‹ Œuvres choisise de A. RivarolChapitre 3 sur 17 · DE L'UNIVERSALITÉ · texte numérisé non relu

DE L'UNIVERSALITÉ

HUIT nOFOSf »■ L'iClDiMU DE lEKUK EN IjBJ

Qu'eu-c« qui k nada 11 Ungne frinfilu nniTcntUe? — Pourquoi mJriie-(-clle c«t« prirogitive? — Est-il à pr^ ■amer qu'elle U consam?

ANE telle question, proposée sur la {langue latine, aurait flatté l'orgueil acdes Romains, et leur histoire l'eât ÏSConsacrée comme une de ses belles

époques : jamais, en effet, pareil hommage ne fut

rendu à un peuple plus poli par une nation plas

éclairée.

Le temps semble être lenu de dire le monde

français, comme autrefois le mondi romain, et la Rlvarol. l. I

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3 DE L'UNITEKSALni

philosophie, laue de voir les hommes toujours divisés par les inlérSts divers de la politique, se réjouit maintenant de les voir, d'un bout de la terre i l'autre, se former en république sous la dominiiiion d'une même langue. Spectacle digne d'elle que cet uoirorme et paisible empire des lettres qui s'étend sur la variété des peuples, et qui, plus durable et plus fort que l'empire des armes, s'accrott également des fruits de ta paix et des ravages de la guerre I

Mais cette honorable universalité de la langue française, si bien reconnue et si hautement avouée dans notre Europe, offre pourtant un grand problème. Elle tient à des causes si délicates et si puissantes h la fois que, pour les démêler, il s'agit de montrer jusqu'à quel point la position de la France, sa constitution politique, l'influence de son climat, le génie de ses écrivains, le caractère de ses habitants, et l'opinion qu'elle a su donner d'elle au reste du monde, jusqu'à quel point, dls-je, tant de causes diverses ont pu se combiner et s'unir pour faire à cette langue une fortune si prodigieuse.

Quand les Romains conquirent les Gaules, leur séjour et leurs lois y donnèrent d'abord la prééminence à la langue latine ; et, quand les Francs leur succédèrent, la religion chrétienne, qui jetait ses fondements dans ceux de la monarchie, confirma

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DE LA LANGUE FRANÇAISE ï

cette prééminence. On parla latin à la cour, dans les clottres, dans les tribunaux et dans les icoks; mais les jargons que parlait le peuple corronipireiit. peu à peu cette latinité et en furent coriompus k leur tour. De ce mélange naquit cette, mulûtulc de patois qui vivent encore dans nos provioces. L'un d'eux devait un jour être la langue frantaiie.

Il serait difficile d'assigner le moment oit ces différents dialectes se dégagèrent du celte, du latin et de l'allemand; on voit seulement qu'ils ont dtt se disputer la souveraineté, dans un rojanne que le système féodal avait divisé en tant de petits royaumes. Pour hiter notre marche, il suffira.de dire que la France, naturellement partagée pu h< Loire, eut deux patois, auxquels on peut rapfiarter tous les autres, le picard et le pi-o)nnçid. Des princes s'exercèrent dans l'un et l'autre, *t c'esl aussi dans l'un et l'autre que furent d'abord iaitt. les romans de chevalerie et les petits. poètMS dn; temps. Du côté du midi florissaient les I doars, et du côté du nord les trouvtunt. Ces d mots, qui au fond n'en sont qu'ui assez bien la physionomie des deux langues.

Si le provençal, qui n'a que des sons pleins; eit prévalu, il aurait donné au français l'éclat de t'et* pagnol et de l'italien ; mais le midi de la FraïKC!, toujours sans capitale et sans roi, ne, put louwitir la concurrence du nord, et l'inflaence du pttob

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4 DE L'UKIVEKSAUli

picard i'accrut avec celle de [a couronne. C'est donc le génie clair et méthodique de ce jargon et sa prononciation un peu sourde qui dominent aujourd'hui dans la langue française.

Mais, quoique cette nouvelle langue eût été adoptée par la cour et par la nation, et que, dès l'an 1160, un auteur italien lui eût trouvé assez de charmes pour la préférer à la sienne, cependant ' l'Église, rUoiversItéet les Parlements la repoussèrent encore, et ce ne fut que dans le XVI* siècle qu'on lui accorda solennellement les honneurs dus à une langue légitimée.

A cette époque, la renaissance des lettres, la découverte de l'Amérique et duf assage aux Indes, l'invention de la poudre et de l'imprimerie, ont donné une autre face aux empires. Ceux qui ht'iU laient se sont tout à coup obscurcis, et d'autres, sortant de leur obscurité, sont venus figurer à leur tour sur la scène du monde. Si du Nord au Midi un nouveau schisme a déchiré l'Église, un commerce immense a jeté de nouveaux liens parmi les hommes. C'est avec les sujets de l'Afrique que nous cultivons l'Amérique, et c'est avec les richesses de l'Amérique que nous trafiquons en Asie. L'univers n'otfrit jamais un tel spectacle. L'Europe surtout est parvenue à un si haut degré de puissance que l'histoire n'a rien à lui comparer : le nombre des capitales, la Séquence et la célérité

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DE U LANCDB IVANÇAESE S

des expéditions, les communications publiques et particulières, en ont fait uae immense république, et l'ont forcée à se décider sur lechoixd'une langue.

Ce choix ne pouvait tomber sur l'allemand : car, \ers la fin du XV siècle, et dans tout !e cours du XVIS celte langue n'offrait pas un seul monumenl. Négligée par le peuple qui la parlait, elle cédait toujours le pas à la langue latine. Comment donc faire adopter aux autres ce qu'on n'ose adopter soi-même? C'est des Allemands que l'Europe apprit à négliger la langue allemande.

Observons aussi que l'Empire n'a pas joué le rdie auquel son étendue et sa population l'appelaient naturellement : ce vaste corps n'eut jamais un chef qui lui fût proportionné, et dans tous les temps cette ombre du trône des Césars, qu'on affectait de montrer aux nations, ne fut en effet qu'une ombre. Or on ne saurait croire combien une langue emprunte d'éclat du prince et du peuple qui la patient. Et, lorsqu'enfin la maison d'Autriche, fière de tontes ses couronnes, a pu faire craindre k l'Europe une monarchie universelle, !a politique s'est encore opposée à fa fortune de la langue tudesque. Charles-Quint, plus attaché à son sceptre héréditaire qu'à un trône où son fils ne pouvait monter, fit rejaillir l'éclat des Césars sut la nation espagnole.

A tant d'obstacles tirés de la situation de l'Em-

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6 SE l'universauté

pire on peut en ajouter d'autres, fondée sur la nature laime de k langue allemande ; elle e» trop riche et trop dure à la fois. N'ayant aucun rapport ^(ec les langues anciennes, elle fut pour l'Europe une langue mère, et son abondance effraya des tétcE dijà fatiguées de l'étude du latin et du grec. £a effet, un Allemand qui apprend la langue fran- ^se ne fait pour ainsi dire qu'y descendre, coitduit par la langue latine ; mais rien ne peut nous faire remonter du français à l'allemand : il aurait fallu se créer pour lui une nouvelle mémoire, et sa littérature, il y a un siècle, ne valait pas un tel eifott. D'ailleurs, sa prononciation gutturale choqua trop l'oreille des peuples du Midi, et les imprimeurs allemands, fidèles à l'écriture gothique, rebutèrent des yeux accoutumés aux caractères nn>aiiks.

Dn peut donc établir pour règle générale que, si l'homme du Nord est appelé à l'étude des lanignes méridionales, il faut de longues guerres dans l'Empire pour faire surmonter aux peuples du Midi Jeur répugnance pour les langues septentrionales. Le genre humain est comme un fieuve qui coule du nord au midi : rien ne peut le faire rebrousser coDtce sa source ; et voilà pourquoi l'universalité de ta langue française est moins vraie pour l'Espagne et pour l'Italie que pour le reste de l'Europe. Ajoutez que l'Allemagne a presque autant

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4e dialectes que de capitales : ce qui Tait que ses écrivains s'accusent réciproquement de patavinité. On dit, il est vrai, que les plus distingués d'entre eux ont fini par s'accorder sur un choix de mots et de tournures qui met déjà leur langage à l'abri de cette accusation, mais qui le met aussi hors de la portée du peuple dans toute la Germanie.

11 reste à savoir jusqu'à quel point la révolution ■qui s'opère aujourd'hui dans la littérature des Germains in&uera sur la réputation de leur langue. On peut seulement présumer que cette révolution s'est faite un peu tard, et que leurs écrivain repris les choses de trop haut. Des poèmes tiré! de la Bible, où tout respire un air patriarcal, ei qui annoncent des mœurs admirables, n'auroni de charmes que pour une nation simple et sédentaire, presque sans ports et sans commerce, et qui ne sera peut-être jamais réunie sous un même «hef. L'Allemagne offrira longtemps le spectacle ■d'un peuple antique et modeste, gouverné par une fcule de princes amoureux des modes et du langage d'une nation attrayante et polie. D'où il suit que l'accueil extraordinaire que ces princes et leurs académies ont fait à un idiome étranger est un obstacle de plus qu'ils opposent à leur langue, et comme une exclusion qu'ils lui donnent.

