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VOLTAIRE ET V V U VEN A U G UES

En 1741), Voltaire a entre les mains le manuscrit 1 de son ami: il le relit avec recueillement, le crayonne et propose à l’auteur un certain nombre de retouches. « Je me garde d’insister sur mes critiques, je les soumets à votre raison, à votre goût et j’exclus l’amour-propre de notre tribunal. »

Vauvenargues commençait à entrevoir la célébrité qui devait s’attacher à son nom, lorsqu'il mourut à l’âge de trente-deux ans, (1747). Voltaire, sincèrement ému, lui consacra quelques lignes touchantes dans V Eloge des officiers morts dans la campagne de Bohême.

Cette amitié qui lia un moment le jeune officier débutant dans les lettres et ‘l'écrivain illustre, déjà en possession de la faveur publique fut, comme le remarque Nisard, utile à tous deux. « Voltaire ramena Vauvenargues à Corneille et à Molière ; Vauvenargues rendit Voltaire plus juste envers Pascal et Fénelon. » Nisard cite en particulier deux exemples assez piquants des petits dissentiments littéraires qui pouvaient séparer Vauvenargues de Voltaire et du courage discret que, dans cette circonstance, montra le jeune critique. Il s’agit de Bossuet. La première édition du Temple da Goiit contenait cette phrase: « Bossuet, le seul éloquent entre tant d’écrivains qui ne sont qu’élégants. » Vauvenargues osa réclamer en faveur de Pascal et de Fénelon, dépouillés au profit de Bossuet: Voltaire effaça la phrase. Une autre fois, au bas d’un passage où Vauvenargues parlait de la « Vérité », dont Bossuet « fait sentir despotiquement l’ascendant », — de la Vérité ! oh ! avait écrit en note Voltaire. Vauvenargues lit la note et maintient sa phrase, n’approuvant pas plus Voltaire dans ce qu'il veut ôter à Bossuet, que dans ce qu’il lui donnait tout à l’heure, au détriment de Pascal et de Fénelon 2.

Compliments et conseils. Ne pas être exclusif.

A M. de Vau ve Na ligues, a Nancy.

Paris, le 15 avril 1748.

J’eus l’hoiineur de dire hier à M. le duc de Duras 3 que je venais de recevoir une lettre d’un philosophe plein

(1) Introduction à la Connaissance de l'esprit humain (suivie de réflexions sur divers sujets : Conseils à un jeune homme, Réflexions critiques sur quelques poètes, etc.).

(2) Nisard, Histoire de la Littérature française , IV, p. 318.

(3) Né en 1715, mort en 1789, maréchal de France, homme du monde et ami des gens de lettres.

d’esprit, qui d’ailleurs était capitaine au régiment du roi. Il devina aussitôt M. de Vauvenargues. Il serait en effet fort difficile, monsieur, qu’il y eût deux personnes capables d’avoir écrit une telle lettre ; et depuis que j’enlends raisonner sur le goût, je n’ai rien vu de "si fin et de si appro" fondi que ce que vous m’avez fait l’honneur de m'écrire.

Il n’y avait pas quatre hommes dans le siècle passé qui osassent s’avouer à cux-mèmes que Corneille n’était souvent qu’un déclamateur 1 ; vous sentez, monsieur, et vous exprimez cette vérité en homme qui a des idées bien justes et bien lumineuses. Je ne m’étonne point qu’un esprit aussi sage et aussi fin donne la préférence à l’art de Racine, à cette sagesse toujours éloquente, toujours maîtresse du cœur, qui ne lui fait dire que ce qu’il faut, et de la manière dont il le faut; mais en même temps, je suis persuadé que ce goût, qui vous a fait sentir si bien la supériorité de l’art de Racine, vous fait admirer le génie de Corneille, qui a créé la tragédie dans un siècle barbare. Les inventeurs ont le premier rang, ajuste titre, dans la mémoire des hommes. Newton en savait assurément plus qu’Archimède ; cependant les Éqaipondérants d’Archimède seront à jamais un ouvrage admirable. La belle scène d’Horace et deCuriace2 3, les deux charmantes scènes du Cid 2, une grande partie de China , le rôle de Sévère, presque tout celui de Pauline, la moitié du dernier acte de Rodogune , se soutiendraient à côté à'Athalie , quand même ces morceaux seraient faits aujourd’hui. De quel œil devons-nous donc les regarder, quand nous songeons au temps où Corneille a écrit ! J’ai toujours dit : In domo patris mei mansiones multæ saut 4. Molière ne m’a point empêché d’estimer le Glorieux de M. Destouches0;

(1) Le mot paraît injurieux et injuste : on est étonné de voir l'idée présentée comme une vérité.

