DU CALENDRIER ÉGYPTIEN
Je croîs avoir résolu toutes les difficultés qu'on pouvait élever contre Texistence d'une année fixe égyptienne. Ainsi, le fait établi par le témoignage de Dîodore et de Strabon, confirmé par celui de Démocrite et d'Eudoxe, sert k justifier ceux de Macrobe, de Dion Cassius, d'Appien et de Plutarque, et il se lie tout naturellement avec rétablissement des années julienne et alexandrine. Jusqu'ici il semble que la théorie soit complète, et que j'aurais quelque droit de m'applaudir d'être sorti du dédale de cette question complexe. Mais, arrivé à ce point, voilà qu'il s'élève deux difficultés nouvelles, plus graves qu'aucune de celles qui ont été résolues.
J'ai montré plus haut que l'année sothiaque est dans une telle discordance avec l'année astronomique en Egypte, que les Alexandrins n'ont pu songer à l'employer, supposé qu'ils l'aient connue. Cette discordance semble d'abord rendre une telle année tout à fait invraisemblable ; car, enfin, quelle pouvait être l'utilité d'une année fixe chez les Égj^tiens, sûion de ramener les époques de l'année agricole à des points invariables, ou, du moins, qu'on pouvait croire tels d'après l'opinion qu'on se faisait sur la durée de l'année? Elle devrait donc
être en accord avec les diverses parties de Tannée astronomique ; or le contraire a lieu.
Mais ce n'est pas tout, et voici qui parait, plus inexplicable encore. On a vu que le lever héliaque de Sirius marque le renouvellement de cette année, surtout de la tétraétéride^ terminée par rintercalation d'un jour. Il semblerait donc que ce phénomène dût, après quatre ans, correspondre* au 1" thoth, et Tannée fixe commencer toujours avec le lever héliaque.
D'ailleurs, des textes positifs établissent qu'il en était ainsi. Le scholiaste d'Aratus, Porphyre, Vettius Valons, Plutarquo et HorapoUon, dont les textes ont été analysés plus haut (1),
(1) Ces textes auraient pu, en effet, être analysés dans le Deuxième Mémoire; mais ils ne Font pas été. Dans le § I de ce Mémoire ^, M. Letronne s'est contenté d*alléguer les textes qui, en établissant la haute antiquité de l'année solhiaqae de 365 jours 1/4, n'en marquent pas le point initial par rapport à la période des saisons : il a omis provisoirement de citer, à l'appui de l'antiquité, suffisamment prouvée, de l'année de 365 jours 1/4, en Egypte, les textes qui fixent, de pins, le point initial de cette année sothiague au lever héliaque de Sirius. Au contraire, il a cité et expliqué 1* un texte d'un papyrus astronomique grec, duquel il a conclu que le point initial de Cannée sothiaque tombait vers le 9 octobre Julien, La, cause de cette omission est évidente : afin de ne pas soalever dans le Deuxième Mémoire une question prématurée, M. Letronne avait voulu réserver pour le Troisième et dernier Mémoire l'analyse et l'interprétation des textes qui fixent au lever héliaque de Sirius, c'est-à-dire au 20 juillet julien, et non au 9 octobre, le point initial de l'année sothiaque. Puis arrivé au Troisième Mémoire, que malheureusement il n'a pas eu le temps d'achever, il a oublié que l'étude de ces textes avait été ajournée, et il y renvoie ici, comme s'il l'avait donnée plus haut. Nous allons, d'après les intentions de l'auteur, combler brièvement cette lacune, involontaire de sa part, comme ce renvoi le prouve. — Horapollon^ trouve dans les symboles hiéroglyphiques Texpression d'une année de 365 jours 1/4 et d'une période de 4 ans avec iatercalatlon d'un jour. Ce môme auteur d, Plutarquec, Porphyre ^ et le scholiaste d'Àratus ^, désignent le lever héliaque de Sirius comme marquant le commencement d'à ne forme d'année égyptienne qui ne peut pas être l'année alexandrine, puisque celle-ci commençait le 29 août, et qui devait être de 865 jours 1/4 d'après ce qui a été dit, dans le Premier Mémoire, louchant le lever héliaque de Sirius en Egypte. En effet, Vettius Valensh attribue aux anciens Égyptiens deux commencements de l'année, l'un au !«' jour de
^ Hierogl., I, v, el H, lxxxix.
