‹ Œuvres chooises de A.-J. LetronneChapitre 27 sur 43 · PAR V.-J. ARUNDELL · texte numérisé non relu

PAR V.-J. ARUNDELL

La ville d'Uschak, dont aucune carte, pas même celle du colonel Leake, ne fait mention, est un lieu considérable qui doit occuper remplacement d'une ville ancienne, à en juger par la quantité de marbres et d'inscriptions antiques qui s'y trouvent; malheureusement elles sont toutes sépulcrales, et ne contiennent aucune allusion au nom de cette ancienne ville. G est peut-être Eucarpia.'Le village de Corray, près de THermus, est encore sur l'emplacement d'une ville antique, dont l'existence en ce lieu est attestée par un grand nombre d'inscriptions funéraires que notre voyageur n'a pas eu le temps de copier. Au reste, ses indications géographiques sont un peu confuses, parce qu'il paraît avoir pri^ sa main droite pour sa main gauche, et vice- versa : c'est l'éditeur lui-même qui en fait la remarque.

On se trouve là dans la Calacécaumène ou « pays brûlé » des anciens. M. Mannert regrettait qu'aucun voyageur n'eut traversé ce pays (1) : M. A. pourrait bien être en effet le premier qui l'ait parcouru. Elle a toute l'apparence d'yne terre volcanique; on y trouve presque partout un sol noir; le pays est coupé de monticules arrondis dont le sol a la même couleur, et au pied desquels on voit des pierres ponces et des scories; tout annonce que ce sont des volcans éteints; c'est principalement vers Koulah qu'ils se montrent. La Catacécaumène paraît s'étendre en longueur depuis Adala jusqu'à Jenisher, intervalle qui répond assez bien à la mesure de 500 stades que lui donne Strabon ; en largeur, elle a pu s'étendre au midi jusqu'au Méandre, ce qui surpasserait pourtant de beaucoup la mesure de 400 stades donnée par le même auteur.

La route jusqu'à Thyatira offre quelques points géographiques intéressants. Delà jusqu'à Pergame, elle traverse un pays visité souvent parles voyageurs. M. A. décrit cette ville àl'aîde deDallaway et Chandler. En revenant de Pei'game àSmyrne, on passe près de l'emplacement d'Élée, de Cyme et de Phocée. Non loin du lieu où Cyme a dû être située, M. A. traversa une

(1) Geog, der Gr. und Rœm, Th. VI, Heft ui, S. 367.

yt^^.'^

rivière considérable qui va se jeter directement dans la mer à peu de distance. Il croit que c'est là le Xanthus, dont le nom se trouve sur les médailles de Cyme. Mais aucun auteur ancien ne parle d'un Xanthus aux environs de Smyme, et Ton ne sait trop encore comment expliquer le Xanthus des médailles de Cyme. H se pourrait que la rivière traversée par M. A. fût un torrent accidentellement gonflé par une pluie d'orage.

£n passant à Guzel Hissar, Tancienne Tralles, notre voyageur copia deux inscriptions : Tune est grecque et contient une consécration de l'empereur Claude (1); l'autre est l'épitaphe latine d'un soldat Evocatus^ né à Carthage.

Cette seconde excursion, finie au retour du voyageur à Smyrne, me servira, comme la première, à établir plusieurs points importants de la carte de l'Asie Mineure. Celle qui accompagne le voyage de M. A. n'est qu'une esquisse, sans aucune indication de longitude ou de latitude. Elle n'en esl ~ pas moins un document dont un géographe habile pourra tirer un fort bon parti. Quant à la narration du voyageur, elle annonce dans son auteur beaucoup d'instruction), sans celle vaine prétention de tout savoir qui défigure tant de voyages d'ailleurs estimables. On doit se féliciter de ce que l'éditeur Ta jugée digne de sortir de l'obscurité à laquelle l'auteur semblait l'avoir destinée.

U) TIBEPIONKAAYAION KAIZAPAZEBAZTON rEPMANIKONAYTOKPATOPA OAHMOZKAOIEPOZEA ANAeENTOZEKTnNIAinNTIEEPIOT KAATÀIOYAPTEMIAOPOTYIOYKTPEINA AlOrENOYIENYOlYHirYNIlA IAPXIA2XP0lini

Ti6£piov KXauôtov' KottaapGc aEoaarbv rep(j.avtxbv ocÙTOxpotropoT 0 6v)(ioç xotOiipwffEv, àvotOêvTo; ex twv IStwv Ti6ep:o'j KXaudiou *ApTe|ii8fi>pou vio'j Kv?w Atoyêvouc, èv t« ttjç yyfiva-

Diverses circonstances ont empêché qu'on ne rendit compte dans ce journal de la première édition de ce voyage ; et cependant il est peu d'ouvrages qui, par la nature et l'importance du sujet, rentrent plus dans les attributions du Journal des Savants. La nouvelle édition, qui vient d'être terminée, nous fournit une occasion toute naturelle de réparer cette omission et d'apprécier un livre dont il ne nous semble pas qu'on ait donné jusqu'ici une idée parfaitement exacte.

Un ouvrage composé de cinq gros volumes hérissés de citations, de discussions géographiques ou archéologiques, qui arrive en trois ou quatre ans aux honneurs d'une seconde édition, est un phénomène assez rare de nos jours, je devrais dire unique. Un tel succès est dû à plusieurs causes : d'abord à l'importance du livre pour la connaissance de la Grèce moderne, ensuite à l'opportunité de sa publication. Il a paru en effet vers l'époque des premiers troubles de l'Orient. Ce grand mouvement d'un peuple qui secouait le joug d'un insupportable esclavage et les scènes sanglantes qui ouvrirent ce drame terrible, excitèrent une sympathie presque universelle. Quelle circonstance favorable pour un ouvrage qui présentait

[il) Journ, desSav., 1828, p. 2t8-227, 421-431, 543.353.]

un tableau complet de la Grèce et de ses habitants et où I on pouvait connaître Tétat actuel du pays, ses ressources, les moyens de résistance qu'il offrait aux courageux Hellènes cl trouver le fondement des espérances qui faisaient battre tous les cœurs généreux ! Je me trompe fort, ou cette cause de succès n'a pas été la plus faible.

Un voyageur en Grèce qui, ne visant point à l'universaliléj consent à se renfermer dans le cercle des observations qu'il a faites sur les lieux mêmes, doit facilement produire un ouvrage neuf et intéressant, pour peu qu'il ait de jugement, d'instruction et de goût. La tâche est bien plus difficile si, au lieu de raconter simplement son voyage, il veut, à son retour, composer une description du pays. Gomme il n'a pu tout voir, ou comme il n'a pu donner à tout la même attention, le voilà obligé de coudre les observations dès autres au bout des siennes, et, pour cela, de compulser tous les voyages antérieurs, d'extraire une foule de dissertations sur Thistoire, les antiquités et la géographie de la Grèce, de se lancer enfin dans une foule de discussions épineuses. Or, s'il n'est pas préparé de longue main par des études spéciales et s'il n'a pas acquis une longue habitude de la critique des textes et des monuments, toutes ses recherches pourront n'être souvent que des compilations incomplètes et inexactes. M. Pouqueville, qui s'est imposé cette tâche difficile, ne me paraît pas avoir évité recueil que je viens de signaler.

Il rappelle dans l'introduction qu'un savant helléniste regarde son ouvrage comme le plus remarquable en ce getire qui ait paru depuis la renaissance des lettres (p. lxvi) : ce sont là de ces paroles qu'on dit à l'oreille d'un auteur par obligeance el politesse; mais nous ne savons si celui qui les a dites sera fort content qu'on les ait publiées. On peut convenir avec loule justice que M. P. a fait le livre le plus complet qui existe en ce genre y parce qu'il a joint à ses propres observations celles qu'il a tirées d'autres voyageurs; on doit ajouter que, pour te régions septentrionales de la Grèce, l'Épire, l'Acamanie, la Thessalie et la Macédome, son voyage renferme une foule de

détails tout à fait neufs, ou que personne n'avait aussi bien connus avant lui; mais il est encore vrai de dire que, poi^ le reste, il n^apprend presque rien de nouveau à celui qui connaitles ouvrages de Chandler, de Dodwell, de Gell, de Stuart, de Leake, le recueil de Walpole, etc. Nous persisterons, sauf erreur, à lui contester le mérite d'être Youvrage le plus remarquable en son getvre^ qualification magnifique, qui suppose non seulement qu'on a traité un sujet important, mais encore qu on Ta traité d'une manière supérieure, soit comme savant, soit comme écrivain : or, sous ce dernier rapport, le livre de M. P. laisse beaucoup à désirer. Il est certainement plus complet qu'aucun de ceux que je viens de citer; et cependant ils sont, à mon sens du moins, des livres plus remarquables y parce que leurs auteurs possèdent à un plus baut degré les qualités indispensables à tout voyageur en Grèce, savoir, l'érudition des textes ou celle des monuments, et l'art de les faire tournera l'éclaircissement des difficultés qui arrêtent le voyageur à tout moment dans ce pays, où chaque pas réveille un souvenir. C'est là, dans mon opinion, la partie faible de M. P. et de son ouvrage. Une instruction variée, une connaissance très grande de l'état actuel du pays et un talent peu commun d'observation, voilà les qualités qui le distinguent; mais il semble peu familier avec l'archéologie, la philologie ancienne et la connaissance des sources; or comme, au lieu d'éviter les discussions de ce genre en se renfermant dans le cercle de ses connaissances, l'auteur en sort à chaque instant pour faire des excursions dans le champ de l'antiquité, il a singulièrement multiplié pour lui les chances d'erreur. Aussi a-t-il commis une multitude de fautes plus ou moins graves; et son Voyage en Grèce, s'il est le plus complet^ est peut-être en même temps, sous le rapport de l'érudition, un des moins exacts qui existent.

Tel est, en résumé, le jugement qu'après une lecture attentive je croîs devoir porter de cet ouvrage. Je vais maintenant en présenter les motifs dans une analyse suivie : je l'accompagnerai d'observations et de rectifications qui pourront servir

pour une édition subséquente et qui, dans tous les cas, prémuniront contre plusieurs des faits inexacts ou des opinions fausses que l'autorité dontjouit^àplus d'un titre, le voyageur, pourrait répandre et accréditer parmi les nombreux lecteurs de son livre.

La première édition n'avait que cinq volumes ; la seconde en a six d'& peu près la même étendue; mais il faut obsener qu'on a retranché le morceau sur Ali-Pacha, qui a été reporté dans l'histoire de la Régénération de la GrècSy et l'histoire d'Épire en grec et en français, qui occupait cent cinquanlecinq pages du cinquième volume; ainsi les additions de Fauteur ont non seulement comblé le déficit, mais encore aug^mente d'un volume ce voyage, que cependant on s'était accordé à ne pas trouver trop court.

