OBSERVATIONS SUR LA LETTRE PRÉCÉDENTE
PAR M. LETRONNE
Ceux de nos lecteurs qui auront lu cette lettre en la comparant avec Tarticle inséré dans nolro cahier de janvier, ont pu s'assurer que Fauteur ne fait que reproduire les raisons développées dans son livre ; qu'il suit les mêmes voies, et persiste dans le système d'après lequel il a composé cet ouvrage, de mettre de côté la moitié des faits, afin de se tirer plus facilement de ceux qui restent. Quant aux deux faits nouveaux qu'il rapporte et sur lesquels il paraît comptt^r beaucoup, on verra qu'ils sont comme non avenus, attendu que Tun des
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(kux ne prouve rien du tout, et que Tautre repose sur une erreur matérielle. Avant d'en donner la démonstration Je dois examiner la défense de Tauteur et reprendre une à une les objections contenues dans sa lettre.
La première difficulté que M. Deluc aborde est celle qui résulte du passage de Polybe cité par Strabon et qui prouve que, selon Polybe lui-même, Armibal passa le mont Genèvre. Sentant toute la force de cette preuve, tirée d'un membre de phrase qu'il n'avait point aperçu d'abord, M. D. cherche maintenant à TafTaiblir : il prétend que cette phrase est une addition faite au texte de Polybe. Je vais rapporter le texte, dont M. Coray, quoi qu'en dise M. D., a reproduit le vrai sens; une traduction, pour être exacte, n'a pas besoin d'être servilement littérale. Le voici : Tir:xpx<; y ùr:sp6dt(j€tç ovd[i.aÇ6i [lévov • Bîi Aîvwdv jJLèv, T»îv Iv^tora T(f> Tup^ïjvixô zù^orfv, • eTra Tt|v $'.i Tau- ?(v«y, '^HN 'ANNI'BAS AIH"'AeEN- e?r« dlv 8t« SaX^c^oW • --aprr^'ii, -njv Sii Taitcov • 'AHA'SAS KPHMNQ'AEIS • c'està-dire, littéralement : « Polybe ne nomme que quatre passages (des Alpes) ; l'un par les Liguriens, le long de la mer Tf/frhénienne ; un autre par le pays des Taurins, et qu^Annibal traversa; un autre par celui des Salasses; le quatrième par les Rhétiens ; tous quatre remplis de précipices. » Il suffit d être un peu familiarisé avec la manière dont Strabon cite les textes des auteurs qu'il consulte, pour avoir la conviction que ce passage contient non seulement la pensée de Polybe, mais jusqu'à ses expressions. Personne n'a jamais douté que les trois circonstances qui accompagnent ici l'indication des passages des Alpes ne soient toutes de Polybe. Il faut avoir un intérêt direct à rejeter un fait pour prétendre, sans nulle preuve, que les mots qu'Amiibal traversa ont été ajoutés par Sti'abon. On pourrait dire aussi, par la même raison, que ces deux autres circonstances, qui suit la mer Tyrrhénienne et tous gtcatre remplis de précipices n'appartiennent pas non plus à Polybe, en sorte que le texte de l'historien se trouverait réduit à l'indication sèche des quatre cols des Alpes ; supposition d'autant moins vraisemblable que, comme Stra-
bon extrait ce texte d'un ouvrage bien plus détaillé que !e sien, il n'est pas à présumer qu'il y ait ajouté une circonstance nouvelle. On n'a donc aucun motif de retirer du texte de Polybe un des trois membres de phrase, de préférence aux autres. Ce retranchement gratuit ne peut inspirer que de la défiance, quand on songe qu'il est nécessité "par l'intérêt d'un système que ce membre de phrase détruit de fond en comble : car il ne faut pas perdre de vue que M. D., qui a cité le texte de Polybe dans son livre, a tout cité avec exactitude, hors cette phrase si incommode ^ placée au milieu du texte ;'\\ n'en a point dit un seul mot, bien qu'une pareille phrase, fùtelle même de Straton, méritât qu'on en tînt quelque compte. De deux choses Tune : ou M. D. a connu la phrase (car comment aurait-elle pu lui échapper?) et il l'a passée sous silence, ne sachant comment l'expliquer dans son système ; ou bien, par une distraction qu'on ne saurait comprendre, elle lui aura tout à fait échappé. Dans les deux cas, maintenant que son livre est fait et qu'elle lui est opposée, il doit chercher à en atténuer la force ; or un intérêt aussi évident n'est pas propre à accréditer une supposition qui n'a point d'autre cause que cet intérêt niême.
