DISCOURS
L'HOMME INTELLECTUEL ET MORAL, RiCAPiTULATION
eilleure histoire de l'entendement Rhumain doit, avec le temps, résulter £de la connaissance approfondie du S langage. La parole est en effet la phjfsique expérimentale de l'esprit; chaque mot est un fait; chaque phrase, une analyse ou un développement; tout livre, une révélation plus ou moins longue du sentiment et de la pensée. Aussi persuadé de ce grand principe que peu certain de l'avoir bien établi, j'aurai du moins ouvert la route. C'est pourquoi, en attendant la deuxième partie de ce discours, destinée au langage en général, je n'ai pas perdu les occasions de justifier les expres-
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sioDS vulgaires que k besoin a créées, et qu'a coducrées l'usage. Les besoins naturels étaot toujours vrais, leurs expressions ne peuvent être fausses ; elles forment, pour ainsi dire, la logique des sensations.
Je me suis donc gardé d'imiter certains philosophes qui demandent qu'on leur passe ou des mots nouveaux ou de nouvelles acceptions. L'auteur d'Emile, par exemple, exige qu'on lui permette de changer le sens du même mot d'une page à l'autre. Il est pourtant vrai que, si tout se peint dans la pensée, la pensée se peint dans le langage, et qu'il n'est permis de brouiller les couleurs ni dans les objets ni dans leurs peintures. Changer le sens des mots d'une langue Faite, c'est altérer la valeur des monnaies dans un empire ; c'est produire la confusion, l'obscurité et la méfiance, avec les instruments de l'ordre, de la clarté et de la foi publique : si on dérange les meubles dans la chambre d'un aveugle, on le condamne à se faire une nouvelle mémoire.
Ma fidélité dans l'emploi des. mots n'a pas été pourtant une superstition, il a fallu souvent suppléer à l'avarice de l'Académie : ce qu'elle me refusait, je l'ai emprunté de l'usage, qui a fait de grandes acquisitions depuis près de quarante ans, époque de la dernière édition du Dictionnaire.
Malgré tous mes efforts, je sens bien que cet
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' ouvrage n'est qu'un essai très imparfait : aucun de mes lecteurs n'en sera plus mécontent que moi. Je ne peux attendre d'indulgence que des têtes métaphysiques, exercées -à la méditation, qui savent combien il est difficile d'écrire sur les idées premières, et qui s'apercevront bien que cet essai, tout faible qu'il est, peut être un jour pour quelque grand écrivain l'occasion d'un bon ouvrage.
Ces considérations m'ont conduit à me récapituler moi-même. On ferait souvent un bon livre de ce qu'on n'a pas dit, et tel édifice ne vaut que par ses réparations.
Je passe donc à la revue de mes idées, et je dis que, d'après tout ce qui précède, on peut conclure sans témérité que, pour s'éclairer sur le principe qui nous fait sentir et penser, on doit recourir au stntimmt : son nom seul simplifie et anime la question. Il faut parler de corps en physique, d'âme en théologie, et de sentiment en métaphysique. Tant que les hommes disputeront sur l'esprit et la matière, sur l'âme et le corps, la métaphysique sera toujours nébuleuse : il faut donc s'appuyer sur le sentiment, lequel s'appuie lui-même sur sa propre conviction. Dieu a dit : Je suis; le sentiment dit : Je sens; et ces deux grandes expressions de la conscience de l'homme et de son Dieu sont et seront à jamais pour nous bases de certitude et sources d'évidence.
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Le seniiment, il est vrai, a deux aspects sidifTërents qu'ils en paraissent opposés, son corps et sa pensée; on a nommé l'un matiirt et l'autre cs/irit'. Tourne-t-il son attention sur son corps, il le sent divisible par ses parties; sur son esprit, il le sent multiple par ses idées; sur lui-même, il se sent simple.
Tout ce qu'on dit du corps ne peut se dire de l'âme; tout ce qu'on dit de l'âme ne peut se dire du corps; tout ce qu'on affirme de l'un et de l'autre peut s'appliquer au sentiment. Comment auiaii-on séparé, dans le tangage les expressions convenables à un être qui sent et pense comme esprit, qui sent, qui agit comme corps? Il court, s'arrête et balance ; s'élève, plane et s'abaisse; il se glace et s'endamme; il saisit, embrasse et retient; il s'endort, s'éveille, s'égare et se retrouve; enRn il fleurit et se fane, brille et s'éteint, On n'a point appliqué, sans doute, toutes les opérations du corps au sentiment, mais toutes celles que l'esprit s'est appropriées eu son nom sont empruntées du corps : le corps est en effet le trône visible du sentiment.
