‹ Œuvres chooises de A.-J. LetronneChapitre 21 sur 43 · RÉPONSE DE J.-ANDRÉ DELUC A M. LETRONNE · texte numérisé non relu

RÉPONSE DE J.-ANDRÉ DELUC A M. LETRONNE

Le principal argument que m'oppose M. Letronne et auquel il attache le plus d'importance, est tiré du passage suivant de Strabon (liv. IV, à la fin) : « Polybe, dit cet ancien géographe, ne nomme que quatre passages des Alpes : Tun par les Liguriens; le second, par les Tauriniens, qu' Annibal traversa; le troisième par les Salassi^ et le quatrième par les Rhéliens. » M. L. conclut de là que Polybe dit qu' Annibal avait passé par la route des Tauriniens, c'est-à-dire le mont Genèvre ; mais ici c'est Strabon qui parle, et non Polybe. Ce qui peut avoir trompé M. L., c'est que M. Coray, dont il emprunte la traduc-

[(1) Joum. desSav., 1819, p. 748-762.]

tion, a transposé les deux membres de la phrase grecque ; au lieu de traduire comme je viens do le faire, il traduit, « un autre (passage), qui est celui par lequel Annibal passa, et qui traverse le pays des Tauriniens. » Par cette transposition, il semble que c'est Polybe qui parle (1), tandis que Strabon a sans doute saisi cette occasion pour exprimer son opinion sur le lieu du passage d'Ânnibal; opinion qui était erronée comme celle de Tite-Live, son contemporain. Nous ne pouvons pas avoir recours à Polybe pour nous éclairer, parce que le livre dans lequel il faisait Ténumération des passages des Alpes connus de son temps, est du nombre de ceux qui sont malheu^ reusement perdus.

M. L. croit que les 800 stades que l'armée marcha le long du fleuve doivent se compter le long de Tlsère ; mais il ne fait pas attention qu'ils faisaient partie de la distance totale de 1,400 stades comptés par Polybe le long du Rhône y depuis le passage de ce fleuve jusqu'à la montée des Alpes ; en sorte qu'il est évident que c'était encore du Rhône que voulait parler Polybe. La distance totale parcourue par l'armée le long du fleuve se trouvait divisée en deux parties inégales par risère : l'une de 600 stades et l'autre de 800. Polybe n'avait parlé de l'Isère qu'une seule fois en la nommant par son nom, et cela occasionnellement, tandis qu'il avait désigné le Rhône quatorze fois auparavant par le mot le fleuve : par conséquent, la quinzième fois, c'était encore du Rhône qu'il s'agissait.

M. L., en remontant la rive gauche de l'Isère et du Drac, et plaçant lenlrée des Alpes à Saint-Bonnet (2), n'entre nulle part dans le territoire des AUobroges. Cependant la distance de 800 stades fut parcourue dans leur pays, et ce furent encore des AUobroges qui attaquèrent l'armée à l'entrée des Alpes. D'ailleurs pourquoi Annibal serait-il sorti de sa route pour se mêler de la querelle des deux princes AUobroges, s'il n'avait

(1) Xylander n'ayait pas fait cette transposition ; il traduit pei* Taurinos, quo Annibal usus, liv. IV à la fin, p. 319, éd. d'Amsterdam, 1701.

(2) PeUte ville sur la rive droite du Drac, à 19 1. au S.-E. de Grenoble et à 4 1. au N. de Gap.

3^0 DU PASSAGE DES ALPFÎS PAR ANMBAL,

pas été obligé de traverser leur pays? Il est vrai que M. L. suppose qu'H n'y eut qu'un détachement envoyé à Tun des deux frères, et que le gros de Tannée resta sur la rive gaucho de risère. Mais sur quoi tepose cette supposition? Polybe nous dit qu'Annibal se joignit à Talné des deux frères ; que celui-ci fournit à V armée des provisions, des armes et des vêtements pour la mettre en état de passer les Alpes, et qu'il forma avec ses troupes Tarrière-garde des Carthaginois, pour les protéger contre les chefs inférieurs des AUobroges. Nous voyons qu'il s'agit partout de l'armée entière, et non d'un simple détachement. Tite-Live copie presque tous les détails que je viens de rapporter.