Un des avantages que présente la nouvelle édition consiste dans l'excellente carte de M. Lapie; elle remplace celle que feu Barbie du Bocage avait dressée pour la première édition, et dont il a toujours été impossible de se servir, par suite du vice radical de la projection. Par l'inadvertance la plus singulière, Barbie du Bocage avait dressé sa carte sur un canevas de projection qui ne convenait qu'à la latitude de 46 à 52 degrés, c'est-à-dire de dix degrés plus boréale que celle de la Grèce, qui est comprise entre les 36* et 42* parallèles ; il en est résulté un resserrement considérable de tout le pays dans le sens de la longitude ; et l'on est encore à concevoir comment l'impossibilité de coordonner les itinéraires sur un pareil canevas n'a pas averti le géographe de son erreur. Il est inutile d'avertir que la carte de M. Lapie en est exempte, et que cet habile géographe a coordonné, avec le talent qu'on lui connaît, les matériaux qui étaient à sa disposition. La seule chose que nous désirerions à sa carte, c'est un plus grand nombre de dénominations anciennes. S'il avait pu, mettre au moins toutes celles dont M. P. parle dans son livre, on aurait suivi plus facilement la relation du voyageur. Nous croyons que, malgré la petitesse de l'échelle, la carte pouvait supporter cette utile addition.

PàB F,-C.-H.-L. POUQUEVILLE. 343

Avant la publication du voyage de M. P., il n'existait en français aucun ouvrage qui embrassât la description générale de la Grèce. Celui que le même voyageur avait publié en 1805 sous le titre de Voyage enMorée, à Constantinoplej en Albanie et dans plusieurs autres parties de F empire ottoman pendant les amiées 1798 et 1801, était insuffisant; et l'auteur eut, à ce qu'il parait, le tort d'en dire un peu plus qu'il n'avait pu en apjHrendre, en allant de Navarin à Tripolitza, de là à Nauplie, puis à Gonstantinople par mer, et enfin à Scodra; ce qui l'a exposé' à des critiques fort sévères de la part du savant colonel Leake (1), et & un mot piquant de lord Byron dans ses notes de Chil€le Harold (2).

Nommé en 1805 consul général à Janina, M. P. eut occasion, pendant un séjour de plusieurs années en Grèce, d'acquérir de nouvelles connaissances sur ce pays : il visita souvent r Albanie, et TÉpire, parcourut la Thessalie, la Macédoine et les autres parties de la Grèce : c'est le résultat de ses observations et de ses études qu'il a réuni dans ce second voyage que nous allons analyser.

L'auteur exppse, dans une préface de soixante-dix-huit pages, les recherches qu'il a faites, le plan qu'il a suivi et le but qu'il s'est proposé. On y apprend qu'il a lu et étudié tout ce que les anciens et les modernes ont écrit sur la Grèce (p. x-xn); qu'il a comparé leur témoignage à l'état des lieux, n a même, selon lui, rectifié F érudition qui perce parfois dans les auteurs^ tels queProcope, Agathiàs, AnneComnène, Cons- • tantin Porphyrogénète,. Psellus, Nicéphore de Brienne {sic) et autres historiens de la Byzantine. Il nous avertit encore qu'en se rangeant sous la bannière des écrivains anciens, il s'est bien gardé d'accepter de confiance les corrections des linguistes^ accoutumés à mettre des accents où il n'en faut

(1) Researches in Greece^ p. 403 et s. Après avoir reproché à M. Hobhouse «i'avoir commis de grosses erreurs sur la foi de M. Pouqueyille, M. Lealce ajoute : He coutd not hâve choosen a more fallacious guide ( than PouqueviUe).

(2) Cant. n, st. 47, n. 17: ... According to Pouquecille, the lake of Yanina : f^t Pougueville is always odt.

point et des virgules où il n'y en eut jamais (p. xni). » Je pense que par linguistes^ M. P. entend les éditeurs des anciens et autres gens qui savent le grec ou le latin; en ce cas, il est bien certain que ces linguistes mettent des points et des virgules là où il n'y en eut jamais, attendu que les manuscrits n'en ont pas. Quant aux accents qu'ils mettent où il n'en faut point, j'ignore ce que l'auteur veut dire. Mais a comme il avait besoin d'un guide pour discerner For pur du chrysocalce [sic) (p. xm), » il a choisi Paulmier de Grentemesnil ; il le suit de confiance, quoique Paulmier soit un de ces linguistes qui mettent dans les textes des accents et des virgules.

Dans cette préface, M. P. résume plusieurs des discussions géographiques auxquelles il s'est livré, et principalement ses observations sur l'emplacement de Dodone, qu'il croit avoir définitivement fixé ; 0ii verra dans un article suivant quelles sont ses preuves ; nous ferons seulement ici quelques remarques sur plusieurs opinions erronées qui l'ont égaré dans ses recherches relativement à ce point curieux de géographie ancienne. « Ayant déterminé, dit-il, remplacement de Dodone à Gardiki, je partis de là pour fixer celui de Vhiéron de Thénds^ dont l'oracle permit aux Pélasges d'admettre le culte de Jupiter (p. xvi). » Et en note : « Hérodote (liv. Il) nous apprend que les Pélasges... ayant été sollicités d'admettre le culte de Jupiter, s'adressèrent à l'oracle de Thémis pour prendre son avis. Ainsi Jupiter Dodonéen ne fut pas le premier oracle établi dans laPélasgide. » Mais Hérodote ne fait pas mention de cet oracle de Thémis; dans le passage allégué (1), il dit au contraire que les Pélasges consultèrent Voracle Dodonéen pour savoir s'ils devaient adopter les noms des dieux qui leur venaient des barbares. Voracle de Thémis qui fut, selon M. P., antérieur à celui de Dodone, et qu'il croit avoir été placé dans la vallée de Janina, l'était certainement ailleurs, et fort loin de Dodone. Eschyle (2), Fauteur des hymnes orphiques (3),

(1) Herod., H, 52.

(2) Eumen, 3.

(3) LXXIX, 3, Hermaon.

«T fîiVV ^l«VÎ t

PAR F..C.-H.-U POOQUEVILLE. 345

ApoUodore (1), Pansanias (2)^ tous ceux enfin qui parlent de cet oracle, affirment qu il avait précédé celui d'Apollon dans remplacement de Delphes. M. P. s'efforce pourtant de prouver que cet hiéron de Thémis était situé au monaStëre d'Hellopia en Épire ; il conjecture que la chapelle de la Vierge y a succédé à Tantique hiéron, « comme celles du prophète Élie, du Pantocrator, de Saint-Nicolas, de Saint-Déroétrius, de Saint- Georges et de Saint-Michel ont succédé aux temples du soleil, de Jupiter, de Neptune, de Pan, de Cérès et de Mercure; » dépense tout à fait inutile d'érudition, car cet oracle n'était point en Épire.

Ce qu'il ajoute ne parait ni plus exact ni plus nécessaire (p. xvra) : « On objecterait en vain (à cette conjecture sur Thiéron de Thémis) qu'on ne trouve pas de ruines pélasgiques sur le mont Dryscos. A cela nous répondrons que les hiérons, dont l'origine remonte aux PhéniciefiSj n'étaient souvent entourés que de haies ou» d'une simple terrasse, pour empêcher qu'ils ne fussent profanés par les bestiaux. Tel était le temple d'Orthosie, celui du mont Carmel, visité par Pythagore, ceux d'Hercule à Tyr, de Vénus à Biblos (Lucian., de Dea Syria; Euseb., Prsepar. evang. , I, 9), de Junon à Samos (Strab. , XIII), de Vénus à Paphos (Homer. , Odyss. ,VIII, 322, 366 ; Hymn. in Ken. V* 58), etc, » On pourrait demander à M. P. où il a vu que les Phéniciens sont les inventeurs des hiérons ; que les temples d'Orthosie, dû mont Carmel et de Tyr n'étaient entourés que de haies. Quant à Thiéron de Vénus à Biblos, ni le faux Lucien (3), ni Eusèbe (4) qu'il cite, ne font mention de haies ou de terrasses ; non plus que Strabon, à propos du temple de Junon à Samos (5). Il est bien question à la vérit^é de la Vénus de Paphos dans deux vers de l'hymne homérique de Vénus (6),

(3) De dea Syria, § 6-8.

(4) P. 36 B, 38 D. Le passage allégué apparUent au fragment de Philon de Byblos cité par Eusèbe, contenant les extraits de Sanclioniaton.

(5) XrV, p. 637.

(6) 58-60 ; cf. MatUi. et Ugen. ad. A. /.

346 VOYAGE DE.LA G«ftC£,

tirés Tun de V Odyssée (1), Tautre^de Y Iliade (2) ; mais on n'y voit rien qui soit relatif au temple.

Notre voyageur cite l'opinion de Pelloutier, qui prétendait que les Pélasge% étaient des Celtes ; il ajoute qu'AntoninasLiberalis place ces Celtes dans FAmphilochis : mais les éditeurs de ce mythographe ont prouvé depuis longtemps que la leçon KeXToui; est extrêmement suspecte, et qu'il faut lire SeXXouç, nom d'un peuple de TÉpire dont il est souvent question dans les anciens (3).

Ce que l'auteur dit ensuite de la religion des peuples de TEpire n'est pas fondé sur une critique plus rigoureuse : « Ils adoraient un Dieu suprême à qui tout est soumis (Tac . , Germon, , c. 33, lis. 39). Ils avaient élevé les premjers hiérons k ciel ouvert-, sans simulacres (/A., c. 9). » Les deux passages de Tacite auxquels M. P. renvoie se rapportent aux Suèves : quel rapport avec les habitants de TÉpire ! « Zélés contre l'idolâtrie, ils persistèrent pendant longtemps à briser les simulacres. » M. P. a omis de nous dire où il a pris ce fait, et je n'ai pu le découvrir. Il y a un passage classique sur la religion des Pélasges, celui d'Hérodote (4) ; précisément M. P. ne le cite pas. « Cicéron {pro Fonteio) les accuse à tort d'athéisme pour cela. » Cicéron n'accuse les Pélasges d'athéisme ni en cet endroit ni ailleurs, attendu qu'il ne parle jamais de ce peuple. Pour affaiblir les dépositions des Gaulois dans l'affaire de Fonteius (5), il dit qu'on ne peut se iBer à un peuple qui semble ne porter la guerre aux autres que pour profaner ou détruire les objets de leur religion, faisant allusion, comme on le voit ensuite, au siège du Capitole et au pillage de Delphes par les Gaulois. Cela n'a rien de conmiun avec les Pélasges ni avec leur prétendu athéisme. « Il est probable qu'ils adoraient l'essence suprême , dont aucune bouche ne peut prononcer le nom. » L'auteur ajoute en note : « Trismégiste, plus ancien

(3) Velpheyk ad Ant. Liber,, § 4.

(4) Herod., n, 51,52.

(5) Pro Fonteio, § 12.

que Platon, s'exprime ainsi : oî to îvôjjia ôj Jjvxcàv âvOpcomvci) (ttojjLx:! Xex6i}vai, et le disciple bien-aimé de Socrate ajoute, Hoç ap^c^ xxi im^ù\Lonoç (sic) (1). » Cette note a été prise dans Touvrage de Lîlio Giraldi (2), fort érudit pour le temps, mais qui ne doit plus être consulté aujourd'hui que par ceux pour lesquels les sources originales seraient inaccessibles. Il n'est plus permis de nos jours de citer le texte de Trismégiste plus ancien que Platon.