Mais, quand cette supposition serait fondée, quand il serait certain .que la circonstance du passage d'Annibal est une addition faite par Strabon, qu'est-ce que cela prouverait encore? Rien, absolument rien ; car Strabon, qui n'a jamais vu les Alpes, qui n'a pu recueillir sur les lieux de ces traditions vagues que les peuples aiment à entretenir, n'a dû avoir à cet égard que les notions puisées dans les auteurs qu'il avait sous les yeux. Or quels sont les auteurs qu'il cite sur les Alpes? Il Ti'y en a qu'un seul, et cet auteur, c'est Polybe,; la Géographie de cet historien, ou plutôt la partie de son Histoire qui traite de la géographie, était donc la source unique où il puisait ce qu'il rapporte des Alpes. Si c'est lui qui a ajouté la circonstance du passage d'Annibal, il n'a pu la prendre que dans l'ouvrage de Polybe , son unique guide ; car le moyen de croire qu'il aurait prêté l'oreille à un bruit populaire, si Polybe
eût fait passer Annibal par un autre chemin ? Ainsi donc, que la phrase soit de Polybc, comme on Ta cru jusqu'ici, qu'elle soit de Strabon, comme le veut M. D., parce qu'il croit que cela peut l'arranger, elle n'en exprime pas moins un fait qui appartient à Polybe, et il n'en résulte pas moins que Polybc, aussi bien que Tite-Live, a fait passer Annibal par le mont Genèvre.
Venons aux antres objections ; elles ont moins d'importance, mais elles n'ont pas plus de fondement.
«M. Letronne, dit M. D., croit que les 800 stades doivent se compter le long de l'Isère : mais il ne fait pas attention quils faisaient partie des 1,400 stades comptés par Polybe le long du Rhône, jusqu'à la montée des Alpes. » Si M. D. avait fait altentioïi lui-même à la phrase de Polybe à laquelle il renvoie, il y aurait vu que les 1 ,400 stades n'y sont pas comptés le long du fleuve, et que son opinion à cet égard tient à ce (jii'il ne saisit pas le sens de l'original, qui du reste a été fort mal entendu. Le texte (III, 39, 9) porte : 'Atco 8è ^ç Sia- 6aj6ii>ç xou Toîavou 's:ùpejO[f*vttiç rap' aÙTov tov xôiapLov wç szt -:%<; ^Ï3EÇ, êu>ç irpoç XYjv iva6ôXTîv xciv "AXtcswv Tr;v tiç 'IfaX^av, yù^KOi Teipxcc^ict. J'ai dit dans mon article que les mots taç e::l Tà<; Tfffiç ont présenté beaucoup d'embarras ; ils servent même de preuve à ceux qui, comme Whitaker, veulent faire passer Annibal par le grand Saint-Bernard. Par les mots xapi xjtcv i&v ^ôTajAûv éç kiA tiç Tnf;Ya;, Polybe ne fait qu'indiquer en général la direction de la route, à partir du passage du Rh6ne ; il veut dire simplement qu'au lieu de se diriger droit à l'est, vers les Alpes, on coihmence par remonter le fleuve, sans prétendre appliquer à la longueur de la route, le long du fleuve, la mesure de 1,400 stades jusqu'à la montée des Alpes.
« En remontant la rive gauche de l'Isère et du Drac, on n'entre nulle part sur le territoire des AUobroges ; et cependant la distance de 800 stades fut parcourue dans leur pays, et ce furent encore des AUobroges* qui attaquèrent l'armée à l'entrée des Alpes. » A cela je réponds que cette difficulté repose uniquement sur l'opinion qu'on a de l'étendue de pays
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habitée par les Allobroges à urife époque fort postérieure au passage d'Annibal : mais on ignore absolument ai les Âllobroges, nation puissante, n'avaient point à cette époque éteadu leur domination sur la plus grande partie du Dauphiné; en sorte que, bien qu'Annibal eût traversé le pays des Tricastini, des Vocontii et des Tricont, nommés par Tite-Live, il a pu avoir toujours à combattre les armées allobroges. Ainsi s explique pourquoi Polybe ne prononce que le nom des Allobroges, tandis que Tite-Live indique ep outre les petits peuples dont Annibal traversa le territoire. La circonscription du territoire de la plupart des peuples de la Gaule, au temps de Gésar et d'Auguste, est encore fort incertaine ; mais on peut assurer que nous ignorons tout à fait Tétat des choses au temps d'Aonibal : comment se faire une objection de ce qu'il n'est pas possible de connaître ?
