‹ Œuvres chooises de A.-J. LetronneChapitre 28 sur 43 · VOYAGE · texte numérisé non relu

VOYAGE

PAR M. E. COUSINÉRY.

Les voyages et descriptions de la Grèce les plus complètes et les plus détaillées ne renferment qu'un très petit nombre do renseignements sur la géographie ancienne et Tétat moderno de la Macédoine. C'est qu'en effet très peu de voyageurs so sont aventurés au nord de l'Olympe, et au delà du littoral. Belon, Pococke, Paul Lucas, M. Pouqueville, n'ont fait quo passer sur quelques points voisins de la côte. Il fallait, pour pouvoir explorer la contrée, y séjourner pendant quoique temps, avoir de fréquentes occasions de pénétrer tantôt dans une pai'tie, tantôt dans une autre, et être en état d'attendre et de saisir les occasions favorables à ces excursions, toujours difficiles, souvent périlleuses.

Peu d'Européens ont été jusqu'ici mieux en position de \o faire que M. Cousinéry, consul à Salonique dès 1788 et jusqu'en 1793. Il fut nommé de nouveau à cette place en 181 i. Dans ces deux périodes de son consulat, il étudia les différentes parties de la Macédoine, autant que les circonstances lui permirent de le faire. Pendant l'intervalle de plus de vingt ans qui sépare ces deux périodes, il mit en ordre les matériaux

[(1) Journ. des Sav., 1834, p. 680-689; an. 1835, p. 73-88.]

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qu'il avait recueillis, signala les lacunes qui lui restaient à remplir; et lors de son retour à Salonique, il fit ses efforts pour se procurer les renseignements qui manquaient à son premier travail. Malheureusement M. Cousinéry ne resta pas assez longtemps en place pour exécuter tout ce qu'il avait onlrepris. Dans les nouvelles courses qu il commença, il s elait proposé de suivre la division du pays établie par les Romains après la conquête, et d'employer une année entière à chacune des quatre divisions que l'administration romaine avait établies en Macédoine ; de cette manière l'exploration complète du pays aurait été achevée en quatre ans. Des circonstances imprévues et indépendantes de sa volonté le forcèrent à quitter trop tôt le consulat de Salonique. Depuis son retour, il a employé tous ses loisirs à mettre en ordre ses matériaux ; la rédaction de ses voyages a occupé les dernières années d'une vie consacrée à des travaux utiles à la science et à son pays.

M. Cousinéry n'a décrit que ce qu il a vu. Il n'a pas voulu, pour la gloriole de composer une description complète, mais nécessairement en partie inexacte, compiler ce que d'autres ont écrit avant lui sur diverses parties de la Macédoine. Son récit est donc seulement un tableau de ses excursions, et non pas une description méthodique et générale de la contrée. Il ^*n prévient modestement dans sa préfacer, en annonçant qu'il s'est attaché à réunir tous les renseignements qui peuvent concerner l'histoire, la géographie, et spécialement la numismatique^ science dans laquelle il était très versé, comme le prouvent divers ouvrages, notamment son beau travail sur les monnaies de la ligue achéenne. Nous suivrons le voyageur dans ses diverses excursions en indiquant sommairement les points principaux qu'il a signalés à l'attention des savants.

Le chapitre i®"" traite de la Macédoine en général, et de ses luibitanls anciens et modernes. Il renferme des détails intéressants sur les Valaques qui habitent la Macédoine, et sur les caractères qui les distinguent de ceux qui habitent les bords du Danube.

Le chapitre ii contient la description de Salonique et de ses monuments. Cette ville, d'abord appelée Thermé (non P Thermes^ comme dit M. Cousinéry), ne renferme plus de mo-

h numents de Tépoque des successeurs d'Alexandre ; tous ceux

qui subsistent appartiennent à celle de la domination romaine. Le principal est un arc de triomphe, ou plutôt une ancienne porte de ville d'un bon style. Sous la voûte se lit une inscription déjà publiée par Pococke, Muratori et M. Boeckh tout récemment (1). Elle ne contient que des noms de magistrats, sans indication ni de la date, ni même de l'objet du monument. L'inscription, à en juger par le nom de Flavius Sabinus, n'est pas antérieure à Yespasien ; et si elle se lie avec Tépoque de sa construction, comme cela est probable, on en conclurait que la porte elle-même n'est pas aussi ancienne que le croit M. Cousinéry, qui la regarde comme ayant été élevée après la bataille de Philippes, lorsque Octave et Antoine vinrent à Théssalonique, selon Denys d'Halicamasse (qui ne dit pas un mot de cette circonstance, qui ne parle même ni d'Octave ni d'Antoine). L'auteur va jusqu*à présumer que le monument fut élevé entre l'époque de la bataille et l'entrée des consuls dans la ville.

Un autre arc, d'un travail très inférieur, se voit dans cette ville. Pococke le croyait du temps des Antonins ; M. Cousinéry en place la construction sous le règne de Constantin ; et il rattache à cette construction une médaille unique de ce prince* qu'il a découverte à Salonique, et qui est maintenant dans le musée de Vienne.

Non loin de ce monument sont les débris d'un édifice considérable qui ne consiste plus qu'en cinq colonnes d'ordre corinthien, surmontées de pilastres, au-devant desquels sont des figures grandes conune nature, presque de ronde bosse, disposées à peu près comme les colosses qui, dans les édifices de Thèbes, sont placés devant les piliers. L'architecture a paru médiocre à M. Cousinéry ; le monument ne lui parait pas êti'e

(1) Corp, Inscr., n« 1967.

