OCCASION ET BUT DE CE MÉMOIRE
Lorsque Newton, poursuivant une idée bien digne de son génie, voulut faire servir l'astronomie à la réforme de Phistûii*e ancienne, il crut avoir trouvé un élément certain qui lui permettrait d'établir enfin la chronologie des anciens empires sur une base inébranlable (2). La sphère d'Eudoxe lui parut oiîrir des caractères qui appartenaient à une époque bien antérieure à cet astronome, puisqu'on y appliquant le calcul de la ppécession des équinoxes, il la faisait remonter au x® siècle (936) avant notre ère; et, comme il tirait, d'un vers isolé de j ancien poème sur la Titanomachie (3), un indice que cette
[il) Ce mémoire, lu en 1843, a para dans le t. XVI des Mém, de VAcad,^ [L JOS-210, et en Urage à part.]
,2} The Chronology ofihe ancient kingdoms emended.
(3) Dans ce fragment de la Titanomachie d'Eumélus ou d*ArcblnuS| il est dit i|iLii Chiron a fait connaître aux hommes la justice, la foi due aux serments (ofxov), les sacrifices pieux (Ou<r{a; iXapdt;), et les <Txri\i-0Lx' *OXy(iirou {Titatiom,, U-, III, p. 585, éd. Didot}. Newton a entendu par le mot ax^tt^Ta, les constella^ t^^'fis figurées; mais ce mot signifie les danses^ les évolutions^ comme nous disons lii!^ figures. Ainsi, Hérodote (vi, 129) : opxi^aavTo Xaxti>v(xà axhiLaxa; Xénopboo : li hf>x^Xr:o axri\jLOLX(n {Sympos,, vu, 5. Cf. ii, 15; xvi, 22). Euripide suit la même
sphère avait été inventée par Chiron pour l'usage des Argonautes, il se crut autorisé à rabaisser d'envi]:on cinq siècles Tépoque de cette fameuse expédition maritime; puis, par des déductions du même principe, appuyées en outre sur une multitude de combinaisons compliquées, il parvint à rabaisser également, dans les annales de tous les anciens peuples, les époques antérieures àTère des olympiades. A la vérité, il était obligé de sacrifier à sa donnée favorite une grande partie des sources historiques ; mais cette discordance n'était à ses yeux qu'une preuve manifeste de leur inexactitude et du peu de confiance qu'elles méritent. Le profond sentiment critique de Fréret se révolta contre ce bouleversement général. Il rétablit l'histoire dans ses droits, autant du moins que le permettait alors l'état des connaissances. Le géomètre fut vaincu par l'érudit, et il devait l'être ; non assurément que Fréret fût supérieur à Newton, ni même qu'il doive être placé à un rang aussi élevé parmi les héros de l'intelligence humaine ; mais Newton, qui, à son grand génie mathématique, joi^ gnait sans contredit une très vaste instruction, était, par malheur, presque étranger à l'art et aux procédés de la critique historique, sans laquelle, en pareille matièi*e, il ne saurait y avoir ni érudition véritable, ni recherche solide. Fréret, au contraire, combattait sur un terrain qui lui était parfaitement connu ; il se servait d'armes dont il avait fait un long exercice, et qu'il nîaniait avec autant d'aisance que de dextérité.
Cependant, il s'était donné, dans la discussion, le désavantage d'adopter en partie la base du système qu'il réfutait ; car, pour lui, la sphère d'Eudoxe était aussi .une sphère très an*
image, lorsquMl parle des chœurs des astres : ccarpwv t' atôépioi x^P®' (Electr,y V. 467] ; Varron a dit de même : cœli astricse chorex {ap. Non. c. yi, u» 16). Il est clair que ^x^fiat' 'OXu(jlicou D*est qu'une expression poétique pour désigner les mouvements, et non les configurations des astérismes^ ou groupes d^étoiles, dans le ciel. Le poète ne dit rien autre chose, sinon que Chiron a fait connaître Vastronomie aux hommes. l\ ne s*agit donc là ni de globe ni de sphère, La remarque de Fréret sur ce passage {Défense de la chronologie contre le système chronologique de M. Newton, Paris, 1758, p. 418, 419) est rendue inutile par cette simple observation grammaticale.
