
Le superstitieux vient à son tour, et dit qu’il faut brûler, pour le bien de leurs âmes, ceux qui soupçonnent qu’on peut penser avec la seule aide du corps ; mais que diraientils si c’étaient eux-mêmes qui fussent coupables d’irréligion? En effet, quel est l’homme qui osera assurer, sans une impiété absurde, qu’il est impossible au Créateur de donner à la matière la pensée et le sentiment3? Voyez, je vous prie, à quel embarras vous êtes réduits, vous qui bornez ainsi la puissance du Créateur. Les bêtes ont les mêmes organes que nous, les mêmes sentiments, les mêmes perceptions; elles ont de la mémoire, elles combinent quelques idées. Si Dieu n’a pas pu animer la matière, et lui donner le sentiment, il faut de deux choses l’une, ou que les bêtes soient de pures machines4 ou qu’elles aient une âme spirituelle.
Il me paraît presque démontré que les bêtes ne peuvent
(1) Quelle qu’ait été sur ce point l'opinion de Locke, il semble bien que cette théorie soit un acheminement vers le matérialisme. C’est du moins ainsi que l'ont comprise bien des gens, et en particulier ceux qui inclinaient au matérialisme.
(2) Telle quelle soit. V. Lex.
(3) Cette indignation contre V « impiété absurde » de ceux qui voudraient « borner la puissance du Créateur » est un argument qui fait sourire de la part de Voltaire.
(4) On se rappelle la théorie de Descartes sur ce point et l'éloquente protestation de La Fontaine en faveur de l’âme des bêtes. Cette épineuse question est une de celles sur lesquelles l'idéalisme outrancier de Descartes prête le plus à la critique.
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être de simples machines ; voici ma preuve : Dieu leur a fait précisément les mêmes orgapes du sentiment que les nôtres; donc, s’ils ne sentent point, Dieu a fait un ouvrage inutile ; or Dieu, de votre aveu même, ne fait rien en vain; donc il n’a point fabriqué tant d’organes de sentiment, pour qu’il n’y eût point de sentiment ; donc les bêtes ne sont point de pures machines.
Les bêtes, selon vous, ne peuvent avoir une âme spirituelle; donc malgré vous il ne reste autre chose à dire, sinon que Dieu a donné aux organes des bêtes, qui sont matière, la faculté de sentir et d’apercevoir, laquelle vous appelez instinct dans elles.
Et qui peut empêcher Dieu de communiquer à nos organes plus déliés cette faculté de sentir, d’apercevoir, et de penser, que nous appelons raison humaine? De quel côté que vous vous tourniez, vous êtes obligés d’avouer votre ignorance, et la puissance immense du Créateur. Ne vous révoltez donc plus contre la sage et modeste philosophie de Locke : loin d’être contraire à la religion, elle lui servirait de preuve, si la religion en avait besoin 1 ; car quelle philosophie plus religieuse, que celle qui, n’affirmant que ce qu’elle conçoit clairement, et sachant avouer sa faiblesse, vous dit qu’il faut recourir à Dieu, dès qu’on examine les premiers principes 2 ?
LETTRE XIY
Sur Descartes et Newton.
Un Français qui arrive à Londres trouve les choses bien changées en philosophie, comme dans tout Je reste3. 11 a
(1) Toujours le même zèle édifiant de la part de Voltaire.
(2) Cette treizième lettre, dont nous ne pouvons donner ici qu’une partie, est celle qui contribua le plus à attirer sur l’ouvrage et sur l’auteur les critiques et les condamnations. Voltaire s'en doutait bien à l’avance. Il avait hésité à la publier et cependant il en avait modifié et atténué considérablement la rédaction.
(3) Lorsque cet article a été écrit (1728), plus de quarante ans après
Voltaire.