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antérieur au nr siècle. Il pense que Pococke en a jugé beaucoup trop favorablement. Mais les débris de la sculpture sont d un bon goût ; d'où il conclut que Tédifice a été construit avec des débris plus anciens. Un monument assez curieux est une rotonde de construction romaine ; à l'intérieur se voit un grand bloc de vert antique ; la tradition du pays porte que saint Paul a prêché, monté sur cette pierre. Cet édifice est certainement un temple antique. M. Cousinéry croit qu'il était consacré comme le panthéon d' Agrippa au culte des dteiix Cabires, La proposition peut paraître singulière à l'égard du panthéon ; elle est tout à fait hypothétique relativement à cette rotonde. Les médailles de Thessalonique, avec la représentation en pied ou en buste d'un dieu Cabire, prouvent sans doute Texislence de ce culte à Thessalonique ; mais elles jie prouvent pas que ce culte fût célébré dans ce temple plutôt que dans un autre. Tout ce que dit à ce sujet l'auteur est fort problématique. Je me contenterai de faire deux observations, à l'égard' des médailles de Thessalonique. Quelques-unes portent une tète de jeune homme ; il en est une autour de laquelle se lit le mot KABEIP02 ou KABIPOS. M. Cousinéry, ainsi que Seslini (1), a cru lire un N avant KABIPOS sur un exemplaire qu'il possédait, et qui a passé au Cabinet du Roi ; il interprète cette lettre par NEOS ou NEPÛN (abréviation qui serait tout à fait insolite), et la tète devient pour lui celle de Néron. Cette opinion a été admise par l'exact M. Mîonnet (2); mais je puis assurer que la lettre N n'existe ni sur l'exemplaire de Pellerin, ni sur celui de Cousinéry, maintenant au Cabinet des antiques, et qu'elle ne peut pas y être, parce que l'espace manque. Ce qu'on a pris pour un N est la hachette placée derrière la tête. La médaille est bien autonome, comme Pellerin et Eckhel (3) l'avaient pensé ; la tête est celle du dieu Cabire, et non pas de Néron. Sur d'autres médailles de la même ville, on voit la figure entière du dieu Cabire, tenant d'une main un marteau

(1) Descript.num. veLj^, il7, Lips. 1796.

(2) D€sc)\ des Méd., SuppL, tom. III, p. 13*.

(3) Doctr, ?mm., II, 77.

'^■*-sr/r^j^Tltr'

OU une hachette, et de Tautre un objet que le savant Eckhd qualifie de massue ou de quelque chose de pareil. Sestini y voit une enclume ; M. Cousinéry y reconnaît le vase allongé appelé rhyton^ ce qui est indubitable ; mais il n^a pas remarqué une circonstance que n'a point négligée M. Mionnet, c'est que le rhyion est terminé par la partie antérieure d un petit quadrupède {l)\ cette circonstance se retrouve constamment. J'ajoulo que ce petit quadrupède est une chèvre ou un bouc (2). Celle sorte de rhyton terminé par la protomé de cet animal est connue par d'autres monuments ; le choix de cette forme de rhyton sur les médailles de Thessalonique se lie sans doute à Texistence de la chèvre ou du bouc représenté sur d'autres médailles de la même ville.

Dans une église grecque, dédiée à saint Démétrius, on trouve une longue inscription grecque, d une époque fort récente, dont M. Cousinéry, qui la donne, n'a point connu l'époque. Elle est en l'honneur d'un certain Lucas Spantonis, dont elle contient un magnifique éloge. Elle ne méritait guère d'être reproduite en fac simile. La date est comprfse dans la dernière ligne que n'a pas pu lire M. Cousinéry. Je la lis de celle manière : h.o\^ifirr^ 6 SoOXoç twJ ©e^U AoDxaç ô S-ïçovtovij^ h st^j; (pour hti) 7/^ ne (6989). iv8'. ^r^lq 'Ix^iuapCou a. Cette date répond au 1" janvier 1481. L'inscription est, comme on voit, très récente.

M. Cousinéry termine la description de Thessalonique par quelques détails sur l'administration à'Abdi-Pacha^ dont les cruautés sont célèbres dans l'Orient. Plusieurs anecdotes donnent une idée des atrocités dont un gouverneur turc peut se rendre impunément coupable. Une seule suffira. Ce pacha, pour rendre son administration plus facile, croyait devoir répandre la terreur quand il arrivait dans la province qu'il était chargé de gouverner ; et pour cela, sa méthode était de faire périr un certain nombre de personnes coupables ou inno-

(1) Desci\ des Méd. ont,, tom. H, p. 490.

(2) La forme de ce rhyton est représentée exactement dans la figure agrandie du Cabire, gravée sur la pi. xvi, p. 154, tom. H du Voyage de Choiseul-Gouffi^r,

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cenles. Le jour de son entrée à Salonique, après avoir fait placer quatre pièces de canon à la porte de son palais, il manda le commandant de la tour des janissaires pour savoir combien de personnes y étaient détenues, et quels élaiciiL leurs délits : il sut qu'il y avait là neuf prisonniers, coupables seulement d'indiscipline civile, faute qui méritait à peine viiii.'^t jours de prison. Il les fit tous étrangler sans autre fomir^ rli* procès. L'exécution fut suivie, selon Tusage, de neuf coups de canon qui répandirent la terreur dans la ville. Le sultan, instruit des cruautés et des vexations d'Abdi-Pacha, essaya doux fois de le faire étrangler, mais en vain. Le rusé pacha sut toujours éviter le cordon. Il eut Taudace d'écrii'e àConstantinople que, si on attentait encore à ses jours, il irait, à la tête d'un<î armée de 100,000 hommes, mettre le feu à la capitale. La menace réussit : on le laissa tranquille ; et il a terminé jïaisiblement ses jours dans son pachalik de Belgrade.

Ce chapitre finit par quelques détails intéressants sur la géographie des environs de Salonique. M. Cousinéiy veut «jne le mont Dysoron^ dont parle Hérodote, soit le mont Cort/iiffi qui domine la plaine de Salonique au nord-ouest. Sa raison, c'est que cette montagne a deux sommets; et il croit, en conséquence, qu'il faut lire A(ffop5v, non Ajacpiv, dans le sens de montagne double. En ce sens, le mot serait contre l'analogie : c'est Abpoç, non A{Œopov, qu'on devrait lire. Mais ce changenjeni ne reposerait que sur une simple conjecture.

Le chapitre III contient le voyage de Salonique à Berœa, et le retour par Vodina et Pella. Ce voyage embrasse les réginns cisaxiemie et iramaxienne , que M. Cousinéry a le plus souvent parcourues et qu'il connaissait le mieux. On y trouve grand nombre de détails sur le cours de THaliacmon, le territoire de l'ancienne Bottiée, sur la ville de Berœa, et sur Vodina, l'ancienne Édesse. Ces détails ne sont pas toujourn exacts ; et les citations sur lesquelles ils s'appuient sont par*fois erronées. Je me contente de faire remarquer que l'usa^^r que M. Cousinéry fait du chapitre xcix du livre II de Thucydide n'est point conforme au texte.