44 SUR LES REPRÉSEiNTATIONS ZODIACALES
cienne, qu'il faisait remonter, ainsi que Whiston (1), environ quatre siècles plus haut ; tant était élastique la donnée que Newtpn croyait si précise.
L'autorité de ces deux grands hommes mit en crédit la sphère antique. La science de le Gentil (2) et Téloquence de Bailly achevèrent de lui donner de la célébrité (3). On continua donc de raisonner sur ce vénérable reste de la prétendue science des temps héroïques ; puis on finît par s'apercevoir que tant de calculs, d'aperçus ingénieux et de recherches savantes n'avaient aucun fondement réel; que la sphère d'Eudoxe n'appartenait pas plus à Musée qu'à Chiron ; que c'était tout simplement la sphère d'Eudoxe, dont les positions astronomiques ne conviennent le plus souvent ni à aucun temps ni à aucun pays (4) ; en sorte qu'on n'en peut rien conclure, sinon l'extrême imperfection de l'astronomie pratique chez les Grecs, qui, privés d'instruments pour mesurer exactement le temps et l'espace, furent incapables, avant Hipparque, de fixer d'une manière tant soit peu précise la position des astres dans la voûte céleste. L'ancienne sphère s'évanouit donc tout à fait ; et elle ne reste plus dans l'histoire des sciences que pour rappeler, selon l'expression de Delambre, le scandale de la dent dor (5).
Je suis convaincu que quelque chose de semblable est arrivé dans les débats soulevés par les zodiaques égyptiens, et que, pendant plus de vingt ans, on a raisonné sur des bases également chimériques. Il était peut-être impossible que d'abord il en fût autrement ; et, l'impulsion une fois donnée, on persista dans la même route.
A l'époque où l'on découvrit ces bas-reliefs dits astronomiqueSy les idées de Dupuis étaient dominantes. L'abus que
(1) Fréret, ouvrage cité, p. 439.
(2) Mémoire sur Vancienne sphère {Mém, de VAcad, des sciences, année 1789, p. 506313).
(3) Hist. de l'astronomie ancienne, p. 243, 244, 424 et suiv.
(4) Deiambre, Histoire de Gastronomie ancienne, Paris, 1817, t. ï, Discours préliminaire, p. XII-ZIV.
(5) Deiambre, ouvrage cité, p. xi.
DE DEiNDÉRA ET D*ESNÉ. 43
ce savant ingénieux, mais systématique et paradoxal, faisait de la précession des équinoxes et des constellations, pour déterminer Tàge des monuments ou expliquer le sens des anciennes fables religieuses, avait séduit même de très bons esprits, principalement parmi les matbématiciens et les astronomes. Ses idées durent paraître confirmées d*une manière éclatante par la découverte de ces représentations, dans le pays même où Dupuis, vingt-cinq ans auparavant (1), avait placé l'origine et le berceau de l'institution zodiacale, et dans des édifices dont rien ne pouvait alors faire présumer l'époque récente : de plus, la différence du signe initial, qui paraissait être le Lion, dans les monuments de Dendéra, et la Vierge, dans ceux d'£sné, donnait tout lieu de croire que les auteurs de ces représentations avaient voulu exprimer l'état du ciel au temps où elles furent exécutées. Il y avait donc là toute une série de coïncidences des plus frappantes, bien propres à porter la conviction dans les esprits sincères. C'est ce qu'il ne faut pas perdre de vue quand on veut juger, avec équité, les divers systèmes proposés dès cette époque, et, en particulier, celui qui fut conçu dans le sein de la commission d'Egypte, dont les travaux sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, restent encore ce qu'on a fait de plus raisonnable, de mieux lié et de plus conséquent au principe en faveur duquel militaient alors tant de vraisemblances.
