‹ Œuvres choisise de A. RivarolChapitre 8 sur 17 · MORAL · texte numérisé non relu

MORAL

tions, les idées paraissent tellement intérieures que le sentiment a l'air de s'appliquer à nù sur elles : de là le penchant qu'ont eu bien des philosophes à préférer les déductions intellectuelles du raisonnement aux impressions matérielles des sensations, comme si les intuitions de l'évidence avaient d'autres bases que la certitude des sensi J'ai déjà traité cette question, mais je n'ai pas assez parlé de la différence des traces et des ligures.

Quelles que soient le» mystérieuses altérations que subit le sendment frappé par les corps, il est certain qu'au fond tout a commencé par être tract dans lui, même les sensations qui nous impriment des Bgures. Ainsi, quand je tiens une pomme dans ma main, chaque point solide de la pomme touchant un point sensible de ma main , il est évident que j'ai re;u une foule de sensations i la fois, qui, réunies, m'ont bit sentir une figure sphérîque; mais chaque sensation à part n'est qu'une trace de solidité. Si on pointe du bout du doigt sur un corps un peu gros, on n'en reçoit pas la figure, mais simplement une sensation de solidité, comme on en recevrait une de froid et de chaud, de dur et de mou. On doit en dire autant de la rétine et du palais, malgré la prodigieuse rapidité avec laquelle ces deax organes sont ébranlés, l'un par l'image et l'autre par la surface des objets. Quant aux sens de l'odorat et de l'ouïe, comme ils ne

touchent oi Tobjet en pemmoe ni son image, ils ne peuvent trammettre que des traces : car les objets ne laissent aucune 6gDre dans l'esprit quand ils frappent comme atomes, sans ordre et sans dessein, lorsqu'ils ne font qu'ébranler nos sens. Si l'on n'avait jamais vu ni cloche ni jasmin, c'est en vain qu'on sentirait l'un et qu'on entendrait l'autre : on ne saurait se les figurer. Il laut donc une suite et un certain arrangement de points sensibles pour produire les surfaces au dehors , et une suite ou un arrangement de traces pour produire des figures ou des images au dedans. I! n'y a donc de simple dans le sentiment que les traces; les figures sont toujours complexes. Les traces sont en effet si élémentaires qu'on ne peut ni les composer ni les décomposer; mais les figures et les images sont composées de traces qui ont acquis de l'étendue et des limites. On peut donc les analyser et les réduire en traces. En un mot, les traces sont purement des sensations et des idées simples ; les figures sont toujours des jugements ; et quoîqu'au fond les traces ne soient pas plus intellectuelles que les figures, cependant elles se changent plus vite en idées nniverselles. Les hommes se sont plutôt fait une idée générale de Vaigrt et du dotu: que de l'homme et du lion, parce que les traces ont je ne sais quoi de vaporeux dans notre imagination que n'ont pas les figures des corps dont le dessin est

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fixe et prononcé. L'abstraction des figures a donc plus coûté à l'esprit humain que celle des traces > on a doQC conçu le bruit en gén/ral longtemps avant de parler de l'arbrt tn général.

S'il est Trai que tes figures soient tontes composées et les traces toutes élémentaires , il en résulte 4]De le point mathématique sans étendue, qui n'était jusqu'ici qu'une supposition et un ttre de raison , se trouve pourtant réalisé par les traces. La sensation subite d'une piqûre ou d'un coup n'a point de figure, point d'étendue, infime en durée; elle est à la fois un point et un instant également indivisibles : mon esprit n'imagine rien de moindre et ne sent rien de plus réel. Il est donc certain, dût-on m'accuser de tomber dans les monades de Leibnitz, que les idées de figure et d'étendue ont pour éléments des sensations sans étendue et sans " figure.

Les géomètres vont plus loin : ils demandent qu'on leur accorde des longueurs sans largeur et des surfaces sans profondeur. Il est clair qu'en exigeant des abstractions, ils ne demandent pourtant que des sensations simples : car, pour peu que le jugement entrât dans la discussion, il ne pourrait jamais lenr accorder des lignes sans largeur et des surfaces sans épaisseur. Ainsi, un homme qui voyage peut n'avoir que la sensation de la longueur du chemin, sans s'occuper de la largeur, et.

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quand on appuie sa mun sur un corps uni, il est tien ceriain qu'on n'a qu'une sensation de surface; mais on ne peut se faire l'image d'un chemin sans largeur ou d'uD corps sans profondeur. Ceci explique très bien la théorie des abstractions si familières à l'esprit humain : elle conûste, en examinant un objet, i ne s'occuper que d'une sensation ou d'une idée, à l'exclusion des autres sensations et des autres idées dont cet objet se compose.

Les géomètres se vantent beaucoup de leurs définitions et se moquent volontiers de celles des physiciens, des chimistes et des métaphysiciens, quelquefois même des descriptions de l'éloquence en vers et en prose.