La monarchie espagnole pouvait, ce semble, fixer le choix de l'Europe. Toute brillante de l'or

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8 Di L'tnnvnsAU-rf

de l'Amérique, puissante dans l'Empire, m^tresse dei Pajrs'Bas et d'une partie de l'Italie, les malheurs de Franfois I" lui donnaieut ud nouveau lustre, et ses espérances s'accroissaient encore des troubles de la France et du mariage de Philippe Il avec la reine d'Angleterre. Taut de grandeur ne fut qu'un éclair. Charles-Quiot ne put laisser à son fils la couronne impériale, et ce fils perdit la moitié des Pays-Bas. Bientôt L'expulsion des Maures et les émigrations en Amérique blessèrent l'État dans son principe, et ces deux grandes plaies ne tardèrent pas à paraître. Aussi, quand ce colosse fut frappé par Richelieu, ne putil résister à la France, qui s'était comme rajeunie dans les guerres civiles : ses armées plièrent de tous côtés, sa réputation s'éclipsa. Peut-être, malgré ses pertes, sa décadence eût été moins prompte en Europe si sa littérature avait, pu alimenter l'avide curiosité des esprits qui se réveillait de toute part ; mais le castillan, substitué partout au patois catalan, comme notre picard l'avait été au provençal, le castillan, dis-je, n'avait point cette galanterie moresque dont l'Europe fut quelque temps charmée, et le génie national était devenu plus sombre. Il est vrai que la folie des chevaliers errants nous valut le Don QuiehoH* et que l'Espagne acquit un théStre; il est vrai qu'on parlait espagnol dans les cours de Vienne, de Bavière, de ^

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DE LA L&NCUt FRANÇAISE ^

Bruxelles, de Naples et de Milan ; que cette langue circulait en France avec l'or de Philippe, du temps de la Ligue, et que le mariage de Louis XIII avec une princesse espagnole maintint si bien s» faveur que les courtisans la pariaient et que les gens de lettres empruntèreut la plupart de leurs pièces au théâtre de Madrid ; mais le génie de Cervantes et celui de Lope de Vega ne suffirent pas longtemps à nos besoins. Le premier, d'abord traduit, ne perdit point à l'être; le second, moin» . parfait, fut bientôt imité et surpassé. On s'aperçut donc que la munificence de la langue espagnole et l'orgueil national cachaient une pauvreté réelle. L'Espagne, n'ajant que le signe de la richesse, paya ceux qui commerçaient pour elle, sans songer qu'il faut toujours les payer davantage. Grave, peu communicaiive, subjuguée par des prêtres, elle fut pour l'Europe ce qu'était autrefois la mystérieuse Egypte, dédaignant des voisins qu'elle enricbisiait, et s'enveloppant du manteau de cet orgueil politique qui a fait tous ses maux.

On peut dire que sa position fut un autre obstacle au progrès de sa langue. Le voyageur qui la vÏMte y trouve encore les colonnes d'Hercule, et doit toujours revenir sur ses pas : aussi l'Espagne est-elle, de tous les royaumes, celui qui doit le plus difficilement réparer ses pertes lorsqu'il est une fois dépeuplé.

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Mais, en supposant que l'Espagne eût conservé sa prépondérante politique, il n'est pas démontré que sa langue fût devenue la langue usuelle de l'Europe. La majesté de sa prononciation invite à l'enflure, et la simplicité de la pensée se perd dans la longueur des mots et sous la plénitude des désinences. On est tenté de croire qu'en espagnol la conversation n'a plus de familiarité, l'amicié plus d'épanchement, le commerce de la vie plus de liberté, et que l'amour y est toujours un culte. Cbarles-Quiut lui-même, qui parlait plusieurs langues, réservait l'espagnol pour des jours de solennité et pour ses prières. En effet, les livres ascétiques y sont admirables, et il semble que le commerce de l'homme à Dieu se fasse mieux en ■espagnol qu'en tout autre idiome. Les proverbes y ont aussi de la réputation, parce qu'étant le fruit de l'expérieuce de tous les peuples et le bon sens de tous les siècles réduit en formules, l'espagnol leur prête encore une tournure plus sentencieuse ; mais les proverbes ne quittent pas les lèvres du petit peuple. Il paraît donc probable que ce sont et les défauts et les avantages de la langue espagnole qui l'ont exclue à la fois de l'universalité.

Mais comment l'iulîe ne donna-t-el!e pas sa langue à l'Europe ? Centre du monde depuis tant de siècles, on était accoutumé à son empire et à ses lois. Aux Césars, qu'elle n'avait plus avaient

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succédé les pontifes, et la religioD lui rendait coqstamment les Etats <)ue lui arrachait le sort des armes. Les seules routes praticables ea Europe conduisaient à Rome; elle seule attirait les vœux et l'argent de tous les peuples, parce qu'au milieu des ombres épaisses qui couvraient l'Occident, Il y €Ut toujours dans cette capitale une masse de lumières; et, quand les beaux-arts, exilés de Constant! no pie, se réfugièreut dans dos climats, l'Italie -se réveilla la première à leur approche et fut une seconde fois la Grande-Grèce. Comment s'est-il -donc fait qu'à tous ces titres elle n'ait pas ajouté l'empire du langage P

C'est que dans tous les temps les papes ne parlèrent et n'écrivirent qu'en latin ; c'est que pendant vingt siècles cette langue régna dans les répubU- >ques, dans les cours, dans les écrits et dans les monuments de l'iulie, et que le toscan (ut toujours appelé la langue vulgaire. Aussi, quand le Dante entreprit d'illustrer ses malheurs et ses vengeances, hésita-t-il longtemps entre le toscan et le latin. Il voyait que sa langue n'avait pas, même ■dans le midi de l'Europe, l'éclat et la vogue du provençal, et il pensait avec son siècle que l'immortalité était exclusivement attachée à la langue latine. Pétrarque et Boccace eurent les mêmes craintes, et, comme le Dante, ils ne purent résister h la tentation d'écrire la plupart de leurs ouvrages

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ta DI L'DHIVEtSAUTi

en latin. Il e$l arrivé ponrtani le contraire de ce qu'ils espéraient : c'est dans leur langue maternelle que leur nom vit encore ; leurs œuvres latines sont dans l'oubli. Il est ipâine à présumer que, sans les sublimes conceptions de ces trois grands hommes, le patois des troubadours aurait disputé le pas à la langue italienne au milieu raéme de la cour pontificale établie en Provence.

Quoi qu'il eu soit, les poâmes du Dante et de Pétrarque, brillants de beautés antiques et modernes, ayant fixé l'admiration de l'Europe, la langue toscane acquit de l'empire. A cette époque, le commerce de l'ancien monde passait tout entier par les mains de l'Italie : Pîse, Florence, et surtout Venise et Gênes, étaient les seules villes opulentes de l'Europe. C'est d'elles qu'il fallut, au temps des croisades, emprunter des vaisseaux pour passer en Asie, et c'est d'elles que les barons fran{als, anglais et allemands tiraient le peu de luxe qu'ils avaient. La langue toscane régna sur toute la Méditerranée. Enfin le beau siècle des Médîcis arriva. Machiavel débrouilla le chaos de la politique, et Galilée sema les germes de cette philosophie qui n'a porté des fruits que pour la France et le nord de l'Europe. La sculpture et la peinture prodiguaient leurs miracles, et l'architecture marchait d'un pas égal. Rome se décora de chefs-d'œuvre sans nombre, et l'Arioste et le Tasse portèrent

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DE LA LANGUE FRANÇAISE i3

bientôt la plus donce des langues à sa plus haute perfection dans des poèmes qui seront toujours les premien tnoDunients de l'Italie et le charme de tous les hommes. Qui pouvait donc arrêter la domi Dation d'une telle langue P

D'abord, une cause tirée de l'ordre mime des événements : cette maturité fut trop précoce. L'Espagne, toute politique et guerrière, parut ignorer l'existence du Tasse et de l'Ariostc ; l'Angleterre, théologique et barbare, n'avait pas un livre, et la France se débattait dans les horreurs de la Ligue. On dirait que l'Europe n'était pas prête, et qu'elle n'avait pas encore senti le besoin d'une langue universelle.

Une foule d'autres causes se présentent Quand la Grèce étùt un monde, dit fort bien Montesquieu, ses plus petites villes étaient des nations ; mais ceci ne put jamais s'appliquer à l'Italie dans le même sens. La Grèce donna des lois aux barbares qui l'environnaient, et l'Italie, qui ne sut pas, à son exemple, se former en république fédérative, fut tour à tour envahie par les Allemands, par les Espagnols et par les Français. Son heureuse position et sa marine auraient pu la soutenir et l'enrichir; maïs, dès qu'on eut doublé le cap de Bonne-Espérance, l'Océan reprit ses droits, et, te commerce des Indes a^ant passé tout entier aux Portugais, l'Italie ne se trouva plus que dans un

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H DE L'UNIVEMAUri

coin de l'univers. Privée de l'éclat des armes et des ressources da commerce, il lui resiaic sa langue et ses chefs-d'œuTre ; mais, par une fatalité singulière, le bon goût se perdit en Italie au moment où il se réveillait en France. Le siècle des Corneille, des Pascal et des Molière fut celui d'un Cavalier Marin, d'un Achillini et d'une foule d'auteurs plus méprisables encore. De sorte que, si l'Italie ayait conduit la France, il fallut ensuite que la France ramenât l'Italie.

Cependant l'éclat du nom français augmentait; l'Angleterre se mettait sur tes rangs, et l'Italie se dégradait de plus en plus. On sentit généralement qu'un pays qui ne fournissait plus que des baladins à l'Europe ne donnerait jamais assez, de considération à sa langue. On observa que, l'Italie n'ayant pu, comme la Grèce, ennoblir ses différents dialectes, elle s'en était trop occupée. A cet égard, ta France paraît plus heureuse ; les patois y sont abandonnés aux provinces, et c'est sur eux que le petit peuple exerce ses caprices, tandis que la tangue nationale est hors de ses atteintes.