« Le synchronisme de Thesprotus et de Proserpine étant historiquement prouvé (Pausan. , 1, 17 ; VIII, 4 ; Strab. ,VIII), je dus également reconnaître que le canton de Paramythia était la région antique des ombres (Paus., IX, 3Cf) et la terre des ténèbres (Homer., Orfy55., V, v. 115). » Ce serait assurément une chose fort curieuse que le synchronisme de Proserpine et de Thesprotus historiquement prouvé . Mais ni Pausanias, ni Strabon, qu'on cite en note, n'ont jamais parlé d'un personnage appelé Thesprotus ; seulement, le premier, rapportant l'expédition de Thésée et Pirithoiis, dit que le roi des Thesprotes (ô QsOTfpwTéç) les mit dans les fers. Aucun linguiste, que je. sache, n'a pris cette qualification (6 BeT7cp<i)T6ç) pour un nom propre. Pausanias, à l'endroit cité, ne parle pas davantage de la région antique des ombres ; et la terre des ténèbres, dont Homère fkit mention, selon M. P., n'existe non plus nulle part dans ce poète. Les expressions iJiéXaiva yaTa 6eTiwp(i>Ta)v, auxquelles M. P. renvoie (3), ne s'entendent pas plus d'une terre des ombres que dans tx>us les autres endroits où Homère joint Tépithète piXotva au mot yata (4) ; ici l'épithète se rapporte probablement à ce que la côte montagneuse de l'Épirc^ à l'aube du jour, se détache en noir sur l'horizon pour les navigateurs qui en approchent ('EwiJjjLap çepopLtjv, Sexdctr) 8é jxê vuxtI iAeXaOY)

« Sachant que Pélasgus, comme le dit Plutarque, étant venu

(1) Ceci est tiré d'Apulée {Dogm, Plat,, I, p. 190, Oùdend.) : le texte porte àxatt»v6|iaoTov ; mais la leçon est contestée.

(2) Synt,, I, p. 16, G, et 17, A. 0pp. Lugd. Bat. 1696.

(3) Odys$.,Vf 315, et non Uv. V, v. 113.

(4) //. 6', 699; o', 715; Ody«., X', 364, 376; t', 111.

dans rÉpîre avec Phaéton, ces chefs de colonie y fondèrent plusieurs villes, je crus reconnaître dans TAcropole de Castrizza la capitale des Pélasges^ qui fut primitivement appelée 'EXXà xoOëîpa [Pr, p. xviii). » Plutarque {in Pyrr, înit.) dit seulement que Phaéton, un de ceux qui vinrent en Épire avec Pélasgus, régna sur les Thesprotes et les Molosses; il ne parle point de fondation de villes. La conjecture de M. P. sur la capitale des Pélasges, nommée Hella Cathedra^ qu'il veut retrouver à Castrizza, présente une difficulté : c'est qu'il n y a jamais eu de capitale des Pélasges de ce nom. Notre voyageur a été trompé par un passage de Paulmier de Grentemesnil (1), qui cite la glose d'Hésychius, ''EXXa, xoOéîpa, xal Atoç fepov Aw- 8<ivt), c'est-à-dire : « ''EXXa [désigne] un siège, et l'hiéron de Jupiter à Dodone. » C'est ce mot IXXa dont les Latins firent leur sella, qui répond à i^dbilfoi. Gela nous envoie un peu loin i'Hella Cathedra, capitale des Pélasges. M. P. ajoute : « Ces points (savoir l'hiéron de Thémis et Hella Cathedra) étant déterminés d'une manière rationnelle, tout s'orienta sans peine autour de moi. » Les observations précédentes me semblent devoir compromettre beaucoup l'exactitude de cet oriejitement; nous verrons qu'en effet il y faut médiocrement compter.

Le résumé que l'auteur nous donne sur Athènes (p. xlivxLVi) n'est pas plus exact. Quelques citations prises à V Histoire de la législation de M. Pastoret (YI, 103) et mal appliquées en font les frais. Nous y voyons en outre que Minerve avait placé sa ville chérie sous la protection des Fumes (Eurip.,iln^rom., 446, 447). Ou ne lit rien de pareil dans Euripide.

M. P. dit encore (p, xLvm) : « J'ai vu peu de ruines intéressantes à Argos; mais j'y ai retrouvé des inscriptions qui justifient l'authenticité longtemps contestée de celles qu'a recueillies Fourmont. » Ce passage donne une vive curiosité de connaître ces inscriptiona ; malheureusement, à l'article d' Argos (t.Y, 209), M. P. n'en parle plus ; il donne seulement quatre fragments d'inscription qui n'ont aucun rapport avec la ques-

(1) 6>. anL, p. 331.

don en litige ; il avertit en outre qu'il en a relevé deux autres qui existent dans le manuscrit de Fourmont ; mais ce manuscrit n'en contient point qui puisse jeter du jour sur la discussion qui partage encore les savants. J'en avertis, pour prévenir les espérances qu'on pourrait fonder sur la pai'ole du voyageur. Ce qui me parait certain, d'après cela, c'est qu'il n'a pas une idée bien nette du point de la difficulté.

Je terminerai cet examen préliminaire par une remarque qui tient à la géographie générale et à l'état des connaissances des anciens. « La latitude et la longitude du cap Ténare, que donne Strabon, et d'où l'on est parti pour décrire tout le Péloponnèse et la Grèce (Gossell., Géog. des Grecs anal., p. 81), se trouvant exactes, devinrent pour moi le complément d une démonstration qui justifie l'adage de Salomon, rien de nouveau sous le soleil. » On ne sait pas sur quoi se fonde ce grand enthousiasme pour /'^j:ac^tViiâe des anciens, à l'occasion du cap Ténare (1); car il résulte des recherches mêmes de M. Gossellin que Strabon a fait une erreur de 3« environ sur la longitude, et de plus de 1® sur la latitude. M. P. part de cette prétendue exactitude pour nous .dire : « Strabon ne dit pas qu'il est l'auteur des mesures qu'il donne ; il se contente de se plaindre de la peine qu'il a eue à les supputer... Les grandes mesures de la terre étaient donc établies depuis longtemps. » C'est ce que plusieurs savants ont pensé ; mais si leur opinion n'avait d'autres appuis que de pareils arguments, elle ne serait pas bien solide. « Thaïes, ajoute-t-il, qui enseignait Vuranographie des Égyptiens, qu'Athènes adopta, professait une doctrine déjà définie, eu' expliquant le système CMC nous attribuons à Copernic. » J'avoue que j'ignore absolument quelle était Vuranographie des Égyptiens que professa Thaïes; je ne sais pas davantage (qu'Athènes adopta cette ^iranographie et surtout que Thaïes expliquait le système de (Copernic. Après J)eaucoup de recherches sur ce sujet, on en Vient à douter, malgré les belles paroles de Bailly, que Thaïes

(l) Dut. du Cap Sacré, selon Strabon, 27o 51'; selon les modernes, 30» 58'. Latitude, selon Strabon, SS» IT; selon les modernes, 36o 19'.

ait même eu Tidée de la sphéri^té de la terre. Quant au système de Copernic, on peut sans crainte avancer que Thaïes ne Ta jamais soupçonné. Philolaiis et les Pythagoriciens euxmêmes, qui passent pour l'avoir connu, en soutenaient un tout différent. Aristarque a bien songé au double mouvement de rotation et de translation de la terre; mais il y a loin d'une conjecture à un système; et le véritable inventeur d'une découverte de ce genre n'est pas celui à qui l'idée en vient, mais celui qui la démontre : or c'est un honneur qu'il n'est pas possible d'enlever à Copernic.

Je terminerai ici ce premier article, où j'ai voulu montrer de quelle manière l'auteur touche les matières d'antiquités : il me reste maintenant à suivre la marche du voyageur et à indiquer les principaux renseignements dont il a enrichi nos connaissances positives sur l'état de la Grèce. Il dit (p. lix) : « Les autorités sur lesquelles je m'appuie dans mes dissertations mettront le lecteur à même de vérifier que, sans agir au hasard, je me suis renfermé dans les limites des connaissances que je possède. » Je suis obligé de convenir que la lecture de son livTe m'a donné une opinion un peu différente : il m'a paru qu'en général les citations dont il a chargé le bas de ses pages ont été empruntées aux divers ouvrages qu'il a compulsés; qu'un assez bon nombre d'entre elles n'ont point été vérifiées sur les originaux, et qu'on y rencontre en conséquence beaucoup d'eiTeurs. Que M. P. ne voie pas ici l'intention de déprécier son livre. Faire connaître le mérite particulier d'un ouvrage, indiquer les qualités qui le distinguent, celles dont il est dépourvu, et Tutilité réelle qu'il peut offrir, tel est le devoir d'un critique impartial ; c'est celui que je vais lâcher de remplir dans les articles suivants.

Nous avons avancé dans le premier article que la narration de tout ce que M. P. a vu et observé lui-même est d'une utilité incontestable pour la connaissance de la Grèce moderne, mais

qa'il faut lire avec précaution ses discussions géographiques, historiques, archéologiques ou numismatiques, et ne pas trop se fier aux citations qu'il allègue, parce qu'elles sont fort souvent inexactes.

Plus cet ouvrage â obtenu et mérite de succès en ce qu'il a de vraiment utile, plus il importe que la critique tienne en garde le lecteur contre les erreurs qu il peut renfermer. C'est ce que nous avons déjà commencé et ce que nous continuerons de faire dans notre analyse, où nous indiquerons avec soin les faits intéressants que le voyageur a observés et les rapprochements heureux que lui a suggérés la connaissance du pays.

L auteur commence par la narration de son voyage de Paris jusqu'en Grèce, qui occupe les quatre premiers chapitres du premier livre. A la suite d'une tempête sur l'Adriatique, il rel&che à Raguse, où il séjourna depuis le 27 novembre 1805 jusqu'au 22 janvier 1806. Il profita de ce séjour de deux mois pour étudier le pays et prendre des renseignements sur l'état de Raguse et son gouvernement, et sur le Monténégro. Le tableau qu'il en trace a de l'intérêt, même pour ceux qui connaissent l'ouvrage détaillé d'Appendini, intitulé Notizie istorico-critiche délie antichila, storia e letteratiira de' Ragiiseiy Rag., 1822, 2 v. in-4». Cet ouvrage (1) aurait pu être fort utile à M. P. s'il Tavait connu. Il y a dans ce tableau plusieurs erreurs qu'on voudrait n'y pas trouver. Par exemple, la grammaire de Chalcondyle (Démétrius) ne s'appelle pas Erotancs (p. 20, n* 2), mot qui ne signifie rien, mais èp<«rc^{ji.aTJt. M. P. dit que lamaladie dont un grand nombre de familles nobles ont été affectées & une certaine époque était le comitialis morbus (THippocrate (p. 31). Le Comitialis morbus! à la bonne heure, si les Ragusiens étaient épileptiques. Mais le comitialis morbus dHippocrate! Que vient faire ici le nom du médecin de Cos? Est-ce qu'il donnait des noms latins aux maladies?