« Pourquoi, dit M. D., Annibal se serait-il détourné de sa route pour se mêler de la querelle des Allobroges j s'il n'avait pas été obligé de traverser leur pays ? » Je n'entends riwi à cette objection ; M. D. oublie donc que, si Annibal s'est mêlé de cette querelle, c'est qu'il y a trouvé son intérêt. « L'aîné des deux frères; dit Polybe, l'attira vivement vers lui, et lui fit de vives instances pour qu'il l'aidât à s'emparer du trAne. Annibal écouta ses propositions^ sentant bien quelle utilité il en retirerait dans les circonstances présentes, etc. » L'auteur ajoute : « Mon critique suppose qu'Annibal ne fit point passer l'Isère au gros de son armée. Mais sur quoi repose cette supposition ? » Sur les textes mêmes de Polybe et de Tite-Live : non seulement ils ne font nulle mention du passage de l'Isère, mais leurs expressions mêmes, comme je l'ai dit et prouvé, attestent qu'Annibal n'entra point dans l'Ile (^xe «Rpc; Ty;v sf^^ns et xpoç f^v iça6[ii.evoç, Pol. ; ad insulam pef%'e7iit, Tit.-Lîv.) ; ainsi toute la supposition consiste à vouloir, avec M. D., qu'Annibal y soit entré.
M. D. montre ensuite, par la récapitulation des distances, qu'il n'a point fait faire de détour à Annibal. Il ne m'a point compris : je n'ai pas prétendu dire que la route qu'il fait suivre
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à Annibal soit en général plus longue qu'il ne faut ; j^ai dit sq^ilement que, dans la partie comprise entre le passage de llsëre et Montmeillan, M. D., en conduisant Ânnibal par Vienne, Saint-Genis, etc.,- allonge la route de Tarmée d'un tiers environ de plus que s'il lui avait fait remonter l'Isère par la vallée du Graisivaudan. Au reste, j'observe qu'à partir de risëre, la distance jusqu'aux plaines du Pô est à peu près la même, qu'on prenne soit par le mont Cenis, soit par le petit Saint-Bernard, soit par le mont Genëvre ; de manière qu'en ayant égard à l'incertitude que laissent les nombreux détours dans un pays de montagnes, on peut être sûr de trouver à peu près le compte des distances mentionnées par Polybe, quelle que soit la route qu'on choisisse entre les trois que je viens d'indiquer. L'accord des distances n'est donc une pr>uve positive que quand il se joint aux preuves tirées du texte même de Polybe et de Tite-Live : or c'est ce qui manque surtout au système de M. D.
La seule objection vraiment solide que fait l'auteur, c'est qu'il se trouvait de la neige à la descente àes Alpes, lors du passage d' Annibal, et que, selon Polybe, c'était de la vieille neige restée là depuis tannée précédente. Il observe avec raison que le passage du mont Genëvre n'est pas assez élevé pour que la neige y séjourne toute l'année ; mais il n'a pas songé que cette objection s'applique aussi bien à son système. Le passage du petit Saint-Bernard n'est qu'à 1,125 toises au-dessus dtt niveau de la mer, conséquemment beaucoup au-dessous de la limite des neiges perpétuelles; aussi les neiges y fondent* ailes entièrement, comme au Simplon et au Saint-Gothard, et même au grand Saint-Bernard (1), dans le courant des mois de juillet et d'août ; il n'en reste que dans des crevasses exposées au nord, ou près du lit très encaissé de quelque torrent, comme M. de Saussure en vit, le 8 août 1792, qui formaient un pont naturel sur le torrent de la Tuile (2). Il est donc clair que, quelque hypothèse qu'on adopte sur la route d'Annibal,
(1) De Saussure, Voyages dans les Alpes, § 2233.
(2) Ebel, Manuel du voyageur en Suisse, II, 241.
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appui le lion et le palmier qu'on y voit gravés, types qui se retrouvent sur des médailles carthaginoises. Les antiquaires s'accordent maintenant à reconnaître dans ces prétendus boucliers votifs, sans portraits ni inscriptions, des plats, ou mieux des plateaux, qui, sous le nom de pinakes , lanceSy disci el tympmia^ ornaient les buffets des riches (1). Ils y faisaient graver des sujets souvent fort compliqués, tçmoin le prétendu bouclier de Scipion. Sur celui dont il s'agit, on a représenté un lion et un palmier, pai'ce que telle a été la fantaisie de l'ouvrier et du propriétaire. Du reste, il serait constaté que ce plateau est un bouclier votif carthaginois, qu'un semblable monument, pouvant, dans l'espace de deux mille ans, avoir été transporté là de fort loin, ne prouverait pas plus aux yeux de la critique que les médailles carthaginoises trouvées, selon M. Bourrit, sur le grand Saint-Bernard.