Au moment d'émettre des vues bien différentes, j'ai besoin de faire cette déclaration; car je puis dire^ comme Cicéron : iisdem in armis fui (2) ; j'ai été longtemps enrôlé sous les mêmes bannières; j'ai partagé les mêmes idées dont je me trouve si éloigné maintenant; ma première éducation, plus scientifique que littéraire, devait naturellement m'y conduire. El moi aussi j'ai cru fermement à l'explication des anciennes fables par l'astronomie : j'ai abusé à mon tour de la précession des équinoxes ; le Taureau équinoxial et le Lion solsti-
(1) Mémoire sur ^Origine des consleilations, inséré dans V Astronomie de Lalande; pois, dans le tome H de V Origine des cultes.
(2) Pro LigariOf c. m fin.
cial, ces chimères favorites de Dupuis, m'ont compté au nombre de leurs plus chauds partisans. J'ai cru à la civilisation primitive tombée du ciel sur le plateau de la haute Asie, au peuple antédiluvien, à sa science infuse et à la grande mesure de la terre, qu'il aurait, dit-on, exécutée de temps immémorial, avec une exactitude que nous ne pouvons surpasser, malgré nos théodolites, nos cercles répétiteurs et nos autres instruments de précision. Il n'a pas fallu moins que l'étude approfondie des textes anciens et celle des faits le mieux avérés, dont le temps a depuis amené la connaissance, pour m'arrachcr à ces illusions de ma jeunesse; et, encore à présent, je me surprends, pour ces brillantes hypothèses, la sympathie involontaire et secrète que nous épouvons pour tout ce qui a été, de notre part, l'objet d'une vive et sincère conviction, longtemps après que nous nous en sommes, à grand'peine, détachés pour toujours.
Je comprends donc aussi bien que personne comment, sous la profonde impression produite par la découverte inattendue des zodiaques égyptiens, on soit alors entré, pour ainsi dire, de confiance dans un système d'explication qui se présentait si naturellement; que, sans se livrer à un examen dont on ne sentait pas la nécessité, on ait tout d'abord conclu, de la présence des signes du zodiaque, que les autres figures étaient aussi des astérismes de la sphère, et que le but dé ces représentations devait être astronomique; qu'on ait, en conséquence, supposé à leurs auteurs l'intention scientifique, bien qu'un peu moderne, Ae marquer dans un temple l'état du ciel pour une époque déterminée; enfin que, d'après cette idée, en elle-même vraisemblable, mais préconçue, on ait passé par-dessus des difficultés dont on aurait été frappé sans doute, comme l'Académie va l'être, je pense, tout à l'heure, si Ton avait pu s'y appesantir ou même les soupçonner. C'est donc sur cette hypothèse commune que, pendant plus de vingt ans, ont roulé tous les débats ; on a varié seulement plus ou moins sur l'époque de ces monuments, sur le sens des symboles, et même sur la valeur des indices qui, dans l'opinion de chacun.
caractérisaient celte époque ; parce que les uns étaient aussi vagues qu'incertains, et que la signification des autres était également inconnue à tout le monde. 0 a été fait dans cette voie de recherches une énorme dépense d'esprit et de savoir, qui n'a mené et ne pouvait mener à aucun résultat positif ou même satisfaisant-; car le principe n'avait au fond pas plus de réalité que la fameuse sphère de Chiron ou des Argonautes.