(2) Horace. II, 3. Est-ce donc tout ce qu'il y a de beau dans cette tragédie ?

(3) Entre Rodrigue et Chimène, acte III, scène iv ; acte V, scène I. Et vraiment est-ce tout?

Texte de l’Évangile (saint Jean, xiv, 2) V. plus haut, p. 322, note 1 V. plus haut, p. 299 et p. 415, n. 2.

VOLTATRE

Rliadamisie 1 m’a ému, même après Phèdre . Il appartient à un homme comme vous, monsieur, de donner des préférences et point d'exclusions.

Vous avez grande raison, je crois, de condamner le sage Despréaux d’avoir comparé Voiture à Horace1 2. La réputation de Voiture a dû tomber, parce qu’il n’est presque jamais naturel, et que le peu d’agréments qu’il a sont d’un genre bien petit et bien frivole. Mais il y a des choses si sublimes dans Corneille, au milieu de ses froids raisonnements, et même des choses si touchantes, qu’il. doit être respecté avec ses défauts. Ce sont des tableaux de Léonard de Vinci 3 qu’on aime encore à voir à côté des Paul Véronèse et des Titien. Je sais, monsieur, qye le public ne connaît pas encore assez tous les défauts de Corneille ; il y en a que l’illusion confond encore avec le petit nombre de ses rares beautés.

II n’y a que le temps qui puisse fixer le prix de chaque chose; le public commence toujours par être ébloui.

On a d’abord été ivre des Lettres persanes , dont vous me parlez. On a négligé le petit livre de la Décadence des Romains, du même auteur ; cependant je vois que tous les bons esprits estiment le grand sens qui règne dans ce bon livre d’abord méprisé, et font assez peu de cas de la frivole imagination des Lettres persanes , dont la hardiesse, en certains endroits, fait le plus grand mérite. Le grand nombre des juges décide, à la longue, d’après les voix du petit nombre éclairé ; vous me paraissez, monsieur, fait pour être à la tête de ce petit nombre. Je suis fâché que le parti des armes4, que vous avez pris, vous éloigne

(1) Rhadamiste et Zénobie, tragédie de Crébillon (1711).

(2) Boileau, Sat. ix, v. 27.

(3) Léonard de Vinci, né près de Florence en 1452, mort à Amboise en 1519, génie universel, peintre comparable à Raphaël et auteur de la Cène , de la Joconde , etc. — Véronèse ( Caliari ), né à Vérone en 1528, mort en 1588, auteur des Noces de Cana et d’un grand nombre de toiles magnifiques ; Titien (1477-1576), peintre vénitien, célèbre par son coloris.

(4) Vauvenargues dut, en 1744, donner sa démission comme capitaine au régiment d’infanterie- du Roi. Après s’être quelque temps retiré à Aix, dans sa famille, il se rendit à Paris (1746), où il demeura rue du Paon, faubourg Saint-Germain, à l’Hôtel de Tours.

V O L T A I K E E ï V V ü V E N \ 1\ fi V E S

d’une ville où je serais à portée de m’éclairer de vos lumières ; mais ce même esprit de justesse qui vous fait préférer l’art de Racine à l’intempérance de Corneille, et la sagesse de Locke 1 à la profusion de Bayle 2, vous servira dans votre métier. La justesse sert à tout. Je m’imagine que M. de Catinat aurait pensé comme vous.

J’ai pris la liberté de remettre au coche de Nancy un exemplaire que j’ai trouvé d’une des moins mauvaises éditions de mes faibles ouvrages ; l’envie de vous offrir ce petit témoignage de mon estime l’a emporté sur la crainte que votre goût me donne. J’ai l'honneur d’être, avec tous les sentiments que vous méritez, monsieur, votre, etc.