Après son départ de Raguse, le premier lieu auquel aborda

(1) M. Depping en a donné un fort bon extrait, Ann, des Voyages, XXI, p. 1-42.

le voyageur est Tlle de Sasino, près du cap délia Linguetta, pointe des monts Acrocérauniens. C'est l'ancienne Sason, dont la situation est parfaitement décrite par Polybe. Si, dans les cartes dressées par Mercator pour Ptolémée, elle est placée un peu trop au large, ce n'est pas, comme le croit M. P., par une fausse application des Nombres de Ptolémée (p. 72), car Mercator s'y est conformé exactement (long. 44M0'; lat. 39*30'); mais parce que ces nombres eux-mêmes sont erronés. M. P. trouve fort difficile (p. 73) d'expliquer Tépithète de Calaber donnée à Sason par Lucain : la raison en est simple, et Paulmier de Grentemesnil (Gr. an^., p. 179) l'a déjà donnée ; c'est que Sason avait eu pour habitants des colons de riapygie ou Calabric, contrée située en face.

Notre voyageur quitta le dangereux mouillage de Sasino; et aprèjs avoir longé la côte des monts Acrocérauniens, il vint débarquer au port Palerme, en Épire, anciennement Panormos, où il fut reçu par un officier d'Ali-Pacba; de là il se mit en marche vers Janina. A propos d'un khan ou caravanséraï qu'il rencontre sur la route, il dit que les khans sont les stabularia des Romains (p. 93) ; mais ce mot en latin n'est pas substantif, ce n'est qu'une forme de l'adjectif stoôt/fonm: c'est stabula qu'il fallait dire. « On appelait, ajoute-t-il, le chef de ces établissements caupo, quand il vendait du vin. » Le caxipo des Latins donnait à boire et à manger. « Platon nomme ces sortes d'auberges xa7c/,Xouç {Rép.^ II). » Platon n'a pu rien dire de tel, parce que xaxY}Xôç, comme le caupo des Latins, désigne bien en grec un cabaretier ou un aubergiste, mais non une auberge. D'ailleurs, dans le passage auquel M. P. paraît faire allusion, Platon (1) nomme xôtuyjXoi les marchands, en général, établis à demeure dans l'Agora, par opposition aux marchands ambulants, qu'il appelle JpLwipôi.

Après deux entrevues avec Ali -Pacha, notre voyageur

(1) nep,, II, p. 371, D. Cf. Heindorff ad Gorg,, p. 244. M. Cousin, dans son excellente traduction de Platon (III, p. 390}," a très bien rendu l'opposition des mots xdicvjXoc Tj îf|tiropo^ du Gorgias par marchand à poste fixe ou marchand forain.

PAR F.-C.-H.-L. POUQl'KVILLE. 333

arrive à Janina, chef-lieu du pachalik, le 10 mars 1806. Ici commence le second livre. Les deux premiers chapitres conlicnnent une discussion en 70 pages sur la position deDodone. Comme c'est une des plus longues de l'ouvrage et qu'elle traite d'une questioh importante que l'auteur croit avoir pleinement résolue, nous allons nous y arrêter.

Un point sur lequel les anciens eux-mêmes n'ont pas été d'accord, est de savoir s'il y a eu deux Dodones. Le doute, comme on sait, tient au passage où Homère dit, dans le Catalogue (//., g', 'Ï49)i « q^6 Gonée était suivi par lesÉniènes, les Perrhèbes, tant ceux qui habitent la froide Dodone que ceux qui demeurent sur les bords du Titaresius. » Le Titarésius étant sans aucun doute un des affluents du Pénée dans la partie inférieure de son cours, il est presque impossible que les Perrhèbes se fussent étendus depuis rembouchurc du Pénée jusqu'à la Dodone d'Épire, qui était à plus de soixante lieues de là, de l'autre côté du Pinde. Aussi un ancien historien de la Thessalie, Suidas, cité par Slrabon, Cinéas, les commentateurs d'Homère, tels que Philoxène, Apollonius, le faux Didyme et le scholiaste de Venise, enfin Strabon lui-même, reconnaissent que la Dodone d'Homère devait être située en Thessalie, au nord du Pénée; et si, dans le VU* livre (1), Strabon critique cette opinion sous le prétexte que Suidas aurait voulu complaire aux Thessaliens en adoptant une de leurs traditions, cette contradiction ne lui appartient peut-être pas, puisque le passage où elle se trouve manque dans le meilleur manuscrit. M. P. n'admet qu'une Dodone ; mais il ne paraît pas s'être douté sur quoi repose l'opinion contraire. «Gardonsnous, dit-il à cette occasion (p. 199), d'affirmer, à l'exemple de Clavier et de Villoison, des faits mal établis. » Mais Clavier n'affirme rien {trad. d'ApoUod., U, p. 79, s.); avec tous les auteurs anciens, il voit une Dodone en Thessalie ; quant à Villoison, il n'a rien écrit là-dessus; M. P. le confond avec le scholiaste dont ce savant helléniste a été le premier éditeur.

(l) IX, p. 441 ; Trad. fr., Hl, p. 524, et la uole de Du Theil.

3o4 VOYAGE DE LA GRÈCE,

Je ne nie pas que Texislence d'une double Dodone, l'une en Thessalie, Tautre en Épire, présente plus d'une difficulté : cependant les anciennes relations des deux contrées et le séjour bien constaté des Pélasges dans Tune et Tautre, rendent le fait assez vraisemblable en lui-même. Dans tous les cas, je ne vois guère qu'un moyen d'éluder la difficulté : ce serait de nier l'authenticité des vers du Catalogue où le fait se trouve. Il est peut-être assez remarquable que Heyne, sans s'occuper de la difficulté géographique , et seulement d'après des raisons tirées de la prosodie, a conjecturé que les six vers qui suivent le mot Ilsp^aî^ct sont une interpolation de rhapsode. Les difficultés géographiques que présentent ces mêmes vers donnent beaucoup de poids à cette conjecture ; et il est fort possible qu'ils aient été insérés par quelque rhapsode qui, venant chanter le Catalogue en Thessalie, aura voulu flatter les Thcssaliens en reproduisant leurs traditions sur Texistence dune Dodone parmi eux.

Mais, que ce passage soit authentique ou non, notre voyageur, en rejetant les Perrhèbes au nord et à l'ouest du Pinde, n'a pas moins bouleversé cette portion de la géographie de la Thessalie. Strabon (p. 434, 442) place formellement ce peuple sur le versant oriental du Pinde, et aucun auteurne les a reportés au delà de cette chaîne, dans le Zagori des modernes.

Ce passage d'Homère une fois écarté de la discussion, il devient probable (mais non pas encore tout à fait certain) que le Jupiter Dodonéen dont le poète parle au XVI<» chant de VIliade (v. 233) est celui de l'Épire (1), et que les prêtres, jTcoçîjTat, qu'il nomme Selles (S6XXc(), sont bien ceux qu Aristote place aux environs de Dodone et de FAchélous [Meteor.. I, 14), et qui sont appelés *EXXo( par Pindare (2) : ces deux noms diffèrent seulement par la sifflante qui remplace l'aspiration. Aussi je ne comprends pas M. P. quand il dit :

(1) Surtout si rexpression ti^Xo6i vatcov est relative à la patrie d'Achille, et non pas à Troie, où il se trouvait alors. Cf. MuUcr, jEginetica, p. 559.

(2) Ap. Strab., VH, endr. cité. — Fraym. 31, éd. Bœckli.

-^jtm

PAR K.-C.-H.-L. POLQUEVILLE. 35o

« J'espère qu on ne confondra plus ]es Selles avec les Belles,,. L^autoriié d'Homère est décisive en faveur de la distinction des deux peuples, et Aristote la confirme (p. 187), » Homère, ne parlant que des Selles, ne peut servir à appuyer cette prétendue distinction ; il en est de même d'Aristote, qui ne dit pas un mot des Belles; tandis que Strabon, ApoUodore, le grand Étymologiste et tous les scholiastes d^Homère (1) sont formels sur Fidentité, d'ailleurs évidente, de ces deux dénominations.

La glose d'Hésychius/EXXa, xaOiSpa etc., montre qu'on a pu dire aussi bien "'EXXa que ZéXXa, qui a passé chez les Latins ; ^EXXa, SfXXa, 'EXX5{, S6XXo(, 'EXXc^a, SsXXozb, ont même origine ; et, selon quelques critiques, il en est de même des noms Bellas et Bellènes (2). ApoUodore, cité par Strabon, faisait venir le nom des 'EXXo{ du mot SXt;, marais ; mais on voit par ce qu'il ajoute qu'il ne comptait pas beaucoup sur cette étymologie, à laquelle on peut opposer d'ailleurs que tous ces mots s'écrivent uniformément par un double X. J'en fais la remarque, parce que c'est la principale raison qui a conduit M. P. à chercher l'emplacement de l'Hellopie, et par conséquent de Dodone, dans la vallée de Janina, où se trouvent un lac et des marais. Il en donne encore une autre : c'est que Tabbé du monastère situé au sud du lac de Janina lui a dit que son couvent s'appelle Zroc/î onBellopi, Mais, en supposant que notre voyageur ait bien entendu, cette similitude de dénomination peut ne rien prouver du tout ; car il existe plus près de la mer, sur le bord duThyamis, une bourgade de Sellopia: or dans cette dénomination, identique avec *EXXôx{a ou SsXXoîrla, on aurait tout autant de raison de voir lancien nom d'Hellopie, L'opinion qui place l'Hellopie dans la vallée de Janina repose donc seulement sur une étymologie douteuse et sur une homonymie qui ne Test pas moins, puisqu'on peut en proposer une autre tout aussi probalje.

Dans cette vallée, M. P. a trouvé une construction cyclo-

(1) Bœckhac; Piudar., Hi, p. 57i.

(2) Wachsuiuth, A/W/e/i. i^/Zer/Aî/miA., p. 310,311.

peemiey appelée Gardiki, qu'il croit être remplacement de rhiéron de Dodone. Le monastère de Castrizza, à environ trois lieues au sud de Gardiki et où se trouve aussi une enceinte cyclopéennc, est, selon lui, l'enceinte de la ville de Dodone; enfin le monastère de Locli ou Hellopie lui semble répondre à l'hiéron de Thémis (I, p. 179).

D'abord, quant à Thiéron de Thémis, j'ai déjà prouvé qu'il n'A jamais existé en Epire ; en second lieu, il n*est pas très probable que la ville de Dodone fût si loin de Fhiéron du même nom, parce que les villes de ce genre se formaient toujours dans le voisinage et autour de Thiéron, qui attirait un grand pèlerinage. Enfin, en toute hypothèse, Gardiki serait bien difficilement l'hiéron de Dodone : l'existence d'une construction cyclopéenne n'est pas une preuve suffisante; si ce genre de construction appartient aux Pélasges, comme on le croit, il a dû en exister d'autres dans toute cette région, essentiellement pélasgique, qui auront été détruites par les populations successives ; l'enceinte de Dodone a pu disparaître aussi, et la conservation des murs de Gardiki peut n'être qu'un effet du hasard. D'ailleurs, indépendamment de toute opinion sur les constructions dites cyclopéennes, il faut observer que Gardiki, situé dans le bas du vallon de Janina, est sur une éminence placée entre les marais de Labchistas et un lac qui la sépare d'un système de coteaux ; tandis que toutes les descriptions des anciens s'accordent à nous représenter Dodone comme occupant une position très élevée. Le climat de la vallée de Janina est loin de répondre à l'épithète de 3yr/e(jjtspî;, dans Homère, qui ne peut s'appliquer qu'à une situation dans les montagnes : la faible éminence de Gardiki n'y saurait convenir. Enfin, Strabon dit que Dodone était située au pied du Tomarus, Ozà Tc;xipw. Ce Tomarus ou Ismarus ou Tmarus était, selon cet auteur, une des montagnes les plus élevées de rÉpire (1) : il ne peut absolument répondre aux coteaux qui s'élèvent dans le bassin de la vallée, entre le lac de Janina et

(1) vu, 3i7;lraa.fr., m, 116,

PAR F.-C..H..L. POUQUKVILLE. 357

le lit du Térino. Les expressions do Strabon conviendraient à peine aux monts Olytrika, Mitchikti ou Dryscos, qui enveloppent Janina.