Voilà le jugement que j'ai énoncé dès juillet 1824, dans un mémoire lu à la séance publique annuelle de notre Académie (1), où j ai exposé sommairement l'ensemble des idées que j'avais conçues dès cette époque, et que je me préparais à développer devant elle, lorsque je m'aperçus qu'il ne me faudrait pas moins de plusieurs longs mémoires pour le faire avec tous les détails nécessaires. Je reculai devant la crainte de soumettre i attention bienveillante de l'Académie à cette rude épreuve, et j'abandonnai le projet de l'entretenir si longuement d'un sujet qui s'écartait un peu du genre ordinaire de ses travaux, me bornant à en faire l'objet de recherches particulières, que j'ai exposées dans de^ cours publics, et dont j'ai publié, de temps en temps, quelques résultats. Le jugement dans lequel je comprenais toutes les opinions antérieures (sans nommer ni critiquer personne), je l'ai reproduit à diverses reprises (2), et tout récemment encore dans mon Recueil des inscriptions de r Egypte (3); parce que, depuis lors, mon opinion, confirmée par un grand nombre de faits nouveaux, n'a jamais varié, et n'a pris à mes yeux que plus de force et d'extension.
C'est contre ce jugement qu'un de nos confrères, M. Biot, est venu réclamer devant l'Académie, du moins en ce qui concerne l'opinion qu'il a consignée dans un mémoire lu en
1822 à l'Académie des sciences et à la nôtre ; puis publié en
1823 (4). J€ comprends sa susceptibilité. Il me paraît très
(1) Pablié dans la i{evu« des Deux-Mondes, août 1837 [t. I, p. 423].
(2) Journal des Savants, 1839, p. 480-492; 1840, p. 741-751; 1841, p. 63-78 et 538-547 [t. I, p. 468].
(3) Introduction, p. ix et x.
(4) Sous le titre de Recherches sur plusieurs points de V astronomie égyptienne. Parte, 1823.
naturel qu'un aussi habile mathématicien voie, avec une sorte de peine, que Ton prétende amener dans le domaine presque exclusif de Tarchéologie, une question jusqu'alors considérée comme appartenant de droit à l'astronomie et aux mathématiques, question qu'il croit lui-même avoir complètement résolue avec le secours des deux sciences qu'il aime et qui doivent tant à ses travaux.
Je trouve donc tout simple que ce jugement lui paraisse hasardé, erroné, fort peu encourageant surtout, pour un genre de recherches dont il pense que je n'apprécie pas exactement la certitude ou l'importance ; car, ainsi qu41 l'a fait entendre, on peut réussir quelquefois à déchiffrer des inscriptions, sans avoir en même temps qualité pour traiter des questions d'un ordre plus relevé, comme celle dont il s'agit, qui exige, à ce qu'il pense, une connaissance approfondie des mathématiques. Ce n'est pas la première fois qu'en de telles questions cette fin de non-reccvoir est "mise en avant. Newton, embarrassé des arguments historiques de Fréret, prétendit aussi que ce grand érudil ne comprenait pas la partie asti*onomique de son système (1) ; en quoi il se trompait sans doute. Fréret pouvait ne pas être en état d'entendre, d'un bout à: l'autre, le livre des Principes; mais il savait dix fois plus d'astronomie qu'il n'était nécessaire pour comprendre la base de la chronologie de Newton, qui repose sur une vue ingénieuse, mais très simple et presque élémentaire. Il en est de même des hypothèses sur lesquelles notre savant confrère appuie ses calculs : sans manquer à la modestie, je puis affirmer que je comprends la solidité des unes et par conséquent la justesse de l'application qu'il a faite des autres au système développé dans son ouvrage de 1823. Devant l'Académie, il persiste à présenter ce système comme offrant en sa faveur une immense probabilité qui équivaut presque, selon lui, à une certitude absolue, à ce qu'il appelle Y évidence (2). Dans ce cas, j'aurais eu, je dois l'avouer, un tort bien grave, celui de déclarer
(i) Philosoph, transactions f 1756.
(2) Biot, ouvrage cité, p. 84.
hardiment que les malhématiques ne peuvent mener à rien^ dans cette question difficile, après qu'elles venaient de conduire un savant géomètre à la solution si longtemps et si vainement cherchée jusqu'à lui.