Vodina ne renfenne d'autres antiquités que quelques inscriptions encastrées dans le palais du vladica^ noai que les Bulgares donnent à leurs évêques. M. Gousinéry les avait copiées ; mais ses copies sont perdues. Un renseignement assez curieux et qui mériterait vérification, c'est qu'un Italien, consul impérial, grand trafiquant de marbres antiques, qu il faisait embarquer furtivement pour lltalie, avait découvert en Macédoine des carrières de vert antique. Au-dessous du lieu où Yodina est bâtie, sont de nombreuses grottes dans lesquelles il y a de belles stalactites.

A Palaeo-Castro, au-dessous d'Ëdesse, un cours d'eau assez considérable sort du pied de la montagne. M. Gousinéry croit que ces eaux proviennent de YAxiuSy qui coule de l'autre côté du mont Bora, à environ quatre lieues de distance. Cela est possible ; mais il se peut aussi que la source ait une autre origine, et ne soit que Técoulement d'un bassin souterrain formé par les infiltrations des eaux pluviales. G est un point de ^ graphie physique qui pourrait être éclairci par des nivellements. Le voyageur présume que les anciens ont eu la même opinion, d'après le nom d!Amphaxitide qu'ils donnaient à ce canton ; et ce nom signifie, selon lui, pays situé entre deux bm< de rAxiîi$;^revL\Qy dit-il, qu'ils ont considéré là source dePalœo-Castro comme un des bras de ce fleuve. L'argument n'est pas très fort ; M. Gousinéry se trompe sur la position de XAmphaxitide de Polybe et de Ptolémée, qui a dû comprendre tout le pays arrosé par l'Axius jusqu'à la mer; le nom signifie la même chose que ParaxitiSy pays le long de l'Axius,

Pella était la seconde capitale de la Macédoine ; il n'en reste que des monceaux de ruines, dans lesquels on ferait sans doute de belles découvertes, si l'on pouvait les fouiller. En fait de monuments entiers, il ne reste guère que de grands tumulus où Ton ne trouve plus rien. On aperçoit encore les grands blocs de pierre qui ont dû appartenir à la tète du canal qui joignait la ville au lac Lydias.

Ghapitre iv. Pendant le séjour que M. Gousinéry a fait à Thessaloniquc, il a eu plusieurs fois occasion de visiter l'em-

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placement d^Amp/iipolis. Il donne un précis des principaux événements qui se rattachent à Fhistoire ancienne de cette ville ; puis il décrit la route qui y conduit de Thessalonique. Il s'arrête particulièrement sur la. position des deux villes d'Ewfie, que distingue Thucydide, et, d'après lui, Etienne de Byzance et Eustathe. Il soutient, contre Holsténius, qu^il y avait bien deux villes de ce nom, et en effet les observations de M. Poppo sur Thucydide (1) laissent peu de doute à ce sujet. M. Cousinéry croit qu'elles étaient voisines, ce qui est certain, puisque Tune était sur le Strymon, et Vautre dans la Piérie, province à peu de distance à Test de ce fleuve. Il reprend à ce sujet l'historien des Colonies grecques pour avoir dit que les deux villes sont très loin Tune de l'autre (2). Mais il le reprend à tort; du moins je ne vois rien de pareil dans Touvrage, où la distinction des deux villes est bien établie, sans que la situation de la seconde soit indiquée, parce qu'en effet on ignore quel était au juste son emplacement.

Pour arriver à Amphipolis, on passe sur les ruines à'Eïone^ près du Strymon ; il n'en reste rien que des matériaux. Un village de deux cents maisons occupe ufie petite partie de remplacement de cette ancienne ville. Une grande tour sur le bord du fleuve, et des pans de mur d'enceinte sont à peu près tout ce qui reste de ses ruines. Dans l'intérieur de l'enceinte, est un tumulus que M. Cousinéry croit être celui de Brasidas, qui en effet reçut la sépulture dans la ville, selon Thucydide (V, ii). On sent que ce ne peut être là qu'une conjecture, n explique très bien, à ce qu'il nous semble, le passage où Thucydide {IV, 102) parle de la situation de cette ville entourée par le fleuve, comme dans une espèce de presqu'île, dont l'isthme était fermé par un mur : car c'est le sens de jjiaxpû taJ^^t iîcoXaôwv ex icoTafxoO s; woTajjLôv. Ceux qui ont placé Amphipolis entre deux bras du fleuve n'ont pas compris le passage. Notre voyageur donne ensuite la belle inscription relative au banissement de Stratoclès, laquelle sert

(1) Prolegom.y tom. U, p. 351.

(2) HisL des Colon, gr., III, 207, 208.

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crornemcnt à une fontaine dleni-Keui. Cette inscription, copiée d'abord par M. Leake, et publiée dans le recueil de Walpolc (p. 510), Ta été,ensuite dans le Corpus inscnptionwn{ï\''2%%), accompagnée de tous les éclaircissements nécessaires.

D'Amphipolis à Serrés, on loge le lac Cercine, actuellement Takinos, plus étendu que les cartes ne le représentent ordinairement. A cette occasion, M. Cousinéry accuse à torl Arricn d'avoir commis une erreur géographique en disant qu'Alexandre, « après avoir longé le lac Cercinùe, et ensuite les bouches du Strymon, franchit le Pangée par la route qui conduit vers Abdèrc et Maronée. » Arrien ne dit pas qu' Alexandre franchit le Pangée; il dit que le conquérant passa à côté (le laissant sur la gauche), pour gagner Abdère et Maronée. [Anab.^ I, xi, 6.)

Chapitre v. Ce chapitre est consacré à la description de Serres et de son territoire. M. Cousinéry s'était rendu une seconde fois dans cette ville, -en partant de Thessalonique, et en passant sur l'emplacement présumé d'Anthémonte et de Cresto7ie, Sen'ès avait pour gouverneur Jussuf-Bey, fils dlsmaël-Bey, que Ton* regarde encore, dit M. Cousinéry, comme le Philopémen de la Turquie. Le voyageur donne des détails intéressants sur la vie et les exploits de ce personnage, qui parait en effet avoir été doué de qualités éminentes.