VOLTAIRE
laissé le monde plein, il le trouve vide. A Paris, on voit Punivers composé de tourbillons de matière subtile ; à Londres, on ne voit rien de cela. Chez nous, c’est la pression de la lune qui cause le flux de la mer ; chez les Anglais, c’est la mer qui gravite vers la lune ; de façon que quand vous croyez que la lune devrait nous donner marée haute, ces messieurs croient qu’on doit avoir marée basse ; ce qui malheureusement ne peut se vérifier, car il aurait fallu., pour s’en éclaircir, examiner la lune et les marées au premier instant de la création.
Vous remarquerez que le soleil, qui en France n’entre pour rien dans cette affaire, y contribue ici environ pour son quart. Chez vos cartésiens, tout se fait par une impulsion qu’on ne comprend guère ; chez M. Newton, c’est par une attraction dont on ne connaît pas mieux la cause. A Paris, vous vous figurez la terre faite comme un melon ; à Londres, elle est aplatie des deux côtés. La lumière pour un cartésien existe dans Pair, pour un newtonien elle vient du soleil en six minutes et demie. Votre chimie fait toutes ses opérations avec des acides, des alcalis, et de la matière subtile : l’aftractiôn domine jusque dans la chimie anglaise.
L’essence même des choses a totalement changé. Vous ne vous accordez ni sur la définition de Pâme, ni sur celle de la matière. Descartes assure que Pâme est la même chose que la pensée, et Locke lui prouve assez bien le contraire ; Descartes assure encore que l’étendue seule fait la matière, Newton y ajoute la solidité.
Voilà de sérieuses contrariétés 4.
Non nostrum inter vos tantas componere lites 2.
Ce fameux Newton, ce destructeur du système carté-
la publication du livre des Principes , toute la France était encore cartésienne. ( Ed . de Kehl.) Le livre des Principes de la Philosophie , par Descartes, 1644.
(1) Contrariétés. V. Lex.
(2) « 11 ne m’appartient pas de trancher entre vous un si grand différend. » Virgile, Eglog. III, 108. (Ed.) Fénelon s’était déjà retranché derrière cette citation pour éviter de donner ouvertement son avis dans la Querelle des Anciens et des Modernes.
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sien, mourut au mois de mars de l’an passé l. Il a vécu honoré de ses compatriotes, et a été enterré comme un roi qui aurait fait du bien à ses sujets. On a lu ici avec avidité et on a traduit en anglais l’éloge que M. de Fontenelle a prononcé de M. Newton dans 2 l’Académie des sciences. On attendait en Angleterre le jugement de M. de Fontenelle comme une déclaration solennelle de la supériorité de la philosophie anglaise ; mais quand on a vu ... qu’il comparait Descartes à Newton, toute la Société royale de Londres s’est soulevée. Loin d’acquiescer au jugement, on a critiqué le discours. Plusieurs même (et ceux-là ne sont pas les plus philosophes) ont été choqués de cette comparaison, seulement parce que Descartes était Français.
11 faut avouer que ces deux grands hommes ont été bien différents l’un de l’autre dans leur conduite, dans leur fortune et dans leur philosophie...
L’opinion publique en Angleterre sur ces. deux philosophes est que le premier était un rêveur, et que l’autre était un sage.
Très peu de personnes à Londres lisent Descartes, dont effectivement les ouvrages sont devenus inutiles ; très peu lisent aussi Newton, parce qu’il faut être fort savant pour le comprendre. Cependant tout le monde parle d’eux: on n’accorde rien au Français et on donne tout à l’Anglais3. Quelques gens croient que, si on ne s’en tient plus à l’horreur du vide, si on sait que l’air est pesant, si on se sert de lunettes d’approche, on en a l’obligation à Newton, il est ici l’Hercule de la fable, à qui les ignorants attribuaient tous les faits des autres héros.
Dans une critique qu’on a faite à Londres du discours de M. de Fontenelle, on a osé avancer que Descartes n’était pas un grand géomètre. Ceux qui parlent ainsi peuvent se
(1) Ces mots Van passé, qui figuraient dans la première édition (1734), datent la rédaction de cette lettre. Newton est mort en 1727.
