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la plus dure, et qui vont chercher la mort au bout de l’Asie et de l’Amérique. Quel est le particulier qui ne sera pas consolé d’essuyer des calomnies, quand un corps entier en éprouve continuellement d’aussi cruelles! Je voudrais bien que l’auteur de ces libelles pitoyables, dont nous sommes fatigués, vînt un jour aux pieds d’un jésuite au tribunal de la pénitence, et que là il fît un aveu sincère de sa conduite, en présence de Dieu; il serait obligé de dire ; (( J’ai osé traiter de persécuteur un roi adoré de ses sujets ; j’âi appelé cent fois ses ministres des ministres d’iniquité; j’ai vomi les calomnies les plus noires contre le premier ministre du royaume1, contre un cardinal qui a rendu des services essentiels dans ses ambassades auprès de trois papes2; je n’ai respecté ni le nom, ni l’autorité sainte, ni les mœurs pures, ni la grandeur d’âme, ni la vieillesse vénérable de mon archevêque 3. L’évêque de Langres4, dans une maladie populaire qui faisait du ravage à Chaumont, accourut avec des médecins et de l’argent, et arrêta le cours de la maladie ; il a signalé toutes les années de son épiscopat par les actions de la charité la plus noble : et ce sont ces mêmes actions que j’ai empoisonnées. L’évêque de Marseille3 , pendant que la contagion dépeuplait cette ville et qu’il ne se trouvait plus personne, ni qui donnât la sépulture aux morts, ni qui soulageât les mourants, allait le jour et la nuit, les secours temporels dans une main, et Dieu dans l’autre, affronter de maison en maison un danger beaucoup plus grand que celui oùi'on est exposé à l’attaque d’un chemin couvert 6; il sauva les tristes restes de ses diocésains par l’ardeur du zèle le plus attendrissant, et par l’excès d’une intrépidité
(1) Le cardinal de Fleury.
(2) vLe cardinal de Polignac (1661-1741), célèbre diplomate. (V. plus haut, p. 175, n. 1.)
(3) Le cardinal de Noailles (1651-1729), archevêque de Paris depuis 1695.
(4) Gilbert Montmorin de Hérem (de la Chassaigne), évoque de Langres à partir de 1734, mort en 1770.
(5) Xavier de Belzunce (1&71-1755) appartenait à l’ordre- des Jésuites. Evêque de Marseille depuis 1709, il se signala par son dévouement et son courage dans la peste qui ravagea cette ville, en 1720 et 1721.
(6) Chemin couvert. Y . Lex.
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qu’on ne caractériserait pas sans doute assez en l’appelant héroïque ; c’est un homme dont le nom sera béni avec admiration, dans tous les âges : ce sont ceux qui l’ont imité que j’ai voulu décrier dans mes petits libelles diffamatoires. »
Je suppose, pour un moment, que le jésuite qui entendrait cet aveu, eut à se plaindre de tous ceux que l’on vient de nommer, qu’il fut le parent et l’ami du coupable; ne lui dirait-il pas : « Vous avez commis un crime horrible et vous ne pouvez trop l’expier ? »
Ce même homme, qui ne se corrigera pas, continuera de calomnier tous les jours ce qu’il y a de plus respectable sur la terre, et il ajoutera à sa liste le confesseur qui lui aura reproché ses excès ; il l’accusera, lui et sa société, de morale relâchée : c’est ainsi que l’esprit de parti est fait. L’auteur du libelle peut, tant qu’il voudra, mettre mon nom dans ie recueil immense et oublié de ses calomnies : il pourra m’imputer des sentiments que je n’ai jamais eus, les livres que je n’ai jamais faits, ou qui ont été altérés indignement par les éditeurs. Je lui répondrai comme le grand Corneille dans une pareille occasion : Je soumets mes écrits au jugement de l'Église. Je doute qu’il en fasse autant. Je ferai bien plus : je lui déclare, à lui et à ses semblables, que si jamais on a imprimé sous mon nom une page qui puisse scandaliser seulement le sacristain de leur paroisse, je suis prêt à la déchirer devant lui ; que je veux vivre et mourir tranquille dans le sein de l’Église catholique, apostolique et romaine, sans attaquer personne, sans nuire à personne, sans soutenir lÆ'moindre opinion qui puisse offenser personne : je déteste tout ce qui peut porter ie moindre trouble dans la société. Ce sont ces sentiments connus du roi qui m’ont attiré ses bienfaits. Comblé de ses grâces, attaché à sa personne sacrée, chargé d’écrire ce qu’il a fait de glorieux et d’utile pour sa patrie, uniquement occupé de cet emploi, je tâcherai, pour le remplir, de mettre en pratique les instructions que j’ai reçues dans votre maison respectable, et si les règles de l’éloquence que j’y ai apprises se sont effacées de mon
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esprit, le caractère de bon citoyen ne s’ell'acera jamais de mon cœur.
