‹ Œuvres choisise de A. RivarolChapitre 4 sur 17 · S6 DE L'U NI VEKS ALITÉ · texte numérisé non relu

S6 DE L'U NI VEKS ALITÉ

caractère. Les styles sont clai&és dans notre langue, comme les sujets dans notre monarchte. Deux ez~ pressons qui conviennent à la m^e chose ne conviennent pas au même ordre de choses, et c'est à travers cette hiérarchie des stylesque le bon goût sait marcher. On peut ranger nos grands écrivains en deux classes. Les premiers, tels que Racine et Boileau, doivent tout à un grand goût et à un travail obstiné ; ils parlent un langage parfait dans ses formes, sans mélange, toujours idéal, toujours étranger au peuple qui les environne ; ils deviennent les écrivains de tous les temps et perdent bien peu dans la postérité. Les seconds, nés avec plusd'originalité, tels que Molîire ou La Fontaine, revêtent leurs idées de toutes les formes populaires, mais avec tant de sel, de goût et de vivacité, qu'ils sont à la fois les modèles et les répertoires de leur langue. Cependant leurs couleurs, plus locales, s'effacent à la longue; le charme du Uyle mêlé s'affadit ou se perd, et ces auteurs ne sont pour la postérité, qui ne peut les traduire, que les écrivains de leur nation. Il serait donc aussi injuste déjuger de l'abondance de notre langue par le THémaque ou Cinna seulement que de la population de la France par le petit nombre appelé la bonne compagnie.

J'aurais pu examiner jusqu'à quel point et par combien de nuances les langues passent et se dé-

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gradent en suivant le déclin des empires; inafs il suffit de dire qu'après s'âtre élevées d'époque en époque jusqu'à la perfection, c'est en vain qu'elles en descendent : elles y sont fixées par les bons livres, et c'est en devenant tangues mortes qu'elles se font réellement immortelles. Le mauvais latin du Bas-Empire a'a*-t-il pas donné un nouveau lustre à la belle latinité du siècle d'Auguste î Les grands écrivains ont tout fait. Si notre France cessait d'en produire, la langue de Racine et de Voltaire deviendrait une langue morte; et, si les Esquimaux nous offraient tout à coup douze écrivains du premier ordre, il faudrait bien que les regards de l'Europe se tournassent vers cette littérature des Esquimaux.

Terminons, il est temps, l'histoire déj& trop longue de la langue française. Le choix de l'Europe est expliqué et justifié. Vojons' d'un coup d'œil comment, sous le règne de Louis XV, il a été confirmé, et comment il se confirme encore de jonr en jour.

Louis XIV, se survivant & lui-même, vojaît commencer un autre siècle, et la France ne s'était reposée qu'un moment, La philosophie de Newton attira d'abord nos regards, et Fontenelle nous la fit aimer en la combattant. Astre doux et paisible, il régna pendant le crépuscule qui sépara les deux règnes. Son style clair et familier s'exerçait sur des

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objets profoods et nous déguisait notre ignorance. Montesquieu vint ensuite montrer aux hommes les droits des uns et les usurpations des autres, le bonheur possible et le malheur réel. Pour écrire l'histoire grande et calme de la nature, Buffon etnprunta ses couleurs et sa majesté; pour en fixer les épo<]ues, il se transporta dans des temps qui n'ont point existé pour l'homme, et là son imagination rassembla plus de siËcles que l'histoire n'en a depuis gravé dans ses annales : de sorte que ce qu'on appelait le commencement du monde, et qui touchait pour nous aux ténèbres d'une éternité antérieure, se trouve placé par lui entre deux suites d'événements comme entre deux foyers de lumière. Désormais l'histoire du globe précédera celle de ses habitants.

Partout on voyait la philosophie mêler ses fruits aux fleurs de la littérature, et VEncyclopidk était annoncée. C'est l'Angleterre qui avait tracé ce vaste bassin où doivent se rendre nos diverses connaissances; mais il fut creusé par des mains françaises. L'éclat de celte entreprise rejaillit sur la nation et couvrit le malheur de lios armes. Eit même temps, un roi du Nord faisait à notre langue l'honneur que Marc-Aurèle et Julien firent S celle des Grecs : il associait son immortalité à la nàtre. Frédéric voulut être loué des Français comme Alexandre des Athéniens. Au sein de tant de gloire

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parut le philosophe de Genève. Ce que la moral« avait jusqu'ici enseigné aux hommes, il le commanda, et son impérieuse éloquence fut écoutée. Raynal donoait enfÎD aux deux mondes le livre où sont pesés les crimes de l'un et les malheurs de l'autre. C'est là que les puissance* de l'Europe sont appelées tour à tour au tribunal de l'humanité, pour y frémir des barbaries exercées en Amérique : au tribunal de la philosophie, pour y rougir des préjugés qu'elles laissent encore aux nations; au tribunal de la politique, pour y entendre leurs véritables intérêts, fondés sur le bonheur des peuples.

Mais Voltaire régnait depuis un siècle, et oe donnait de relâche ni à ses admirateurs ni à ses ennemis. L'infatigable mobilité de son âme de feu l'avait appelé à l'histoire fugitive des hommes; il attacha son nom à toutes les découvertes, à tous les événements, k toutes les révolutions de son temps, et la renommée s'accoutuma & ne plus parler sans lui Ayant caché le despotisme de l'esprit sous des grâces toujours nouvelles, il devint une puissance en Europe, et fut pour elle le Français par excellence, lorsqu'il était pour les Français l'homme de tous les lieux et de tous les siècles. Il joignit enfin à l'universalité de sa langue son universalité personnelle, et c'est un problème de plus pour la postérité..

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6o DE l'umiversalité

Ces grands hommes nous échappent, il est vrai; mais nous vivons encore de leur gloire, et nous la souiiendroQS, puisqu'il nous est donné de faire dans le monde physique les pas de géant qu'ils ont faits dans le monde moral. L'airain vient de parler entre les mains d'un Français, et l'immortalité que les livres donnent à notre langue des automates vont la donner à sa prononciation. C'est en France et à la face des nations que deux hommes se sont trouvés entre le ciel et la terre, comme s'ils eussent rompu le contrat étemel que tous les corps ont fait avec elle; ils ont voyagé dans les airs, suivis des cris de l'admiration et des alarmes de la reconnaissance. La commotion qu'un ' tel spectacle a laissée dans les esprits durera longtemps, et si, par ses découvertes, la physique poursuit ainsi l'imagination dans ses derniers retranchements, il faudra bien qu'elle abandonne ce merveilleux, ce monde idéal d'où elle se plaisait à charmer et à tromper les hommes : il ne restera plus à la poésie que le langage de la raison et des passions.

Cependant l'Angleterre, témoin de nos succès, ne les partage point. Sa dernière guerre avec nous la laisse dans la double éclipse de sa littérature et de ', sa prépondérance, et cette guerre a donné à l'Europe un grand spectacle. On y a vu un peuple libre conduit par l'Angleterre à l'esclavage, et ra-

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mené par un jeune monarque à la liberté. L'histoire de l'Amérique se réduit désormais à trois époques : égorgée par l'Espagne, opprimée par l'Angleterre et sauiée par la France.

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