Il faut observer aux géomitres que «, en général, ils définissent toujours bien, c'est qu'ils ne considèrent que des figures, aisées à composer et décomposer; tandis que la métaphysique, la chimie et la phjfsique s'occupent beaucoup moins de la figure des corps que de leurs qualités, de leurs affinités et de leurs essences, et que les grands écrivains, en approfondissant l'esprit et le cœur, trouvent infiniment plus de traces que de figures à exprimer. En effet, les choses qu'on ne peut que sentir ei faire entendre t'emportent en nombre sur celles qu'on voit et qu'on embrasse, qu'on peut faire voir et embrasser aux autres.

U jr a plus : non seulement le domaine des

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traces est infînimeat plus vaste que celui des images, des figures ou des solides , mais encore leurs impressions sont de beaucoup plus profondes. Et, d'abord, Ions les besoins, tous les désirs, toutes les passions, les nombreuses nuances de haine et d'amour, de joie et de tristesse, de douleur et de plaisir, sont du département des traces; te jour, la nuit, les saveurs, les odeurs, les goûts, les couleurs elles-mêmes, séparées des corps, tous les sons, et par conséquent tous les cris et tous les bruits, donnent des sensations sans figure : d'où il résulte que les mots sont aussi sans figure pour celui qui ne sait pas écrire, et n'ont de figure très fixe que pour celui qui tes écrit toujours de la même manière. Un discours, une pièce de vert dont on ne garde qu'une impression générale, ne laissent dans l'esprit que des traces. Enfin le toucher lui-même, ce sens si géométrique, ce juge des figures, nous donne aussi une infinité de traces, telles que le froid, le chaud, le tempéré, le dur, le mou, te sec, l'humide, etc. Chacun peut étendre 11 son gré cette différence des traces aux figures, si importante dans l'histoire de l'entendement humain. Ceci m'entraîne malgré moi à une des questions les plus ardues que la curiosité de l'homme se soit proposées, à la question de la vraie nature des qualités et des manières d'être , je veux dire à déterminer ce qu'il y a de réel ou d'extérieur à

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nous et d'inhérent aux corps dins les qualités que nous leur attribuons, d'après les sensations qu'ils nous font éprouver.

On définit les qualités ou attributs des corps mùnUrti d'itrt ou moda, qui ptuvtnt tire ou nt pa$ ttrt, paraître ou disparaîirt, être produits, détruits et reproduits, sans que l'objet qui leur sert de base cesse (f élrf lut-même. C'est pourquoi on les appelle aussi accidents.

Que mon esprit soit affecté de telle ou telle idée, emporté par telle ou telle passion, c'est toujours moi; qu'un pain soit rond ou carré, c'est toujours du pain; qu'une rose devienne janne, ou blanche, ou verte, ou noire; qu'elle perde même son odeur, elle est toujours rose, à cause de sa figure et de sa tige. Mais jusqu'à quel point une chose peut-elle perdre ses manières d'être, ses qualités et sa figure, sans cesser d'être elle-même?

Celte redoutable question donne une atteinte UDiyerselle à nos connaissances; elle attaque directement l'histoire naturelle et la métaphysique, dont elle ébranle les nomenclatures et les définitioDS. C'est bien ici que l'édifice du langage et des Kiences est menacé jusque dans ses fondementsi Il j a sans doute des individus et des espèces; mais existe-t-il de vraies limites entre les genres et les règnes, entre une montagne et une colline, entre une armée et un corps de troupes? Me

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dira-t-on où finît l'animal et commence la plante? Si on àte à un animal sa lïgure et ses organes, et à une fleur sa forme et son parfum, que-leur res> tera-t-il ? Que serait-ce qu'un diamant qu'on priverait de sa dureté et de son éclat? Eh quoi ! on peut changer la couleur et la figure des corps, et on ne peut concevoir un corps sans couleur ou du moins sans figure! Et cet esprit, ce sentiment, qui ne sent et n'imagine aucun corps sans figure, lui qui anime des formes, et qui ne saurait pourtant se concevoir figuré!... Voilà sans douté d'étranges mystères.

Pour ne pas succomber sous le faix de la difficulté, il faut d'abord distinguer entre les corps appelés brufs et les corps organisés. Or il est certain que l'essence d'une pierre ne dépend pas de sa forme extérieure, mais de ses éléments (aussi une pierre n'est pas un individu}, et que la nature des corps organisés ou des individus dépend à la fois de leurs organes et de leurs formes, tant au dedans qu'au dehors. Ceci n'a pas besoin d'être développé.

Il faut ensuite se hâter de soumettre tes excursions de l'esprit aux rapports des sens, et, comme on dit, l'ordre intelligible à l'ordre sensible : car, dès qu'on arrive à certaines divisions de la matière, les sens nous abandonnent, et, dès que les sens nous abandonnent, il n'y a plus que conjec- Riyarol. I. i S

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