‹ Œuvres choisise de A. RivarolChapitre 11 sur 17 · L HOMME · texte numérisé non relu

L HOMME

de plus; ma», m on s'en fiait uniquement i la nature, si on négligeait de graver des principes de justice, de crainte et d'honneur dans lej enfants, qui oserait répondre du genre humain? Ce n'est pas la nature , c'est la morale qui apprend aux hommes qu'il vaut mieux 4tre malheareux par une infortune que par un remords, comme il vaut mieux trembler de froid que de (iëvre. L'homme n^t senuble, ardent, égoïste et ciaintif. Il s'agit de diriger ces premières dispositions; et, pour cela, de s'en emparer, de les disputer aux passions qui ne cherchent qu'à fausser la conscience; il s'agit, en un mot, de saisir l'homme au début de la vie, et de lui montrer les deux routes qui s'ouvrent devant lui : celle où la vertu l'appelle, et celle où le vice le pousse. La jeunesse, comme la verdure, pare la terre; mais l'éducation la couvre de moissons.

On appelle vtrtm les efforu constanU contre les passions, et les services soutenus qu'on rend aux hommes. Les vertus sont tantAt des triomphes de la raison, et tantôt des sacrifices de l'intérêt personnel ; mais la constance est surtout le caractère de la vertu, car une bonne action n'est pas plus la vertu qu'un plaisir n'est le bonheur. La négation même de tons les vices ne serait pas la vertu > : il

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faut une suite d'efforts et d'actes vertueux; il faut être juste sans relâche et bienfaisant avec chois; placer le bien dans l'ordre et l'ordre en tout.

Cette définition conduit à diviser les vertus en deux classes : celles qui ne sont utiles qu'à nous, comme la prudence et la tempérance, ;t ce sont des qualités plutôt que des vtrtus} et celles qui sont utiles aux autres, comme la bienfaisance et la justice. Mais il faut s'entendre ; ce qui ne serait rigoureusement utile qu'à nous ne serait pas veitu, en ce sens que, pour un solitaire, il n'y a ni venu ni vice. Mais, dans l'ordre social, un homme n'a pu se rendre prudent, tempérant, vigilant, sans en devenir plus propre à être bon père de famille, bon soldat, bon magistrat ; et c'est en ce sens que des qualités qui lui semblaient d'abord personnelles deviennent en effet des vertus.

La raison, et Socrale avec elle, ont mis la science au rang des vertus. 11 résulte de cette juste et noble opinion que le savant et l'homme de lettres sans intrigues, sans autre intérêt que celui des hommes et de la raison, sont nécessairement des êtres vertueux. Quand ils ne feraient, dit Sénèque, que penser sainement d\i bien et du mal, parler hautement et dignement des vérités, enseigner aux hommes la route de la vertu, et flétrir le vice et l'erreur de toute la puissance de la parole, ils ne

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laisseraient pas de mériter beaucoup du genre humain, qui jouit du fruit de leurs veilles.

Quelques écrivains passionnas ont placé la vertu si haut qu'ils l'ont rendue inaccessible. Il en est résulté deux inconvénients : ils ont cootristé les gens de bien et affranchi le vice; ils ont fait croire que le culte était autre chose que la pratique; ils ont enfin oublié que la vertu n'a pas de théorie.

Une des propriétés de la vertu , c'est de ne pas exciter l'envie. La fortune serait trop fiëre d'être le prix de la vertu. D'ailleurs, si les hommes foBdaient des prix pour elle, ils les décerneraient bientôt à l'hypocrisie; et ri quelquefois on récompense les services et les talents, c'est qu'on ne saurait les feindre. L'admiration publique est le pain du talent; mais, il faut l'avouer, à la manière dont les hommes distribuent la gloire , elle n'est plus un piËge pour la vertu.

Quand la vertu est unie au talent, elle met un grand homme au-dessus de sa gloire. Le nom de Fénelon a je ne sais quoi de plus tendre et de plus vénérable que l'éclat de ses talents.

