‹ Œuvres choisise de A. RivarolChapitre 15 sur 17 · DB IHOUME · texte numérisé non relu

DB IHOUME

magnificence avec le pauvre. Chez elle, les misères de la vie sont des maux sans remède, et la mort est le néant ; mais la religion échange ces misères contre des félicités sans iîn, et, avec elle, le soir de la vie touche à l'aurore d'un jour étemel.

Enfin , autant la philosophie moderne entrave les gouvernements, autant la religion rend l'empire facile. Spinosa convient que c'est par elle qu'on obtient aisément le miracle de l'obéissance. Un grand roi disait que, si son peuple était plus religieux, il diminuerait son armée et ses tribunaux; et je ne sais quel empereur répondit à un philosophe qui voulait passer avec lui d'une discussion métaphysique à des conseils sur le culte : Ami juiqu'aux aattU.

Il .y a, de plus, cette différence entre la philosophie et les religions que celles-ci, en se propageant dans le monde, y laissent une sorte de sentiment pieux qui s'allie naturellement à la morale; tandis que la philosophie , que le peuple entend toujours mal, ne laisse pourtant pas de lui donner une sorte de tournure impie qu'elle-même désavoue et qui tue tout. Si la religion ne répond de tel individu, elle répond des masses; et, ne fût-elle pas indispensable à tel homme en particulier, elle l'est à telle quantité d'hommes.

Il n'en est pas ainsi de la philosophie ; elle ne répond que de quelques individus : les masses, les

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peuples et les empires, lui échappent, même à i'époque où il n'y a ni prêtres ni rois.

Pour<]uoi les idées les plus supenli lieuses se marieni-elles si naturellement aui vérités les plus importantes, tandis que l'esprit philosophique se mêle aux erreurs les plus monstrueuses? C'est que Dieu est tellement source d'harmonie que son idée raccommode tout. Avec la religion il n'est point d'erreur mortelle pour les peuples.

C'est la religion qui attache la multitude à certaines idées, qui la rassemble sans danger, qui lui prêche l'égalité et la fraternité sans erreur et sâot crime ■. Expression du rapport des hommes à EKeu, elle est l'inestimable caution qu'ils se donnent sur la même foi, le crédit réciproque qu'ils se prêtent sur leurs âmes, le gage sacré qu'ils se confient mutuellement sur leur salut éternel : caution, crédit et gage, qui reposent sur le serment, lequel, sans religion, est un mot sans substance, La conscience contracterait en vain avec elle-même : il taui l'intervention de Dieu pour que les hommes ne se jouent pas des hommes, pour que l'homme ne se joue pas de lui-même. La morale sans reli-

r. Je présume qa*on ne Toudn p«i comparer nos utiles de speciscle, où le public qui paye n'a dn or«iIl«i qu« pODr la piïce qu'on joue, i ces dubi où tout eslrail gratis, où fermentait l'écume de la nation , oA chacun parlait i l'envi contre le gouvernement, la religion et la propriéli.

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gion, c'est la justice sans tribunaux : morale et religion, justice et tribunaux, toutes choses corrélatives et dont l'existence est solidaire comme la parole et la pensée.

Qu'on ne s'étonne donc pas que les gouvernements s'accordent facilement avec les religions ; mais, entre eux et nos philosophes, point de traité: il faut, pour leur plaire, ou que le gouvernement abdique, ou qu'il leur permette de soulever les peuples; en un mot, la philosophie divise les hommes par les opinions ; la religion les unit dans les mêmes principes. Il y a donc un contrat éternel entre la politique et la religion. Tout Élat, si j'ose le dire, est un vaisseau mystérieux qui a ses ancres dans le ciel.