Serrés, l'ancienne Sirœ, Siris ou Sirra (1) est située presque au centre de la grande vallée du Strymon. Comme cette ville est puissante et dans un pays très fertile, M. Cousinérj' croit ([ue Titc-Live a eu tort de la présenter comme un lieu de peu d'importance. Mais tout prouve au contraire que rhislorien n'est point dans Terreur : cette ville ne joue aucun rôle dans la géographie ancienne. Hérodote (vra, 115) ne fait que la nommer, ainsi qu'Etienne de Byzance; elle ne parait point dans Ptolémée ; enfin on n'en connaît pas de médailles. A la vérité, selon M. Cousinéry, Thucydide dit qu'elle était la capi-

(l)Si>« (Tit. — Liv., XLV, 4); Siris (Herod., viii, 115); ou 5/rra (Stephan. Byïî- CcUc orthographe est confirmée iiar l'elhoique SIPPAIOI qui ae lit dans une inscription trouvée sur les lieux.

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laie des Odomantes et la résidence de leurs rois. Mais cet historien, qui parle deux fois des Odomantes (II, 101 ; V, 6), ne dit nulle part un seul mot de la ville de Sirts.

Chapitre vi. Dans ce chapitre le voyageur raconte son excursion dans les monts Cercine, à l'est de Serrés, et discute plusieurs points géographiques de peu d'intérêt; Le chapitre suivant contient la description des yaîlas ou séjours d'été en Turquie. En turc yaïla signifie pâturage sur des lieux élevés; par extension, séjour d'été dans les montagnes. M. Cousinéry ne dit qu'un mot de ceux de Serrés, mais il décrit au long ceux de l'Asie Mineure et la vie des pasteurs dans cette région Ici le voyageur oublie un peu la Macédoine pour consigner les souvenirs qu'il a rapportés de ses divers voyages ; il se laisse ^Uer à une causerie j qui n'est point sans intérêt.

Le chapitre vni contient la description des environs de Serres. L'auteur y recherche si le fleuve Pontus est le même que le Strymoriy et quel est ce fleuve Pontus : discussion qui ne peut guère avoir de résultat. Ce fleuve Pontus est noi^nmé par Aristote et Antigone de Caryste, comme appartenant au pays des SintienSy sans autre désignation. On peut présumer que c'est un des nombreux affluents du Strymon; mais lequel? Dans le chapitre suivant, le voyageur raconte sa visite au couvent de Saint- Jean Prodromos, situé dans la montagne au milieu de belles eaux et de belles forêts. M. Cousinéry pense que le couvent fut bâti siu* l'emplacement d'un temple de Diane ; il fonde sa conjecture sur ce que Vhégouînène du couvent fit circuler à la ronde une coupe au fond de laquelle était ciselé un sujet de chasse. L'indice est, comme on voit, assez léger. Il en prend occasion de parler delà Diane chasseresse des médailles d'Ionie; il décrit Bolissus, ville de Tîle de Chio, et les usages propres à cette ville. Tout cela n'est pas trop bien lié. Après la description deBolissus, et une excursion sur la prostitution des femmes chez les Grecs, il retourne au couvent de Saint- Jean Prodromos; et il termine ce chapitre en revenant encore une fois à Bolissus pour relever une erreur de l'auteur de la Vie d'Homère, attribuée à Hérodote. Il lui reproche d'avoir

fait une faute géographique en disant qu'Homère, parti d'Érythres, en lonie, pour se rendre à Chio, avait débarqué à Bolisstis^ ville située de l'autre côté de TUe. Cet auteur ne dit rien de tel. Les mots xaTaôiç U kç BoXidaèv (c. 22), que M. Consinéry applique à Homère, se rapportent au berger qui descend de rintérieur de Tîle pour annoncer à son maître, résidant à Bolissus, l'arrivée du poète.

Notre voyageur consacre la fin de ce chapitre et du premier volume à la discussion de deux inscriptions trouvées par lui à Serrés. L'une a été publiée déjà par le comte de Choiseul- Gouffier (H, 169), et depuis par M. Bœckh {Corp. viser,, n" 2007). Il y est question des honneurs rendus par les jeunes gens à Tibère-Claude-Diogène, grand-prêtre et agonothète de la communauté des Macédoniens, grand-prêtre et agonothëte d'Amphipolis, premier agonothète de Sirra. La seconde inscription, qui est inédite, fait mention des honneurs accordés par la ville (probablement Siris) au fils de ce Tibère-Claude-Diogène, appelé Tibère-Claude-Flavianus-Lysimaque, agonothète des Augustes, grand-prêtre de la communauté des Macédoniens. M. Cousinéry en tire diverses inductions développées dans la dissertation numismatique qui termine ce volume. Ces inscriptions, que je ne crois pas antérieures à Trajan, et qui peuvent être postérieures, prouvent, dit M. Cousinéry, qu'il existait en Macédoine un temple consacré à une divinité quelconque, ce qui est indubitable. Il veut ensuite que cette divinité soil Alexandre, cela se peut, mais rien ne le dit. Ce n'est point une preuve que celle qu'il tire des médailles d'argent, portant d'un côté une tête déjeune homme, avec la corne d'Ammon, audessous MAKEAONÛN, et de l'autre le nom AESILAS, en lettres latines, avec une massue, une ciste et un siège. Que cette tête soit celle d'Alexandre, c'est ce qu'on pourrait à la rigueur accorder, quoique les traits ne soient pas ceux du conquérant; mais que cette médaille ait été frappée à l'occasion de l'érection d'un temple consacré au héros macédonien, c'est ce qu'on ignore tout à fait. Eckhcl (1), qui a cité et expliqué ces mé-

(1) D. iV., II, 61, 62.

TJfT'^^

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dailles, les a rapportées à la Macédoine en général. M. Cousinéry, remarquant que derrière se trouve toujours un 0, les croit frappées à Tbessalonique. Mais il n'y a pas toujours un ^ ; il y a quelquefois un B, un O. L'opinion d'Eckhel demeure encore la plus vraisemblable.