Ainsi, quand on accorderait à M. P. que le vallon de Janina est bien THellopia des anciens, il resterait à découvrir dans ce canton le site précis de Dodone. Or la position de TUellopie est bien problématique ; c'est dire assez que celle de Dodone est encore à trouver.

En résumant cette question, j*ai dû la dégager d'une multi- . tude de détails et de discussions mythologiques, étymologiques et historiques, dont M. P. Ta fort inutilement embarrassée, et au milieu desquelles il s'est embarrassé lui-même, au point souvent de ne s'y plus reconnaître. Qu'était-il besoin, à propos de la situation de Dodone, de revenir encore sur les colombes ou prêtresses sorties de Thèbes en Egypte, pour aller fonder l'oracle de Dodone dans les montagnes d'Épire? N'a-t-on pas assez longtemps disserté sur ce récit, que les uns ont pris pour un fait historique, et d'autres, à commencer par Strabon (1), pour un conte bleu inventé par les prêtres et brodé par les poètes? M. P. ne s'appuie pas moins là-dessus pour nous prouver (p. 184) que le culte de Jupiter Dodonéen était le même que celui d'Osiris à Thèbes, et pour répéter d'après Clavier (2), qu'il ne cite pas, que les tomun ou prêlres de Dodone portaient ce nom parce qu'ils étaient circoncis (de TijjLvw et ijpa), comme qui dirait, ayant la queue coupée (p. 185). J'aime mieux Larcher, qui, poussant à l'extrême leé conséquences de cette étymologie facétieuse, croit tout bonnement qu'on faisait aux prêtres de Dodone « certaine opération qui les forçait à la chasteté. » (Siir Hérod., II, 289.) Si Ton voulait à toute force trouver Tétymologie de ce nom, pourquoi ne pas suivre simplement les anciens (Strab. /. /.), qui le faisaient venir de celui du Tomarus, Tomurus ou Tmarus, au pied duquel Dodone était située? Homère dit que les Selles étaient ivtirrs^cîeç, c'est-à-dire qu'ils ne se lavaient pas les pieds, M. P. assure

(1) vu, 328; lrad.fr., UI,li8.

(2) Mém, sur les oracles^ p. 18.

3o8 VOYAGE DE LA GRÈCE,

(p. 187) que les prêtres d'Osiris n'étaient pas plus soigneux de la propreté. Quelle preuve en a-t-il?

« La prêtresse égyptienne qui annonça le Jupiter de Dodone serait peut-être demeurée à jamais dans Toubli, sans un bûcheron de la Hellapie, qui découvnt F oracle y auquel on éleva tm /né?*on, semblable à Fautel de Josué bâti sur le mont Hébal (p. 180). » Cette histoire du bûcheron de laHetlopic est fondée sur des passages mal entendus, où se trouve une étymo- Jogio ridicule que quelque mythologue avait donnée au nnm des Helles ou Selles^ le faisant venir d'un certain Hellus, bûcheron ("EXXc<; h BpuTcji.oç)(l), auquel on prétendait que Tune des colombes avait indiqué l'oracle (2). En outre, avant de décider si rhiéron de Dodone était sembable à l'autel du mont Hébal, il serait bon de savoir comment l'un et l'autre étaient faits. Du reste, la mention du bûcheron Hellus suggère à l'auteur une réflexion que je me contente de transcrire. « Ce nom de bûcheron prouve que les Pélasges étaient alors, déjà avancés dans la civilisation pour avoir des outils tels qu'une hache. J'ai vu un de ces instrument en bronze, trouvé à Pandosie. » A l'appui de son idée sur le nom de Tomuri signifiant « circoncis, » M. P. (p. 186) nous cite Horace {Sat. H, 43) : eaudamque salacem demeteret ferrum (non ferco). Mais Horace parle de certaine punition propre à rendre les adultères plus sages ; il s'agit de quelque chose d'un peu plus sérieux que la circoncision. Dans le reste de sa note, l'auteur prend la peine de prouver, d'après le scholiaste d'Aristophane, que la circoncision était en usage chez les Égyptiens. On n'a guère besoin pour cela du scholiaste d'Aristophane.

« Le scholiaste de Sophocle, imbu de cette tradition, parle de l'Hellopie comme d'une terre abondante en moissons et en pâturages, riche en brebis, etc. (p. 129). » Ce n'est pas le scholiaste de Sophocle qui fait cette 'peinture, c'est l'auteur des Grandes Eose^ dont il cite les vers, ainsi que Stirabon [ad Irachin.,\. 1174). M. P. nous dit plus loin (p. 181) : Voyez Hésiode

(1) Schol. Homer. ad IL^ iz' 23i; cf. Pliilostr., lœn.^ H, 33, ibiq. Jacobs.

(2) *9 '^^ Tcepi<rr£pav icocdTTiV xaTafielÇai tô (i.avTeîov.

in Eois : cela est plug facile à dire qu'à faire, puisque l'ouvrage (*Hc(at ou \kîr(i\2; 'Ho(ai) attribué à Hésiode, n'existe plus et ne nous est connu que par ces mêmes vers ou par des citations vagues des anciens.

Sur la manière dont l'oracle de Dodone se rendait, l'auteur assure c que le chêne fatidique, qui s'agitait quand on le consultait, avait une grande facilité pour répondre en plusieurs langues. )> A ce qu'il parait, ce chêne-là était vraiment miraculeux. Quelle preuve a-t-on qu'il possédât le ddn des langues? « C'est, nous dit M. P., que le chêne est sans cesse qualifié de polyglosse. » Mais. cette épithète, appliquée au chêne fatidique, se trouve non pas sans cesse, mais une seule fois, dans un vers des Trachiniennes de Sophocle (v. 1164, E]i(7eYpa«{/a{JLrjV xpoç xfjç icarpcoai; xat tcoXuy^^^^ou îp'jsç). Valckenaer, en cet endroit, voulait substituer ^aXai^Xw^ôu à TcoXuyXciajou (1), et Clavier adopte cette correction. Avec tout le respect dû à la judicieuse et profonde critique de Valckenaer, je me hasarderai à dire que sa correction est inutila, et qu'il pourrait bien n'avoir pas saisi la pensée de Sophocle. IToXuyXwjjoç exprime l'espèce de divination propre à Dodone et qu'on tirait du bruit que faisaient les feuilles agitées du chêne consacré à Jupiter. Ovide {Metam. VII, 622) : Iniremtiit ramisque sonum sine flamine motis Alla dédit quercus, Sophocle emploie encore une fois cet adjectif dans un vers de X Electre (v. 641, 642), où icôXuyXwjw^ PiiQ se dit d'un bruit propagé par beaucoup de bouches. IIôXuYXwïdoç a le sens de xoX'jçu)vô<; ; et les mots tccXj- YAci>(7(y(5ç 3pOç répondent au xpcTi^Y^P^' ^P^^î 9^^ ^^^^ Eschyle [Promet, vinct., 838 Schùtz ; 856 Blomf.), désigne les chênes de Dodone, excepté qu'ils expriment de plus, et d'une manière fort heureuse, la multitude de feuilles dont on interprétait le bruissement. « Ces réponses, ajoute M. P., s'appelaient )(pr^7[jLo(, quand elles étaient improvisées par enthousiasme (p. 185, n® 4). » Je ne puis deviner d'où cela est tiré; ce n'est pas au moins des deux passages d'Aristophane qu'il cite : dans le

(1) Notes ms9. citées par Clavier, Mém. sur len oracles^ p. 29, 30.

, premier (Plut., 51), où se trouve bien le mot yj^r^^^ô^, le poète ne dit rien de pareil; dans le second (Fesjo., 159), y^Xi^ii ne se trouve pas ; on peut ajouter qu'il n'existe en aucun endroit de la comédie citée.

En revenant sur toutes les étymologies du nom de Dodone, M. P. penche pour le mot xwSwva (lisez xtiSwve;), sonnettes, ce qui est fort permis. Il aurait pu néanmoins se dispenser d'ajouter (p. 189) : « Ce fut par une sorte de réminiscence de l'airain de Dodone, qu'on vit dans la suite Auguste, qui avait fait ses études à ApoUonic, orner de cloches la coupole du temple de Jupiter Tonnant (Suet. in Aug. ; Dion, in lib. LIV). >> Auguste avait fait ses études, non pas à Apollonie, mais à Rome. Après ses études, il fut envoyé en Grèce, et se trouvait à Apollonie, où il suivait les leçons d'ApoUodôre, lorsque César fut assassiné. Quand il orna de cloches le temple de Jupiter Tonnant, ce fut par suite d'un songe, et non par un souvenir de Dodone. Suétone (m Aug, 91) et Dion Cassius (LIV, 4), que cite M. P., sont formels là-dessus. Je ne vois non plus nulle part que le temple de Jupiter Tonnant eût une coupole, et je doute qu'on puisse avoir d'autre autorité que le tintinnabulis fastigium œdis redimit de Suétone. Elle est loin de suffire.

« L'hiéron dû Dodone ne fut primitivement connu que comme un autel prophétique où il n'y avait ni dieu ni image qu'on y adorait (p. 189). » Martien Capella, Eustalhe et Scymtius de Chio, que M. P. cite à ce sujet, ne disent rien de tel. Le passage de Polybe (1) où il est parlé des ravages exercés à Dodone par les Étoliens, n'a pas été non plus compris de notre voyageur (p. 167). Les jroai ne sont point, comme il le dit, les colonnes du temple; ce sont les portiques qui entouraient le naos, et ce naos est précisément ce que Polybe appelle îspi otx{a.

« D'après ces éclaircissements, je pense qu'il est utile de manifester quelques doutes sur les explications numismatiques données par les archéologues. Ainsi on a peut-être tort de

(1) napaYevô|j.evo; ôè Tipoç xb ic6p\ Aco^cSvyjv Upbv, xa; te oroàc evéïrpr.og... xorl- <nta«^ ôà xa\ Tf,v Upàv oîxiav (Polyb., TV, 67, 3).

dire, en parlant des médailles des Épirotes : argent, tète de Jupiter et de Junon; R : bœuf cornupëte dans une couronne de chêne. En examinant la chose plus attentivement, il serait possible que la tète de femme fut celle de Dioné, compagne de Jupiter Dodonéen (p. 194). » Mais cela revient précisément au même, puisque la Dioné des Épirotes est la même que THéra ou Junon des autres peuples de la Grèce (1). Le passage de Dj§mosthènc cité en cet endroit est altéré et la traduction vicieuse : il faut \iyc^xç au lieu de XsY^vTat, et parlent au lieu de sont nommés. L'auteur s*est beaucoup tourmenté pour savoir ce que signifie le bœuf cornupëte et la couronne de chêne des médailles d^Épire. L'explication ne parait pas difficile : Tun se rapporte à ce que TLpire était abondante en bœufs (2), et n'est pas un attribut d'Osvis; Tautre rappelle le chêne de Dodone, Tarbre de Jupiter, et n'est pas Vembiéme ordinaire des prophètes. Le passage d'Ovide que M. P. cite à ce sujet n'autorise en rien cette singulière explication (3). Nous ne pensons pas que ses remarques fassent changer d'avis aux archéologues.