Enfin le caractère même de la langue italienne fut ce qui l'écarla le plus de cette universalité qu'obtient chaque jour la langue française. On sait quelle distance sépare en Italie la poésie de la prose; mais ce qui doit étonner, c'est que te vers j ait réellement pins d'flpreté, ou, pour mieux dire.

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DE lA UNGDE FRANÇAISE I J

moins de mignardise que la prose. Les lois de la mesure et de l'hannonie oDt forcé le poite à tronquer les mots, et par ces sjncopes fréquentes it s'est fait une langue à part, qui, outre la hardiesse des inversions, a une marche plus rapide et plus ferme. Mais la prose, composée de mots dont toutes les lettres se prononcent, et roulant toujour» sur des sons pleins, se traîne avec trop de lenteur; son éclat est monotone; l'oreille se lasse de sa douceur, et la langue de sa mollesse : ce qui peut venir de ce que, chaque mot étant harmonieux en particulier, l'harmonie du tout ne vaut rien. La pensée la plus vigoureuse se détrempe dans la prose italienne. Elle est souvent ridicule et presque insupportable dans une bouche virile, parce qu'elle Ate à l'homme cette teinte d'austérité qui doit en être inséparable. Comme la langue allfr^ mande, elle a des formes cérémonieuses, ennemies de la conversation, et qui ne donnent pas assez bonne opinion de l'espèce humaine. On y est toujours dans la ficheuse alternative d'ennuyer ou d'insulter un homme. Enfin il parait difficile d'ftre naïf ou vrai dans cette langue, et la plus simple assertion y est toujours renforcée du serment. Tels sont les inconvénients de la prose italienne, d'ailleurs si riche et si flexible. Or, c'est la prose qnt donne l'empire à une langue, parce qu'elle est tout usuelle ; la poésie n'est qu'un objet de luxe^

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]6 DE t-'DNtVERSALITi

Malgré tout cela, on sent bien que la patrie d« Raphaël, de Micbel-Ange et du Tasse ne sera jamais sans honoeun. C'est dans ce climat fortuné que la plus mélodieuse des langues s'est unie à la musique des anges, et cette alliance leur assure un empire éternel. C'est là que les chefs-d'œuvre antiques et modernes et la beauté du ciel attirent le voyageur, et que l'affinité des langues toscane et latine le fait passer avec transport de VEniidt k la Jirusaltm. L'Italie, environnée de puissances qui l'humilient, a toujours droit de les charmer; et tans doute que, si les littératures anglaise et française n'aYaient éclipsé la sienne, l'Europe aurait encore accordé plus d'hommages à une contrée deux fois mère des arts.

Dans ce rapide tableau des nations, on voit le caractère des peuples et le génie de leur langue marcher d'un pas égal, et l'un est toujours garant de l'autre. Admirable propriété de la parole, de montrer ainsi l'homme tout entier !

Des philosophes ont demandé si la pensée peut exister sans la parole ou sans quelque autre signe. Non sans doute. L'homme, étant une machine très harmonieuse, n'a pu être jeté dans le monde sans s'y établir une foule de rapports. La seule présence des objets lui a donné des sensations, qui sont nos idées les plus simples, et qui ont bientôt amené les Tahonntmtnti. Il a d'abord senti le plaisir et la

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douleur, ei il les a nommés; ensuite il a connu et nommé l'erreur et la vérité. Or, stnsation tt rahonntmtnl, voilà de quoi tout l'homme se compose : l'enfant doit sentir avant de parler, mais il but -qu'il parle avant de penser. Chose étrange I si l'homme n'eût pas créé des signes, ses idées sim* pies et fugitives, germant et mourant tour à tour, n'auraient pas laissé plus de traces dans son cerveau que les flots d'un ruisseau qui passe n'en laissent dans ses yeux. Mais l'idée simple a d'abord nécesMté le signe, et bieutôt le signe a fécondé ridée; chaque root a Bxé la sienne, et telle est leur associadon que, si la parole est une pensée qui se manifeste, il faut que la pensée soit une parole intérieure et cachée. L'homme qui parle est donc l'homme qui pense tout haut, &, ù on.peut juger un homme par ses paroles, on peut aussi juger une nation par son langage. La forme et le fond des ouvrages dont chaque peuple se vante n'y fait rien ; c'est d'après le caractère et le génie ■de leur langue qu'il faut prononcer : car presque tous les écrivains suivent des règles et des modèles, mais une nation entière parle d'après son génie.

On demande souvent ce que c'est que le génie d'une laQgue^et il est difficile de le dire. Ce mot tient à des idées très Composées; il a l'inconvénient des idées abstraites et générales; on craint, «n le définissant, de le généraliser encore. Mais,

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afin de mieux rapprocher cette expression ic toutes les idées qu'elle embrasse, on peut dire que la douceur ou Tâpreté des articulations, l'aboadauce ou la rareté des voyelles, la prosodie et l'étendue des mots, leurs filiations, et enBn le nombre et la forme des tournures et des constructions qu'ils prennent entre eux, sont les causes les plus évidentes du génie d'une langue, et ces causes se lient au climat et au caractère de chaque peuple en particulier.

Il semble, au premier coup'd'œil, que, les proportions de l'organe vocal étant invariables, elles auraient dû produire partout les mêmes articulations et les mêmes mots, et qu'on ne devrait entendre qu'un seul langage dans l'univers. Mais, si iesjiutres proportions du corps humain, non moinsinvariables, n'ont pas laissé de changer de natiork à nation, et si les pieds, les pouces et les coudées d'un peuple ne sont pas ceux d'un autre, il fallait aussi que l'organe brillant et compliqué de la parole éprouvât de grands changements de peuple en peuple, et souvent de siècle en siècle. La nature, qui n'a qu'un modèle pour tous les hommes, n'a pourtant pas confondu tous les visages sous une même physionomie. Ainsi, quoiqu'on trouve les mêmes articulations radicales chez des peuples différents, les langues n'en ont pas moins vafié comme la scène du monde; chantantes etvolup-

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tueuses dans les beaux climats, âpres et sourdes sous un ciel triste, elles ont constamment suivi la répétition et la fréquence des mêmes sensations.

Après avoir expliqué la diversité des langues par la nature même des choses, et fondé l'union du caractère d'un peuple et du génie de sa langue sur l'éternelle alliance de la parole et de la pensée, il est temps d'arriver aux deux peuples qui nous attendent, et qui doivent fermer cette lice des nations : peuples chez qui tout dilTère, climat, langage, gouvernement, vices et vertus; peuples voisins et rivaux, qui, après avoir disputé trois cents ans, non à qui aurait l'empire, mais à qui existerait, se disputent encore la gloire des lettres et se partagent depuis un siècle les regards de l'univers.

L'Angleterre, sous un ciel nébuleux et séparée dn reste du monde, ne parut qu'un exil aux Romains ; tandis qne la Gaule, ouverte à tous les peuples et jouissant du ciel «fe la Grèce, faisait les délices des Césars : première différence établie par la nature, et d'on dérivent une foule d'autres différences. Ne cherchons pas ce qu'était la nation anglaise lorsque, répandue dans les plus belles provinces de France, adoptant notre langage et DOS mœurs, elle n'offrait pas une physionomie distincte; ni dans les temps oii, consternée par le despotisme de Guillaume le Conquérant ou des Tudor, elle donnait à ses voisins des modèles

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d'eadavtge ; mais considérons- la dans son île, rendiK k son propre génie, parlant sa propre langue, florissante de ses lois, s'asseyant enfin à son tériiable rang en Europe.

Par sa position et par la supériorité de sa marine, elle peut nuire à toutes les nations et les brtner 5ant<esse. Comme elie doit toute sa splendear i l'Océan qui l'environne, il faut qu'elle l'bebite, qu'elle le cultive, qu'elle se l'approprie; il iaiit que cet esprit d'inquiétude et d'impatience auquel elle doit sa liberté se consume au dedans s'il n'éclate «u dehors. Mais, quand l'agltalioa est intérieure, -elle peut être fatale au priace, qui, pour tw donner un autre cours, se hâte d'ouvrir ses ports, et les pavillons de l'Espagne, de la France ou de la Hollande sont bientôt insultés. Son ' commerce, qui s'est ramifié dans les quatre -parties du monde, fait aussi qu'elle peut être blessée de mille manières différentes, et les sujets de guerre se lui manquent jamais. De sorte qu'à tMtt t'esliœ qu'on ne peut refuser à une nation yiosante et éclairée tes autres peuples joignent toiqouTS un peu de baine, mêlée de crainte et deKiie.