Déjà Visconti, dans Y Icoiiographie grecque (1), a montré, contre l'opinion d'Eckhel, que la tète d'Alexandre joi été mise sur quelques monnaies du vivant même de ce pHnce, et que des tètes coiffées de la peau de lion, qui ont été prises pour celle d'Hercule, doivent être celle du héros macédonien. M. Gousinéry applique cette idée à d'autres monnaies, et confirme sur plusieurs points l'opinion de Visconti, et sur d'autres il l'étend trop loin. Ce serait nous écarter beaucoup que de le suivre dans le détail de tous les faits qu'il allègue, et dont plusieurs peuvent être expliqués tout autrement que ne Ta fait cet babile numismatiste. Par exemple, lorsqu'interprétant la légende de la médaille portant Teffigie de l'empereur SEBASTOS MAKEAONÛN, il la traduit par le vénéré des Macédoniem, il est trop clair que 2EBAST023 ne peut avoir un tel sens, et que MAKEAONQN n'en dépend pas. Au reste, la grande expérience que M. Cousinéry avait acquise dans la numismatique grecque donne à ses opinions de Timportance; elles sont toujours dignes d'attention, quoique souvent contestables.

Ce chapitre et le premier volume sont terminés par une inscription curieuse que le voyageur a trouvée dans une mosquée de Thessalonique, qui doit avoir été un ancien temple. Selon M. Félix Beaujour, ce temple était celui de Vénus Therfnéenne; M. Cousinéry n'a pu savoir sur quel indice il fondait son opinion. Cette inscription porte que Zenon, empereur. César, pieux, victorieux, triomphateur, a fait à la ville don d'une somme provenant des recettes du vicariat du corps des Ballistaires ; somme qui a été employée à réparer les murailles. Il est dit à la fin que la tour (sur laquelle l'inscription

(I) lojnogr. yi\, I, i5 el »uiv.

3îi8 VOYAGE DANS LA MACÉDOINE,

se trouvait sans doute) a été réparée sous Tadminislration du très magnifique comte Diogène, Tan 512, la xi*^ îndiction.

M. Cousinéry conjecture que ce Diogène était descendant du Tibère-Claude-Diogène, grand-prêtre et agonothète, dont il a été question dans les inscriptions précédentes, et qui, selon lui, était attaché au culte d'Alexandre ; il croit que c'est pour cette raison qu'on Ta conservée soigneusement dans Tédifice qui a dû être le temple même d'Alexandre. On sent combien de telles conjectures sont incertaines.

Cette inscription n'est pas curieuse seulement à cause de la rareté des monuments épigraphiques du règne de Zenon, selon la remarque judicieuse du savant helléniste qui a fourni à Cousinéry l'explication de celui-ci ; elle l'est encore par une circonstance qui intéresse la chronologie, je veux dire la date qui la termine, /'a?t 512, dans la xi® indiction. Pendant le règne de Zenon, qui embrasse l'intervalle de 473 à 491 de notre ère, la xi*' indiction ne peut répondre qu'aux années 473 ou 488 ; or les détails du règne de Zenon ne permettent de la rapporter qu'à l'année 488, dernière de son règne. Slais d'où vient cette date de 512? Ce doit être quelque ère particulière de ville, remontant à l'an 24 avant J.-C.

Le chapitre X [contient la description de Philippes et de la plaine au milieu de laquelle cette ville est située, à Test de Serrés. A partir de cette dernière ville, on passe à Zighna, . séjour d'un aga. La vue dont on jouit de ce point élevé est magnifique. M. Cousinéry présume que Zighna est sur remplacement de My reine, dont parlent Hérodote et Thucydide. La position de cette ville a paru jusqu'ici fort douteuse ; celle que lui assigne notre voyageur paraît d'autant moins sûre qu'Etienne de Byzance place Myrcine sur le bord du Strj'mon, dont Zighna est éloigné de plus de six lieues.

De Zighna, M. Cousinéry se rendit à Draine^ oîi résidait un bey puissant, Mohammed , possesseur d'une partie de la contrée.

'rsr^^

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L'histoire de ce personnage, racontée par M. Cousinéry, présente un haut intérêt, en ce qu'elle fait connaître Teffroyable anarchie qui règne dans les provinces de l'empire turc. Rien ne sert mieux que les anecdotes de ce genre à faire connaître les vices d'un tel^uvernement, s'il faut donner ce nom à une administration sous laquelle tous les crimes et tous les excès peuvent se conomettre impunément.

A Drame, M. Cousinéry a copié deux inscriptions latines insignifiantes, et dans l'église il a vu une tète de Caracalla en marbre blanc du pays. Ce sont les seules antiquités qu'il ait aperçues dans cette ville.

Les ruines de Philippes sont à trois lieues de Drame. Dans un petit village situé sur la route, le voyageur a trouvé une courte inscription grecque en l'honneur de Cybèle.

A mesure qu'on approche de Philippes, la campagne devient de plus en plus riante et annonce la belle source qui la féconde, et qui valut à cette ville son premier nom de Crenidœ. L'emplacement de Philippes est couvert de débris antiques, parmi lesquels M. Cousinéry n'a vu de remarquable qu'un monument en marbre avec inscription latine : la forme du monument est celle d'un autel haut de quatorze pieds et large de six. M. Cousinéry n'y a distingué que les lettres c. vibivs. c. p. cor. qvartvs MILLE. cvM. MACEDON ; il conjccture que son objet était de conserver le souvenir d'un beau fait d'armes : il présume qu'il s'agit d'un exploit des deux stratèges romains Caius \ibius et Cornélius Quartus, qui, avec Taidede mille Macédoniens, repoussèrent une incursion des peuples des montagnes. Selon toute apparence, ces deux personnages se réduisent à un seul, appelé Caius Vibius Quartus, car les noms doivent se lire, je pense, C»aius vibivs. (Uiii iilius, coY^neliâ qvartvs. Une autre inscription latine fort longue n'a été copiée qu'en partie par notre voyageur. Un coup de carabine tiré sur lui pendant qu'il la transcrivait l'avertit que cette occupation le rendait suspect aux gens du pays, et la balle qui vint siffler à son oreille ne l'encouragea pas beaucoup à continuer. Quatre lignes d'une inscription absolument pareille ont été copiées par Bélon en