Ce jugement, je le maintiens pourtant encore, même après avoir entendu le spirituel et savent mémoire qu'il vient de lire à l'Académie (1). Comme ce mémoire, qui offre moins un travail nouveau qu'un résumé de celui de 1823, sauf quelques excursions, ne contient réellement aucun nouvel argument, il n a rien changé à ma conviction, bien réfléchie et motivée, dès 1824.
Certes, si cette question, à mon avis principalement archéologique, avait pu être résolue au moyen des mathématiques et de l'astronomie, il y a longtemps qu'elle aurait dû l'être par tant de gens d'esprit, habiles dans ces deux sciences, qui en ont fait l'objet d'études persévérantes. D'abord, la solution aurait-elle pu échapper aux savants distingués de la commission d'Egypte, à Fourier surtout, ce géomètre inventif, cet esprit droit, ingénieux, éclairé, sincère, qui n'a jamais perdu de vue ce sujet difficile, et qui croyait l'avoir complètement expliqué ? Or, comme personne n'a été assez heureux pour y réussir, de l'avis de notre confrère, puisqu'il propose une opinion nouvelle, c'était à lui plus qu'à personne qu'il appartenait de donner enfin une solution complète et décisive, s'il avait été possible de l'obtenir, avec le secours d'un grand savoir mathématique mis au service d'une grande sagacité.
Malheureusement il n'en est rien : tous ses efforts ont abouti à une opinion ingénieuse, sans doute, soutenue par des aperçus spirituels et spécieux, par des recherches intéressantes, dont quelques résultats restent acquis à la science (2) ; mais cette opinion, peu vraisemblable en elle-même, est certainement moins plausible que celle qu'il a particulièrement com-
(!) Ccst le mémoire qui précède celui-ci, sous ce Utrc : Sur le zodiaque circulaire de Dendéra,
(2) Par exemple, ce qui concerne l'emploi historique ou chronologique de la période soUiiaque, p. 148 ctsuiv.
battue et rejetéc ; et il faut bien que je ne sois pas seul de cet avis ; car enfin, depuis plus de vingt ans qu elle s est produite dans le monde savant, cette opinion n'y a pas fait, à beaucoup près, la fortune brillante que lui présageaient le nom illustre et le mérite émînent de son auteur. Elle n'a été, ce me semble, ni adoptée ni soutenue dans aucun des ouvrages ou mémoires qui ont paru depuis cette époque (1); d'une autre part, elle a été de bonne heure assez vivement attaquée. Deux membres de cette Académie, ChampoUion le jeune (2) et M. Jomard (3), ont fait, dès 1822, une courte, mais solide réfutation de plusieurs points essentiels de la théorie, élevant surtout de graves difficultés sur le sens que les calculs du savant géomètre le forçaient de donner à certains signes du prétendu planisphère ; ce qui compromettait fortement les résultats de ces calculs : car, du moment que ces emblèmes ne pourraient pas avoir la signification qu'il leur suppose, les coïncidences dont il se sert pour confirmer sa théorie hypothétique disparaîtraient entièrement, et rimmense probabilité fondée sur ces coïncidences devrait se réduire à zéro. C'est précisément ce qui est arrivé, comme on le verra bientôt.
Plus récemment, en 1834, MM. JoUois et Dcvilliers (4) sont revenus à la change ; ils ont fait d'autres objections en faveur de l'opinion qu'ils avaient eux-mêmes exposée, et contre des critiques qui leur semblaient dénuées de fondement. Toutes ces réfutations sont restées sans réponse. Ainsi, tandis que personne n'adoptait ce système, personne non plus n'élevait la voix pour le soutenir, pas même l'auteur. Lors donc que j'eus à exposer mes propres idées, appuyées sur des faits et des observations dont on n'avait pu se servir, puisqu'on ne les connaissait pas, je crus qu'il y aurait mauvaise grâce à venir, sans absolue nécessité, réfuter les diverses opinions qu'on
(1) M. Ideler n*eu lient aucun compte dans son mémoire sur VOHgîne du todiaque^ Berlin, 1838.