On a vu, je crois, ce caractère dans tous mes écrits, quelque défigurés qu’ils soient par les ridicules éditions qu’on en a faites. La Henriade même n’a jamais été correctement imprimée ; on n’aura probablement mes véritables ouvrages qu’après ma mort, mais j’ambitionne peu, pendant ma vie, de grossir le nombre des livres dont on est surchargé, pourvu que je sois au nombre des honnêtes gens, attachés à leur sotiverain, zélés pour leur patrie, fidèles à leurs amis dès renfance, et reconnaissants envers leurs premiers maîtres.
C’est dans ces sentiments que je serai toujours, avec respect, mon révérend père, votre très humble et très obéissant serviteur.
Voltaire.
Grâce à cette profession de foi, aussi intéressée que peu sincère, Voltaire fut élu par 28 voix sur 29 votants, le 26 avril 1746. Il prit séance, le 9 mai, et prononça l’important discours dont nous donnons ci-après de larges extraits.
Discours de Voltaire à sa réception à l’Académie française.
Prononcé le lundi 9 mai 1746.
Après avoir, en deux pages, loué son prédécesseur, le président Bouhier1, Voltaire continuait en ces termes :
.. Qu’il me soit permis, messieurs, d’entrer ici avec vous dans ces discussions littéraires ; mes doutes me vaudront de vous des décisions. C’est ainsi que je pourrai contribuer au progrès des arts ; et j’aimerais mieux prononcer devant vous un discours utile qu’un discours éloquent.
Pourquoi Homère, Théocrite, Lucrèce, Virgile, Horace, sont-ils heureusement traduits chez les Italiens et chez les Anglais? Pourquoi ces nations n’ont-elles aucun grand
(1) Jean Bouhier (1673-1746), président à mortier au parlement de Dijon, a écrit des ouvrages de jurisprudence et de littérature.
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poète de l’antiquité1 2 en prose; et pourquoi n’en avonsnous encore eu aucun en vers ? Je vais tâcher d’en démêler la raison.
La difficulté surmontée, dans quelque genre que ce puisse être, fait une grande partie du mérite. Point de grandes choses sans de grandes peines et il n’y a point de nation au monde chez laquelle il soit plus difficile, que chez la nôtre de rendre une véritable vie à la poésie ancienne. Les premiers poètes formèrent le génie de leur • Jangue ; les Grecs et les Latins employèrent d’abord la poésie à peindre les objets sensibles de toute la nature. Homère’ expriqie tout ce qui frappe les yeux : les Français, qui n’ont mière commencé à perfectionner la grande poésie qu’au théâtre, n’ont pu et n’ont dû exprimer alors que ce qui peut toucher Pâme. Nous nous sommes interdit nous-mêmes insensiblement presque tous les objets que d’autres nations ont osé peindre. Il n’est rien que le Dante3 n’exprimât, à l’exemple des anciens : il accoutuma les Italiens à tout dire ; mais nous, comment pourrionsnous aujourd’hui imiter l’auteur des Géorgiques , qui nomme san^ détour tous les instruments de l’agriculture? A peine les connaissons-nous, et notre mollesse orgueilleuse, dans le sein du repos et du luxe de nos villes, attache malheureusement une idée basse à ces travaux champêtres, et au détail de ces arts utiles, que les maîtres et les législateurs de la terre cultivaient de leurs mains victorieuses. Si nos bons poètes avaient su exprimer heureusement les petites choses, notre langue ajouterait aujourd’hui ce mérite, qui est très grand, à l’avantage d’être devenue la première langue du monde pour les charmes de la conversation et pour l’expression du sentiment. Le langage du cœur et le style du théâtre ont entièrement prévalu : ils ont embelli la langue française, mais ils en ont resserré les agréments dans des bornes un peu trop étroites.
(1) Sous-entendez traduit.
(2) Dante Alighieri, né à Florence en 1265, mort à Kavenne en 1321,
e plus grand poète italien, auteur de la Divine Comédie , épopée religieuse, où il décrit l’Enfer, le Purgatoire et le Paradis.
