VOLTAIRE ENTRE A L’ACADEMIE
Assaillit par trois fois ce corps audacieux, 200
Cette masse de feu qui semble impénétrable.
On l’arrête : il revient, ardent, infatigable ;
Ainsi qu’aux premiers temps, par leurs coups redoublés Les béliers enfonçaient les remparts ébranlés... 1
Profession de foi intéressée.
Au U. P. de La Tour, jésuite,
Principal du collège de Louis-le-Grand ,
A Paris, 1746 2.
Mon révérend père, ayant été longtemps dans la maison que vous gouvernez, j’ai cru deyoir prendre la liberté de vous adresser cette lettre et vous faire un aveu public de mes sentiments dans l’occasion qui se présente 3. L’auteur de la Gazette ecclésiastique m’a fait l’honneur de me joindre à Sa Sainteté4 et de calomnier à la fois, dans la même page, le premier pontife du monde, et le moindre de ses serviteurs. Un autre libelle non moins odieux, imprimé en Hollande, me reproche avec fureur mon attachement pour mes maîtres, à qui je dois l’amour des lettres et celui de la vertu ; ce sont ces mêmes sentiments qui m’imposent le devoir de répondre à ces libelles...
Il y a quatre mois qu’ayant vu une estampe du portrait de Sa Sainteté, je mis au bas cette inscription :
« Lambertinus hic est, Romæ decus, et pater orbis, Qui terram scriptis docuit, virtutibus ornât5. »
(1) On verra plus loin p. 936 un récit en prose de la bataille de Fontenoy, dans le Précis du siècle de Louis XV-
(2) D’après l’édition de Kehl, cette lettre serait du 7 février, mais elle dut être écrite, comme le prouve M. Moland, un peu plus tard, à la fin de mars.
(3) Il s’agissait de s’aplanir l’entrée de l’Académie, où une place se trouvait vacante par la mort du président Bouhier (17 mars 1746.)
(4) Benoît XIV (cardinal Lambertini) lut pape de 1740 à 1758. Prélat conciliant, il était en butte aux récriminations des Jansénistes et de leurs adversaires les plus zélés. On lit en effet dans les Nouvelles ecclésiastiques de 1746, p. 3 : « L’auteur des Lettres philosophiques brûlées par la main du bourreau... est en commerce avec le pape, tandis que des évêques, des prêtres, des religieux, des religieuses^ etc., sont traités d’excommuniés. Y a-t-il encore de la foi sur la terre ? » et6.
(5) « Voici Lambertini, honneur de Rome et père de l’Univers, qui
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Je ne crains pas que le sens de ces paroles soit repris par ceux qui ont lu les ouvrages de ce pontife, et qui sont instruits de son règne. S’il dépendait de lui de pacifier le monde, comme de l’éclairer, il y a longtemps que l’Europe joindrait la reconnaissance à la vénération per- sonnelle qu’on a pour lui. Mgr le cardinal Passionei i, bibliothécaire du Vatican, homme consommé de 2 littérature, et protecteur des sciences aussi bien que le pape, lui montra ce faible hommage que je lui avais rendu, et que je ne croyais pas devoir parvenir jusqu’à lui. Je pris cette occasion d’envoyer à Sa Sainteté et à plusieurs cardinaux qui m’honorent de leurs bontés le Poème sur la bataille de Fonlenoy , que le roi avait daigné faire imprimer à3 son Louvre. Je ne faisais que remplir mon devoir en envoyant aux personnes principales de l’Europe ce monument élevé à la gloire de notre nation, sous les auspices du roi lui-même. Vous savez, mon révérend père, avec quelle indulgence cet ouvrage fut reçu à Rome. La gloire du roi, qui ne se borne pas aux limites de la France, répandit quelques-uns de ses rayons sur ce faible essai : il fut traduit en vers italiens ; et vous avez vu la traduction que -Son Éminence M. le cardinal Quirini 4, digne successeur des Bembos et des Sadolets, voulut bien en faire, et qu’il vous envoya.
Ceux qui connaissent le caractère du pape, son goût et son zèle pour les lettres, ne sont point surpris qu’il m’ait gratifié de plusieurs de ses midailles, lesquelles sont autant de monuments du bon goût qui règne à Rome. 11
enseigna la terre par ses écrits et l’orne de ses vertus. » Nous avons vu plus haut, p. 359, que Benoît XIV agréa la dédicace que Voltaire lui avait faite de Mahomet.
(1) Dominique Passionei (1682-1761), auteur d’un grand recueil d’/nscrip lions antiques.
(2) De V. Notes gramm., p. 989, VIII, 5.
(3) A. V. Notes gramm., p*. 988, VIII, 2.
(4) Angelo-Maria Quirini ou Qüerini (1680-1759). — Pierre Bembo
(1470-1547), secrétaire de Léon X, célèbre par l’élégance de son style en latin, .directement emprunté à Cicéron. - Jacques Sadolet (1477-1547), cardinal comme Bembo, comme lui secrétaire de Léon X et comme lui écrivain des plus distingués.