r^OO VOYAGE DANS LA MACÉDOINE,

Macédoine, et publiées par Gniter (i). Maffei la supposait fausse : la copie peut être incorrecte, mais son authenticité est mise hors de doute par Tinscription que M. Cousinéry a rapportée. Le fragment publié par Bélon, quoique relatif au même individu, n'appartient pas à la mèmd Inscription : aux raisons qu'en donne M. Cousinéry, il pouvait en ajouter une autre dont il fournit les éléments ; c'est que Bélon a vu co fragment à Cavalla, et que M. Cousinéry a trouvé son inscription gravée sur un rocher près de Philippes. Il y est question d'un certain P. Hostilius Philadelphus, qui a voulu conserver le souvenir de son édilité^ et le nom de ceux qui ont contribué par leurs présents à l'ornement des édifices sacrés élevés ou embellis pendant sa magistrature. On a vu quelle cause avait empêché M. Cousinéry de compléter sa copie ; s'il avait pu la cotlationner avec l'original, il en aurait fait disparaître quelques fautes qu'on peut facilement corriger.

Vient ensuite une dissertation sur la situation des monts Hasmus et Pangée, à propos de la position de Philippes. Noas doutons que les géographes adoptent les vues de notre voyageur à ce sujet. Que le mont Heemus des anciens soit la grande chaîne au nord de la Thrace, à présent celle du Balkan, c'est un point établi par les textes les plus clairs des anciens géographes. M. Cousinéry ramène^ cette montagne jusque vers la mer, au-dessus de Philippes : il se fonde sur ce que Virgile, en parlant de la bataille de Philippes, dit : lùtos Hstmi pingu^scere campos (2) ; il pouvait y ajouter le latosque Hâpnùsub rupe Philippos de Lucain (3). Mais c^ n'est pas de la géographie positive qu'il faut chercher dans ces vers : le nom de VHœmus n'est, pour ces pohtes, qu'une manière de désigner la Thrace par la plus fameuse montagne du pays. Dans la réalité, cette montagne n'était pas plus voisine de Philippes que cette ville n'était dans YÉmathie^ encore moins Pharsale, et cependant le poète a dit : bis sanguine nostro Emathiam et

(2) Georg,, I, 492.

PAR E. COUSINÉRY. 391

latos Hœmi pinguescere campos. Les poètes latins, en ce cas, prenaient les mots Emathia, Thessalia^ Hxmus dans un sens fort étendu, confondant les localités de Pharsale et de Phiiîppes, comme on peut le voir dans les notes des commentateurs sur le vers de Virgile Romanas actes itertim videre Phi^ iippi. Les géographes devront se garder de suivre ici la carte de M. Cousinéry, et conserver au mont He^mus la place que lui ont donnée Strabon, Pline, Ptolémée.

Notre voyageur discute ensuite la situation du mont Pangéc, fameux par ses mines d'or. Il limite cette chaîne à celle qui est comprise entre le Strymon et le fleuve d'Anghista, YAngitan des anciens. Les passages d'Hérodote et de Thucydide supposent un peu plus d'étendue à cette montagne ; et celui de Pline où il est dit que le Nestus en baigne le pied, ad Nestum amnem Pofïffsei montis ima ambieniem, prouve qu'alors ce nom était donné à la chaîne qui limite ce fleuve au delà de la plaine de Philippes. Au reste, il est assez vraisemblable que ce nom n'a pas toujours désigné précisément le même massif, et que la dénomination s'est plus ou moins étendue selon les temps, ce qui pourrait se dire d'autres montagnes. De cette manière on expliquerait les contradictions qui paraissent exister entre les indications d'Hérodote et celles que donnent les autres auteurs ; et l'on ne serait pas réduit à la dure nécessité de croire avec M. Cousinéry, ou que cet historien s'est trompé ou que son texte est corrompu .

Notre voyageur donne aux derniers rameaux de la chaîne qu'il appelle VEâmius^ tout près du golfe de Piérie, le nom de monis Symboles; dénomination qui paraît sur sa carte, mais qui n'est fondée que sur un passage mal entendu de Dion Gassius. Cet historien, le seul auteur qui prononce ce nom, dit formellement que l'on appelait Symbolon un lieu (x<«>p(ov) entre Philippes et Néapolis, où le Pangée se joint (aujjiôiXXgi, de là son nom) à une autre montagne s*étendant vers l'intérieur (SufxSoXov Y^p Ta TTwpfcv ovo|JLaÇouatv, xaO' o to Spoç ToOrd'èT^pw-cm eç ^ai'^^KOi^ TiorM^ùi^i ju[x6aXXei) (1). C'était donc un village situé dans un

(1) XLVn, 35.

défilé entre deux chemins, et non un massif de montagnes. Ce défilé existe en effet au S.-E. de Philippes, et la route romaine entre cette ville et Néapolîs, marquée dans Tltinéraire d'Antonin, devait nécessairement y passer.

M. Cousinéry fait à l'historien Apppien un reproche qui parait fondé : celui d avoir dit que de THarpessus, Heuve d'ailleurs inconnu, qui se jette dans THèbre, il n'y avait qu'un jour de route jusqu'à Philippes (1) ; ce qui est impossible.

Un autre point géographique que M. Cousinéry a ci:u pouvoir déterminer, et auquel il attache beaucoup d'importance, est celui de Néapolîs, ville dont parlent Strabon, Appien et Dion Cassius, et dont il est fait mention dans les Actes des apôtres comme d'un port où l'on abordait en venant de Samothrace. M. Cousinér}% s'écartant de l'opinion de d'Anville,qui l'avait placée tout près du fleuve Nesus, la ramène à Eski-Cavalla, sur la pointe 0. du golfe de Piérie ; et il regarde celle position comme parfaitement déterminée. Mais il n'a pas fait attention que l'Itinéraire d'Antonin place Néapolis sur la route de Thessalonique à Constantinople (2), à 12 milles au delà de Philippes, et que, d'après la direction de la route, Néapolis a dû être à l'orient de cette ville. Or, Eski-Cavalla est au S. jO. de Philippes : il faudrait supposer que la route romaine faisait un coude considérable, ou même retournait en arrière pour remonter ensuite le long du golfe, ce qui serait bien peu vraisemblable. Cette observation est confirmée par Ptolémée, qui place Néapolis au S.-O. de Philippes, mettant entre les deux endroits une différence de 30' en longitude ; enfin la distance de Philippes à Eski-Cavalla excède de beaucoup 12 milles. Tout prouve que Néapolis était un portàl'E. de Cavalla, si ce n'était pas ce lieu même, qui a pu servir de port à Philippes ; ce que je suis fort disposé à croire.