Le vrai philosophe, qui entend ce mystère, laisse la foi h la place de la science , et la crainte à la place de la raison, parce qu'il ne peut se charger de l'éducation du peuple ni courber par l'habitude ou élever par le perfectionnement des facultés les esprits et les cœurs d'une multitude destinée au travail et aux sensations, et non au repos et au raisonnement. Il ne gagnerait rien à dire aux peuples : a Soyez justes, parce qu'il règne une grande harmonie dans l'univers. » Ce n'est pas ainsi que ta politique traite avec les passions. Elle considère l'homme non seulement avec l'œil de la loi, mais avec les yeux de la morale et de la reli-

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gioD, car elle s'aide de tout dans l'art difficile de goinerner; elle demande des leçons i la morale et des forces à la religioa ; elle empruaie des lunriëres à la philosophie même ; enfia elle prend des brides de toutes mains. Le crime des philosophes est de faire présent de l'iDcrédulité à des hommes qui n'y seraient jamais arrivés d'eux-mêmes, car ceux qui . ont le malheur d'y parvenir par la méditation on par de longues études sont ou des gens riches, ou des esprits calmes et élevés, retenus à leur place par l'harmonie générale. Leur éducation et leur fortune servent de caution i la société; mais le peuple, que tout invite à remuer et qui ne sent pas l'ordre dont il fait partie, reste sans crainte et sans espérance dès qu'il est sans foi. J'en appelle k nos philosophes mêmes : quand la philosophie a commencé une révolution dans leur esprit, ne les a-t-elle pas trouvés plies aux bonnes mœurs et aux bons principes par le gouvernement et par la religion ? Il est donc certain que la philosophie moderne a moissonné dans le champ de la religion et de la politique. Si elle trouvait les hommes comme elle se le figure ou comme elle voudrait les façonner, elle ne verrait bientôt plus que des monstres : aussi la brièveté de ses vues, son embarras et son impuissance n'ont jamais paru d'une manière plus éclatante qu'à l'époque où elle a réuni tous les pouvoirs et réalisé son rËve d'un ptupk pkilo-

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sophe. C'est alors qu'elle a tu trop clairement que ù, pour vivre dans le loisir et la mollesse, il faut s'entourer d'hommes laborieux, il faut, pour vivre sans préjugés, s'environner d'un peuple de cro3rants. C'est un terrible luxe que l'incrédulité ' 1

Pour ne rien laisser en arrière dans cet intéressant procès de la philosophie moderne et de la religion, j'avouerai que les différents cultes qui remontent, par leur date, jusqu'au berceau des corps pohtiques, en ont trop souvent consacré les puérilités ; qu'ils ont béatifié des fanatiques , placé la vertu dans des actes insignifiants, accordé à l'oiùveté et à la virginité des honneurs qui n'étaient dus qu'au mariage, ï la chasteté et au travail. Il n'est donc pas étonnant que la religion, en général, donne prise aux objections d'un dècle raisonneur; et, comme les religions visent éminemment à la fixité et que chez elles tout devient sacré, s'il se trouve, par exemple, que Mahomet ait parlé de sa jument, cet animal sera révéré dans toute l'Ade, et fournira un ample sujet d'ironies aux philosophes, qui se moqueront et du peuple crédule et

1 . Bayle distingue fort bien enlre !'incrédulil* dfs jeunci gent et celle de l'ïge mûr. L'incrédulité d'uti uTani , étant le frail de se> études, doit être auui &od secret; mais l'incrédulilé dans les jeunes gens est le fruit des passiotiï : elle est loujoun indiscièle, loujoun lani excuse, jamaii

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du législateur sans méfiance qui n'a pas prévu leur arrivée ; et ces scènes scandaleuses dureront jusqu'à ce que les philosophes comprennent enfin que ce n'est pas pour attaquer les religions qu'il faut du génie et du courage, mais pour les fonder et les maintenir. Cette réflexion si simple n'est encore tombée dans l'esprit d'aucun d'eux; ils ont fait, au contraire, grand bruit de leur incrédulité; ils en ont fait le titre de leur gloire; mais, dans les létes vraiment politiques, l'incrédulité ne se sépare pas du silence >.