A propos des prêtres de Dodone, il décrit le costume « de ceux d'Isis, ou, selon quelques théologiem, de ceux d'Osiris ; ils étaient vêtus de lin, avaient la tête rasée, portaient des souliers de papyrus, et tenaient à la main tantôt un sistre, tantôt un rameau d'absinthe marine ou une pomme de pin. » Il cite pêle-mêle à ce sujet Ovide, Met. I ; Diod., I, 2 ; D. Aug., /. VlIIy c. ult. et aliis locis; Lactance, I, H et 15; Macrob., 1, 2 ; d'autres encore qui ne parlent pas plus de pomme de pin que d'absinthe marine.

Après ces observations, qui ne sont qu'une faible partie de celles qu'on pourrait faire, il nous sera permis de regretter que l'auteur ne se soit pas renfermé strictement dans la discussion du point qu il voulait établir, au lieu de se jeter dans des

(1) BaUmann, ad Qrac. Dodon. in Demosth., c. Midiamy éd. Spaldtng,p. 121.

(2) Plnd., IV, Nem. 85; Aniaa., Anab., H, 16, 6.

(3) in Trist., I, 36 : Et Jovis hmCy dixi^ dormis est : quod ut esse putarem^ Augurium menti quema corona dahat.

^TvïÇ^î*' -'*

digressions aussi inutiles et chai'gées d'une érudition toujours confuse et inexacte, quand elle n'est pas complëtement fausse. Ce qui en dédommage un peu le lecteur, c'est que M. P. a traité en même temps, dans ces deux chapitres, de la vallée et de la ville de Janina, dont la description est intéressante. JVn dirai autant des trois autres chapitres de ce second livre, qui traitent de la région montagneuse au nord de Janina et du bassin de FAous, rivière qui va se rendre dans l'Adriatique . Cette région était à peu près inconnue avant notre voyageur; il fait connaître l'aspect du pays, la population des lieux, les mœurs des habitants. La géographie ancienne de ce pays est très difficile à bien connaître, à cause du vague et de l'insuffisance des renseignements des Grecs et des Latins. On y rencontre beaucoup de ruines d'anciennes villes dont il est impossible de dire le nom : telle est en particulier Konitza. Il s'y trouve aussi un canton de Caulonias, sur le bord de l'Apsus, dont le nom fait croire à M. P. qu'il a existé là un peuple de Cauloniates. Il est vrai que les anciens n'en parlent pas ; « mais, dit-il, son nom se lit sur des médailles qu'on découvre en grand nombre dans ce pays. » Il en conclut que ces médailles appartiennent à TÉpire^ et non à la ville des Cauloniates, dans la Grande Grèce, comme tout le monde l'a cru. Les géographes et les numismatistes adopteront difficilement cette conclusion : les médailles en question, avec le mot KATAATNIATAN , soit entier soit abrégé, et quelquefois en lettres placées dans un ordre rétrograde (NATAINTAArAK), portent des caractères trop évidents de fabrique italique, pour qu'ils consentent à y voir les monnaies d'un peuple épirote inconnu dans la géographie ancienne. Il faudrait d'abord s'assurer s'il est vrai qu'on en trouve un grand nombre dans ce canton de l'Épire. Ce grand nombre se réduit peut-être à quelques exemplaires; et, dans ce cas, leur présence en Ëpire s'explique suffisamment par les relations commerciales des deux pays, sans parler de Pyrrhus, qui a dû emporter d'Italie beaucoup d'argent monnayé : elle n'a rien de plus extraordinaire que celles de nombreuses dariques persanes à Marathon ou dans les plaines de la Béotie.

PAR F.-C.-H.-L. POUQLEVILLE. 363

Le troisiëme livre contient neuf chapitres qui concernent la contrée comprise entre TAous et l'embouchure du Drin, contrée également à peu près inconnue avant M. P. En décrivant Faspect et Tétat du pays, il cherche à y rattacher les rares données qui sont fournies par les anciens, et notamment par Polybe, Tite-Live et Plutarque. En descendant TAous, le Yoïoussa moderne, il trouve la bourgade de Mézareth ou Sésareth, qu'il croit être le Sesareihos d'Etienne de Byzance, et qu'il distingue peut-être avec raison de IsiDassarelisde Polybe. Son observation sur un passage où Plutarque {Flamin.y § 3) a confondu l'Apsus avec l'Aoïis, est très bonne ; mais on la trouve déjà dans Paiilmier [Exercit.^p. 177). Il remarque aussi qu'on a eu tort de traduire arxepl tov "A^ov ejxôôXaC par ostium Apst; ce mot signifie en cet endroit « confluent. >> Tout ce que dit notre voyageur pour expliquer la relation de^Tite-Live sur la campagne de F. Quintius Flamininus contre Philippe, mérite l'attention du géographe et est au nombre des bons morceaux de l'ouvrage.

Nous élèverons des doutes sm' un fait qui intéresse la numismatique. t< Je trouvai, dit M. P., à acheter à Preraiti un médaillon romain qui se trouve, je. crois, décrit dans V Encyclopédie (1). Bronze, Tête de Néron à gauche. R. dans une couronne de chêne, EXVLES. ROMAE. REDDITL Cette médaille est regardée comme fausse. Les archéologistes, qui ont des yeux de lynx, l'ont ainsi décidé ; et nous souscrirons à leur jugement (p. 271). » Tous ces caractères sont inexacts et incomplets. La médaille, après l'exergue cité, porte encore S. P. Q. fi., qui fait la grande difficulté ; la face est celle de Nerva, et non pas deNéron, avec lesleiiresIMP. NERVA. CAES. AVG. f> M, TR. P. COS. C'est ainsi que la cite Tristan (I, 360), la seule aw/or/jfe-sur laquelle reposait jusqu'ici l'existence de cette médaille, car personne ne l'avait encore vue. Voilà mainte-

(1) U l'est dans Eckhell, VI, 411, Rasche, II, i, col. 842, 843, et ameurs.

tenant M. P. qui affirme en avoir acheté un exemplaire dans un lieu reculé de llllyrie. Or comme les fabricants de médailles fausses ne les portent ou ne les envoient que là où ils savent qu'il y aura des amateurs à duper, il devient bien difficile de concevoir comment une médaille fausse se sera trouver dans une contrée que les voyageurs ne visitent presque jamais. La circonstance seule du lieu où M. P. dit l'avoir achetée serait donc un indice à peu près certain d'authenticité; et cependant la fausseté de la médaille ressort évidemment du simple énoncé de ses caractères. J'en conclus que notre voyageur a fait ici quelque méprise. Je ne doute pas qu'il n'ait acheté une médaille à Premiti, puisqu'il l'assure ; mais cette médaille n*cst certainement pas colle qu'il a décrite, d'une manière d'ailleurs si incomplète et si inexacte. J'attends pour changer d'avis que j'aie vu l'exemplaire dont il dit avoir fait l'acquisition.

Dans les ch. V et VI est décrite la région des monts Acrocérauniens, appelée maintenant Japourie Jusqu'ici à peu près inconnue aux voyageurs. M. P. commence par des considérations de géographie ancienne ; il croit par exemple que TAornos et les Cimméricns d'Homère y étaient placés. Sur cela il n'y a point d'observations sérieuses à faire, puisqu'on ne saura jamais avec certitude où les Cimmériens d'Homère ont été situés. Seulement M. P. n'aurait pas dû parler de l'Aorne d'Homère, attendu que ce poète ne prononce pas même le nom d'Aorne. Notre .voyageur croit aussi avoir retrouvé le port où César aborda pour aller combattre Pompée ; la rade de Daorso lui rappelle avec raison les Daorsi, peuple illyrien qui ne nous est connu que par les médailles. Le port Raguseo, dans le golfe de la Vallone formé par le prolongement des Acrocérauniens, parait être l'ancienne Orictim. M. P. observe que c'est un mouillage vaste et commode, et le seul port de guerre de l'Adriatique depuis Cattaro.

C'est un peu au nord qu'est l'embouchure de l'Aoiis ; non loin se trouvait l'ancienne Apollonie : la source de poix fossile dont parlent les anciens existe encore et continue d'être exploitée ; le docteur Holland en a donné ime description que

M. P. reproduit. De l'autre côté de TAoûs, près de Tendroit appelé Gradista, il découvrit les ruines d'une ville antique dont Tenceinte est en constructions cyclopéennes, et tout près, sur un rocher, une inscription latine, malheureusement trop fruste, qui contient le nom de Byllis ; il en conclut que cette ville de Flllyrie était située en cet endroit. Dans cette inscription, qu'il n'est pas impossible de rétablir en grande partie, il est question de travaux exécutés pour rendre une voie publique praticable aux voitures {ut vehieulis commeetur), « Consultez, dit Fauteur, au sujet de cette inscription, les itinéraires qui aboutissaient au pont de Trajan sur le Danube. » Je crois devoir avertir le lecteur que ces itinéraires ne lui apprendront rien à ce sujet.

Sur les bords du golfe de la Vallone, M. P. reconnaît dans la citadelle de Ganina Tancienne ville d'Œnus. Yallone, qui donne son nom au golfe, est Tancienne Aiilon, située au milieu d'une contrée fertile. De là notre voyageur, négligeant, un peu la méthode géographique, repasse encore l'Âous pour nous ramener aux ruines d'ApoUonie, ville située où se trouve maintenant le monastère de Pollini, et dont il ne reste plus, selon lui, que quelques fragments de colonnes, de chapiteaux et de frises ; cité, dit-il, « tout entière effacée du livre de vie (p. 355). » A propos des hordes de bohémiens qui campent dans ce canton, il fait sur l'origine des bohémiens une excursion inutile. Ses lecteurs l'auraient sans doute dispensé volontiers de leur apprendre, par exemple (p. 362, 364) que les bohémiens sont « contemporains des premières sociétés ; que, restés informes comme les hordes que la civilisation n'a pas policées, on les retrouve magiciens ou aimés sur les bords du Nil, jongleura ou baïadères dans la presqu'île du Gange. » Ils auront quelque peine à croire aussi que ces bohémiens soient « les mêmes qu'Apulée appelle les oracles de la gi'ande religion, » attendu qu'Apulée (1) désigne par les mots magnsB reliffiofùs terreiia sidéra (les astres, et non les oracles)^ la par-

(Ij Meiam,, XI^ p. 245; et 713, Ehnenh, ibiq, Wasse*

lie brillante du cortège dans la grande fête dlsis, ce qui ne paraît pas avoir beaucoup de rapports avec les bohémiens. Ailleurs, M. P. oublie que les bohémiens sont « contemporains des premières sociétés ; » il les déclare « d'origine égyptienne, par la raison, dil-il, que, selon les Albanais, ils mangeaient leurs camarades tués par les Souliotes : or cette épouvantable coutume de manger les hommes existait chez les Égjptiens, d'après Juvénal (t. II, p. 148, n° 1). » Voilà une singulière application de la mordante hyperbole du satirique latin (XV, 13), Nefas illic feium jugulare capellœ, camibns hiimaim vesci licet.

