‹ Œuvres choisiesChapitre 94 sur 228 · VOLTAIRE ET VAU VEN A RG UES · texte numérisé non relu

VOLTAIRE ET VAU VEN A RG UES

Prague ? Adieu, monsieur; soyez heureux, si les hommes peuvent Pètre ; je compterai parmi mes beaux jours celui où je pourrai vous revoir 1.

Je suis avec les sentiments les plus tendres, etc.

Sur le comique de Molière.

A M. de Vauvenargues.

Versailles, le 7 janvier 1745.

Le dernier ouvrage 2 que vous avez bien voulu m’envoyer, monsieur, est une nouvelle preuve de votre grand goût, dans un siècle où tout me semble un peu petit, et où le faux bel esprit s’est mis à la place du génie.

Je crois que si on 3 s’est servi du terme d 'instinct pour caractériser La Fontaine, ce mot instinct signifiait génie. Le caractère de ce bon homme était si simple, que dans la conversation il n’était guère au-dessus des animaux qu’il faisait parler ; mais comme poète, il avait un instinct divin, et d’autant plus instinct qu’il n’avait que ce talent. L’abeille est admirable, mais c’est dans sa ruche ; hors de là l’abeille n’est qu’une mouche.

J’aurais bien des choses à vous dire sur Boileau et sur Molière4. Je conviendrais sans doute que Molière est inégal dans ses vers ; mais je ne conviendrais pas qu’il ait choisi des personnages et des sujets trop bas. Les ridicules fins et déliés dont vous parlez ne sont agréables que pour un petit nombre d’esprit déliés. Il faut au public des traits plus marqués. De plus, ces ridicules si délicats ne peuvent guère fournir des personnages de théâtre. Un défaut presque imperceptible n’est guère plaisant, il faut des ridicules forts, des impertinences dans lesquelles il entre

(1) Vauvenargues était alors à Aix, en Provence.

(2) Réflexions critiques sur quelques poètes. '

(31 Voltaire lui-même dans le Temple du Goût. V. p. 186. Dans son Essai sur La Fontaine et ses fables (1853), Taine se rencontre sur ce point avec Voltaire.

(4) Vauvenargues avait écrit : « On trouve dans Molière tant de négligences et d’expressions bizarres et impropres, qu’il y a peu de poètes, si j’ose le dire, moins corrects et moins purs que lui. »

VOLTAIRE

de la passion, qui soient propres à l’intrigue. Il faut un joueur, un avare, un jaloux, etc. Je suis d’autant plus frappé de cette vérité, que je suis actuellement occupé d’une fête pour le mariage de M. le Dauphin, dans laquelle il entre une comédie A, et je m’aperçois plus que jamais que ce délié, ce fin, ce délicat, qui font le charme delà conversation, ne conviennent guère au théâtre. C’est cette fête qui m’empêche d’entrer avec vous, monsieur, dans un plus long détail, et de vous soumettre mes idées; mais rien ne m’empêche de sentir le plaisir que me donnent les vôtres.

... Votre état me touche à mesure que je vois les productions de votre esprit si vrai, si naturel, si facile et quelquefois si sublime. Qu’il serve à vous consoler, comme il servira à me charmer. Gonservez-moi une amitié que vous devez à celle que vous m’avez inspirée. Adieu, monsieur, je vous embrasse tendrement.

La sensibilité et le goût de Vauvenargues.

A M. de Vauvenargues.

A Versailles, ce 3 avril 1745.

Vous pourriez, monsieur, me dire comme Horace :

Sic raro scribis, ut toto non quater anno 1 2.

Ce ne serait pas la seule ressemblance que vous -auriez avec ce sage aimable. Il a pensé quelquefois comme vous dans ses vers ; mais il me semble que son cœur n’était pas si sensible que le vôtre. C’est cette extrême sensibilité que j’aime ; sans elle vous n’auriez point fait cette belle oraison funèbre 3 dictée par l’éloquence et la tendre amitié. La première façon dont vous l’aviez commencée me paraît sans comparaison plus touchante, plus pathé-

(1) La Princesse de Navarre. V. p. 393, note 7.

(2) « Tu écris si rarement que tu le fais à peine quatre fois en tout l annee. » (Horace, Sat. II, 3, v, 1.)

(3) V. plus haut, p. 423.

Page 1