Il est encore vrai qu'au lieu de se coiMenter de dire que Dieu réserve pour une autre vie l'ordre qui ne règne pas dans c^le-ci, les prêtres veulent qu'il se déclare quelquefois et qu'il déploie sa justice et sa puissance en ce monde pour punir l'impiété, sauver l'innocence ou récompenser la vertu : de là les miracles, et, conjme l'ordre visible de la nature est un miracle perpétuel, il a fallu que Dieu suspendît cet ordre dans les grandes occasions, qu'il prouvât sa présence dans l'ordre moral par un moment d'absence dans l'ordre phy- »que, et qu'enfin un miracle fût une interruption de miracles.

ire, en pirlïni des services qu'il croit sToit renre humain par tes alliqnei maltipiiées contre la t trti fulucDMimnl : Jt vaut ai diUvrét d'umt

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C'est trop : on s'expose par là b la scène de Polyeucle, ù funeite à toutes les religions. Le peuple, qui croit que Dieu se vengera, s'attend h un miracle, et, si le miracle n'arrive pas, tout est perdu. De la neutralité de l'Être suprême dans les misérables débats des hommes b l'incrédulité la plus effrénée il n'est qu'un pas pour le peuple. Ce n'est point alors le raisonnement qui fait des impies, mais le succès. La scène dont je parle s'est répétée dans le premier temple de la capitale d'un grand rojaume, et le peuple a cru gagner le mSme jour une bataille contre son Dieu, comme il l'avait gagnée contre son roi.

J'observerai, en passant, que celui qui renverse l'ancien autel pour en élever un nouveau est un fanatique, et que celui qui renverse pour ne rien substituer est un insensé. Les philosophes ont même tort dire que les gouvernements doivent fermer les yeux sur les irrévérences et les impiétés, sous prétexte que Dieu est au-dessus de nos insultes : car il s'ensuivrait aussitôt qu'il est au dessus de nos hommages, et alors point de religion.

C'est, je l'avoue aussi, pour avoir cru que la divinité est toujours présente dans l'ordre moral, que nos pères établirent le duel judiciaire, qu'ils appelaient en conséquence jugement de Dieu, persuadés que l'Être suprême se déclarerait nécessairement pour l'innocent et que la victoire serait

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toujours l'expresûon de sa justice; mais l'ianocent faible eut tant de fois le dessous, et le coupable robuste triompha û souvent, qu'il fallut enfia renoncer à cette jurisprudence.

On reproche aux différents clergés d'avoir mêlé trop de métaphysique à la théologie, et d'avoir par là multiplié les hérésies; mais qu'est-ce que toutes les hérésies en comparaison d'un seul principe philosophique? C'étaient les hommes qui empoisonnaient tel ou tel dogme; mais, aujourd'hui, c'est tel principe philosophique qui empoisonne les hommes. Et, si on m'objecte que les religions ont multiplié les mendiants, je répondrai que la philosophie moderne a multiplié les brigands, et que, si la religion a eu le malheur d'armer les peuples contre les peuples, la philosophie, plus coupable encore, a croisé les nations contre leurs gouvernements, contre leurs lois, contre la propriété, contre la nature éternelle des choses, et qu'enSn elle a mis le genre humain dans la voie d'une dissolution universelle.

Si on rapproche maintenant la conduite des prêtres et des philosophes, on trouvera qu'ils se sont également trompés dans l'art sublime de gouverner les hommes ; les prêtres pour avoir pensé qne la classe instruite croiraic toujours, et tes philosophes pour avoir espéré que le peuple s'édaï-

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Lei UD1 et les antres ont parlé de la religion comme d'un moyen divin, et de la raison comme d'uQ majen humain : c'est le contraire qu'il falldt penser et taire.

Enfin, par je ne sus quelle démence inexplicable, les philosophes ont exigé qu'on leur démontrftt la religion, et les prêtres ont donné dans le piige. Les uns ont demandé des preuves, et les autres en ont offert : on a produit, d'un câté, des témoins, des martyrs et des miracles; de l'autre, un tas d'arguments et de livres aussi dangereux que fastidieux. Le scandale et la folie étaient au comble quand la révolution a commencé. Les prêtres et les philosophes traitaient la religion comme un problème, tandis qu'il fallait, d'un côté, la prêcher, et, de l'autre, la respecter. Ils n'ont donc, ni les uns ni tes autres, entendu l'état de la question : car il ne s'agit pas de savoir si une religion est vraie ou fausse, mais si elle est nécessaire. On doit toujours, pour ne pas sophistiquer, déduire les vérités dans leur ordre. Or, si telle religion n'est pas démontrée, et qu'il soît pourtant démontré qu'elle est nécessaire , alors cette religion jouit d'une vérité politique. Je vais plus loin, et je. dis qu'il n'y a pas de fausse religion sur la terre, en ce sens que toute religion est une vraie religion, comme tout poème est un vrai poème. Une religion démontrée ne différerait

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pas de la phjsiqne ou de la géométrie, ou plutôt ce ne serait pas une religion.