(2) Dans. V. Notes gramm., p. 989, VIII, 4.
(3) C’est tout à fait naturel et cela ne prouve pas grand’chose contre Descartes, notre René, comme disait Voltaire, qui le sacrifie de garté de cœur au savant anglais.
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reprocher de battre leur nourrice ; Descartes a fait un aussi grand chemin du point où il a trouvé la géométrie jusqu’au point où il l’a poussée, que Newton en a fait après lui : il est le premier qui ait trouvé la manière de donner les équations algébriques des courbes. Sa géométrie, grâce à lui, devenue aujourd’hui commune, était de son temps si profonde, qu’aucun professeur n’osa entreprendre de l’expliquer, et qu’il n’y avait guère en Hollande que Scdoten, et en France que Fermât *, qui l’entendissent.
Il porta cet esprit de géométrie et d’invention dans la dioptrique 2, qui devint entre ses mains un art tout nouveau ; et s’il s’y trompa en quelque chose, c’est qu’un homme qui découvre de nouvelles terres ne peut tout d’un coup en connaître toutes les propriétés. Ceux qui viennent après lui et qui rendent ces terres fertiles lui ont au moins l’obligation de la découverte. Je ne nierai pas que tous les autres ouvrages de M. Descartes ne fourmillent d’erreurs.
La géométrie était un guide que lui-même avait en quelque façon formé et qui l’aurait conduit sûrement dans sa physique ; cependant il abandonna à la fin ce guide, et se livra à l’esprit de système. Alors sa philosophie ne fut plus qu’un roman ingénieux et tout au plus Vraisemblable pour les ignorants. Il se trompa sur la nature de l’âme, sur les preuves de l’existence de Dieu, sur les lois du mouvement, sur la nature de la lumière. 11 admit des idées innées, il inventa de nouveaux éléments, il créa un monde, il fit l’homme à sa moc^e : et on dit avec raison que l’homme de Descartes n’est en effet que celui de Descartes, fort éloigné de l’homme* véritable.
Il poussa ses erreurs métaphysiques jusqu’à prétendre que deux et deux ne font quatre que parce que Dieu l'a
(1) Pierre Fermât (1601-1665), grand géomètre, qui, un des premiers avec Descartes, a appliqué l'algèbre à la géométrie et imaginé pour la solution dos problèmes une méthode qui le fait regarder comme le premier inventeur du calcul différentiel.
(2) Partie de la physique, qui s’occupe de l’action des milieux sur la
lumière qui les traverse en se réfractant. y
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voulu ainsi ; mais ce n’est point trop dire qu il était estimable même dans ses égarements. Il se trompa, mais ce fut au moins avec méthode et avec un esprit conséquent ; il détruisit les chimères absurdes dont on infatuait la jeunesse depuis deux mille ans; il apprit aux hommes de son temps à raisonner et à se servir contre lui-même de ses armes. S’il n’a pas payé en bonne monnaie, c’est beaucoup d’avoir décrié la fausse.
Je ne crois pas qu’on ose à la vérité comparer en rien sa philosophie avec celle de Newton : la première est un essai, la seconde est un chef-d’œuvre, mais celui qui nous a mis sur la voie de la vérité vaut peut-être celui qui a été, depuis, au bout de cette carrière.
Descartes donna la vue aux aveugles, ils virent les fautes de l’antiquité et les siennes. La route qu’il ouvrit est, depuis lui, devenue immense.
Le petit livre de Rohault 1 a fait pendant quelque temps une physique complète ; aujourd’hui tous les recueils des académies de l’Europe ne sont pas même un commencement de système : en approfondissant cet abîme, il s’est trouvé infini 2. 11 s’agit maintenant de voir ce que M. Newton a creusé dans ce précipice.*