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Et quand je dis ici, messieurs, que ce sont les grands poètes qui ont déterminé le génie des langues *, je
(1) Note de Voltaire. — On n’a pu, dans un discours d’apparoil, entrer dans les raisons de cette difficulté attachée à notre poésie; elle vient du génie de la langue : car, quoique M. de La Motte, et beaucoup d’autres après lui, aient dit en pleine Académie que les langues n’ont point de géjuie, il paraît démontré que chacune a le sien bien marqué.
Ce génie est l’aptitude à rendre heureusement certaines idées, et l’impossibilité d’en exprimer d’autres avec succès. Ce secours et ces obstacles naissent : 1° de la désinence des termes; 2° des verbes auxiliaires et des participes; 3° du nombre plus ou moins grand des rimes; 4° de la longueur et de la brièveté des mots; 5° des cas plus ou moins variés; 6° des articles et pronoms; i* des élisions; 8° de l’inversion; 9° de la quantité dans les syllabes et enfin, d’une infinité de finesses qui ne sont senties que par ceux qui ont fait une étude approfondie d’une langue.
1° La désinence des mots, comme perdre , vaincre, un coin, sucre, reste , crotte, perdu, sourdre, fief, coffre : ces syllabes dures révoltent l’oreille et c’est le partage de toutes les langues du Nord.
Les verbes auxiliaires et les participes. Victis hostibus, les ennemis ayant été vaincus : voilà quatre mots pour deux. Lœso et invicto militi : c'est l’inscription des Invalides de Berlin; si on va traduire, pour les soldats qui ont été blessés et qui n'ont pas été vaincus , quelle langueur! Voilà pourquoi la langue latine est plus propre aux inscriptions que la française.
3° Le nombre des rimes. Ouvrez un dictionnaire de rimes italiennes jet un de rimes françaises, vous trouvez toujours une fois plus de termes dans l’italien; et vous remarquerez encore que, dans le français. il y a toujours vingt rimes burlesques et basses pour deux qui peuvent entrer dans le style noble.
4° La longueur et la brièveté des mots. C’est ce qui rend la langue plus ou moins propre à l’expression de certaines maximes et à la mesure de certains vers.
On n’a jamais pu rendre en français dans un beau vers :
Quanto si mostra men, tanto e piu bella (*).
On n'af jamais pu traduire en beaux vers italiens :
Tel brille au second rang qui s'éclipse au premier.
{Henr., 1,31.)
C'est un poids bien pesant qu'un nom trop tôt fameux.
{Henr., III, 41.)
5° Les cas plus ou moins variés. Mon père, de mon père, à mon père ; meus pater, mei patris, meo patri ; cela est sensible.
6° Les articles et pronoms. De ipsius negotio ei loquebatur ; Con ello parlava dell’ affare di lui; il lui parlait de son affaire. Point d’amphibologie dans le latin. Elle est presque inévitable dans le français. On ne sait si son affaire est celle de l’homme qui parle, ou de celui auquel on parle; le pronom il se retranche en latin et fait languir l’italien et le français.
(*) « Moins elle se montre, plus elle est belle. »
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n'avauce rien qui ne soit connu de vous. Les Grecs n’écriront l’histoire que quatre cents ans après Homère. La langue grecque reçut de ce grand peintre de* la nature la supériorité qu’elle prit chez tous les peuples de l’Asie et de l’Europe : c’est Térence qui, chez les Romains, parla le premier avec une pureté toujours élégante ; c’est Pétrarque 1 qui, après le Dante, donna à la langue italienne cette aménité, cette grâce qu’elle a toujours conservées ; c’est à Lope de Y ega 2 que l’espagnol doit sa noblesse et sa pompe ; c’est Shakespeare3 qui, tout barbare qu’il était, mit dans l’anglais cette force et cetl# énergie qu’on n’a jamais pu augmenter depuis sans l’outrer, et par conséquent sans l’affaiblir. D’où vient ce grand effet de la poésie de former et fixer enfin le génie des peuples et leurs langues ? La cause en est bien sensible : les premiers bons vers, ceux même qui n’en ont que l’apparence, s’impriment dans la mémoire à l’aide de l’harmonie. Leurs tours naturels et hardis deviennent familiers; les hommes, qui sont tous nés imitateurs, prennent insensiblement la manière de
7° Les élisions.
* Canto l'arme pietose, e il capitano
Nous ne pouvons dire :
Chantons la piété et la vertu heureuse.