M. Cousinéry reproche une grave erreur à Hérodote, relativement à la division de l'armée de Xerxès en divers corps. Selon lui, cet auteur a eu tort de dire que cette armée avait

(1) Beil. Civ., IV, 103.

(2) Itiner. Anton,, p. 321.

PAR E. COUSIXÉRY. 393

été divisée en deux corps, à partir seulement de Fisthme de la Pallène ; il établit que la division a dû ie faire beaucoup plus tôt, avant que Tàrmée arrivât au Strymon. Mais c'est justement là ce qu'a dit Hérodote : cet historien, en effet, ne parle point de la division de Tarmée persane à l'isthme de Pallène ; il dit au contraire que cette armée s'était divisée eti trois corps à partir de Doriscus, immédiatement après le passage de l'Hèbre. « Voici, dit-il, l'ordre que l'armée avait suivi depuis Dorisque jusqu'à Acanthe : toutes les troupes de terre furent partagées en trois corps, etc. (1). » M. Cousinéry se donne beaucoup de peine pour arranger la route de ces trois corps d'armée ; elle est décrite avec précision par Hérodote : l'un suivit le bord de la mer, l'autre marchait par l'intérieur, le troisième se dirigea entre les deux autres.

Le chapitre est terminé par le catalogue raisonné des médailles de la ville de Philippes. M. Cousinéry se conforme généralement aux opinions d'£ckhel et des numismatistes qui l'ont précédé ; son travail, en résumé, n'offre point d'observations nouvelles . J'en excepte ce qu'il dit de la médaille d'argent ayant d'un côté un trépied avec le mot ^lAIIlIIÛN, et de l'autre la tête d'Hercule jeune. La conjecture de notre auteur, que la tète est peut-être celle de Philippe, fondateur de la ville, sous lequel la médaille a été frappée, est peu vraisemblable.

Chapitre xi. M. Cousinéry y décrit son retour de Philippes à Salonique. De Drama, il alla visiter la source de VAnghista, au nord dans la montagne. Cette source sort d'une grotte au pied d'une roche élevée, dans une situation analogue à celle de la fontaine de Vaucluse. La grotte forme une voûte régulière ; on y voit encore des restes d'une maçonnerie antique : cette grotte a dû être consacrée aux nymphes, selon l'usage des anciens. Il paraît que la source vient d'une rivière qui se perd derrière la montagne. Dans les environs se voient les ruines d*une forteresse de construction antique, dont l'objet paraît avoir été de défendre l'entrée de la Macédoine contre

(1) vu, 121.

■^ii^SIJWI^j.ï^

les incarsions des peuples montagnards. Le peu d'étendue du cours de VAnghtsta détruit l'opinion de d'Anville, adoptée par Barbie du Bocage, que cette rivière est le Strymon. làAnghista est certainement, comme le pense M. Cousinéry, VAngitaSy qui, selon Hérodote, tombait di^ns le Strymoh : il est vrai que XAnghista se jette dans le lac de Cercine ; mais c'est à fort peu de distance du lieu d'où le Strymon^ sort du lac, et il est possible que l'embouchure se soit un peu déplacée depuis les anciens temps.

C'est au nord de cette rivière, et dans la montagne, près d'un village appelé Paléochori^ que notre voyageur place l'ancienne ville de Datos, Appien croyait Datas Isl même ville qup Philippes (1), laquelle aurait été appelée successivement Crenides et Datos, avant d'avoir reçu du roS de Macédoine le dernier nom qu'elle a porté. Mais, ainsi qu'on Ta déjà remarqué, cette prétendue identité est inconciliable avec les témoignages des autres écrivains de l'antiquité (2). Datos était une ville distincte de Philippes : quant à sa position, le Périple deScylax (3) et Sttabon (4) ne permettent pas de douter qu'elle fût située sur le bord de la mer^ au pied du mont Pangée, et non dans l'intérieur des terres au nord de cette montagne. C'était certainement un port du golfe Piérique, en face de Thasos, selon Scylax; peut-être jEsA«-Cat;a//a, dont notre voyageur a voulu faire l'ancienne Néapolis.

La ville de Serrés fut encore le point de départ d'une autre excursion sur le territoire de la Bisal tique, région montagneuse au S. de la Cerçine. M. Cousinéry décrit le beau pays qui s'étend de Serrés à un gros bourg appelé 5oAo. Quelques vestiges d'antiquités prouvent que ce lieu a dû être l'emplacement d'une ancienne ville. On parla au voyageur de tombeaux découverts à diverses époques, et que les Turcs avaient successivement détruits; on. lui communiqua ijine inscription

(1) Bell. Civ., IV, i05.

(2) Raoal-Rochette, Col. grecq,,lS, 18, 19.

(3) Pag. 27, Huds.

(4) VU, pr. 331.

PAR F* COUSINÉRY. 305

tumulairc qui avait été copiée, sur Tun d'eux. Elle n'offre rien qu'on ne trouve ordinairement dans les inscriptions de ce genre, savoir le nom de celui qui a fait construire le monument pour lui et les siens, et une défense d y placer d'autres corps, sous peine de payer au trésor une forte amende. Le lieu antique auquel a succédé Soho était, selon M. Cousinéry, Lete, ville dont nous possédons des médailles avec la légende AETAION, en caractères rétrogrades de forme ancienne. La découverte que notre voyageur croit avoir faite de son emplacement ne nous parait pas sûre; du moins Ptolémée (1) la place dans laMygdonic, sur le bord de VEchidoms, fleuve dont Tembouchure n'est qu à deux lieues deSalonique. Cette auto* rite si grave est corroborée encore par celle de Pline (2), qui parle de cette ville en même temps que de Chalastra, qu'on sait avoir été près de Salonique. Il est donc bien difficile d'admettre que Lete fût à Soho , situé à quinze lieues à l'E. de l'autre côté des montagnes et dans le bassin du Strymon.