Mais la France, qui a dans son sein une subsistance assurée et des' richesses immortelles, agit contre ses intente et méconnut son génie quand -elle se line à l'etprit de conquête. Son influence

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est si grande dans la paix et dans la guenie que, toujours maîtresse de donner l'une ou l'aotra, il doit lui sembler doux de tenir dans ses mains la balance des empires et d'associer le repos de l'Europe au sien. Par sa situation, elle tient à tenu les Ëtats; par sa juste étendue, elle touche à seivéritables limites. Il faut donc que la France conserve et qu'elle soit conservée : ce qui Is distinfpie de tous les peuples anciens et modernes. Le coramerce des deux mers enrichit ses villes maritimes et vivifie son intérieur, et c'est de ses productions qu'elle alimente son commerce; si bien que tout le monde a besoin de la France, quand l'Angleterre a besoin de tout le monde. Aussi, dans lescabinets de l'Europe, c'est plutôt l'Angleterre, qui inquiète, c'est plutôt la France qui domine. Sa capitale, enfoncée dans les terres, n'a point eu, comme les villes maritimes, l'affluence des peuples; mais elle a mieux senti e( mieux rendu l'influençade son propre génie, le goût de son terroir, l'esprit de son gouvernement. Elle a attiré par ses charmes plus que par ses richesses; elle n'a paseu le mélange, mais le choix des nations; les gens> d'esprit y ont abondé, et son empire a été celui du goût. Les opinions exagérées du Nord et du Midi viennent y prendre une teinte quiplaitàtoiu: Il faut donc que la France craigne de détourner par la guerre l'heureux penchant de tous les peu-

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pies pour elle : quand on règne par l'opinion, a-t-on besoin d'un lutre empire ?

Je suppose ici que, si le pnncipe du gouvernement s'affaiblit chez l'une des deux nations, il s'affaiblit aussi dans l'autre, ce qui fera subsister longtemps le parallèle et leur rivalité : car, si l'Angleterre avait tout son ressort, elle serait trop remuante, et la France serait trop à craindre si elle déployait tonte sa force. Il y a pourtant cette observation à faire que le monde politique peut changer d'attitude, et la France n'y perdrait pas beaucoup. Il n'en est pas ainsi de l'Angleterre, et je ne puis prévoir jusqu'à quel point elle tombera pour avoir plutôt songé à étendre sa domination que son commerce.

■ La différence de peuple à peuple n'est pas moins forte d'homme à homme. L'Anglais, sec et taciturne, joint à l'embaras et ft la timidité de l'homme du Nord une impatience, un dégoût de toute chose, qui va souvent jusqu'à celui de la vie; le Français a une saillie de gaieté qui ne l'abandonne pas, et, à quelque régime que leurs goa~ vemements les aient mis l'un et l'autre, ils n'ont jamais perdu cette première empreinte. Le Français cherche le côté plaisant de ce monde, l'Anglais semble toujours assister à un drame : de sorte que ce qu'on a dit du Spartiate et de l'Athénien se prend ici à la lettre : on ne gagne pas plus à

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DE LA LANGUE FRANÇAISE ii

ennujer un Français qu'à divertir ud Anglais. Celui-ci voyage pour voir ; le Français pour être vo. On n'allait pas beaucoup à Lacédémone, si ce n'est pour étudier son gouvernement ; mais le Français, visité par toutes les nations, peut se croire dispensé de voyager chez elles . comme d'apprendre leurs langues, puisqu'il retrouve partout la sienne. En Angleterre, les hommes vivent beaucoup entre eux; aussi les femmes, qui n'ont pas qaiUé le tribunal domestique, ne peuvent entrer dans le tableau de la nation; mais on ne peindrait les Français que de profil si on faisait le tableau sans elles : c'est de leurs vices et des nôtres, de la politesse des hommes et de la coquetterie des femmes, qu'est née cette galanterie des deux seices qui les corrompt tour à tour, et qui donne à la corruption mAme des formes si briliantes et si aimables. Sans avoir la subtilité qu'on reproche aux peuples du Midi et l'excessive simplicité du Nord, la France a la politesse et la grâce; et non seuleinenl elle a la grtce et la politesse, mais c'est elle qui en fournit les modèles dans les mœurs, dans les manières et dans les parures. Sa mobilité ne donne pas à l'Europe le temps de se lasser d'elle. C'est pour toujours plaire que le Français change toujours ; c'est pour ne pas trop se déplaire k luimême que l'Anglais est contraint de changer. On nous reproche l'imprudence et la fatuité; mais

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s4 . DE l'universalité

nous en avons lire plus de parti que nos ennemis de leur flegme st de leur fierté : la politesse ramène ceux qu'a choqués la vanité; il n'est point d'accommodement avec l'orgueil. On peut d'ailleurs en appeler au Français de quarante ans, et l'Anglais ne gagne rien aux délais. Il est bien des moments où le Français pourrait payer de sa personne; mais il faudra toujours que l'Anglais paye de son argent ou du crédit de sa nation. Enfin, s'il est possible que le Français n'ait acquis tant de grâces et de goût qu'aux dépens de ses mœurs, il est encore très possible que l'Anglais ait perdu les siennes sans acquérir ni le goût ni les grjtces.

Quand on compare un peuple du Midi à un peuple du Nord, on n'a que des extrêmes à rapprocher; mais la France, sous un ciel tempéré, changeante dans ses manières et ne pouvant se fixer elle-même, parvient pourtant à fixer tous les goûts. Les peuples du Nord viennent j chercher et trouver l'homme du Midi, et les peuples du Midi y cherchent et y trouvent l'homme du Nord. Plas mi cavalier froncis, « c'est le chevalier français qui me plait»,disail,ilyahuilcents ans, ce Frédéric I" qui avait vu toute l'Europe et qui était notre ennemi. Que devient maintenant le reproche si souvent fait au Français qu'il n'a pas le caractère de l'Anglais? Ne voudrait-on pas aussi qu'il parlât la même langue? La nature^en lui donnant la douceur d'un.

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climat, ne pouvait lui donner la rudesse d'ua autre : elle l'a fait l'homme de toutes les nations, et son gouvernement ne s'oppose point au vœu

J'avais d'abord établi' que la parole et la pensée, le génie des langues et le caractère des peuples, se suivaient d'un même pas; je dois dire aussi que les langues se mêlent entre elles comme les peuples; qu'après avoir été obscures comme eux, elles s'élèvent et s'ennoblissent avec eux : une langne riche ne fut jamais celle d'un peuple ignorant et pauvre. Mais,- si les langues sont comme les nations, il est encore très vrai que [es mots sont comme les hommes. Ceux qui ont dans la société une famille et des alliances étendues j ont aussi une plus grande consistance. C'est ainsi que les mots qui ont de nombreux dérivés et qui tiennent à beaucoup d'autres sont les premiers mots d'une langue et ne vieilliront jamùs, tandis que ceux qui sont isolés ou sans harmonie tombent comme des hommes sans recommandation et sans appui. Pour achever le parallèle, on peut dire que les uns et les autres ne valent qu'autant qu'ils sont à leur place. J'insiste sur cette analogie, afin de prouver combien le goût qu'on a dans l'Europe pour les Français est inséparable de celui qu'on a pour leur langue, et combien l'estime dont cette langue jouit est fondée sur celle que l'on sent pour lanation.

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3^ DB L'aNITUSALITé

Voyons maÎDienant si le génie et let écrivains de ta langue anglaise auraient pu lui donner cette universalité qu'elle n'a point obtenue du caractère et de la réputation du peuple qui !> parle. Opposons sa langue à la nAtre, sa littérature k notre littérature, et justifions le choix de l'univers.

S'il estvrai qu'il n'yeutjamais ni langage nipeuple tans mélange , il n'est pas moins évident qu'après une conquête il faut du temps pour consolider le nouvel État et pour bien fondre ensemble les idiomes et les familles des vainqueurs et des vaincus. Mais on est étonné quand on voit qu'il a fallu plus de mille ans à la langue française pour arriver à sa maturité; on ne l'est pas moins quand on songe ï la prodigieuse quantité d'écrivains ^ui ont fourmillé dans cette langue depuis le V< siècle jusqu'à la fin du XVI', sans compter ceux qui écrivaient en latin. Quelques monuments qui s'élèvent encore dans cette mer d'oubli nous offrent autant de français différents. Les changements et les révolutions de la langue étaient si brusques que le siècle où on vivait dispensait toujours de lire les ouvrages du siècle précédent. Les auteurs se traduisaient mutuellement de demisiècle en demi-siècle, de patois en patois, de vers en prose; et, dans cette longue galerie d'écrivains, il ne s'en trouve pas un qui n'ait cru fermement que la langue était arrivée pour lui à sa dernière

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DE U LANGUE FRANÇAISE aj

perfection. Pasqnier affirmait de son tempt qu'il ne s'j connaissait pas, ou que Ronsard avait fixé la langue française.

A travers ces variations, on voit cependant combien le caractère de la nation influait sur elle : la construction de la phrase fut toujours directe et claire. La langue française n'eut donc que deux sortes de barbaries ï combattre : celle des taoti et celle du mauvais goût de chaque sifccle. Les conquérants français, en adoptant les expressions celtes et latines, les avaient marquées cliacune à son coin : on eut une langue pauvre et décousue, où tout fut arbitraire, et te désordre régna dans la disette. Mais, quand la mouarchie acquit plus de force et d'unité , il fallut refondre ces monnaies éparses et les réunir sous une empreinte générale, conforme d'un cdté à leur origine et de l'autre an génie même de la nation, ce qui leur donna une physionomie double : on se fil une langue écrite et une langue parlée, et ce divorce de l'orthographe et de la prononciation dure encore. Enfin le bon goût ne se développa tout entier que dans la perfection m€me de la société ; la maturité du langage et celle de la nation arrivèrent ensemble.