® Desolert. animal., c. xxi.
' De antro Njpnpkarum, c. xxiv, p. 22, Van Gocns.
8 Phxnom., V, 152, 1. 1, p. 45, Buhic.
0 AntAol. fragm. (Iads Saumaiso, Ann. climaet , p. 286.
disent positivement que Vastre de Sothis est le commencement de l'année, iç^yr^ Itsuç. Ces textes ne peuvent se rapportera Tannée alexandrine, qui commençait trente-neuf ou quarante jours après le lever héliaque de Sirius, encore moins à Tannée vague, dont le point initial variait sans cesse; ils semblent no pouvoir se rapporter qu'à notre année sothiaque.
Mais cela est de toute impossibilité, puisque le lever héliaque y tombe le 15 de payni, c'est-à-dire au milieu du dixième mois de cette année. Ce résultat semble donc peu compatible avec Tessence même de cette année fixe et avoc des témoignages concordants, qu'il est impossible d'écarter. De telles dissidences ne pourraient s'expliquer que si cette année fixe eut été coordonnée avec Tannée rurale, établie indépendamment de toute considération astronomique, par conséquent à une époque bien reculée. La notation hiéroglyphique des nïois et des jours, découverte par Champollion, semble, comme on le verra, compliquer encore ces difficultés, et en faire une énigme insolublc.il faut pourtant sortir de ces énormes difficultés, sous peine de compromettre beaucoup la certitude des faits précédemment établis. Car, bien que la base de l'existence de Tannée fixe soit fondée sur un ensemble do preuves qui semblent irrécusables, on doit pourtant convenir que l'esprit ne saurait échapper au doute, en présence d'une invraisemblance manifeste, qui ne s'explique pas d'une manière naturelle. Heureusement je "crois être parv'enu à faire sortir le mot de l'énigme de cette même notation qui semblait la rendre inextricable.
Ihoth vague, et Tautre, plus naturel^ dit-ii, au lever héliaque de Sirius. La période quadriennale d'Eudoxe, modelée sur la tétraétéride caniculaire des Égyptiens, se renouvelait dans une année intercalaire, au lever de la canicule^ dit Pline»; et, par ce nom de canicule, c'est l'étoile Sirius qu'il désigne l>. Cea textes prouvent, comme M. Letronne l'admet expressément '^j que le lever héliaque de Sirius marquait le coniinencement d'une certaine forme d'année égyptienne. {Note de t éditeur,)
* Voyct pi-d<»«5u% Premier Mémoire, p. 145.
h Ibid.,p. 148- 149.
^ Premier Mém., p. IGl ; Deuxième Hém., p. IW, 210 et Î32 ; Troisième Mém.,p. SaS-iSC.
§ I. — Cotation hiéroglyphique des tnoisj comparée au nombre et à la durée des saisons en Egypte,
ChampoUion parait avoir fait cette découverte pendant son séjour à Turin, puisque la deuxième lettre à M. de Blacas (1), rédigée en 1824, contient le texte et la traduction de plus de vingt différentes dates égv'ptîennes qui supposent la parfaite connaissance de cette notation telle qu'il Ta fait connaître plus lard, ainsi que de sa correspondance avec les noms des mois dans Tannée civile^ Elle fut communiquée à M. Kosegarten, qui publia le tableau des mois en 1827, ainsi qu'au D' Young, qui le reproduisit sans explication dans ses additions à la grammaire copte de M. H. Tattam. Mais ChampoUion luimême s'était réservé de faire connaître les principes et les preuves de sa découverte. Chacun de nous a gardé le souvenir du beau mémoire qu'il lut en 1831, mémoire où la notation hiéroglyphique des signes d'heure, de jour, de mois et d'année, était exposée avec une grande richesse d'exemples, liés par une méthode analytique qui ne laisse rien à désirer (2). La certitude de cette notation est si complète et si bien reconnue maintenant, qu'il est inutile d'insister sur les preuves qui l'établissent (3). Je la prendrai donc telle que Champollion Ta donnée, et je la soumettrai à un examen qui n'entrait pas dans le plan de l'inventeiir, mais qui donnera, je pense, à
(1) Pages 53 el saiv.