M. L. trouve que la route que j'ai tracée par Yenne, le Bourget et Chambéry, est un détour bien étrange : ce serait un détour, si les distances étaient plus grandes que celles données par Polybe ; les voici :

Du passage du Rhône jusqu'à la montée des Alpes, Muie?. en remontant le fleuve 175

Passage des Alpes elles-mêmes, qu'Annibal accomplit en 15 jours, y compris la desconte de ces montagnes en 4 jours loO

Total 325

J ai fait voir d'après des mesures exactes que, depuis le passage du Rhône jusqu'à la ville d'Aoste, au pied des Alpes du côté de rilalie, en passant par Vienne, Chambéry et le petit Saint-Bernard, la distance totale était de 310 milles, c'est-àdire de 16 milles moindre que celle indiquée par Polybe. Il n'y a donc ici aucun détour, puisque je n'allonge point la roule.

En admettant le passage des Hautes- Alpes parle mont Genèvre, tel que le donne Tite-Live, M. L. ne cherche point où se trouvait, à la fin d'octobre, cette neige conservée depuis l'hiver précédent, sur laquelle les soldats carthaginois glissaient et tombaient, et que les bêtes de somme pénétraient de manière à être prises comme dans un piège.

Le sommet du passage du mont Genèvrc est une belle plaiue

, PAR J.-A. DELUG. 311

bien cultivée, où Ton moissonne du seigle et de Tavoine au coaumencement de septembre ; on y rencontre aussi un grand village. Par conséquent, ce passage n'est pas assez élevé pour qu*il y ait nulle part, dans la descente du côté de l'Italie, un endroit où la neige puisse se conserver toute l'année. Cette circonstflhce remarquable aurait dû suffire seule pour montrer que Tite-Live ne parlait pas du mont Genèvre, ou qu'il se trompait fort en la rapportante ce passage.

M. L. m'objecte, dans sa critique, qu Annibal n'aurait eu nul besoin de prendre Tdrin, s'il avait passé par la vallée d'Aoste. Quoi ! cet habile général aurait été en avant avec une amiée aussi réduite que la sienne, et aurait laissé sur ses der-* rières un peuple ami des Romains, un peuple qui, à l'arrivée d'Annibal en Italie, faisait la guerre aux Insubriens, ses futurs alliés I II sentait d'ailleurs la nécessité de soumettre ou de s'allier tous les peuples qui pouvaient recruter son armée. En traitant avec une extrême sévérité les Tauriniens, qui n'avaient pas voulu accepter son alliance, il voulait répandre une telle terreur parmi les peuples du nord de l'Italie, qu'ils viendraient tous se rendre à discrétion, et c'est en effet ce qui arriva. Le territoire des Tauriniens s'étendait sans doute au-delà de leur ville principale (1), et pouvait s'approcher très près de la route d'Ivrée à Milan, qui était la route directe d' Annibal. Dans celte position, ils auraient pu facilement attaquer son arrièregarde.

M. L. et le comte de Fortia d'Urban (2) s'efforcent de concilier Tite-Live avec Polybe ; mais comment concilier la route de l'auteur latin parle territoire des Voco7ittieiTricoriij suivie du passage de la Durance au-dessous d'Embrun, avec la marche de Polybe de 175 milles en remontant le Rhône, la traversée

(1) La route d'Ivrée à Milan passe à huit lieues de Turin. Annibal allait dans le paye des Insubres (le Milanais}, dit Polybe.

(2) Dissertation sur le passage du Rhône et des Alpes par Annibal y Paris, aTiil 1819. En examinant la route du Comte, on trouve que Tarmée aurait marché deux lieues le long du Rhône en 4 jours, et une lieue et quart en 9 jours, depuis Briançon jusqu'au sommet du mont Genèvre ; car, depuis ce passage, la descente naturelle est par la vallée d*Oulx et d'Exilles, comme le pense aussi M. L.

par un pays de plaines et l'attaque des Allobroges à Tentrée des Alpes ? Gomment concilier le passage très abaissé du mont Genèvre avec la neige conseiTée depuis l'hiver précédent et avec la peinture que les députés des Gaulois Cisalpins' fai-* saient de la hauteur extraordinaii^e des Alpes qu'Annibal devait traverser? Comment expliquer l'inaction des TaurinieBS à regard de l'armée carthaginoise^ lors de son arrivée au pied des Alpes, si cette armée, dans son état de délabrement et dans le besoin absolu où elle était de se remettre pendant quelques jours de ses fatigues, s'était trouvée alors sous les murs de Turin, comme cela serait arrivé si elle avait traversé le mont Genèvre et qu'elle eût été 4 jours à descendre depuis ce passage? Au lieu qu'en descendant dans la vallée d'Aoste, l'armée eut tout le temps de se reposer sans être inquiétée.

Je crois avoir prouvé, soit ici, soit dans mon ouvrage, qu'il était impossible de concilier Polybe avec Tite-Live, et que, pour tracer une route qui s'accorde avec les distances, les jours de marche, les localités et les incidents, il fallait suivre Polybe avec le plus grand scrupule et fermer Tite-Live.