En effet, quand l'autorité publique est affermie, que les fortuaes sont assurées, les privilèges confirmés, les droits éclaircis, les rangs assignés; quand la nation, heureuse et respectée, jouit de ta

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l8 DE L'UMimUALni

gloire au dehors, de la pais et du commerce an dedans; lorsque dans la capitale un peuple immense se roéle toujours sans jamais se confondre, alors on commence b distinguer autant de nuances, dans le langage que dans la société; la délicatesse des procédés amène celle des propos; les métaphores sont plus justes, les comparaisons plus nobles, les plaisanteries plus fines; la parole étant le vêtement de la pensée, on veut des formes plus élégantes. C'est ce qui arriva aux premières annéesdu règne de Louis XIV. Le poids de l'autorité royale fit rentrer chacun à sa place : on connut mieux ses droits et ses plaisirs; l'oreille, plus exercée, exigea une prononciation plusdouce; une foule d'objets nouveaux demandèrent des expressions nouvelles: la langue française fournit à tout, et l'ordre s'établit dans l'abondance.

Il fout donc qu'une langue s'agite jusqu'à ce qu'elle se repose dans son propre génie, et ce principe explique un fait assez exiraordinaire , c'est qu'aux XIIl" et XIV< siècles la langue française était plus près d'une certaine perfection qu-'elle ne le fut au XVI*. Ses éléments^ s'étaient déjà incorporés; ses mots étaient assez fuies, et la construction de ses phrases directe et régulière : il ne manquait donc à cette langue qne d'être pariée dans un siècle plus heureux, et ce temps approchait. Mais, contre tout espoir, la.

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DE L& LANGUE FUNÇAISE I9

renaissance des lettres la fit tout à coup rebrousser vers la barbarie. Une foule de poètes s'élevèrent dans son sein, tels que les Jodelle, les Balf et let Ronsard. Épris d'Homère et de Pîndare, et n'ayant pas digéré les beautés de ces grands modèles, ils s'imaginèrent que la nation s'était trompée jusque-là, et que la langue française aurait bientôt le charme du grec si on y transportait les mots composés, les diminutifs, les péjoratifs, et surtout la hardiesse des inferûons, choses précisément opposées à son géuie. Le ciel fut porte -fiambcaiix, Jupiter lanec^lonntrrt ; on eut des agntltis doacdels; on fît des vers sans rime, des hexamètres, des pentamètres ; let métaphores basses ou gigantesques se cachèrent sous un style entortillé; enfin ces poètes parlèrent grec en français, et de tout un siècle on ne s'entendit point dans notre poésie. C'est sur leurs sublimes échasses que le burlesque se trouva naturellement monté quand le bon goût vint k paraître.

A cette même époque, les deux reines Médicis donnaient une grande vogue à l'italien, et les courtisans tSchaienl de l'introduire de toute part dans la langue française. Cette irruption du grec et de l'italien la troubla d'abord ; mais, comme une liqueur déjà saturée, elle ne put recevoir ces nouveaux éléments : ils ne tenaient pas, on les vit tomber d'eux-mêmes.

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*3o Dl L'trNrVBRSAUTi

Les malheurs de la France sous les deniiers Valois retardèrent la perfection du langage; mais, la fin du règne de Henri IV et celui de LouisXIII ayant donné 1 la nation l'avant-goût de son triomphe, la poé«e française se montra d'abonj sous les auspices de son propre génie. La prose, plus sage, ne s'en était pal écartée comme elle, témoin Amyot, Montaigne et Charron ) aussi, pour la première fois peut-être, elle précéda la poésie, qui la deiance toujours.

Il manque un trait à cette faible esquisse de la langue romance ou gauloise. On est persuadé que nos pères étaient tous nal^; que c'était un bienfait de leur temps et de leurs mceurs, et qu'il est encore allachë à leur tangage : si bien que certains auteurs empruntent aujourd'hui lears tournures, afin d'être naïfs aussi. Ce sont des vieillards qui, ne pouvant parler en hommes, bégajent pour paraître enfants : le naïf qui se dégrade tombe dans le niais. Voici donc comment s'explique cette naîvelé gauloise.

Tous les peuples ont le naturel : il ne peut y avoir qu'un siècle très avancé qui connaisse et sente le naïf. Celui que nous trouvons et que nous sentons dans le style de nos ancêtres l'est devenu pour nous; il n'était pour eux que le naturel. C'est ainsi qu'on trouve tout naïf dans un enfant qui ne t'en doute pas. Chez les peuples perfectionnés et

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corrompus, la pensée a toajours un voile, et la modération, exilée des mœurs, » réfugie dans le langage, ce qui le rend plus fin et plus piquant. Lorsque, par une heureuse absence de finesse et de précaution, la phrase montre la pensée toute nue, le naïf parait. De même, chez les peuples vStus, une nudité produit la pudeur; mais les nations qui vont nues sont chastes sans être pudiques, comme les Gaulois étaient naturels sans être naïfs. On pourrait ajouter que ce qui nous fait sourire dans une expression antique n'eut rien ({e plaisant dans son siècle, et que telle épigramme, chargée du sel (l'iin' vieux ïaùL, eîlt été fort innocente il j a deux cents «ns". Il me semble donc qu'il est ridicule, quand on n'a pas la naïveté, d'en emprunter les livrées. No* grands écrivains l'ont trouvée dans leur âme, sans quitter leur langue, et celui qui, pour être naïf, emprunte une phrase d'Amyol, demanderait, pour être brave, l'armure de Bayard.

C'est une chose bien remarquable qu'b quelque époque de la langue française qu'on s'arrête, depuis sa plus obscure origine jusqu'à Louis XIII, et dans quelque imperfection qu'elle se trouve de wècle en siècle, elle ait toujours charmé l'Europe, autant que le malheur des temps l'a permis. Il faut donc que la France ait toujours eu une perfection relative et certains agréments fondés sur sa

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position et sur l'heureuse humeur de «es habitants. L'histoire, qui confirme partout cette vérité, n'en dit pas autant de l'Angleterre.

Les Saxons, l'ayant couquise, i'y établirent, et c'est de leur idiome et de l'ancien jargon du pajs que se forma la langue anglaise, appelée anglosaxon. Cette langue fut abandonnée au peuple, depuis la conquête de Guillaume jusqu'à Edouard III, inteivalle pendant lequel la cour et les tribunaux d'Angleterre ne s'exprimèrent qu'en français. Mais enfin, la jalousie nationale s'étant réveillée, on exila une langue rivale que le génie anglais repoussait depuis longtemps. On sent bien que les deux langues s'étaient mêlées malgré leur haine; mais ii faut observerque les mots français qui émigrèrent en foule dans l'anglais, et qui se fondirent dans une prononciation et une syntaxe nouvelle, ne furent pourtant pas défigurés: si notre oreille les méconnaît, nos yeux les retrouvent encore; tandis que les mots latins qui entruent dans les différens jargons de l'Europe furent toujours mutilés, comme les obélisques et les statues qui tombaient entre les mains des Barbares. Cela vient de ce que, les Latins ayant placé les nuances de la déclinaison et de la conjugaison dans les finales des mots, nos ancêtres, qui avaient leurs articles, leurs pronoms et leurs verbes auxiliaires, tronquèrent ces finales, qui leur étaient

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inutiles et qui déiîguraieDt le mot à leurs yeux. Mais, dans les emprunts que les langues modernes se font entre elles, le mot ne s'altère que dans la prononciation.

Pendant un espace de quatre cents ans, je ne trouve en Angleterre que Chaucer et Spencer.

Le premier mérita, Ters le milieu du XV^ siècle, d'être appelé l'Homère anglais; notre Ronsard le mérita de même, et Chaucer, aussi obscur que lui, fut encore moins connu. De Chaucer jusqu'à Shakespeare et Milton, rien ne transpire dans cette île.célèbre, et sa littérature ne vaut pas un coup d'œil.

Me voilà tout à coup revenu à l'époque où j'ai laissé la langue française. La paix de Vervins avait appris à l'Europe sa véritable position; on vit chaque État se placer à son rang. L'Angleterre brilla pour un moment de l'éclat d'Elisabeth et de. Cromwell, et ne sortit pas du pêdantisme ; l'Espagne, épuisée, ne put cacher sa faiblesse; mais la France montra toute sa force, et les lettres commencèrent sa gloire.

Si Ronsard avait bâti des chaumières avec des tronçons de colonnes grecques, Malherbe éleva le premier des monuments nationaux, Richelieu, qui affectait toutes les grandeurs, abaissait d'une main la maison d'Autriche, et de. l'autre attirait à lui le jeune Corneille en l'honorant de sa jalousie. Rlvarol. !. i

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34 PE l'onivérsalité

Ils fondaient ensemble ce théâtre où, jusqu'à l'apparition de Racine, l'auteur du Cid régna seul. Pressentant les accroissements et l'empire de la langue, il lui créait un tribunal, afin de devenir par elle le législateur des lettres. A cette époque, une foule de génies vigoureux s'emparèrent de la langue française, et lui firent parcourir rapidement toutes ses périodes, de Voiture jusqu'à Pascal, et de Racan jusqu'à Boileau.

Cependant l'Angleterre, échappée à l'anarchie, avait repris ses premières formes, et Charles 11 était paisiblement assis sur un trône teint du sang de son père. Shakespeare avait paru, mais son nom et sa gloire ne devaient passer les mers que deux siècles après; il n'était pas alors, comme il l'a été depuis, l'idole de sa nation et le scandale de noire littérature. Son génie agreste et populaire déplaisait au prince et aux courtisans. Mîlton, qui le suivit, mourut inconnu. Sa personne était odieuse à la cour; le titre de son poème rebuta; on ne goûta point des vers durs, hérissés de termes techniques, sans rime et sans harmonie, et l'Angleterre apprit un peu lard qu'elle possédait un poème épique. Il y avait pourtant de beaux esprits et des poètes à la cour de Charles :

Cowley , Rochester , Hamihon , Waller , y brillaient, et Shafiesbury hâtait les progrès delà pensée en épurant la prose anglaise. Cette faible

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aurore sç perdit tout à coup dans l'éclat du siècle de Louis XIV: les beaux jours de la France'ét aient arrivés.