Dans le chapitre xn, M. Cousinéry décrit le port de Cavalla, placé au fond du golfe de Piérie. Sa position le rend très favorable au commerce : aussi, depuis les premières capitulations que la France a obtenues de la Porte, Cavalla a été compris parmi les ports où nous avons le droit d'avoir un consul ; cependant on n'a jamais usé de ce droit : le commerce s'y est toujours fait sous l'appui du consul de Salonique. De nombreuses inscriptions incrustées dans les murs de Cavalla prouvent que la ville est sur l'emplacement d'une ancienne cité. M. Cousinéry pense que c'est GalepsuSy colonie des Thasiens ; mais il est impossible d'assigner précisément la position de cette ville, non plus que de celle d'Œsimè^que l'on croit avoir été désignée par Homère (//., 0, 304) sous le nom d'JEsimé (e; A15U|xtq66v), ce qui est également incertain. Ce poète, dit M. Cousinéry, la nomme Bibline (3), mais ce mot n'existe dans Ho-

{!) Geogr., HI, p. 83, éd. Merc.

(2) IV, iO.

(3) C'est un ftutear inconnu d'ailleurs, Arménidas, cité par Athénée (I, p. 31, a), qui parle d'un pays (non d'une yille] de Thrace appelé d'abord Bihlia ; puis

mère, ni comme adjectif, ni comme nom propre. Je ne crois pas qu'on puisse dire maintenant d'une manière un peu certaine à quel lieu antique répondait Cavalla.

Le chapitre suivant est rempli par une description de File de Thasos. En venant de Cavalla on y aborde au port delà Panaghiay ou de la Sainte-Vierge, près duquel sont les ruines d'une ancienne ville. M. Cousinéry donne un précis de Thistoire de cette île. De ce qu'elle porte l'épithète 'ûy^Ytij, dans Denys le Périégète (v. 623), il en conclut ^Ogygès y forma un établissement, dix-huit cents ans avant J.-C. La colonie de Gadmus dans cette lie lui parait aussi des plus certaines; mais il ne veut pas que ce héros soit venu de la Phénicie; il le. fait venir de la côte méridionale de l'Asie Mineure. Parti de ces côtes, Cadmus, selon lui, dut aborder à Samothrace, où il séjourna peu de temps ; il vint do là dans la Thrace où il épousa la sœur de Dardanus, appelée Harmonie; il y connut la religion des Gabires, et se fit initier aux mystères ; M. Cousinéry donne tout cela pour de l'histoire.

A la suite de ce précis, l'auteur entre dans une discussion sur la position des peuples appelés SatreSy qu'il place entre le Strymèn et le Nestus. Il insiste beaucoup sur ce peuple, dont il n'est fait mention qu'incidemment dans Hérodote, à l'occasion du passage de l'armée de Xerxès ; notre voyageur rattache l'existence des Satres à l'exploitation des mines du mont Pangée, qu'ils possédaient. Mais ni Hérodote, ni aucun autre écrivain ne parlent de cette circonstance.

Le chapitre est terminé par une description de l'état actuel de l'île.

Thasos, jadis si florissante, n'a plus que 2,S00 habitants, distribués dans sept villages. Ces habitants, très laborieux, sèment du blé et de l'orge pour leur consommation; ils recueillent beaucoup d'huile et de vin ; mais ils ne peuvent cultiver qu'une petite partie de l'île : le reste est inculte; en beaucoup d'endroits, la vigne est retournée à l'état sauvage.

Tisare et CËsymé; passage difficile, sur lequel on peut Yoir les notes de Casaubon et de Schweighaeuser.

PAR É. COUSINÉRY. 397

Les malheureux habitants sont toujours en garde contre les pirates ; ils cachent leurs récoltes dans des souterrains où les voleurs ne peuvent les découvrir; ils vivent ainsi dans des terreurs continuelles, et ne respirent un peu qu'à Tépoque des grandes fêtes, parce que les brigands sont* alors occupés de leurs dévotions; mais, aussitôt qu'elles sont finies, ils recommencent à piller et à tuer comme auparavant.

L'ile de Thasos est toute semée de débris d'antiquités ; des fouilles amèneraient certainement de belles découvertes, peutêtre même suffirait-il d'explorer avec soin les bois touffus qui recouvrent des parties considérables de l'île. Les restes de sarcophages sont surtout en grand nombre. Notre voyageur en a remarqué un qui surpasse, dit-il, par sa grandeur, « tous les monuments grecs de ce genre connus jusqu'à présent. » Les Russes ont voulu l'enlever, mais ils n'ont pu y parvenir. Le grand nombre de ces monuments en marbre, et les beaux mors en marbre blanc qui subsistent encore dans l'emplacement de l'ancienne ville, les seuls de ce genre ou du moins les plus beaux de ceux qui subsistent en Grèce, annoncent Tcxistence de carrières de marbre anciennement exploitées. Jusqu'ici un petit nombre d'inscriptions en ont été rapportées, et peu intéressantes, à l'exception du décret en faveur de Polyarète, fils d'Histiée, dont la copie, d'après l'original transporté à Smyrne, fut publiée par le comte de Choiseul-Gouffier (1), et depuis de nouveau par M. Bœckh (2), d'après deux nouvelles copies ; car l'original n'a pas été détruit par un incendie, comme on le pensait.

Le chapitre xiv contient une dissertation géographique et numismatique sur Néopolis ou Néapolh, On a déjà vu que M. Cousinéry place cette ville à Eski-Cavalla; et nous avons dit les raisons qui démontrent qu'elle a dû être située plus à l'est. Quoi qu'il en soit de sa position, notre voyageur croit pouvoir établir par l'histoire et les médailles qu'elle était colonie d'Athènes, et même fixer l'époque de cette colonie ; il

W Voy, pittor,, II, p. 165.

(2) Corp, inscr.jn^ 2161.

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