Quant au nom de Passage que porte le village près duquel fut trouvé le plat d'ai'gent, je ne pense pas que personne puisse faire aucun fond sur un rapprochement pareil. Par quel étonnant hasard un seul village de France, situé en plaine et dont la position n'offre rien de remarquable, conserverait-ii dans sa dénomination, après 2,000 ans, des vestiges d'une expédition qui n'en a laissé aucun de ce genre sur toute la route, depuis Sagonte jusqu'à Cannes? Qui ne pensera que ce lieu, comme d'autres du même nom en France, aura d'abord reçu le nom de Passage d'une circonstance particulière, et qu'ensuite un étymologiste de l'endroit aura imaginé de rapporter ce nom au passage d'Annibal, et aura ainsi donné naissance à la tradition, si toutefois la tradition existe dans le pays ?
J'arrive' au second fait, sur lequel M. D. compte de préférence : c'est une inscription latifie trouvée dans le val d'Aoste par Luitprandj entre Bard et Ivrée, sur le roc de DonaXy et portant les mots TRANSITUS ANNIBALIS.
Il est fâcheux que M. D. se soit contenté de citer Luitprand, d'après M. Chrétien de Loges, sans prendre la peine de véri-
(!) Mimn, Mon. inéd., I, p. 9i, 93.
fier le passage de rhistorien ; il se serait épargné une erreur matérielle, car le fait n'existe pas. Luitprand (que la citation si vague de M. D. m'a fait lire deux fois d'un bout à l'autre , ce qui m'a semblé un peu dur) ne ditpasunmot de F inscription latine. Voici, en conséquence, à quoi se réduit le nouveau fait de M. Deluc.
Je dois rappeler que la tradition sur le passage d'Annibal par le grand Saint-Bernard, tout absurde qu'elle peut être, est fort ancienne, et a été la plus répandue, précisément parce qu elle rendait le passage d'Annibal plus merveilleux, Tite- Live(XXI, 38) la rapporte et la réfute. Après J. César, cette route devint assez fréquentée pour le commerce de l'Helvétie et de la Séquanaise avec l'Italie. Les habitants du val d'Aostc ei du Valais avaient élevé sur cette montagne une statue de Jupiter Penninus. Les Romains, ne connaissant pas l'origine de cette dénomination, la rattachèrent au passage d'Annibal, et* confondirent le mot Penninus avec Pœninus ou Pœnus; aussi voyons-nous que Pline (III, 17) appelle le grand Saint- Bernard Pasninœ Alpes, nom dont il rapporte Tétymologie au passage d'Annibal. De là ces inscriptions, Jovi Pœnino, Jovi Pœno, trouvées.sur le grand Saint-Bernard (1) ; de là ces nombreux ex-voto portant la même dédicace, gravée sur des lames de bronze, et qu'on a déterrés dans les ruines du temple de Jupiter Pennin (2). C'est ce qui valut au grand Saint-Bernard le nom de Mons Jovis ou de Mont Joux qu'il porta jusque dans le XV* siècle. Ces ex-voto attestent combien fut générale la tradition du passage d'Annibal par cette montagne.
Or c'est tout simplement, à cette tradition que se rapporte le passage de Luitprand auquel a renvoyé M. D. sans le lire; cet historien s'exprime ainsi, en parlant du passage d'Arnulfe en France : ... quod cernens Amulfus, quoniam per Veronam non potuit, per Hannibalis viam, quam Bardum dicunt et Montem Jovis, repedare tJo/t«V (Luitprandi 0pp. omnia, p. 20) ; d'où l'on voit que Luitprand ne dit autre chose, sinon que la
(i) Ebel, Manuel du voyageur^ 11, 235.
(2) De Saussure, Voyages^ § 969; Ebel, Manuel, II, 236.
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route de Bard et du Mont Joux est celle qu'a faite, dit-on, le f/énéral carthaginois : quant à Tinscription Tramitus Atmibalis, Luitprand n'en parle point.