Dans les deux chapitres suivants, Fauteur continue la description de cette partie de llUyrie, et remonte jusqu'à Durazzo, l'ancienne Épidaure ou Dyrrhachium. 11 convient que, place dans rÉpire à l'époque où la guerre divisait les pachas de Bérat et de Janina, il n'a poussé « que des reconnaissances vers cette région inhospitalière (p. 379) ; » ce qu'il en rapporte est donc le résultat de quelques renseignements qui lui ont été communiqués par des hommes instruits. Il croit que le Mmh ché, selon lui l'ancienne Tmdantie, où se trouve la ville de Voscopolis, siège de l'évèque dé Béi*at, a pris son nom des Mosches, peuplade pélasgique (p. 373). Nous aurions désiré qu'il eût dit où il a pris ce fait ; car nous n'avons pu découvrir dans l'antiquité un seul mot sur l'existence de ce peuple épirotc et, conséquemment, sur son origine prétendue pélasgique.

Après avoir ainsi « poussé des reconnaissances » jusqu'à Scodi'a, loin au nord des fi-ontières de l'Épire, M. P. revient sur ses pas pour achever la description de ce pays. C'est le sujet du quatrième livre, divisé en huit chapitres et comprenant 180 pages. Il commence par la description détaillée de la ville et du vallon d'Argyro Castro, dont l'évèque prend le titre d'évêque de Drynopolis. Notre voyageur s'autorise de cette seconde dénomination pour placer dans cette vallée la Dryopie des anciens, celle du moins qu'ils ont attribuée au voisinage de rÉpire ; car il y en avait une autre en Thcssalic. La situation

l. I II Hll^iAiP,^^AI-l|.UJ ilR^.

PAR F.-C-H.-L. POLQLEVILLE. 367

de la première ne nous est connue que par un passage de Dicéarque (i), qui nous apprend que tout le pays d'Ambracie portait ce nom ; et cela est confirmé par Antoninus Liberalis {Meiam. 4) et par Pline, qui, dans une énumération, met les Dn/opes à côté des Cassiopœi, A ces autorités, d'où il résulte que la Dryopie devait occuper la partie septentrionale de TAmbracie, il faudrait pouvoir opposer autre chose qu'une simple homonymie.

Le second chapitre traite du sandgiacat de Delvino, qui répond à Tancienne Chaonie, une des parties les plus importantes de rÉpire. Entre autres détails curieux que Tautcur donne sur ce canton, on doit remarquer ce qu'il dit de la situation de Phœnice, ville dont parlent Polybe, Strabon etProcope, et dont il a retrouvé les ruines considérables qui portent encore le nom de Pheniki. En revenant de ce lieu vers la mer, près de Neochorion, jaillit une source d'eau salée nommée Annyros (2), « désignée, dit M. P., d'une manière si particulière par Aristote, dans sa Météorologie^ qu'on ne peut la méconnaître ». Les habitants n^en tirent aucun parti, le voi* sinage de la mer leur fournissant les moyens d'avoir du sel à vil prix. Aristote parle de la quantité de sel qu'on obtient en faisant bouillir l'eau de cette fontaine, qu'il caractérise ainsi : "Ev Te Yàp Tjj XaovCx y-^ictri liq erciv ilxzcq xXarjtépiu... M. P. dit : « En Chaonie^ il existe une source coulante (c'est ainsi que je traduis xXarjtépôu)... (3). » Mais on ne se figure pas trop bien ce que serait une source non coulante. Le fait est que TÙMià uSwp ne veut rien dire autre chose que « eau saumâtre, eau salée », sur quoi Ton peut voir Casaubon dans son commentaire d'Athénée et les annotateurs d'Hérodote (4).

Après la description de Buthrotum, que M. P. considère avec raison comme une des plus anciennes villes d'Épire, il passe à celle du bassin de la Thyamis ou Calamas, qui prend

(1) V, 30, in Creuz., MeleL crit., p. 204.

(2) Ost sans doute une corraption de àXi^upéç, salé. C3) Meteor,, il, d, p. 557, E.

(4) Cas. ad Àlh,, H, p. 41, B; t. VI, p. 289, éd. Schw.; Àd. II, lOS, 4.

Tt*' :ï*^^'

,168 voyai;e de la grêce;

fta 5M)njrce non loin de Janina. Il la commence par la partie supérieure du cours où se trouve le canton de Delvinaki.

Noire voyageur continue à faire ses efforts pour appliquer les noms anciens aux ruines qu*il découvre : mais rinsuffisanco des données des auteurs classiques rend cette tâche souvent fort difficile. Une ruine cyclopéenne au sud du lac de Janina est attribuée par lui à Tancienne Passaron, qui a joué un rôle dans la guerre de Persée : il ne veut pas que ce soit Cassiope (4), comme d'autres Tont cru; mais la position de toutes les deux étant également incertaine, ces ruines peuvent appartenir à Tune aussi bien qu'à Tautre, ou n'appartenir à aucune des deux. Il en faut dire autant de Tymphe ouTamphya, dont il me parait impossible de dire autre chose, d'après les passages cités par Paulmier et reproduits par M. P., sinon qu'elle était située en Épire. Notre voyageur, toujours un peu pressé de donner un nom ancien à toutes les ruines qu'il rencontre, a cru trouver dans ce canton les acropoles pélasgiques des villes de Melia, de Cimolia et de Samia, qui n'ont jamais existé (t. II, p. 89-98). Son erreur vient d'un passage qu il a copié dans Paulmier de Grenlemesnil, où Théophraste parle de quatre espèces de terres fort utiles, savoir la mélienne, la cimolienne, la samienne et la tymphaïque [De lapid,, § 62, éd. Schn.) : oA 3' aiicçueTç, xal «jxa tû T:zpiv:(ù to /pifiOriiJLSv ê^rouwt t/iIt* TpftTî ewiv r^ Tirrapsç f, t£ Mr^Xiiç, y.al if; Ki|j.(i)a{x xat t^ ^t^z v.r, r, T'j\x^xUri Texap-nr,... ; c'est des mots Melia ^ Cimolia et Sanna (espèces de terre qu'on trouvait dans les îles de Mélos, Cimolos et Samos) que notre voyageur a fait trois villes ; ce qui est d'autant plUs singulier que, dans sa note (p. 89), il redit les paroles de Paulmier : Theophr, loquitur de lapidibus, Nota» remarque est d'autant moins inutile que déjà ces trois cit<^s imaginaires figurent sur les cai*tes de Grèce composées d'après ce voyage (2).

[W Colle qui otail dans iiutéricur de la Molossîde; car il y en avait uue autre «ui* le bord de la mer.

(à^ Par exemple» celle d'uu nouvel aUas pour le Voyaffe du jeime Atmck^' -'- |Mr .\mb. Tardieu, ParU, I8i:6.

PAK F.-C.-H.-L. POUQIEVILLK. 369

Après avoir décrit le bassin de la ïhyamis, le voyageur passe au pays situé entre ce fleuve et TAchéron, appelé maintenant Chamouri, dont le chef-lieu est Paramythia. C'est la Cestrine des anciens. « Il est probable, dît M. P., que du nom de Ceslrine... le mélange ou la corruption des idiomes formèrent ceux de Zamouri ou Ghamouri » . Je crois au contraire fort peu probable que le mot Ghamouri vienne de Cestrine, qui n'y ressemble guère. Ce nom est évidemment corrompu de celui de Chimerium, promontoire très remarquable de cette Côte et qui, attirant plus que tout autre point Taltention des marins, a dû finir par donner son nom au pays.

Le canton de Paramythia est un des plus intéressants de rÉpire; on y découvre souvent des antiquités très précieuses, el c'est là qu'ont été trouvés les beaux bronzes qui avaient passé dans la collection de PayneKnight. Éphyre ou Cichyre, capitale de la Thesprotie, y était située; là se trouvaient le marais Arcchusia et le fleuve Achéron; là, disait la tradition, avait régné Aïdoneus avec sa femme Proserpine. Il n'est pas douteux en conséquence que tout ce canton ne fut consacré au dieu des enfers. Il est un peu moins sûr que ce canton fût appelé autrefois Aïdonie, comme le dit M. P., et que ses habitants fussent des Celtes Ajdonites (préf., p. xxi), mot formé (le Atdwvs'jç, surnom de Pluton. Selon lui, les anciens divisaient la Thesprotie en Cestrine et en Aïdonie (t. Il, 91). J'ignore où il a pris ce fait ; car le nom géographique d' Aïdonie n'existe nulle part dans l'antiquité. Si je ne me trompe, c'est encore là une dénomination antique qu'il a faite avec un nom moderne. Il se fonde sur ce que ce territoire est inscrit dans les archives de Constantinople sous le nom de Vilaieti (ou canton) d'Aïdoni (t. II, 132), ce qui ne prouve rien ; car il se ti:ouve dans le même canton un célèbre couvent appelé Aïdonati, nom qui, selon la remarque de M. P. lui-même, loin d'avoir aucun rapport avec AKwvswç, ne désigne que saint Donat (ayiôç Acvdbiç), patron à la fois et du couvent et de Paramythia, qui est appelé dans Cantacuzène « château de Saint- Donat : la légende de ce saint est populaire dans tout le pays.

Évidemment le nom d'Aïdoni de la chancellerie de Gonstanlinople n*a pas d'autre origine, et c'est peine perdue que d'y chercher la trace d'une dénomination antique dont personne n'a jamais parlé. Le seul nom classique de la prétendue Aïdonie serait Elœatis^ canton de Thesprotie que Thucydide (I, 46) place à l'embouchure de l'Achéron. Le voyageur a trouvé dans ce canton une curieuse médaille, jusqu'à présent unique (1), représentant d'un côté Cerbère, de l'autre une tète imberbe, avec une couronne qu'il croit être de pavots, mais dont j'avoue n'avoir pu distinguer la nature. Il pense que cette tète est celle de Pluton, appelé Aîdoneus, ce qui est douteux. Ce qui l'est bien davantage, c'est que l'A qui se voit aux deui côtés de la médaille soit l'initiale du nom Aïdonie : conune un tel monogramme peut signifier autre chose, sa présence ne saurait suffire pour autoriser à créer le nom d'un pays. Celui d' Aïdonie doit être effacé de la carte de la Grèce.

Les deux derniers chapitres de ce livre sont consacrés à la description du reste de l'Épire, jusqu'à l'embouchure de l'Achéron ; un morceau géographique sur Parga le lenninc.

Dans le cinquième livre, qui a 150 pages et est divisé en cinq chapitres, le voyageur décrit le reste de la côte et les bords du golfe d'Ambracie.