Malgré la diversité des langue*, il a'y z qu'une parole sur la terre. Ainsi, malgré la variété des cultes, il n'; a qu'une religion au monde : c'est le rapport de l'homme à Dieu, le dogme d'une PrO' vidence; et, ce qu'il j a d'admirable, c'est que tout peuple croît posséder et la plus belle langue et U Ttaie religion. Vouloir les détromper, c'est attettter à leur bonheur : c'est le crime de la philosophie. Qu'od il est vrai qu'il me faut une croyance, il est également certain qu'il ne me faut pas une démonstration; et, comme ce serait tromper les peuples que de les assembler sans religion, il est bien inepte aux philosophes d'avancer que la religiop trompe les peuples, a Un peu de philosophie, dit Bacon, découvre que telle religion ne peut se prouver, et beaucoup de philosophie prouve qu'on ne peut s'en passer, i

Que les philosophes ouvrent donc les yeux ■ ; qu'ils comprennent (il en est temps) qu'on peut toujours avoir abstraitement raison et être fou, semer partout des vérités et n'être qu'un bouie-

1 . L« philotophn toDt comme let vcn quE piquent el qni perceat lei digues de Hollande : ils prouvent que ces ouvrages sont périssables comme l'homme qui les construit; JB^ il* m piouTeal point qu'ils ne soicDt pis Qëcessljrsi,

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feu; qu'ils demandent des «ecoars, non de»

preuves, au clergé; qu'ils se souviennent que Dieu s'en est reposé sur nous de tous nos développements; qu'il n'a pas fait l'homme sans savoir ce que l'homme ferait; que c'est en le faisant religieux que Dieu s réellement fait la religion, et que c'est ainsi que l'Être suprême opère certains effets de la seconde main. Mais qu'ils ne traitent pas cette politique d'hjpoctisie, car n'est pas hypocrite qui l'est pour le bonheur de tous; qu'il» daignent, au contraire, se mettre de moitié dans le grand but de gouverner et de faire prospérer les nations; qu'ils entrent au plus tôt dans cette généreuse et divine conspiration qui consiste i porter dans l'ordre moral l'heureuse harmonie de l'ordre physique de l'univers.

Mais il faut, pour concourir à une fin si noble et si salutaire, que les philosophes conviennent de bonne foi qu'à «[uelque prix que les premiers législateurs aient fondé les corps politiques, ils méritent les remerciements du genre humain. Oui, à l'aspect des hordes sauvages et sanguinaires qui se nourrissent de chair humaine, tout ce qui a pu les tirer de cet horrible état est non seulement légitime, mais admirable : enfer ou paradis, ange ou diable, n'importe; Ésope ou Zoroastre, vérités appelées fabUs, fables appelées vMtés, tout est bon, pourvu qu'on serve et qu'on sauve le genre

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humain. Et, quoique )e dogme Dieu dans les affaires des hommes ait été souillé, chez quelques nations grossières, par d'horribles supeistitions, telles que les sacrifices humains, les épreuves du feu et de l'eau, les combats dits jugemaits de DUu, les dons excessifs faits à l'Église, les 1 vœux insensés et barbares, etc., disons tous que l'idée contraire serait encore plus fatale au . monde.

Au reste, les impies eux-mêmes sont forcés d'avouer que chez les grandes nations le culte s'épurait de jour en jour. Dégagée des subtilités de l'école et de quelques vieilles pratiques trop superstitieuses, la religion se rapprochait de l'adoration d'un Être suprême et se réduisait à des dogmes, importants unis à des cérémonies ausû nobles que touchantes; les lumières du clergé égalaient celles des philosophes; la simplicité s'alliait à la majesté pour la double satisfaction de l'esprit et des sens; l'arbre était bien greffé et sagement émondé, et c'est l'époque que les philosophes ont choisie pour l'abattre. Il en est donc des cultes comme des gouvernements : on ne les renverse que lorsqu'ils sont trop bons et trop'doux'.

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