8° Les inversions. César cultiva tous les arts utiles; on ne peut tourner cette phrase que de cette seule façon. On peut dire en latin de cent vingt façons différentes :
Cœsar omnes utiles artes coluit.
Quelle incroyable différence !
9° La quantité dans les syllabes. C’est de là que naît l’harmonie. Les brèves et les longues des Latins forment une vraie musique. Plus une langue approche de ce mérite, plus elle est harmonieuse. Voyez les vers italiens, lâ pénultième est toujours longue :
Capitano , mdno, sêno, Chrîsto , acquisto.
Chaque langue a donc son génie, que des hommes supérieurs sentent les premiers et font sentir aux autres. Ils font éclore ce génie caché de la langue.
(1) Pétrarque (1304-1374), poète italien, a chanté en vers admirables sa passion pour Laure de Noves.
(2) Lope de Vega (1562-1635), poète dramatique espagnol, d’une imagination inépuisable, auquel on prête des centaines de pièces.
(3) Y. p. 232, note 1.
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s’exprimer et même de penser, des premiers dont l’imagination a subjugué celle des autres. Me désavouerez-vous donc, messieurs, quand je dirai que le vrai mérite et la réputation de notre langue ont com mencé à l’auteur du Cid et de Cinna ?
Montaigne1, avant lui, était le seul livre qui attirât l’attention du petit nombre d’étrangers qui pouvaient savoir le français, mais le style de Montaigne n’est ni pur, ni correct, ni précis, ni noble. Il est énergique et familier; il exprime naïvement de grandes choses. C’est cette naïveté qui plaît; on aime le caractère de l’auteur; onse plaît à se retrouver dans ce qu’il dit de lui-mème, à converser, à changer de discours et d’opinion avec lui. J’entends souvent regretter le langage'de Montaigne ; c’est son imagination qu’il faut regretter : elle était forte et hardie, mais sa langue était bien loin de l’ètre.
Marot2, qui avait forgé le langage de Montaigne, n’a presque jamais été connu hors de sa patrie : il a été goûté parmi nous pour quelques contes naïfs, pour quelques épigrammes licencieuses dont le succès est presque toujours dans le sujet ; mais c’est par ce petit mérite même que la langue fut longtemps avilie : on écrivait dans ce style les tragédies, les poèmes, l’histoire, les livres de morale. Le judicieux Despréaux a dit :
« Imitez de Marot l’élégant badinage. »
J’ose croire qu’il aurait dit le naïf badinage, si ce mot plus vrai n’eût rendu son vers moins coulant. Il n’y a de véritablement bons ouvrages que ceux qui passent chez les nations étrangères, qu’on y apprend, qu’on y traduit; et chez quel peuple a-t-on jamais traduit Marot?
Notre langue ne fut, longtemps après lui, qu’un jargon familier, dans lequel on réussissait quelquefois à faire
(1) Michel Eyquern de Montaigne (1533-1592), gentilhomme du Périgord, auteur des Essais , ouvrage dont le fond est des plus riches, mais écrit sans ordre. Y. p. 254, n. 2 et p. 432.
(2) V. p. 184, note 1 .
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d’heureuses plaisanteries ; mais quand on n’est que piaisànt, on ri’est point admiré des autres nations.
« Enfin Malherbe vint, et, le premier en France,
Fit sentir dans les vers une juste cadence,
D’un mot mis en sa place enseigna le pouvoir. »
Si Malherbe montra le premier ce que peut le grand art des expressions placées, il est donc le premier qui fut élégant ; mais quelques stances harmonieuses suffisaientelles pour engager les étrangers à cultiver notre langage ? Ils lisaient le poème admirable delà Jérusalem , ï Orlando, le Pasior fido 1, les beaux morceaux de Pétrarque. Pouvaiton associer à ces chefs-d’œuvre un très petit nombre de vers français, bien écrite à la vérité, mais faibles et presque sans imagination ?
La langue française restait donc à jamais dans la médiocrité sans un de ces génies faits pour changer et pour élever l’esprit de toute une nation. C’est le plus grand de vos premiers académiciens, c’est Corneille seul qui commença à faire respecter notre langue des étrangers, précisément dans le temps- que le cardinal de Richelieu commençait à faire respecter la couronne. L’un et l’autre portèrent notre gloire dans l’Europe. Après Corneille sont venus, je ne dis pas de plus grands génies, mais de meilleurs écrivains. Un homme s’éleva, qui fut à la fois plus passionné et plus correct, moins varié, mais moins inégal, aussi sublime quelquefois et toujours noble sans enflure ; jamais déclamateur, parlant au cœur avec plus de vérité et plus de charmes 2.