Heureusement que l'honneur, cette fiëre et délicate production de l'orgueil et de la honte, supplée en général à la vertu, comme la politesse à la bonté. Sur quoi j'observerai que les femmes ont deux sortes d'honneur : l'un, qui leur est propre et que nous allouons sans relâche; l'autre, qui leur

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est à peu près commun avec noiis, ei qui ne tient guère quand le premier n'est plus. Ce qui est modération dans un homme serait incootinence dans une femme.

En traitant de la vertu, les moralistes ont examiné jusqu'ï quel point on peut prendre sur soi ou réprimer ses passions; et là-dessus il me souvient que Sénèque cite un exemple frappant, mais il en tire une fausse conséquence. II s'agit d'uB tyran qui tue d'un conp de flèche le fils d'un de ses courtisans: le père dit au prince qa'Apollon n'aurait pas mieux tiré. Il est certain, ajoute le moraliste, que ce malheureux père souffrit beaucoup; mais il sut se contenir et prendre sur lui. Oui, sans doute ; mais c'est la crainte ou l'ambition qui enchaînèrent la nature; c'est le courtisan qui étouffa le père: ce misérable fit taire la douleur et la vengeance, mais il fit parler l'adulation et la i&cbeté. Est-ce donc là un exemple à proposerF I^ vertu ne consiste pas à opposer ainsi les pasdons aux passions. On a vu quelques femmes passer leur vie sans rire, de peur de montrer une bouche sans dents : cet effort était-il donc une vertu? Règle générale, le triomphe d'un vice sur un autre n'est pas une vertu.

Au reste, tel homme est plus près de se laisser opprimer pour la vie que de se réprimer un seul momeutj et tel autre serait heut«K et vertueux.

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s'il employait, à se maîtriser lui-même, la moitié des soins et de la constance qu'il met à dominer les autres. Ceci me conduit à dire un mol sur le bonheur.

Od sait que les plaisirs naturels sont simples; on ne peut les analyser, mais on analyse le bonheur. Chaque âge, chaque imagination s'en compose un à son gré. Les plaisirs physiques sont des instants que les sens dérobent à la pensée ; mais on ne conçoit pas le bonheur en délire. Hobbes dit que le bonheur serait de réussir toujours : en effet, chaque but atteint est moment de bonheur. Mais le charme vient sans doute de la rareté ou des obstacles; l'homme qui réussirait sans interruption et sans résistance se lasserait d'enfanter désir sur désir. La volonté, comme l'appéiit, ne peut se passer d'intervalles.

On appelle donc bonheurs les choses heureuses, les succès accidentels. Il y a aussi des bonheurs négatlTs, comme d'échapper ï un péril, de n'être pas aussi malheureux qu'on pourrait l'être, etc. Le nom de bonheur lui-même prouve que nos pères n'ont porté que fort tard leurs vues vers une félicité durable. Car le bonheur et le malheur ne signifient, au fond, que bonne ou mauvaise heure; et nous avons dit longtemps bim heure et mal heure, pour heureux et malheureux'.

}iomme bien faii.|i*i>ii souvent idroit.

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Le bonheur en général fait plus de flatteurs et d'envieux que le mérite, parce qu'il Éblouit e( irrite plus de inonde ; le mérite ne frappe et ne blesse qu'une certaine classe. D'ailleurs, le mérite peut être malheureux, et l'est souvent, ce qui réconcilie avec lui.

C'est, d'un c6té, une chose remarquable que la tranquille inattention, l'ingratitude habituelle avec laquelle on jouit des dons essentiels de la nalure, comme de la vue, par exemple; et, de l'autre, le désespoir qui nous saisit si quelque accident nous en prive. C'est tout le contraire pour les choses de l'art : on jouit d'un bon spectacle avec des transports qui n'ont d'égal que la facilité de s'en passer.