(2) Revue encyclopédique, t. XV {juillet i822), p. 232 et siiiv.
(3) La môme, t. XV (août 1822), p. 429 et guiv.
(4) Dons leur Appendice aux recherches sur les bas-reliefs astronomiques. t^aris, 1834»
avait soutenues auparavant, la dernière surtout, qui manquait tout à la fois de partisan et de défenseur. Je me contentai de l'envelopper tacitement dans le nombre de celles qui avaient pour base commuiTe un principe que je croyais erroné.
Dans son mémoire, notre confrère ne s'est pas montré fort satisfait de cette réserve. Il me prend à partie ; il réclame contre la proscription tacite dont j'ai frappé une opinion qui lui paraît offrir tous les caractères de l'évidence. Il m'a semblé que, sous peine d'être à bon droit taxé de légèreté ou d'inconséquence, je me trouvais maintenant obligé d'exposer mes raisons dans cette enceinte, puisque c'est ici qu'on me les demandait.
§ I. -^ Vue générale sur l'époque des zodiaques de Décidera
et d^Esné.
Lorsque, dans une discussion contradictoire, on cherche la vérité de bonne foi, et qu'on ne veut pas se borner à la satisfaction stérile de paraître avoir raison, le premier soin doit être de bien se rendre compte, et de ce qu'on veut établir et de ce qu'on croit devoir rejeter; en un mot, de bien poser le point sur lequel on est en différend. Cette précaution est ici d'autant moins inutile, que le savant académicien Ta négligée, parce qu'il ne l'a pas crue nécessaire ; aussi me suis-je aperçu qu'après la lecture de son mémoire on a pensé généralement que son travail, s'il était fondé, renverserait une g-rande partie des résultats de mes recherches sur le même sujet. C'est une erreur que je dois en premier lieu dissiper. Dans le fait, il no contrarie aucun de ces résultats. Si donc je ne l'adopte pojnt, ce n'est pas que cette opinion ne puisse se concilier avec la mienne ; c'est uniquement parce que je la crois erronée ; car voici au juste l'état de la question :
11 est maintenant constaté que toutes les représentation^ zodiacales qui ont été trouvées en Egypte, et qui sont à présent au nombre de douze environ, appartiennent, sans extep-
o2 SUR LES REPRÉSENTATIONS ZODIACALES
tion, à Tépoque romaine, depuis Tibère jusqu'aux Aulonins (I).
Dès 1824, je ne m'étais pas contenté d'exprimer le fait (qui, depuis, a été confirmé par toutes les obsei*vations) ; mais, en annonçant qu'on n'en avait pas encore trouvé qui fussent de* Tépoque pharaonique, je déclarai qu'on n'en trouverait jamais (2).
Sur quoi reposait cette assertion hardie, que rien n'a contredite jusqu'à présent ? Je vais le dire :
On ne pouvait expliquer, d'une part, l'absence totale de représentations du zodiaque dans les monuments pharaoniques, et de l'autre, le nombre de ces mêmes représentations flans ceux des temps romains, qu'en admettant que l'idée zodiacale, étrangère à l'ancienne Egypte, devait être une imporportation récente, due, soit aux Grecs, soit aux Romains, à l'époque où l'astrologie chaldéenne vint prendre place parmi les superstitions populaires de l'Occident.
Dans ce cas, il devenait clair qu'on ne pourrait jamais en trouver de trace aux temps pharaoniques. C'est ce qui devint historiquement établi, lorsque, par une analyse détaillée de la sphère grecque, je montrai que les configurations de notre zodiaque n'ont pas été formées hors de cette môme sphère, et que plusieurs d'entre elles s'y trouvaient placées, longtemps même avant qu'on eût l'idée d'y introduire l'épliplique et de compléter le nombre de douze figures, en coupant en deux celle du Scorpion ; ce qui n'eut lieu qu'après Hipparque (3).