Un de leurs contemporains, incapable peut-être du sublime qui élève l’âme, et du sentiment qui l’attendrit, mais fait pour éclairer ceux à qui la nature accorda l’un et l’autre, laborieux, sévère, précis, pur, harmonieux, qui devint enfin le poète de la raison, commença mal heure u-
(1) La Jérusalem délivrée , de Top.quato Tasso (1544-1595); Le Roland furieux , d’ÂRiosTE ^14t4-1533); Le Pastor fido, de G'uakini (1537-1612).
(2) V. plus haut, p. 185.
VOLTAIRE ENTJIE A L’ACADÉMIE
sement par écrire des satires ; mais bientôt après il égala et surpassa peut-être Horace dans la morale et dans l’art poétique : il donna les préceptes et les exemples1; il vit qu’à la longue l’art d’instruire, quand il est parfait, réussit mieux que l’ait de médire, parce que la satire meurt avec ceux qui en sont les victimes, et que la raison et la vertu sont éternelles. Vous eûtes en tous les genres cette foule de grands hommes que la nature fit naître comme dans le siècle de Léon X et d’Auguste. C’est alors que les autres peuples ont cherché avidement dans vos auteurs de quoi s’instruire ; et grâce eu partie aux soins du cardinal de Richelieu, ils ont adopté votre langue, comme ils se sont empressés de se parer des travaux de nos ingénieux artistes, grâce aux soins du grand Colbert.
Un monarque illustre 2 chez tous les hommes par cinq victoires, et plus encore chez les sages par ses vastes connaissances, fait de notre langue la sienne propre, celle de sa cour et de ses États ; ilia parle avec cette force et cette finesse que la seule étude ne donne jamais, et qui est le caractère du génie. Non seulement il la cultive, mais il fembellit quelquefois, parce que les âmes supérieures saisissent toujours ces tours et ces expressions dignes d’elles, qui 11e se présentent point aux âmes faibles.
Il est dans Stockholm une nouvelle Christine 3, égale à la première en esprit, supérieure dans le reste ; elle fait le meme honneur à notre langue. Le français est cultivé dans Rome, où il était dédaigne autrefois : il est aussi familier au souverain pontife 4 que les langues savantes dans lesquelles il écrivit quand il instruisit le monde chrétien qu’il gouverne; plus d’un cardinal italien écrit en français dans le Vatican, comme s’il était né à Versailles. Vos ouvrages, messieurs, ont pénétré jusqu’à cette capitale de l’empire le plus reculé de l’Europe et de l’Asie, et le plus
(1) V. p. 186, p. 363 et, p. 945, l’Épître A. Boileau.
(2) Frédéric II.
(3) Louise-Ulrique de Prusse (1720-1782), sœur de Frédéric II, mariée en 1744 au prince royal et reine de Suède de 1751 à 1771.
(4) Benoit XIV, pape de 1740 à 1758. V. plus haut, p. 401, note 4.
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vaste de l’univers ; dans cette ville qui n’était, il y a quarante ans, qu’un désert 1 habité par des bêtes sauvages : on y représente vos pièces dramatiques, et le même goût naturel qui fait recevoir dans la ville de Pierre le Grand et de sa digne fille 2, la musique des Italiens, y fait aimer votre éloquence.
Cet honneur qu’ont fait tant de peuples à nos excellents écrivains est un avertissement que l’Europe nous donne de ne pas dégénérer. Je ne dirai p^s que tout se précipite vers une honteuse décadence, comme le crient si souvent des satiriques qui prétendent en secret justifier leur propre faiblesse par celle qu’ils imputent en public à leur siècle. J’avoue que la gloire de nos armes se soutient mieux que celle de nos lettres; mais le feu qui nous éclairait n’est pas encore éteint. Ces dernières années n’ont-elles pas produit le seul livre de chronologie3 dans lequel on ait jamais peint les mœurs des hommes, le caractère des cours et des siècles? ouvrage qui, s’il était sèchement instructif comme tant d’-autres, serait le meilleur de tous, et dans lequel l’auteur a trouvé encore le secret déplaire : partage réservé au très petit nombre d’hommes qui sont supérieurs à leurs ouvrages.