Entre la jeunesse et la vieillesse, la différence, pour le bonheur, est du mouvement au repos, des espérances aux souvenirs, du pouvoir à l'impuissance. Le mouvement attrape plus d'aventures bonnes ou mauvaises ; le repos se dérobe mieux aux unes et aux autres. C'est donc dans la jeunesse qu'on est éminemment heureux ou malheureux; le vieillard reste sous le bouclier de son insensibilité : il n'a qu'un bonheur négatif.

On ne pleure jamais tant que dans fige des espérances; mais, quand on n'a plus d'espoir, on voit tout d'un œil sec, et le calme naît de l'impuissance. Les pavots de la vieillesse s'interposent entre la vie et la mort, pour nous taire oublier

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l'une et nous auonpir lur l'antre. Si on écarte les iofinnités de l'flge , il n'y aura de vieillards malheureux que cein dans qui les désirs surrivent aux acuités. La victime qui se pare de roses rend sou sacrifice plus douloureux, et les souvenirs sans espoir ne sont que des regrets.

Il est triste d'avoir un grand nom et de manquer de fortune; d'avoir une grande fortune et de manquer de naissance; d'avoir de la naissance et de la fortune et de manquer d'esprit; d'avoir de l'esprit et de manquer de cousidë ration; d'avoir enfin une éducation distinguée et de vivre avec des gens du peaple. Il n'est pas moins vraî qne, de son t&té, l'homme du peuple est i la gène avec les hautes . classes; et que, à la science gémit du voisinage de l'ignorance, celle-ci fuit & son tour les communications avec le mérite. Il semble donc que le bonheur soit harmonie; et c'est en effet dans l'harmonte que se trouverait le bonheur, si les passions et l'ennui ne venaient trop souvent corrompre les dons de la fortune et les fruits de l'industrie et de la sagesse.

Comme les proportions sont mieux gardées dans les états médiocres, parce qu'ils sont aussi éloignés des grandes prospérités que des grandes infortunes, et qu'on n'y a ni trop négligé ni trop fatigué son esprit, c'est là qu'on trouve souvent quelque image du bonheur. Les conditions médiocres ne foumis-

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sent pas, il'e&t vrai, des sujets à l'histoire ou à l'épopée; mais les hommes d'un certain ordre savent bien ce qu'il ea coûte pour occuper les regards de ses contemporains et fixer l'attention de la postérité.

C'est donc une idée populaire et fausse que le bonheur soit attaché aux hautes conditions; et les philosophes, qui ont si souveat consigné dais leurs livres l'éloge de la médiocrité, qui l'ont si souvent applaudie sur les tbé&tres, devraient rougir d'avoir soulevé le peuple à l'aide de cette envie naturelle aux hommes qui leur fait haïr ceux qu'ils suppor sent heureux, et porter plus impatiemment les plaisirs d'autrui que leurs propres peines.

On peut avoir goâté de tout, être couvert de gloire, comblé de biens, avoir même connu le malheur, et soupirer de fatigue ou sécher d'ennui au sein de tant de félicités apparentes. Mais, si la tristesse est si près de la fortune, pourquoi l'envie «st-elle si loin de la pitié P

Qu'on ne s'étonne donc pas qu'il soit si difficile de définir ce qu'il est si rare de rencontrer, ce qu'il est peut-être impossible de le bien représenter. Il est plus facile à l'imagination de se composer un enfer avec la douleur qu'un paradis avec le plaisir'. Il faut donc s'en tenir à notre destin, et voir si on ne trouverait pas dans le caractère

I, La àiik ni i la pution M que le pUiiir etl an

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d« hommes ce qu'on n'aperçoit guère dans ka» conditioDS.

Ed (générai, les hommes aiment mieux Ctre insolenis qu'heureux, et opprimés qu'humiliés; et voilà pourquoi les égaids font moins d'ingrats que les services, parce que les égards parleuL à la vanité, M que les services ne s'adressent qu'aux besoins. D'où il résulte que la hauteur se fait plus d'ennemis que la cruauté : ce qui explique, «n quelque sorte, les revers des cours et les succès des révolutions.

Ainsi le bonheur ou le nalheur, et c'est une vérité d'expérience, dépendent presque toujours do caractère, tant pour les individus que pour les peuples.

