‹ Œuvres choisiesChapitre 95 sur 228 · VOLTAIRE ET VAU VEN A RG UES · texte numérisé non relu

VOLTAIRE ET VAU VEN A RG UES

tique, que la seconde ; il n’y aurait seulement qu’à en adoucir quelques traits et à ne pas comprendre tous les hommes dans le portrait funeste que vous en faites ; il y a sans doute de belles âmes et qui pleurent leurs amis avec des larmes véritables. N’en êtes-vous pas une preuve bien frappante et croyez-vous être assez malheureux pour être le seul qui soyez sensible? Ne parlons plus de La Fontaine. Qu’importe qu’en plaisantant on ait donné le nom d’instinct au talent singulier d’un homme qui avait toujours vécu à l’aventure, qui pensait et parlait en enfant sur toutes les choses de la vie et qui était si loin d’être philosophe? Ce qui me charme surtout de1 vos réflexions, monsieur, et de tout ce que vous voulez bien me communiquer, c’est cet amour si vrai que vous témoignez pour les beaux-arts ; c’est ce goût vif et délicat qui se manifeste dans toutes vos expressions. Venez donc à Paris ; j’y profiterai avec assiduité de votre séjour. Vous serez peut-être étonné de recevoir une lettre de moi, datée de Versailles. La cour ne semblait guère faite pour moi ; mais les grâces que le roi m’a faites 2 m’y arrêtent et j’y suis à présent plus par reconnaissance que par intérêt. Le roi part3, dit-on, les premiers jouj.;s du mois prochain pour aller nous donner la paix, à force de victoires. Vous avez renoncé à ce métier, qui demande un corps plus robuste que le vôtre, et un esprit peu philosophique ; c’est bien assez d’y avoir consacré vos plus belles années. Employez, monsieur, le reste de votre vie à vous rendre heureux et songez que vous contribuerez à mon bonheur quand vous m’honorerez de votre commerce, dont je sens tout le prix.

(1) De. Y. Notes gramm., p. 989, VIII, 5.

(2) Voltaire venait d’être nommé historiographe et gentilhomme de la Chambre On notera le ton détaché dont il parle de ces charges, qu’il avait tant recherchées.

(3) Le roi partit en effet pour le camp de Tournai, où il arriva le 8 mai 1745, Le 11, eut beu la bataille de Foutenoy,

VOLTAIRE

A M. de Vauvenaugues en lui envoyant ses critiques.

Versailles, mai 1746.

J’ai usé, montres aimable philosophe, delà permission que vous m’avez donnée. J’ai crayonné un des meilleurs livres 1 que nous ayons en notre langue, après l’avoir relu avec un extrême recueillement. J’y ai admiré de nouveau cette belle âme si éloquente et si vraie, cette foule d’idées neuves ou rendues d’une manière si hardie, si précise, ces coups de pinceau si tiers et si tendres. 11 ne tient qu’à vous de séparer cette profusion de diamants de quelques pierres fausses ou enchâssées d’une manière étrangère à notre langue. Il faut que ce livre soit excellent d’un bout à l’autre. Je vous conjure de faire cet honneur à notre nation et à vous-même et de rendre ce service à l’esprit humain. Je me garde bien d’insister sur mes critiques ; je les soumets à votre raison, à votre goût et j’exclus l’amour-propre de notre tribunal. J’ai la plus grande impatience de vous embrasser.

Adieu, belle âme et beau génie.

Au même ^

en sollicitant des critiques de sa part.

Mai 1746.

La plupart de vos pensées me paraissent dignes de voire âme et du petit nombre d’hommes de goût et de génie qui restehf encore dans Paris, et qui méritent de vous lire. Mais plus j’admire cet esprit de profondeur et de sentiment qui domine en vous, plus je suis affligé que vous me refusiez vos lumières. Vous avez lu superficiellement une tragédie2 pleine de fautes’ de copiste, sans daigner même vous informer de ce qui pouvait être à la

(1) L’ Introduction à la Connaissance de l'esprit humain.

(2) Sémiramis. V. p. 436, notes 3 et 4.

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