Quand il s'agit des idées, ce principe s'appelle esprit, enttndemtnt, imagination et jugemtnf; quand il s'agit d'affections, il s'appelle cccur et volonté;
Amis d'aloDMi «l suite d'idéta.
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mais, quand il s'agit du corps, le sentiinent garde son nom et s'associe à une foule d'épiihètes qui ne coavieDDent pas à l'ame. On a, par exemple, un sentiment amtr et cuisant, et on n'a pas une Sme cuisante et amère. En géoéral, l'âme est trop loin du corps, dans tous les traités de métaphysique '. On eu a fait un être à part qu'on veut concevoir sans corps, ce qui rend intraitables la plupart des questions. Hobbes dit qu'à la manière dont on définit l'âme, il paraît que c'est un corps incorporel. Mais le sentiment, placé entre ses organes et ses idées, est d'un accès plus facile; il entretient mieux le commerce de la matière et de l'esprit, en s'accommodant du langage de l'une et de l'autre. La religion elle-même, ne sachant que faire des âmes sans corps, veut que nous ressuscitions en corps et en âme.
Avec une histoire bien suivie du sentiment, on peut se rendre compte de tous les phénomènes que présente le règne animé, depuis la plante, oii le sentiment ne diffère pas de la vie , jusqu'à l'homme, où il ne diffère pas du génie. Aussi ne dit-on rien de l'homme qu'on ne puisse dire du sentiment, et cela est réciproque. Le sentiment a besoin du corps pour avoir des si
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sa(ioD& pour avoir des idées, et des idées pour avoir de Tesprit; il sent par les unes et connaît par les autres; le corps est soa siège, ses idées sont ses espaces. On ne peut donc concevoir le sentiment sans corps et sans idées que comme on conçoit Dieu sans l'univers; mais, par le fait, Dieu n'est pas le Dieu du néant. Le sentiment ne va donc pas sans idées, comme Dieu oe va pas sansla création; le monde est la pensée de Dieu, la pensée est le monde du senlinieiit.
Si Locke- eût dit que la matière peut sentir, il n'eût scandalisé personne : car les théologiens et mfene les philosoplies de son temps, qui soutenaient que les animaux étaient des machines, leur accordaient pourtant U sensibilité. Tout a donc dépendu poar Locke^ du choix de l'expression ; et cependant Kntir est la même merveille que penser. Descartes^ aurait dû dire : Jt stni^ donc je suis. Dès qu'on reconnaît Ir sentiment teL que nous l'avons défini, on n'est pas plus matérialiste que la nature.
En générât, les enfants et les jeunes gens conçoivent mieux la réalité des corps, et les hommes hits et les vieillards celle des esprits. Ces deux penchants sont également naturels. Les premiers ont un esprit encore faible dans un corps vigoureux; les seconds ont un esprit plus ferme dans un corps qui décline. Les sensations dominent dans- Las uns,, et les idées dans les autres.
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Il y a, en effet, deux excès à craindre, lorsqu'on t'enfonce dans Ja recherche des principes, l'id/aliamt et le maUrialumt. Il ne faut pas vouloir connaître par les sens ce qu'on ne peut expliquer par le raisonnement; et ce n'est pas une moindre erreorque de vouloir définir ce qu'on ne peut que sentir. L'esprit pur ne demande pas des sensations et les sens ne demandent pas des raisons; mais le sentiment réunit l'évidence qu'exige l'esprit aux sensations qu'exigent les sens; il nous garantit donc du double écueil de l'idéalisme et du matérialisme.
Non seulement it ne faut pas chercher à définir ce qui tombe directement sous les sens, mais il faut au contraire nous servir des choses sensibles pour définir les intellectuelles. La matière, le mouvement, le repos et toutes les notions des objets extérieurs servent à nous entendre sur tout ce qui ne parle pas directement à nos sens.
En dernier résultat, le sentiment est puissance, union d'organe et de force; tout animal est donc puissance. Au delà de ce mot il n'est plus d'ana- Ijrse, plus de définition. Nous sentons, nous pensons, cela doit nous suffire : car ce n'est pas de posséder la plénitude des lumières, de définir tout, de pénétrer les essences qu'il s'agit, mais de saisir, de retenir, de comparer les objets et les idées, de les classer, de les compter, de se les approprier.
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