Il y eut un admirable concours de circonstance!. Les grandes découvertes qui s'étaient faites depuis cent cinquante ans dans le monde avaient donné à l'esprit humain une impulsion que rien ne pouvait plus arrêter, et cette impulsion tendait vers la France. Paris fixa les idées flottantes de l'Europe et devint le foyer des étincelles répandues chez tous les peuples. L'imagination de Descartes régna dans la philosophie, la raison de Boileau dans les vers; Bajie plaça le doute aux pieds de la vérité; Bossuet tonna sur la tête des rois, et nous comptâmes autant de genres d'éloquence que de grands hommes. Notre théâtre surtout achevait l'éducation de l'Europe : c'est là que le grand Condé pleurait aux vers du grand Corneille, et que Racine corrigeait Louis XIV. Rome tout entière parut sur la scène française, et les passions parlèrent leur langage. Nous eûmes et ce Molière, plus comique que les Grecs, et le Télémaqae, plus antique que les ouvrages des anciens, et ce La Fontaine qui, ne donnant pas à la langue des formes si pures, lui prêtait des beautés plus incommunicables. Nos livres, rapidement traduits en Europe et même en Asie, devinrent les livres de tous les pays, de tous les goâts et de

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tous les âges. La Grèce, vaincue sur le théâtre, le fut encore dans des pièces fugitives qui volèrent de bouche en bouche et donnèrent des ailes à la langue française. Les premiers jonmaux qu'on vit circuler en Europe étaient franfais et ne racontaient que nos victoires et nos chefs-d'œuvre. C'est de nos académies qu'on s'entretenait, et la langue s'étendait par leurs correspondances. On ne parlait enfin que de l'esprit et des grâces françaises; tout se faisait au nom de la France, et notre réputation s'accroissait de notre réputation.

Aux productions de l'esprit se joignaient encore celles de l'industrie : des pompons et des modes accompagnaient nos meilleurs livres chez l'étranger, parce qu'on voulait être partout raisonnable et frivole comme en France. 11 arriva donc que nos voisins, recevant sans cesse des meubles, des étoffes et des modes qui se renouvelaient sans cesse, manquèrent de termes pour les exprimer; ils furent comme accablés sous l'exubérance ds l'industrie française, si bien qu'il prit comme une impatience générale à l'Europe, et que, pour n'être plus séparé de nous, on étudia notre lartgue de tous côtés.

Depuis cette explosion, la France a continué de donner un théâtre, des habits, du goût, des manières, une langue, un nouvel art de vivre et des jouissances inconnues aux États qui l'entourent.

sorte d'empwe qu'aucun peuple n'a jamais exercé. Et comparez-lui, je vous prie, celui des Romains, qui semèrent partout leur langue et l'esclavage, s'engraissèrent de sang et détruisirent jusqu'à ce , qu'ils Tussent détruits 1

On a beaucoup parlé de Louis XIV : je n'en dirai qu'un mot. Il n'avait ni le génie d'Alexandre, ni la puissance et l'esprit d'Auguste; mais, pour avoir su régner, pour avoir connu l'art d'accorder ce coup d'œil, ces faibles récompenses dont le talent veut bien se payer, Louis XIV marche, dans l'histoire de l'esprit humain, à côté d'Auguste et d'Alexandre. Il fut le véritable Apollon du Parnasse français; les poèmes, les tableaux, les marbres, ne respirèrent que pour lui. Ce qu'un autre eût fait par politique, il 'le fit par goût. Il avaii de la grâce, il aimait la gloire et les plaisirs, et je ne sais quelle tournure romanesque qu'il eut dans sa jeunesse remplit les Français d'un enthousiasme qui gagna toute l'Europe. Il fallut voir ses bâtiments et ses fêtes, et souvent la curiosité des étrangers soudoya la vanité française. En fondant à Rome une colonie de peintres et de sculpteurs, il faisait signera la France une alliance perpétuelle avec les arts. Quelquefois son humeur magnifique allait avertir les princes étrangers du mérite d'un savant ou d'un artiste caché dans leurs États, et il en faisait l'honorable conquête. Aussi te

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nom fnnçals et le sien pénétrèrent jusqu'aux extrémités orientales de l'Asie ; noire langue domina comme lui dans tous les traités, et, quand il cessa de dicter des lois, elle garda si bien l'empire qu'elle avait acquis que ce fut dans cette même langue, organe de son ancien despotisme, que ce prince fut humilié vers la fin de ses jours. Ses prospérités, ses fautes et ses malheurs servirent également à la langue; elle s'enrichit, & la révocation de l'édit de Nantes, de tout ce que perdait l'État. Les réfugiés emportèrent dans le Nord leur haine pour le prince et leurs regrets pour la patrie, et ces regrets et cette haine s'exhalèrent en fran-

II semble que c'est vers le milieu du règne de ' Louis XIV que le royaume se trouva à son plus haut point de grandeur relative. L'Allemagne avait des princes nuls; l'Espagne était divisée et languissante; l'Italie avait tout à craindre; l'Angleterre et l'Ecosse n'étaient pas encore unies; la Prusse et la Russie n'existaient pas. Aussi l'heureuse France, profitant de ce silence de tous les peuples, triompha dans la paix, dans la guerre et dans les arts; elle occupa le monde de ses entreprises et de sa gloire. Pendant près d'un siècle, elle donna à ses rivaux et les jalousies littéraires, et les alarmes politiques, et la fatigue de l'admiration. Enfin l'Europe, lasse d'admirer et d'envier.

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voulut imiter : c'étùt un nouvel hommage. Des «ssairos d'ouvriers entrèrent en France et en rapportèrent notre langue et nos artï, qu'ils propagèrent.

Vers la fin du siècle, quelques ombres se mêlèrent à tant d'éclat. Louis XIV, vieillissant, n'était plus heureux. L'Angleterre se dégagea des rayons je la France et brilla de sa propre lumière; de grands esprits s'élevèrent dans son sein. Sa langue s'était enrichie , comme son commerce , de la dépouille des nations; Pope, Addison et Drydea en adoucirent les sifflements, et l'anglais fut, sous leur plume, l'italien du Noid. L'enthousiasme pour Shakespeare et Milton se réveilla, et cependant Locke posait les bornes de l'esprit humain ; Newton trouvait la nature de la lumière et la loi de l'univers.

Aux yeux du sage, l'Angleterre s'honorait autant par la philosophie que nous par les. arts; mais, puisqu'il faut le dire, la place était prise : l'Europe ne pouvait donner deux fois le droit d'aînesse, et nous l'avions obtenu, de sorte que tant de grands hommes, en travaillant pour leur gloire, illustrèrent leur paine et l'humanicé plus encore que leur langue.

Supposons cependant que l'Angleterre eût été moins lente à sortit de la barbarie et qu'elle eût précédé la France, il me semble que l'Europe n'en

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aurait pas mieux adopté sa langue. Sa position n'appelle pas les vojageurs, et la France leur sert toujours de passage ou de terme. L'Angleterre vient elle-même faire son commerce chez les différeuts peuples, et on ne va point commercer chez elle. Or celui qui voyage ne donne pas sa langue; il prendrait plutôt celle des autres: c'est presque sans sortir de chez lui que le Français a étendu la

Supposons en6n que, par sa position, l'Angleterre ne se trouvât pas reléguée dans l'Océan et qu'elle eût attiré ses voisins, il est encore probable que sa langue et sa littérature n'auraient pu fixer le choix de l'Europe, car il n'est point d'objection un peu forte contre la langue allemande qui n'ait encore de la force contre celle des Anglais : les défauts de la mère ont passé jusqu'à la fille. 11 est vrai aussi que les objections contre la littérature anglaise deviennent plus terribles contre celle des Allemands : ces deux peuples s'excluent l'un par l'autre.

Quoi qu'il en soit, l'événement a démontré que, la langue latine étant la vieille souche, c'était un de ses rejetons qui devait fleurir en Europe. On peut dire, en outre, que, si l'anglais a l'audace des langues à inversions, il en a l'obscurité, et que sa syniaxi est si bizarre que la règle y a quelquefois moins d'applications que d'exceptions. On

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lui trouve des formes serviles qui étonnent dans la langue d'un peuple libre, et la rendent moins propre à la conversation que la langue française, dont la marche est si leste et si dégagée. Ceci vient de ce que les Anglais ont passé du plus extrême esclavage à la plus haute liberté politique, et que nous sommes arrivés d'une liberté presque démotratique à une monarchie presque absolue. Les deux nations ont gardé les livrées de leur ancien état, et c'est ainsi que les langues sont les vraies médailles de l'histoire. Enfin la prononciation de cette langue n'a ni la plénitude ni la fermeté de la nôtre.

J'avoue que la littérature des Anglais offre des monuments de profondeur et d'élévation qui seront l'éternel honneur de l'esprit humain, et cependant leurs livres ne sont pas devenus les livres de tous les hommes; ils n'ont pas quitté certaines mains ; il a fallu des essais et de la précaution pour n'être pas retuté de leur ton, de leur goût et de leurs formes. Accoutumé au crédit immense qu'il a dans les affaires, l'Anglais semble porter cette puissance fictive, dans les lettres, et sa hitérature en a contracté un caractère d'exagération opposé au bon goût; elle se sent trop de l'isolement du peuple et de l'écrivain : c'est avec une ou deux sensations que quelques Anglais ont fait un livre. Le désordre leur a plu, comme si

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l'ordre leur eût semblé trop près de je ne sais quelle servitude : aussi leurs ouvrages, qu'on ne lit pas sans fruit, sont trop souvent dépourvus de

charme, et le lecteur y trouve toujours la peine que l'écrivain ae s'est pas donnée.