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n’a fait en cela que ce que Sa Majesté avait daigné faire, et s’il a ajouté à cette faveur celle de m’honorer d’une lettre particulière, qui n’est point . un bref de la Daterie 1, y a-t-il dans ces marques de bonté si honorables pour la littérature rien qui doive choquer, rien qui doive attirer les fureurs de la calomnie ? Voilà pourtant ce qui a excité la bile de l’auteur clandestin de la Gazette ecclésiastique : il ose accuser le pape d’ honorer de ses lettres un séculier tandis quil persécute les évêques; et il me reproche à moi je né sais quel livre2 auquel jè n’ai point de part, et que je condamne avec autant de sincérité qu’il devrait condamner les libelles...
À l’égard de l’autre libelle de Hollande, qui me reproche d’ètre attaché aux Jésuites, je suis bien îoin de lui répondre, comme à l’autre : Vous êtes un calomniateur ; je lui dirai au contraire r Vous dites la vérité. J’ai été élevé pendant sept ans chez des hommes qui se donnent des’ peines gratuites et infatigables à former l’esprit et les mœurs de la jeunesse. Depuis quand veut-on que l’on soit sans reconnaissance pour ses maîtres ? Quoi ! 11 sera dans la nature de l’homme de revoir avec plaisir une maison où l’on est né, un village où l’on a été nourri par une femme mercenaire, et il ne serait pas dans notre cœur d’aimer ceux qui ont pris un soin généreux de nos premières années? Si des jésuites ont un procès au Malabar3 avec un capucin, pour des choses dont je n’ai point connaissance, que m’importe? est-ce une raison pour moi d’ètre ingrat envers ceux qui m’ont inspiré le goût des lettres, et des sentiments qui feront jusqu’au tombeau la consolation de ma vie ? Rien n’effacera dans mon cœur la mémoire du P. Porée4, qui est également cher à tous ceux qui ont étudié sous lui. Jamais homme ne rendit l’étude et la vertu plus aimables. Les heures de ses leçons
(1) Bureau pontifical où s’expédient les dispenses, les nominations ecclésiastiques, etc.
(2) Les Lettres philosophiques.
(3) Contrée de- l’Inde.
(4) Le P. Porée (1675-1741) avait été le professeur de rhétorique du jeune Arouet. Y. plus haut, pp. 5, p. 77 et 80.
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étaient pour nous des heures délicieuses, et j’aurais voulu qu’il eut été établi dans Paris, comme dans Athènes, qu’on pût assister à tout âge à de telles leçons; je serais revenu souvent les entendre. J’ai eu le bonheur d’ètre formé par plus d’un jésuite du caractère du P. Porée, et je sais qu’il a des successeurs dignes de lui. Enfin, pendant les sept années que j’ai vécu dans leur maison, qu’ai-je vu chez eux ? la vie la plus laborieuse, la plus frugale, la plus réglée, toutes leurs heures partagées entre les soins qu’ils nous donnaient et les exercices de leur profession austère. J’en atteste des milliers d’hommes élevés par eux comme moi, il n’y en aura pas un seul qui puisse me démentir. C’^st sur quoi je ne cesse de m’étonner qu’on puisse les accuser d’enseigner une morale corruptrice. Ils ont eu, comme tous les autres religieux, dans des temps de ténèbres, des casuistes qui ont traité le pour et le contre de questions aujourd’hui éclaircies, ou mises en oubli. Mais, de bonne foi, est-ce par la satire ingénieuse des Lettres provinciales qu’on doit juger de leur morale ? c’est assurément par le P. Bourdaloue A, par le P. Cheminais1 2, par leurs autres prédicateurs, par leurs missionnaires.
Qu’on mette en parallèle les Lettres provinciales et les Sermons du P. Bourdaloue ; on apprendra dans les premières l’art de la raillerie, celui de présenter des choses indifférentes sous des faces criminelles, celui d’insulter avec éloquence ; on apprendra avec le P. Bourdaloue à être sévère à soi-même, et indulgent pour les autres.' Je demande alors de quel côté est la vraie morale et lequel de ces deux livres est utile aux hommes.
J’ose le dire : il n’y a rien de plus contradictoire, rien de plus honteux pour l’humanité, que d’accuser de morale relâchée des hommes qui mènent en Europe la vie
(1) Le P. Bourdaloue (1632-1704) obtint, on le sait, les plus vifs succès de prédicateur : il fut dix fois chargé de prêcher l’Avent ou le Carême devant ia Cour. C’était un prêtre aussi austère qu’un remarquable orateur. V. p 562, n. 2 et p. 563.
(2) Le P. Cheminais (1652-1689) s'adonna à l’enseignement et à la prédication.