La Cassiopée occupait le littoral jusqu'à la presqu'île de Nicopolis; le cheMieu du même nom parait avoir été situé sur l'emplacement de Regniassa, lieu de la côte où M. P. a trouvé une enceinte en bâtisse dite cyclopéenne et des ruines d'édifices, entre autres une porte dont la voûte est d'une construction tout à fait remarquable. A Nicopolis, dont il donne une description détaillée, il a trouvé plusieurs fragments d'inscriptions de peu d'intérêt; l'un- donne le commencement de deux vers d'une épitaphe, qui rappellent l'usage antique de couper sa chevelure sur la tombe d'un parent ou d'un ami (Af 8' èiul Tj\kî(ù.., Ke(pavTd i:Xi)taiJi^v...); trois autres appartiennent à des inscriptions tumulaires ; la quatrième est une dédicace

(1) Maintenant au cabinet dn Roi, publiée par M. iMionnet.

PAR F.-C.-H.-L. POUQUEYILLK. 371

en rhonneur d'Âugnstc. Un morceau sur Prévésa termine ce chapitre.

Le suivant traite du pays de Souli, situé dans les montagnes du bassin del*Achéron; le voyageur donne de longs détails sur les mœurs et le caractère de la population si remarquable qui l'habite et les malheurs qui l'ont accablée. La ressemblance de nom lui fait croire que ce pays est la Seiiéide des anciens. Mais ceux-ci ne parlent jamais d'une Seiiéide; et les Selles ou Belles habitaient dans les environs de Dodone, qui est loin du pays de Souli. D'ailleurs les Soulioles conviennent qu'ils sont étrangers à ce canton et qu'ils n'y sont établis que depuis 440 ans. Ils ne peuvent dire d'où ils viennent ni quelle circonstance les a amenés dans les montagnes. Tout ce qu'on sait, c'est qu'ils sont une peuplade épirote. Comme Etienne de Byzance parle d'une tribu de Syliones en Chaonie, sans en déterminer autrement la position, l'identité de nom me fait présumer que c'est un reste de cette peuplade, qui, à la suite de quelque guerre, se sera réfugié dans ces montagnes. Je n'hésiterais pas encore cette fois à effacer de la carte le nom ancien de Seiiéide.

Dans les trois chapitres suivants, M. P. traite de tout le reste du pays jusqu'au golfe d'Ambracie, comprenant l'Ambracie, l'Athamanie et l'Amphilochie des anciens : son opinion sur la position d'Ambracie, d'Argithea.et d'Argos Amphilochicum, sur le cours des fleuves Arachthus et Inachus, change la face de la géographie ancienne de cette région. Mais il y a beaucoup d^objections à faire à cette opinion, qui, en plusieurs points importants, contrarie les témoignages de l'antiquité, comme l'a déjà montré M. Kruse dans le second volume de son Hellas (1). Les discussions sur ce sujet tiennent cent pages environ ; le quart aurait suffi pour dire l'essentiel et le bien dire ; l'auteur aurait de plus évité ici, comme ailleurs, l'occasion d'une grande quantité d'erreurs, soit dans les faits soit dans les citations. Par exemple, Ambracie n'a

(1) Hellas oder geogr* antiq. Darstell» des alten GriechenUmds, Leipz., 1837, Il Th.,2e Ablh., S. 305-308.

^-J»'l'i|iPPW!iJMl'H||

pas été fondée par Ambrucus, mais par Ambrax; *'Aîi.6pay.::, dans l'auteur cité, étant un génitif, non pas un nominatif. GcUe ville n'était pas tombée sous le pouvoir « d'un des sept sages trop vantés de la Grèce (p. 243), » parce que le Périandrc dont parle Aristote (1) n'est pas celui qu'on avait mis au nombre des sept sages (2). « Thucydide, dit M. P., rapporte que les Ëpirotes apprirent la langue grecque des Ambraciotes lenrs voisins (p. 268). » L'historien grec ne parle point des Épirotes, mais seulement des habitants d'Argos Amphilochicum (3), cl tous les développements qu'ajoute ici Tauteur tombent par le fait. Il regrette que le temps ne lui ait pas permis de chercher, à l'embouchure de l'Aréthon, « les fondements du fort Paralia, du haut duquel Cléombrote, après avoir lu le Phédon^ se jeta dans la mer (p. 238). » Selon toute apparence, il aurait cherché longtemps avant de le découvrir ; car aucun des auteurs anciens qui rapportent ce fait (4) ne dit de quel endroit^léoinbrote s'est précipité dans la mer, et je ne trouve nulle pail mentionné un fort appelé Paralia. M. P. assure pourtant l'avoir vu dans Aristote {de ttep.y XXXVIII, c. x) : mais la République d'Arîstote n'a que huit livres, et il ne s'y trouve rien de relatif ni à Cléombrote, ni au lieu d'où il s'est précipité. Nous avouons ne pouvoir deviner d'où M. P. a lire cela. Il nous renvoie ailleurs (p. 255) au XLP livre de Théopompo, et nous aurions été bien heureux d'être en état de vérifier cette fois la citation. Ayant trouvé un pont sur Tlnachus, il croit que c'est le même que Pline, par erreur ^ a placé sur l'Achéron (p. 283). Avant d'imputer cette faute à Pline, il aurait dû faire attention que, comme l'arche du milieu de ce pont « présente une ogive remarquable, » selon ses termes,

(1) Polil.y V, 3, 6, ibiq. Goray.

(2) Menag. ad Laert, I, 98.

(3) Ka\ àXXT)v{<TOyj(rav... «wb tûv 'Afjurpaxtforcbv ÇvyoixiQ<ravT(i)v, II, 68. M. «îail traduit : « ... aux Ambraciotes leurs voisins, qui, par suite jde ce commerce, adoptèrent la langue grecque, » C'est le contraire de ce que dit l'auteur grec. M. de Pastoret {Hist, de la %»«/., VIII, 389) avait cité Gronov., VI, 3438, ce qui veut dire Thesaur, ant. grsec, t. VI, etc. : M. P. croit qu'il s'agit d'un ouvrage de Cirouovius, et en copiant la citation, il écrit Gronov., lib. Vf, p. 3438.

(4) Voy, Davies ad Cic. Tusc, I, 34.

r^. . 'WSi?*^*::*- ^

PAR F.^C.-H.-L. POUQUEVILLK. 373

ce ne peut être un pont antique, et conséquemment celui dont Pline a parlé. Dans sa description deTAthamanie, il nous dit : « L'Athamanie dont il est ici question, n'est pas celle qu'Homère (//., II) place dans la région du mont Ossa (p. 291). » Mais Homère ne prononce pas même le nom d'Athamanie ou (lAlhamanes, ni *au second livre ni en aucun lieu de ses poèmes; il faut en dire autant des Molosses, à l'occasion desquels M. P. renvoie encore à Homère (0</., XIV, 315), qui ne parle jamais de ce peuple, etc.

Le sixième livre, comprenant six chapitres et 130 pages, complète la description de TÉpire. Il traite de la partie orientale, appelée maintenant Anovlacbie, que M. P. attribue à la Dolopie des anciens : c'est proprement le bassin supérieur de rAchéloiis jusqu'aux sommets du Pinde, qui séparait la Dolopie de la Perrhébie. L'auteur donne quelques détails sur la population valaque qui est venue l'habiter, et ensuite sur les Yalaques en général. Les anciens ont si peu parlé de ce pays, que notre voyageur ne trouve presque rien à en dire. Aussi, pour fournir à la matière d'un livre entier, il est obligé de se jeter dans une de ces digressions pittoresques, philosophiques et morales, qui abondent dans son livre et en rendent la lecture quelquefois si fatigante. Les allusions, les citations, les réflexions morales ou politiques qui tombent des nues, au milieu des descriptions de lieux ou des discussions de géographie, les compliquent tellement, que bien souvent on a peine à suivre l'auteur, et c'est avec raison que M. Mannert a dit : « M. P., qui ambitionne la réputation d'un écrivain fleuri, couvre toute sa route de fleurs à travers lesquelles il devient très difficile de reconnaître le sol (1). »

Au milieu des digressions de ce genre qui remplissent les premiers chapitres du livre VI, sont noyées quelques observations intéressantes sur la nature des lieux, sur leur géographie comparative et les tribus qui habitent cette contrée. Le géographe lit surtout avec intérêt Texcursion (p. 407 s.) dans

(1) Geog, de?^ Gr, und, Rœm.ylXi. VIIT, Vorr., S. v.

la partie du Pinde appelée Lacmon, d'où sort TAotis. On regrette que Fauteur y ait encore mêlé quelques erreurs. Par pxemple, faisant je ne sais quel rapprochement entre le nom ancien Lacmon et le nom moderne Ora (/. Ori) Liaca, il en forme le nom Haliacmonts ou Baltac-montSy qui est absolument imaginaire (1, 230, 306 ; II, 398-400, et ailleurs). « Cesl sans doute, dit-il, cette origine qui a fait surnommer Tlnachus Haliacmon, dans Ortélius. » Il n'a pas remarqué que le passage du faux Plutarque sur lequel Ortélius. s'appuie, ne se rapporte qu'à l'Inachus d'Argolide.

M. P. dit dans un endroit : » Je donnai, par une sorte d'inspiration, des noms à tous les lieux qui m'environnaient (III, p. 516). » Les géographes désireraient qu'il se fût plus souvent défié de ses inspirations ou qu'il les eût soumises à une critique un peu plus exacte. Il est vrai que l'inspiration et la critique ne sont guère compatibles.

Le chapitre V de ce livre, qui contient l'histoire des premiers établissements des Français en Épire, et des considérations sur le commerce de ce pays ; les chapitres VI et VII, qui traitent des productions du climat de TÉpire, complètent la description de cette partie de la Grèce, que M. P. connaît mieux et a fait mieux connaître que personne jusqu'ici. C'est aussi ce que nous avons fait voir dans notre analyse ; mais nous avons cru devoir montrer également que, s'il a recueilli des renseignements utiles à la géographie ancienne de cette contrée, il a laissé bien des questions à résoudre, même parmi celles qu'il croit avoir résolues. On peut dire que toutes celles dont il s'est occupé devront être reprises et soumises à une discussion plus sévère et plus approfondie. Il n'a peut-être tenu qu'à l'auteur de laisser moins à faire à ceux qui viendront après lui. Si, possédant un si grand nombre de matériaux neufs et curieux, il avait mis dans leur discussion et leur classement plus de précision et de netteté, une méthode plus rigoureuse, une exposition plus simple et plus claire, et surtout moins àe prétention à l'érudition, à l'éloquence et à la philosophie, il serait certainement resté moins

PAR F.-C-H.-L, POUQUEVÏLLE. 375

éloigné du but que, par ses efforls et son zèle, il méritait d'atteindre.

Il nous reste à examiner les autres contrées de la Grèce , sur lesquelles notre voyageur a répandu des lumières nouvelles ; mais nous sommes obligé de suspendre pour quelque temps la suite de cet examen. Nous avons Fespoir qu'il ne sera pas inutile à la géographie ancienne de la Grèce. C'est ce qui nous a donné le courage de l'entreprendre et nous donnera celui de le continuer, quand il nous sera possible d'y consacrer de nouveau quelques loisirs (1).

[(1) C*est là tout ce qui a paru de ces articles trop acerbes^ dont on retrouve one partie dans le Bulletin FérussaCj mai, sept, et nov. 1828.]

Page 1