Mais le Français, ayant re(u des impressions de tous les peuples de l'Europe, a placé le goût dans les opinions modérées, et ses livres composent la bibliothèque du genre humain. Comme les Grecs, nous avons eu toujours dans le temple de la gloire un autel pour les Grâces, et nos rivaux les ont trop oubliées. On peut dire par supposition que, %i le monde finissait tout à coup pour faire place à un monde nouveau, ce n'est point un excellent livre anglais, mais un excellent livre français, qu'il faudrait lui léguer, afin de lui donner de notre espèce humaine une idée plus heureuse. A richesse égale, il faut que la sèche raison cède le pas à la . raison ornée.

Ce n'est point l'aveugle amour de la patrie ni le préjugé national qui m'ont conduit dans ce rapprochement des deux peuples : c'est la nature et l'évidence des faits. Eh! quelle est la nation qui loue plus franchement que nous ? N'est-ce pas la France qui a tiré la littérature anglaise du fond de son Ue? n'est-ce pas Voltaire qui a présenté Locke et même Newton à l'Europe ? Nous sommes les seuls qui imitions les Anglais, et, quand nous sommes las

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de notre goût, nous y mêlons leurs caprices; nous faisons encrer une mode anglaise dans L'immense tourbillon des nôtres, ei le monde l'adopte au sortir de nos mains. 11 n'en est pas ainsi de l'Angleterre : quand les peuples du Nord ont aimé la nation française, imité ses manières, exalté ses ouvrages, les Anglais se sont tus, et ce concert de toutes les voix n'a été troublé que par leur silence.

Il me reste & prouver que, si la langue française a conquis l'empire par ses livres, par l'humeur et par l'heureuse position du peuple qui la parle, elle le conserve par son propre génie.

Ce qui distingue notre langue des langues anciennes et modernes, c'est l'ordre et la construction de la phrase. Cet ordre doit toujours être direct et nécessairement clair. Le français nomme d'abord le sujtt du discours, ensuite le verbe qui est l'action, et enfin l'objet de cette action : voilà la logique naturelle à tous les hommes; voilà ce qui constitue le sens commun. Or cet ordre, si favorable, si nécessaire au raisonnement, est presque toujours contraire aux sensations, qui nomment le premier l'objet qui frappe le premier. C'est pourquoi tous les peuples, abandonnant l'ordre direct, ont eu recours aux tournures plus on moins hardies, selon que leurs sensations ou l'harmonie des mots l'exigeaient ; et l'inverûon a pré-

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valu sur la terre, parce que l'homme est plu& impérieuse m eut gouverné par les pasûoos que par la

Le français, par an privilège unique, est seul resté fidèle à l'ordre direct, comme s'il était tout raison, et on a beau, par les mouvements les plus variés et toutes les ressources du style, déguiser cet ordre, il faut toujours qu'il existe ; et c'est ea vain que les passions nous bouleversent et nous sollicitent de suivre l'ordre des sensations : la sj^ntajte française est incorruptible. C'est de là que résulte cette admirable clarté, base éternelle de notre langue. Ce qui n'est pas claik n'est FAS FRANÇAIS ; ce qui n'est pas clair est encore anglais, italien, grec ou latin. Pour apprendre les langues à inversions, il suffit de connaître les mots et leurs régimes ; pour apprendre la langue française, il faut encore retenir l'arrangement des mots. On dirait que c'est d'une géométrie tout élémentaire, de la simple ligne droite, que s'est formée la langue française, et que ce sont les courbes et leurs variétés intimes qui ont présidé aux langues grecque et latine. La nôtre règle et conduit la pensée; celles-là se précipitent et s'égarent avec elle dan» le labyrinthe des sensations et suivent tous les caprices de l'harmonie : aussi furent-elles merveilleuses pour les oracles, et la nôtre les eût absolument décriés.

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Il est arrivé de là que la langue française a été moins propre à la musique et aux vers qu'aucune langue ancienne ou moderne, car ces deux arts vivent de sensations, la musique surtout, dont la propriété est de donner de la force à des paroles sans verve et d'affaiblir les expressions fortes : preuve incontestable qu'elle est elle-même une puissance à part, et qu'elle repousse tout ce qui veut partager avec elle l'empire des sensations. Qu'Orphée redise sans cesse : J'ai perdu mon Eurydice, li. sensation grammaticale d'une phrase tant répétée sera bientôt nulle, et la sensation musicale, ira toujours croissant; et ce n'est point, comme on l'a dit, parce que les mots français ne sont pas sonores que la musique les repousse : c'est parce qu'ils offrent l'ordre et la suite quand le chant demande le désordre et l'abandon. La musique doit bercer l'âme dans le vague et ne lui présenter que des motifs. Malheur à celle dont on dira qu'elle a tout défini 1 Les accords plaisent à l'oreille par la même raison que les saveurs et les parfums plaisent au goût et à l'odorat.

Mais, si la rigide construction de la phrase gêne la marche du musicien, l'imagination du poète est encore arrêtée par le génie circonspect de la langue. Les métaphores des poètes étrangers ont toujours un degré de plus que les nôtres; ils serrent le st^le figuré de plus près, et leur poésie est

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plus haute en coulenr. li est généralement vrai que les figures orientales étaient folles, que celles des Grecs et des Latins ont été hardies, et que les nAtres sont simplement justes. Il faut donc que [e poète français plaise par la pensée, par une élégance continue, par des mouvements heureux, par des alliances de mots. C'est ainsi que les grands maître! n'ont pas laissé de cacher d'heureuses hardiesses dans le tissu d'un style clair et sage, et c'est de l'artifice avec lequel ils ont su déguiser leur fidéliié au génie de leur langue que résulte tout le charme de leur style : ce qui fait croire que la langue française, sobre et timide, serait encore la dernière des langues si la masse de ses bons écrivains ne l'eût poussée au premier rang en forçant son naturel.

Un des plus grands problèmes qu'on puisse proposer auK hommes est cette constance de l'ordre régulier dans notre langue. Je conçois bien que les Grecs, et même les Latins, ayant donné une famille à chaque mot et de riches modifications à leurs finales, se soient livrés au plus hardies tournures pour obéir aux impressions qu'ils recevaient des objets ; tandis que dans nos langues modernes l'embarras des conjugaisons et l'attirail des articles, la présence d'un nom mal apparenté ou d'un verbe défectueux, cous font tenir sur nos gardes pour éviter l'obscurité. Mais pourquoi, entre Us langdea

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modernes, la nôtre s'est-elle trouvée seule si rigoureusement asservie à l'ordre direct? Serait-il vrai que par son caractère la nallon française eût souverainemeni besoin de clarté?

Tous les hommes ont ce besoin, sans doute, et je ne croirai jamais que dans Athènes et dans Rome les gens du peuplç aient usé de fortes inversions; on voit même leurs plus grands écrivains se plaindre de l'abus qu'on en faisait en vers et en prose; ils sentaient que l'inversion était l'unique source des difficultés et des équivoques dont leurs langues fourmillent, parce qu'une fois l'ordre du raisonnement sacrifié, l'oreille et l'imagination, ce qu'il y a de plus capricieux dans l'horame, restent maîtresses du discours. Aussi, quand on lit Démétrius de Phalère, est-on frappé des éloges qu'il donne à Thucydide pour avoir débuté dans son histoire par une phrase de construction toute française. Cette plirase était élégante et directe à la fois, ce qui arrivait rarement r car toute langue accoutumée à la hcence des inversions ne peut plus porter le joug de l'ordre sans perdre ses mouvements et sa grâce.

Mais la langue française, ayant la clarté par excellence, a dû chercher toute son élégance et sa force dans l'ordre direct ; l'ordre et la clarté ont d& surtout dominer dans la prose, et la prose a dû lui donner l'empire. Cette marche est dans la na-

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ture : rien n'est «n effet comparable à la prose française.

Il y a des pièges et des surprises dans les langues à inversions. Le lecteur reste suspendu dans une phrase latine comme un voyageur devant des routes qui se croisent; il attend que toutes les finales l'aient averti de la correspondance des mots ; son oreille reçoit , et son esprit, qui n*a cessé de décomposer pour composer encore, résout enfin le sens de la phrase comme un problème. La prose française se développe en marchant et se déroule avec grâce et noblesse. Toujours sûre de la construction de ses phrases, elle entre avec plus de bonheur dans la dÎKUSsion des choses abstraites, et sa sagesse donne de la confiance à la pensée. Les philosophes l'ont adoptée, parce qu'elle sert de flambeau aux sciences qu'elle traite, et qu'elle s'accommode également et de la frugalité didactique et de la magnificence qui convient à l'histoire de la nature.

On ne dit rien en vers qu'on ne puisse très souvent exprimer aussi bien dans notre prose, et cela n'est pas toujours réciproque. Le prosateur tient plus étroitement sa pensée et la conduit par le plus court chemin, tandis que le versificateur laisse flotter les rênes et va où la rime le pousse. Notre prose s'enrichit de tous les trésors de l'expression; elle poursuit le vers dans toutes ses hau- .