Je terminerai cette réponse par deux faits qui sont venus à ma connaissance depuis la publication de mon ouvrage, et qui fortifient d'une manière bien remarquable mon opinion sur la route que suivit Annibal en passant de l'ancienne Gaule en Italie.

Le premier fait est ainsi exposé dans les Mémoires de l'Académie des Inscriptions (t. IX, Hist., p. 155) : « En 1714, un fermier de la terre du Passage en Dauphiné, diocèse de Vienne (1), faisant ses labours... au lever du soleil, eut sa charrue accrochée par une grosse pierre dont l'ébranlement rendit quelque son ; il employa le reste de la journée à l'enlever, et, en étant enfin venu à bout, il trouva dessous un grand bouclier d'argent, de 27 pouces de diamètre, du poids de 43 marcs et d'une ciselure noble et simple.

a Au bout de quelques années, ce bouclier votif fut aclieté

(i) Le Passage est un village situé entre la Tour du Pin et les Abrets, près la route de Vienne à Chambéry.

pour le Cabinet du Roi. M. de Boze Tayant fait voir à l'Académie^ oa ne balança pas à y reconnaitre un ouvrage cartha-ginois : le rapport de la gravure du bouclier avec celle des médailles de Carthage l'aurait seul indiqué ; mais le lion et le palmier (placés au centre dans un petit cercle), symboles ordinaires de cette ville fameuse, achevaient de le déterminer. De làf les conjectures prenant leur essor, on alla jusqu'à soupçonner que. le bouclier pourrait bien avoir appartenu à Annibal, et être une offrande qu'il aurait faite... à quelque divinité des environs... On observa que, suivant lancienne tradition du pays, la terre du Passage avait retenu ce nom du passage d'Annibal avec son armée, lorsqu'il la menait en Italie. On ajouta que, si les Grecs et les Romains avaient coutume d'offrir aux dieux des boucliers votifs pour leur demander des succès ou pour les en remercier, cet usage n'était pas moins ordinaire aux Carthaginois ; on remarqua encore que, si le lion était un des symboles de Cartbage, il était devenu par excellence celui d'Annibal, à qui on en avait donné le surnom. »

Telles furent les remarques que firent les académiciens à la vue de ce bouclier, et il faut avouer qu il fournit une preuve du premier rang du passage d'Annibal par le territoire de Vienne. Aucune armée carthaginoise, à l'exception do celles d'Annibal et d'Asdrubal son frère, ne traversa l'ancienne Gaule ; et à laquelle des deux qu'on attribue ce bouclier, comme ces deux armées suivirent nécessairement la même route, il est une preuve irrécusable de lem* passage par celle qui conduisait de Vienne à Chambéry, et de là au petit Saint- Bernard. J'attribuerai plutôt ce bouclier à Annibal, qui en fit sans doute Toffrande à quelque divinité du pays pour lui demander le succès de son passage au travers des Alpes, qu'il élait sur le point d'atteindre. Cette opinion est encore appuyée pai* l'ancienne tradition du pays, mentionnée par les académiciens, que la terre du Passage avait retenu ce nom du passage de ce général avec son armée, lorsqu'il la menait en Italie.

Le secQnd fait que je voulais rapporter est une inscription

latine que Luitprand, écrivain du x* siècle, avait trouvée entière sur le roc de Donax, entre Bard et Ivrée, à quelque distance du débouché de la vallée d'Aoste en Italie.* Cette inscription portait : Transitus Annibalis.

M. Chrétien de Loges, qui cite ce fait dans ses Essais historiques sur le grand Saini^Bemardy publiés en 1789, regarde cette inscription comme un monument étemeidu passage d'Annibal par cette montagne, sans songer que le petit Saint-Bernard aboutit également dans la vallée d'Aoste, et que ces deux routes se rencontrent à la cité d'Aoste, située à plusieurs lieues au-dessus de Donax. Mais comme j*ai prouvé que la première route était inadmissible, Tinscription reste dans toute sa force en faveur de la seconde.

Le premier des faits que je viens de rapporter, savoir, la découverte du bouclier, nous montre par où Annibal est entré dans les Alpes, et le second, par où il en est sorti ; et le seul passage des hautes Alpes qui se trouve entre ces deux extrémités est celui du petit Saint-Bernard.

On peut voir dans mon ouvrage avec quelle exactitude toutes les parties de cette dernière route s'accordent avec le récit de Polybe, le seul auteur qui soit conséquent avec lui-même.

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