C'est l'exposé de ces recherches que contenait mon discours de 1824, où je faisais la déclaration que je viens de rappeler. On voit qu'au fond elle n'était pas aussi hardie qu'elle pou-
(1) Ce sont les quatre de Dendéra et d'EsDé; ceUe du propylou de PanopolU (voir mon Recueil des inscriptions grecques de VÉgyple^ t. I, p. 105); quatre zodiaques, dans autant de caisses de momies du temps de Trajau, dont uue se trouve au cabinet des Antiques de la Bibliotlièque royale, une autre au musée de Leyde, et deux au British muséum; plus, trois représentations zodiacales de Irès bas temps, trouvées et dessinées par Nestor L'Hôte, dans des grottes sépulcrales creusées dans la montagne près de Siout, l'ancienne Panopoiis.
(2) Discours sur Vorigine grecque du zodiaque égtjptien,\i. 29, note 2 [l. I, p. VôK].
(3) Ibid. [t. I, p. 446). — Journal des Savants, 1839, p. 533-536 [t. i, p. 481J.
vait le paraître, cl que je prédisais presque à coup sur. Aussi Champollion, qui, ne se faisant pas une notion complète de mes Mies à ce sujet, s'était promis, en 1828, de me rapporter d'Egypte des zodiaques pharaoniques, fut bien obligé de m'avouer, à son retour, qu'après avoir fouillé tous les monuments de ces anciennes époques, temples, tombeaux, grottes sépulcrales et momies, il n'en avait nulle part découvert de vestig-es.
C'est qu'en effet une théorie scientifique, de quelque nature qu elle soit, lorsqu'elle n'est pas fondée sur de simples hypothèses, mais qu'elle est, comme doit être toute bonne théorie, la conséquence légitime de faits bien observés et constants, peut bien être modifiée, étendue et complétée par des observations ultérieures; mais elle ne pourra jamais en être ni détruite, ni même profondément altérée.
Le système de notre confrère, fùt-il vrai et démontré, ne causerait aucun dérangement à cette théorie ; car elle n'est nullement intéressée h ce que le zodiaque circulaire de Dendéra ait ou n'ait pas le caractère astronomique qu'on lui attribue ; à ce qu'il soit ou non un planisphère, soumis, ou non à une projection géométrique. Mais alors, dira-t-on, quel est donc le point précis du dissentiment ? On va le comprendre.
Les quatre zodiaques de Dendéra et d'Esné, comme les huit autres qu'on a trouvés en Egypte, existent tous, sans exception, sur des monuments sculptés ou peints au temps des empereurs. Voilà un point à présent reconnu, et que le savant géomètre admet lui-même ; on peut donc, avec lui, raisonner sur cette base. Mais de cette date récente, non plus que de l'origine grecque du zodiaque, il ne résulte aucunement, pourrat-on dire, que le tableau circulaire de Dendéra ne soit pas un planisphère, ni que les trois autres n'en soient pas un développement quelconque. Non seulement j'en conviens, mais je vais plus loin ; je dis que celte date récente rendrait le fait plus vraisemblable; car, à cette époque, la ferveur religieuse, . déjà fort affaiblie chez les Égyptiens, pouvait leur permettre de mêler aux bas-reliefs d«s temples un sujet plutôt scienti-
fiquc que sacré, dont peut-être ils n'auraient pas eu Vidée auparavant. D'un autre côté, les progrès de Tastronomie depuis Hipparque avaient dû répandre davantage, avec le goût de cette science, la connaissance de ses éléments, ainsi que des procédés graphiques nécessaires pour les exprimer ; il deviendrait donc réellement moins difficile de se rendre compte des motifs qui auraient conduit à sculpter sur la voûte d'un temple une expression scientifique, telle que serait un planisphère^ c'est-à-dire un globe céleste, décrit surun plan, en vertu d'une projection ; et si cette projection se trouvait fort exacte, comme on croit l'avoir constaté, cette grande exactitude s'expliquerait alors sans peine par les progrès mêmes de la science. Ce fait, en le supposant réel, confirmerait donc plutôt qu'il n'affaiblirait la théorie historique que j'ai rappelée plus haut.