(2) Ce mémoire, dont la lecture précéda de si peu la mort de son auteur, ua pu être publié qu'en 1842, dans le tome XV, i'« partie, de la nouvelle série des Mémoires de l'Académie des inscriptions et bel les -lettres. [Note de Véditeuv.)
(3) M. Brugsch ^ devait, plus tard, modifier essentiellement l'interprétation donnée par ChampoUion aux signes hiéroglyphiques des trois saisons de l'année égyptienne, par suite conduire au changement de l'ordre des tétraménies, tel- que l'avait adopté M. Letronne, et, en faisant passer au premier i^Dg celle dé l'inondation, ramener à son commencement le point initial de l'année rurale. (Cf. outre la IjcUre h M. Biotj défenseur de ChampoUion, par M. le vicomte E. de Rongé*», les observations nouvelles, récemment publiées, Je ce savant égyptologue^.) [Note de V éditeur.)
* Aotto. rech. sur la division de Vannée, des anciens Égyptiens (Berlin et Paris, 1856, io-8«). ° A la fin des articles de M. Biol, insérés dans le Journ. des Savants, d'avril à septembre 1837. ^ Art. mr les Tracaux de i/. Biot, dan:» la Beoue contemporaine du 30 novembre 18Gi, sur- ^w»t p. iro-i^a.
238 RECHERCHES SUR LE CALEiNDRIER
la découverte une importance que personne ne pouvait soupçonner; car elle n'a pas seulement pour résultat de nous faire connaître le sens d'un certain nombre de symboles, elle nous dévoile en même temps la constitution primitive du calendrier de rÉgypte, et les vicissitudes qu'il a subies jusqu'au moment où il a été fixé définitivement. Mais, pour en apprécier toute la valeur, il fallait connaître le passage du papyrus astronomique plusieurs fois cité, et, réciproquement, ce passage capital n'aurait jamais trouvé une explication complète, sans la connaissance de cette notation.
Si je ne me fais pas illusion, elle est au nombre des faits les plus curieux qui aient été découverts dans le champ de l'histoire, l'un de ceux qui méritent le plus de servir d'objet aux observations des esprits méditatifs. Les réflexions que je vais leur soumettre ne seront probablement que le prélude de beaucoup d'autres qu'elle suggérera à de plus habiles.
Entre les points plus ou moins importants que nous explique la découverte de Champollion, je choisirai les deux principaux, ceux qui intéressent mes recherches.
Le premier est la détermination des signes hiéroglyphiques des saisons, des mois et des jours épagomènes. Le second est leur correspondance avec les noms des douze mois dans la langue parlée et dans l'usage civil. Sans cette seconde donnée, la première, quelque curieuse qu'elle soit par elle-même, serait demeurée stérile.
Heureusement Champollion a su donner à sa découverte ce complément nécessaire. Il ne s'agit plus que d'en recueillir les fruits, en cherchant les applications qu'on en peut faire. . Après avoir considéré séparément ces deux données en elles-mêmes et dans les rapports historiques qu'elles peuvent offrir, je les comparerai avec l'année fixe égyptienne.
10 Notations hiéroglyphiques mises eu rapport avec les saisons.
Champollion a reconnu que les divisions de l'année n'ont* jamais été représentées par plus de trois signes hiérogly-
phiques, dont la succession est constante, sur les monuments de toutes les époques.