Quoique tout être sensible naisse essentiellement animal d'habitude. Il y a des âmes qui se développent avec une certaine raideur, une finilé, une inflexibilité qui ferait penser qu'elles ont été plus fortement trempées que le» autres. De là vient que le caractère est souvent nommé compUxion et Umpirament.

Tantôt le caractère est le fruit d'une passion dominante, lantdt de certains principes qu'on s'est faits, et tantôt de quelque puissant préjugé qu'on

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a reçu. Daos tous ces cas, l'homme à caractère impose également à ses propres passions ei aux passions des autres; et non seulement l'individu à grand caractère réùste à cette double tyrannie , mais il finit souvent par établir ta sieDoe.

Les caractères sont rares chez les peuples polis et communicati^. Les enfants et les sauvagei, qui ont presque toujours une passion dominante , que le contrepoids des idées ne balance pas, offrent des traits de caractère qui étonnent. On peut en dire autant des femmes; ce qui eiplique le bonheur de leur règne : car, pour régner, il faut des volontés; et les femmes , qui n'en manquent pas, portent le sceptre avec gloire.

Mais le vrai caractère est celui d'un César ou d'un Cromwell; caractère qu'ils se sont fait, ou que du moins ils ont fortifié de toutes les ressources de leur esprit, de ce même esprit qui affaiblit ordinairement le caractère chez tous les hommes : car plus on a l'esprit vaste, et plus on est en proie au mouvement et à la variété de ses idées; plus l'esprit est délié, et plus la nuance qui le décide est fine, La première objection, le moindre obstacle, suffisent pour replonger une tête pensante dans U doute et la délibération; tandis que les hommes qui ne jugent que les masses ou qui ne cèdent qu'aux passions fortes sont plus intraiubles et plus fixes,

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On sait que, dans toute. délibération, notre deinier désir est notie volonté, et que c'est notre dernier jugement qui forme notre opinion. Celui qui n'a qu'un désir ou qu'une opinion est ud homme à caractère.

Les individus extraordinaires qui exécutent de si grandes choses sont ceux qui naissent dans des temps favorables, avec une entîèie conformité entre leur caractère et leur talent : car alors le talent dirige le caractère, le caractère fait valoir le talent, et le tout se déploie sur un théâtre prépare par la fortune.

Mais, quel que soit le caractère des hommes, généralement parlant, les situations, les idées et les passions du moment décident presque toujours leurs déterminations

Quand on lit les malheurs des grands personnages de l'antiquité, on s'attendrit, on s'écrie : Ah! que n'ai-jtvécu de leur temps I Je n'aurais pas souffert dt telles injustices! Mais nous parle-t-on des malheurs de nos voisins et de nos amis, nous sommes de glace, nous nous resserrons, nous allons quelquefois jusqu'à nous réjouir de ce qu'ils ont bien voulu se charger pour nous des outrages du sort D'où vient cette étrange disparate? C'est qu'en lisant je ne suis que spectateur; c'est que j'occupe le rivage, d'où je contemple un vaisseau qui périt, et je peux me livrer A toute ma sensibï-

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lité. Mais, an lien des temps passés ou des événements étrangers, me parlez-TOus de ce qui m'environne et me louche; de spectateur deviens-je acteur, alors, me Crouvant moi-mâme sur le vaisseau qui périt, je garde toute ma pitié pour moi, et la communauté du péril ne me laisse pas de compassion pour les compagnons de mon naufrage. En général, l'indulgence pour ceux qu'on connaît «st bien plus rare que la pitié poar ceux qu'on ne connaît pas.

La simple différence des sensations aux idées en jette une immense parmi les hommes '. Voyez de quel œil différent Apicius et Pline le Naturaliste contemplent une perdrix; voyez, lorsqu'il tonne, le superstitieux et le savant : l'un oppose des reliques, l'autre un conducteur i la foudre'.

Sans pousser plus loin les définitions et les rapports des caractères, il paraît certain que c'est des contrariétés ou des complaisances des hommes et

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