CHAPITRE XII
Voltaire et Vauvenargues (1743-1747).
L’amitié de Voltaire et de Vauvenargues est à l’honneur de l’un et de l’autre.
Vauvenargues est une des figures les plus sympathiques et les plus nobles du dix-huitième siècle. Né à Aix-en-Provence, en 1715, il avait fait ses premières armes en Italie, en 1733, sous les ordres du maréchal de Villars, qui avait alors quatre-vingts ans.
Dans la guerre de la Succession d’Autriche, il prit part à la campagne de Bohême sous le maréchal de Belle-lsle. Si les troupes françaises, d’accord avec leurs alliés, avaient marché sur Vienne, elles avaient de grandes chances d’entrer dans la capitale ; mais, s’étant attardées en Bohême, elles furent bientôt abandonnées : Frédéric retira son armée. Alors eut lieu la fameuse retraite de Prague, que l’on a comparée à la retraite des Dix Mille.
Les Français étaient au nombre de quinze mille quand ils quittèrent Prague, dans la nuit du 16 au 17 décembre 1742, par un froid terrible. On fit huit lieues sans arrêt pour échapper à la cavalerie ennemie. En traversant une montagne boisée, on dut s’ouvrir un chemin à la hache. Quand, au bout de dix jours, on atteignit Egra, près de la moitié de l’effectif était restée en route ensevelie sous la neige. Vauvenargues avait eu les deux jambes gelées.
A son retour en France, au commencement de 1743, le jeune officier, qui en neuf ans, malgré ses mérites, n’avait pu parvenir qu’au grade de capitaine, après avoir ruiné sa santé et sa
VOLTAIRE
fortune, voulut trouver un emploi dans la diplomatie. Il s’adressa au roi dans une lettre éloquente. Il renouvela sa requête dans une lettre à M. Amelot. Chose extraordinaire, cette demande fut entendue. Mais au moment où Vauvenargues allait s’engager dans sa nouvelle carrière, il fut atteint de la petite vérole, qui le défigura et le laissa épuisé, presque aveugle, incapable de remplir les fonctions qu’il avait désirées.
Alors il se tourna vers la littérature. Déjà, quelques années auparavant, il avait employé les loisirs de sa vie de g*arnison à de . studieuses lectures et à de graves méditations. Une lettre curieuse, adressée par lui, dès 1740, au marquis de Mirabeau, en fait foi. Par là il avait comblé les lacunes d’une éducation trop négligée.
Au mois dJ avril 1743, Voltaire fut charmé de recevoir « une lettre d’un philosophe plein d’esprit, qui d’ailleurs était capitaine au régiment du roi ». Dans sa réponse, il protestait qu’il n’avait « rien vu de si fin et de si approfondi » que les réflexions qui venaient de lui être soumises.
Ces réflexions, accompagnées de louanges obligées et d'ailleurs sincères à l’adresse du grand écrivain, étaient d’abord une' comparaison de Corneille et de Racine. Sur ce point, Vauvenargues s’inscrit en faux contre les jugements de son temps, qui mettaient Corneille Beaucoup au-dessus de Racine.
Fontenelle et ses amis de la Querelle des Anciens et des Modernes avaient de bonnes raisons pour sacrifier à Corneille Racine, l’admirateur des Grecs. Malgré son culte pour la grandeur d’àme, Vauvenargues trouve chez Corneille de la déclamation, de l’emphase et lui préfère Racine.
Voltaire, on le verra plus loin, félicite le jeune critique de son bon goût, mais en même temps il lui faij tout doucement la leçon sur son exclusivisme. Il lui représente que les inventeurs ont le premier rang à juste titre dans la mémoire des hommes, que la gloire de Newton ne saurait effacer celle d'Ar- . chimèdè et que Corneille, inférieur par l’art, est supérieur par le génie. Il approuve d’autres jugements de Vauvenargues et déclare que le temps est nécessaire pour bien juger un ouvrage.
11 cite l’exemple des Lettres persanes, qui ont eu plus de faveur que les Considérations , bien que ces dernières aient pour elles les bons juges.
Le commerce épistolaire ainsi commencé se poursuit pendant les années qui suivent. Chez Voltaire, l’estime et la sympathie se marquent par une gradation intéressante des formules d’estime ou d’affection.
Il écrivait d’abord : « j’ai l’honneur d’être, avec tous les sentiments que vous méritez, monsieur, votre, etc., » puis « Je suis avec les sentiments les plus tendres, etc. » et bientôt : « Adieu, monsieur, je vous embrasse tendrement. »>