Il avait déjà deviné l'ordre de cette succession par la seule comparaison de diverses dates. Lors de son voyage en Egypte, il trouva dans le Ramesséum un bas-relief qui contient la série presque entière des trois groupes et de leurs subdivisions, pour l'époque de Sésostris. Il les retrouva également dans un bas-relief du temple d'Edfou, déjà représenté dans la grande Description de PÉgypie, mais inexactement, quant aux signes hiéroglyphiques (1); ce second bas-relief, comme toutes les autres sculptures du temple, appartient au règne des Ptolémées (2). Ainsi l'on ne peut douter que cette curieuse expression ne se soit conservée jusqu'à la fin dans le langage hiéroglyphique. L'un de ces trois groupes représente un jardin figuré par cinq tiges de lotus fixées sur une même base. On ne pouvait exprimer plus clairement la période de la végétation. Le signe qui le suit toujours exprime Tidée de nourriture et de blé, conséquemment la période de la récolte. Le troisième se compose du réservoir avec le signe de l'eau, cl exprime la période de V inondation.
Ces trois groupes forment une expression exacte des trois grandes divisions de Tannée agricole en Egypte, lesquelles se suivent justement en cet ordre : la végétation, la récolle et l'inondation, qui termine la série des opérations d'agriculture. Ce sont encore maintenant les grandes vicissitudes de l'année rurale, qui n'ont point changé depuis que le sol de l'Égyple s'est élevé par les dépôts du fleuve au point de pouvoir être cultivable. Rien de plus ingénieux que ces trois expressions, et en même temps de plus simple et de plus élémentaire. Un caractère non moins frappant, c'est que chaque groupe est accompagné d'un ou de plusieurs croissants de lune renversés, dont le nombre n'excède jamais quatre^ ou bien d'un seul croissant, accompagné d'unités, depuis un jusqu'à quatre, ja-
(1) Anliq,, I, pi. 58, et Mém, de VAcad, des inscript,, uouv. série, t. XV, i'' part., p. 100, 109 et suiv.
(3) Champ., Lellres d'Ég., p. 109, 191 et suiv.
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mais davantage. Les deux expressions reviennent au même, à savoir, que chaque tiers d'année se divise en quatre mois, et forme par conséquent une tétraménie, La figure du croissant renversé, comme hiéroglyphe du mois, est parfaitement claire ; et, pour être assuré de la signification d'un tel symbole, on n'a presque pas besoin de se souvenir qu'Horapollon dit que les Égyptiens représentaient le mois par un croissant, les cornes tournées vers le bas (1) (çeXrjvy; sjTpa;jL|;ivY; sic ts xdrrw).
Les trois saisons réunies représentent donc le cycle total des douze mois de Tannée égyptienne.
Il était nécessaire que les épagomènes, qui, dans le calendrier, sont placés en dehors du cycle, fussent représentés par un groupe particulier dans le langage 'hiéroglyphique. C'est encore ce que les monuments ont enseigné à ChampoUion. Un groupe dont la signification parait être celle des jours célestes de Farinée (2), et qui se montre» ^après le signe de la Ictraménie de Finondation, est toujours suivi d'unités qui ne dépassent pas le nombre S. Ce groupe, n'ayant rien de commun avec ceux qui expriment les mois, s'y ajoute sans en interrompre la série. On trouve donc, dans Ténoncé même et dans la suite de ces groupes, la preuve, d'ailleurs évidente en soi, qu'ils ont été établis après l'année de 12 mois de 30 jours, c'est-à-dire après qu'on se fut aperçu que Tannée de 360 jours était beaucoup trop courte.
ChampoUion affirme avoir trouvé cette notation sur une suite de monuments à date certaine qui remontent depuis les Ptolcmées jusqu'au règne d'Osortasen !*"", appartenant au xxi*' siècle avant J.-C. « Uien n'annonce, dit-il, qu'elle fut alors nouvelle ou récemment introduite. Au contraire, on la reconnaît sur d'autres monuments bien certainement anté-
(i) Horapoll., ï, iv, G6.
(2) Telle est l'interprétation de Chauipollion : M. Lepsias, lisant her («/r, cm), où ChampoUion lit pe (ciel)y traduit : jours de surplus de Vannée (-fiiAipai êitay6ijl£voii tô Êviayxô)). Cette interprétation parait confirmée par une variante que M. Lcpsius^ a trouvée à Beni-Hassan. (Note de t éditeur,)
" Chronol. der ^L'y., t. 1, |». IIG.