Voltaire.

Une oraison funèbre que le cœur a dictée.

A M. de Vauvenargues.

Décembre 1744.

L’état où vous m’apprenez que sont vos yeux 3 a tiré, monsieur, des larmes, des miens et l’éloge funèbre4 que vous m’avez envoyé a augmenté mon amitié pour vous, en augmentant mon admiration pour cette belle éloquence avec laquelle vous êtes né. Tout ce que vous dites5 n’est

(1) Le philosophe préféré de Voltaire, auteur de l 'Essai sur l'entendement humain (1690) V. plus haut, p. 222.

(2) Bayle (1617-1706), auteur du Dictionnaire historique et critique (1697). (V . p. 56S. n. 1.)

(3) Vauvenargues était menacé de perdre la vue.

(41Éloge d’un ami et compagnon d’armes de Vauvenargues, M. de Gaumont, mort à Prague, en avril 1742.

(5) Voici ce qu'avait dit Vauvenargues : « Il n’est pas besoin d’avoir fait beaucoup d’expériences des hommes pour connaître leur dureté. En vain cherchent-ils a la mort, par de pathétiques discours, à surprendre la compassion; comme ils l’ont rarement connue, il est rare aussi qu’ils l’excitent, et leur mort ne touche personne, elle est attendue, désirée, ou du moins oubliée de ceux qui leur .->ont les plus proches. Tout ce qui les environne ou les hait, ou les méprise, on les envie, ou les craint; tous semblent avoir à leur perte quelque intérêt détourné; les indifférents mêmes osent y ressentir la barbare joie du spectacle. Apres avoir recherché l'approbation du monde pendant tout le cours de leur vie, telle est leur fin déplorable. »

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que trop vrai en général. Vous en exceptez sans doute l’amitié. C’est elle qui vous à inspiré, et qui a rempli votre jpne des sentiments qui condamnent le genre humain. Plus les hommes sont méchants, plus la vertu est précieuse; et l’amitié m’a toujours paru la première de toutes les verths, parce qu’elle est la première de nos consolations. Voilà la première oraison funèbre que le cœur ait dictée, toutes les autres sont l’ouvrage de la vanité1. Vous craignez qu’il n’y ait un peu de déclamation. Il est bien difficile que ce genre d’écrire se garantisse de ce défaut ; qui parle longtemps, parle trop sans doute. Je ne connais aucun discours oratoire ou il n’y ait des longueurs. Tout art a son endroit faible ; quelle tragédie est sans remplissage, quelle ode sans strophes inutiles? Mais, quand le bon domine, il faut être satisfait; d’ailleurs ce n’est pas pour le public que vous avez écrit, c’est pour vous, c’est pour le soulagement de votre cœur ; le mien est pénétré de l’état où vous êtes. Puissent les belles-lettrés vous consoler ! elles sont en effet le charme de la vie, quand on les cultive pour elles-mêmes, comme elles le méritent; mais quand on s’en sert comme d’un organe de la renommée, elles se vengent hien de ce qu’on ne leur a pas offert un culte assez pur, elles nous suscitent des ennemis qui nous persécutent jusqu’au tombeau. Zoïle 2 eût été capable de faire tort à Homère vivant. Je sais bien que les Zoïles sont détestés, qu’ils sont méprisés de toute la terre, et c’est là précisément ce qui les rend dangereux. On se trouve compromis, malgré qu’on en ait 3, avec un homme couvert d’opprobres. Je voudrais, malgré ce que je vous dis là, que votre ouvrage fût public ; car, après tout, quel Zoïle pourrait médire de ce que l’amitié, la douleur et l’éloquence ont inspiré à un jeune officier ; et qui ne serait étonné de voir le génie de M. Bossuet à

(1) Voir cependant (p. 564,) ce que dit Voltaire lui-même de l’oraison funèbre de Madame (Henriette d’Angleterre.)

(2) Zoïle vivait à la lin du quatrième siècle avant Jésus-Christ. La liberté de ses remarques sur Homère lui a valu la réputation d’un critique inintelligent et jaloux.

(3 ) Malgré que. V. Notes gramm., p. 987, VII, 3.

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