On a montré la cause du progrès de la chute de l’Empire romain dans un livre, encore plus court4, écrit par un génie mâle et rapide qui approfondit tout en paraissant tout effleurer. Jamais nous n’avons eu de traducteurs plus élégants et plus fidèles5. De vrais philosophes ont enfin écrit l’histoire6. Un homme éloquent et profond 7 s’est
(1) L’endroit où est Pétersbourg n’était qu’un désert marécageux et inhabité. (Note de Voltaire.)
(2) Élisabeth Petrowna, impératrice de 1741 à 1762.
(3) L 'Abrégé chronologique de l'Histoire de France, parle président. Hénault (1744). (V p. 393, n. 4.)
(4) Les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence , par Montesquieu (1734).
^ (5) L’abbé d’OuvET (16S2-1768) a traduit plusieurs ouvrages de Cicéron
Philippiques , Catilinaires, De natura deorum ). 11 écrivit une histoire de l’Académie française, dans laquelle il était entré en 1723. Voltaire a eu toujours de très bons rapports avec lui.
(6) Duclos devait entrer à l’Académie l’année suivante. V. p. 790, n. 3.
(7) Vauvenargues, qui mourut en 1747. âgé de trente-deux ans.
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formé dans le tumulte des armes. Il est plus d’un de ces esprits aimables, que Tibulle et Ovide eussent regardés comme leurs disciples et dont ils eussent voulu être les amis. Le théâtre, je L avoue*, est menacé, d’une chute prochaine ; mais au moins je vois ici ce génie véritablement tragique 1 qui m’a servi de maître quand j’ai fait quelques pas dans la même carrière; je le regarde avec une satisfaction mêlée de douleur, comme on voit sur les débris de sa patrie un héros qui l’a défendue. Je compte parmi vous ceux qui ont, après le grand Molière, achevé de rendre la comédie une école de mœurs et de bien- L séance2, école qui méritait chez les Français la considération qu’un théâtre moins^épuré eut dans Athènes. Si l’homme célèbre qui le premier orna la philosophie 3 des grâces de l’imagination, appartient à un temps plus reculé, il est encore l’honneur et la consolation du vôtre.
Les grands talents sont toujours nécessairement rares, surtout quand le goû t et l’esprit d’une nation sont formés. IJ en est alors des esprits cultivés comme de ces forêts où Jes arbres pressés et élevés ne souffrent pas qu’aucun porte sa tète trop au-dessus des autres" Quand le commerce est en peu de mains, on voit quelques fortunes prodigieuses, et beaucoup de misère; lorsqu’enfin il est plus étendu, l’opulence est générale,, les grandes fortunes rares. C’est précisément, messieurs, parce qu’il y a beaucoup d’esprit en France qu’on y trouvera dorénavant moins de génies , supérieurs.
Mais enfin, malgré cette culture universelle de la nation, | je ne nierai pas que cette langue, devenue si belle, et qui doit être fixée par tant de bons ouvrages, peut su corrompre aisément. On doit avertir les étrangers qu’elle perd
(1) Crébillon (1674-17 62), auteur de Rhadamiste et de tant d’autres pièces ; Voltaire devaitbientôtparlerde lui en d’autres termes. (V. p. 431.)
(2) Néricault-Destouches (1680-1754), auteur du Glorieux et du Philosophe marié; Marivaux (1658-1763), à qui l’on doit les Jeux de l'amour et du hasard , le Legs , les Fausses Confidences , etc., avait été
V. admis à l’Académie en 1743, se présentant contre Voltaire.
(3) Fontenelle, qui avait alors quatre-vingt-neuf ans. V. plus haut, p .180, note 1 .
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déjà beaucoup de sa pureté dans celte célèbre république, si longtemps notre alliée 1, où le français est la langue dominante, au milieu des factions contraires à la France. Mais si elle s’altère dans ces pays par le mélange des idiomes, elle est prête à se gâter parmi nous par le mélange des styles. Ce qui déprave le goût, déprave enfin le langage. Souvent on affecte d’égayer des ouvrages sérieux et instructifs par les expressions familières de la conversation. Souvent on introduit le style maro tique dans les sujets les plus nobles : c’est revêtir un prince des habits d’un farceur...
Voltaire déclare qu’il tombe lu^-même dans ces défauts, mais il ajoute que les exemples de ses nouveaux confrères l’aideront à s’en garder. Le discours se termine par l’éloge du roi.
(1) La Hollande.
Cul-de-lampe tiré de la Henriade , édition de 1770.
En-tête tiré de la Nouvelle Épître au Roi, 1744.