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tears, et ne laisse entre elle et lui que la rime. Étant commune à tous les hommes, elle a plus de juges que la versification, et sa difficulté se cache sous une extrême facilité. Le versificateur eo&e sa voix, s'arme de la rime et de la mesure, et tire une pensée commune du sentier vulgaire ; mais aussi que de faiblesses ne cache pas l'art des vers I La prose accuse le nu de la pensée ; il n'est pas permis d'être faible avec elle. Selon Denys d'Halicernasse, il y a une prose qui vaut mieux que les meilleurs vers, et c'est elle qui fait lire les ouvrages de longue baleine, parce qu'elle seule peut se charger des détails, et que la variété de ses périodes lasse moins que le charme continu de la rime et de la mesure. Et qu'on ne croie pas que je veuille par là dégrader les beaux vers : l'imagination pare la prose, mais la poésie pare l'imagination. La raison elle-même a plus d'une route, et ta raison en vers est admirable; mais le mécanisme du vers fatigue, sans offrir à l'esprit des tournures plus hardies, dans notre langue surtout, où les vers semblent être les débris de la prose qui les a précédés; tandis que chez les Grecs, sauvages plus harmonieusement organisés que nos ancêtres, les vers et les dieux régnèrent longtemps avant la prose et les rois. Aussi peut-oa dire que leur langue fut longtemps chantée avant d'être parlée, et la nôtre, i jamais dénuée de prosodie, ne s'est dégagée

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qu'avec peine de ses articulations rocailleuses. De lï nous est venue cette rime, tant reprochée à la versification raoderne, et pourtant si nécessaire pour lui donner cet air de chant qui la distingue de la prose. Au reste, les anciens n'eurent-iU pas le retour des mesures, comme nous celui des sons, et n'est-ce pas ainsi que tous les arts ont leur» rimes, qui sont les symétries ? Un jour, cette rime des modernes aura de grands avantages pour la postérité : car il s'élèvera des scoliastes qui compileront laborieusement toutes celles des langues mortes, et, comme il n'y a presque pas un mot qui n'ait passé par la rime, ils fixeront par U une sorte de prononciation uniforme et plus on moins semblable à la nôtre, ainsi que par les lois de la mesure nous avons fixé la valeur des syllabes chez les Grecs et les Latins.

Quoi qu'il en soit de la prose et des vers français, quand cette langue traduit, elle explique véritablement un auteur; mais les langues italienne et anglaise, abusant de leurs inversions, se jettent dans tous les moules que le texte leur présente ; elles se calquent surluiet rendent difficulté pourdifficulté: je n'en veux pour preuve que Davanzati. Quand le sens de Tacite se perd, comme un fleuve qui disparaît tout à coup sur la terre, le traducteur se plonge et se dérobe avec lui. On les voit ensuite reparaître ensemble; ils ne se quittent pas l'ua

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l'autre, mais le lecteur les perd souvent tous deux.

La proDOQcialion de la langue française porte l'empreinte de son caractère : elle est plus variée que celle des langues du Midi, mais moins éclatante; elle est plus douce que celle des langues du Nord, parce qu'elle n'articule pas toutes ses lettres. Le son de \'e muet, toujours semblable à la dernière vibration des corps sonores, loi donne une harmonie légère qui n'est qu'à elle.

Si on ne loi trouve pas les diminutifs et les mignardises de la langue italienne, son allure estplus roSle. Dégagée de tous les protocoles que la bassesse inventa pour la vanité et la faiblesse pour le pouvoir, elle en est plus faite pour la conversation, lien des hommes et charme de tous les Sgesi et, puisqu'il faut le dire, elle est, de toutes les langues, la seule qui ait une probité attachée à son génie. Sûre, sociale, raisonnable, ce n'est plus la langue française, c'est la langue humaine; et voilï pourquoi les puissances l'ont appelée dans leurs traités : elle y règne depuis les conférences de Niroègue, et désormais les intérêts des peuples et les volontés des rois reposeront sur une base plus £xe; on ne sèmera plus la guerre dans des paroles de paix.

Aristippe, ayant fait naufrage, aborda dans une tie inconnue, et, voyant des figures de géométrie tracées sur le rivage, il s'écria que les dieux ne

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l'avaient pas conduit chez des barbares : quand od arrive chez un peuple et qu'oD y trouve la langue française, on peut se croire chez un peuple poli.

Leibnitz cherchait une langue universelle, et nous l'établissions autour de lui. Ce grand homme tentait que la multitude des langues était fatale au génie et prenait trop sur la briËveté de la vie. Il est bon de ne pas donner trop de vJtements à sa pensée: il faut, pour ainsi dire, voyager dans les langues, et, après avoir savouré le goût des plus célèbres, se renfermer dans la sienne.

Si nous avions les littératures de tous les peuples passés, comme nous avons celle des Grecs et des Romains, ne faudrait-il pas que tant de langues se réfugiassent dans une seule par la traduction? Ce sera vraisemblablement le sort des langues modernes, et la nôtre leur offre un port dans le naufrage. L'Europe présente une république fédérative composée d'empires et de royaumes, et la plus redoutable qui ait jamais existé. On ne peut en prévoir la fin, et cependant la langue française doit encore lui survivre. Les États se renverseront, et notre langue sera toujours retenue dans la tempête par deux ancres, sa littérature et sa clarté, jusqu'au moment ou, par une de ces grandes révolutions qui remettent les choses à leur premier point, la nature vienne renouveler ses traités avec un autre genre humain.

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Mais, sans attendre l'effort des siècles, cette langue ne peut-elle pas se corrompre? Une telle question mènerait trop loin : il faut seulement soumettre la langue française au principe commun à toutes les langues.

Le langage est la peinture de nos idées, qui à leur tour sont des images plus ou moins étendues de quelques parties de la nature. Comme il existe deux mondes pour chaque homme en particulier, l'uD hors de lui, qui est le monde physique, et l'autre au dedans, qui est Le monde moral ou inteltectuel, il ; a ausù deux styles dans le langage, le naturel et le figuré. Le premier exprime ce qui se passe hors de nous et dans nous par des causes physiques; il compose le fond des langues, s'étend par l'expérience, et peut être anssi grand que la nature. Le second exprime ce qui se passe dans nous et hors de nous; mais c'est l'imagination qui le compose des emprunts t^u'elle fait au premier. Le soltil brâlt, U marbre est froid, l'homme désire la gloire : voilà le langage propre ou naturel. Le caur brûle de désir, la crainte U glace, la terre demande la pluie : Toilà le style figuré, qui n'est que le simulacre de l'autre, et qui double ainsi la richesse des langues. Comme il lient à l'idéal, il paraît plus grand que la nature.

L'homme le plus dépounu d'imagination ne parle pas longtemps sans tomberdans la métaphore.

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Or c'est ce perpétuel mensonge de la parole, c'est le style métaphorique, qui porte un germe de corruption. Le style naturel ne peut être que vrai, et, quand il est faux, l'erreur est de fait, et nos sens la corrigent t6t ou tard; mais les erreurs dans les figures ou dans les métaphores annoncent de la fausseté dans l'esprit et un amour de l'exagération qui ne se corrige guère.

Une langue vient donc à se corrompre lorsque, confondant les limites qui séparent le style naturel du figuré, on met de l'affectation à outrer les figures et à rétrécir le naturel, qui est la base, pour charger d'ornements superflus l'édifice de l'imagination. Par exemple, il n'est point d'art ou de profession dans la vie qui n'ait fourni des expressions figurées au langage. On dit : la Irame de la perfidie, le creuset du malheur, et on voit que ces expressions sont comme à la porte de nos ateliers et s'offrent à tous les yeux. Maïs quand on veut aller plus avant, et qu'on dit ; Cette vertu qui sort du creuset n'a pas perdu tout son alliage, il lui faut plus dt cuisiùn; lorsqu'on passe de la trame de la perfidie h la navette de la fourberie, on tombe dans l'affectation.

C'est ce défaut qui perd les écrivains des nations avancées : ilsveulent être neufs, et ne sont que bizarres; ils tourmentent leur langue pour que l'expression leur donne la pensée, et c'est pourtant

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celle-ci qui doit toujours amener l'autre. Ajoutons qu'il y a une seconde espèce de corruption, mais qui n'est pas à craindre pour la langue française : c'est la bassesse des figures. Ronsard disait -.LesokU perruque de lumiirt; la voile s'enfle à plein ventre. Ce défaut précède la maturité des langues et disparait avec la politesse.

Par tous les mots et toutes les expressions dont les arts et les métiers ont enrichi les langues, il semble qu'elles aient peu d'obligations aux gens de la cour et du inonde ; mais, si c'est la partie laborieuse d'une nation qui crée, c'est la partie oisive qui choisit et qui règne. Le travail et le repos sont pour l'une , le loisir et les plaisirs pour l'autre. C'est au goût dédaigneux, c'est à l'ennui d'un peuple d'oisifs, que l'art a dû ses progrès et ses finesses. On sent en eSet que tout est bon pour l'homme de cabinet et de travail qui ne cherche, le soir, qu'un délassement dans les spectacles et les chefs-d'œuvre des arts; mais, pour des âmes excédées de plaisirs et lasses de repos, il faut sans cesse des attitudes nouvelles et des sensations toujours plus exquises.

Peut-être est-ce ici le lieu d'examiner ce reproche de pauvreté et d'extrême délicatesse si souvent fait à la langue française. Sans doute, il est difGcile d'y tout exprimer avec noblesse ; mais voilà précisément ce qui constitue en quelque sorte son

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