Comme je n'ai pu me procurer Touvrage de Chrétien de Loges, d'après lequel M. D. a cité Luitprand, je ne puis découvrir l'origine d'une aussi forte erreur. Je pense toutefois qu'il y a ici quelque confusion, et qu'on a mêlé les noms de Luitprand et de Paul Jove. En effet, ce dernier historien, en parlant des Alpes summœ du Saint-Bernard, dit, dans sa grande Histoire (X\i, 297) : Has rupes ignibus acetoque Annibalem perf régisse multi opinantur, — lit apud Barrum, ejus ittneris pagum, perpetuo tanti ducis gloriœ n%onumentOy litterss ipsis cautibus inscriptœ significant; c'est-à-dire, « beaucoup de personnes pensent que ce sont ces rochers qu'Annibal a brisés par le feu et le vinaigre, ainsi que l'attestent des lettres gravées près de Bard, sur les rocs mêmes, monument éternel de la gloire d'un si grand capitaine » . C'est probablement de ce texte qu'on a conclu l'existence de l'inscription Transitas Annibalis. Mais on voit clairement que celle dont parle Jove ne peut être qu'une inscription faite par quelque ignorant qui a cherché à lier ensemble la circonstance merveilleuse du feu et du vinaigre^ prise dans Tite-Live, avec la tradition du passage d'Annibal par le grand Saint-Bernard, sans songer ou sans savoir que ces deux données sont inconciliables, puisque Tite- Live fait passer Annibal par le mont Genèvre. Je soupçonne, en conséquence, qile cette inscription était assez moderne; d'ailleurs si, à l'époque de Paul Jove, où elle était encore si distincte, elle avait eu seulement sept à huit siècles d'existence, il en serait resté quelques traits, lorsque Guichcnon, environ un siècle après, recueillit les monuments d'antiquités qui existent dans les vallées des Alpes de Savoie et de Piémont, et en particulier ceux de la vallée d'Aoste, qu'il visita dan$ cette intention: il ne cite que deux monuments antiques à l'article de DofiaSj village où, selon M. D., était la fameuse inscription. L'un est une inscription qui n'a nul rapport avec Annibal; l'autre, une colonne milliaire, marquée du chiffre
XXXVIU; mais Guichenon ne dit pas un mot ni de l'inscription Transitus Annibalis, ni des caractères gravés sur le roc, selon P. Jove; ainsi ces lettres avaient disparu entièrement dans l'intervalle de P. Jove et de Guichenon.
Il résulte de tout cela que le second fait de M. D. peut être regardé comme non avenu. Au reste, quand même Tinscription Transitus Ànnibalis eût existé, on sent qu'elle n'aurait rien prouvé, attendu que, d'après les rapprochements qui précèdent, elle se rattacherait à la même tradition qui a fait graver sur les ex-voto du grand Saint-Bernard Jovi PœninQ ou Pœno.
Puisque M. D. recherchait des faits en faveur de son opinion, je suis étonné qu'il en ait oublié deux autres qui sont à peu près aussi concluants que le plat d'argent du Passage et rinscription de Luitprand. Ce sont d'abord des os d éléphant qu'on a trouvés, dit-on^ sur le petit Saint-Bernard (1); il est >Tai qu'avant de s'en faire une preuve, il faudrait lire les observations de Fortis sur les restes d'éléphants déterrés en Italie et en Allemagne (2) et surtout celles de M. G. Cuvier (3) ; ensuite deux médailles puniques trouvées à la cité d'Aoste, dans le jardin du comte de Bard (4) ; toutefois il serait bon de constater si elles sont carthaginoises ou celtiques.
Après avoir indiqué à M. D. ces deux faits, qui lui ont échappé, je terminerai cette réplique par une observation : c'est que, dans l'état actuel de la critique, ce n'est point sur de pareils faits, ou faux ou mal interprétés ou soumis à une foule de chances d'incertitude et d'erreur, qu'il convient de s'en reposer pour une question de la nature de celle qui nous a tous les deux .occupés. En veut-il une preuve frappante? C'est qu'à considérer la question comme il le fait, son opinion ni la mienne ne pourraient plus soutenir la comparaison avec celle qui fait passer Annibal par le grand Saint-Bernard. En
(1) Saint-Simon, Guerre des Alpes, préf., p. sxii.
(2) Forlis, Mém,pour servir à Vhist. natur,, etc., Il, 317 et s.
(3) Cavier, Rech. sur les ossements fossiles, t. II. (4} Ebel, î, 238.
effet, cette neige de thiver précédent^ les médailles carthaginoises soi-disant trouvées sur cette montagne, les inscriptions Jovi Paenino, Topinion formelle de Pline, la tradition si répandue depuis J. César, voilà une somme de données probantes que nous ne pouvons ni Tun ni Tautre alléguer; et cependant les trois ou quatre partisans de ce système, avec tous leurs petits faits^ n'en soutiennent pas moins une opinion insoutenable jusqu'au point d'être absurde.