Ainsi le débat semble -ne plus rouler que sur cette question restreinte : Ces représefitations sont-elles ou ne sont-elles pas un tableau exact du ciel? question dont la solution affirmative ou négative peut n'être pas indifférente, mais qui, ne touchant à aucun des faits établis, n'aurait pas la grande importance que nous paraissons y attacher tous deux.
Voici pourtant ce qui lui donne une certaine portée historique, et par conséquent un certain intérêt :
Dans son ouvrage de 1823, notre confrère a cm pouvoir tirer de la projection à laquelle il soumettait le zodiaque circulaire, la preuve qu'il se rapporte astronomiquement à Tan 716 avant notre ère, avec une incertitude de cent soixante-cinq ans en plus ou en moins (1) ; la scène serait donc d'une date fort antérieure au temps d'Alexandre, antérieure même à la formation définitive du zodiaque grec, qui, ainsi que je l'ai établi par des arguments historiques qui ont paru convaincants à M. Ideler, n'a pas dû précéder le commencement du vi« siècle avant J.-C. (2). Lorsqu'en 1822 notre savant confrère concevait et développait son système, qu'il communiqua, dès juillet de celle même année, à l'Académie des sciences et à
(1) Biot, Recherches sur quelques poiw/.?, etc. Introd., p. xxiii, et p. 53, 59, 109.
(2) Jour7ial des SacantSy 1839, p. 538 et 539 [r. f, p. 4S5].
celle dos inscriptions, il croyait encore, comme tout le monde, que les sculptures des temples de Dendéra et d'Esné appartenaient à la période pharaonique.
Rien ne s'opposait donc à ce qu'on leur assignât une époque quelconque dans cette période reculée ; et en établissant par des calculs que le zodiaque circulaire de Dendéra remontait au viii* siècle avant J.-C, on obtenait un résultat qui pouvait bien contrarier les partisans d'une antiquité plus grande, mais qui ne choquait aucune vraisemblance . L'époque astronomique pouvait alors se confondre sans difficulté avec celle de Texéculion matérielle du monument ; c'était un moyen terme qui dovait^satisfaire les opinions les plus raisonnables. Mais pendant que son ou^Tage s'imprimait, on fit les découvertes dont il s agit, qui constataient que cette représentation avait dû être sculptée huit ou neuf cents ans après l'époque fixée d'après ses calculs et fondée sur diverses considératiotis mathématiques.
Ces découvertes affaiblissaient beaucoup un système qui avait été conçu dans un ordre d'idées tout différent; car elles forçaient d'y introduire, après coup, un élément qui en altérait la principale condition, ou plutôt qui en changeait l'économie. C'est alors, en effet, que l'auteur eut recours à une explication qui lui paraissait propre à rendre compte de celte contradiction, aussi grave qu'inattendue (1). Tout en maintenant l'époque astronomique fixée par de laborieux calculs dont il croyait le résultat indubitable, il admit que l'exécution Tnalérielle du thème appartenait à l'époque romaine, ainsi que le démontraient les nouvelles observations fondées sur les inscriptions grecques et hiéroglyphiques.
Prise en elle-même ou du côté astronomique, l'explication n'a rien d'invraisemblable ; mais, vue du côté historique, et c'est celui qu'un archéologue peut le moins négliger, elle présente des difficultés graves.
Il n'y a guère que deux moyens de la justifier.
Le premier consiste à dire que le zodiaque circulaire est un
(4) Biot, RechercheSy introduction, p. xxxvi.
thème ancien qui, reproduit de siècle en siècle, aura fini par l'être dans le temple de Dendéra à Tépoque impériale. Cette conjectui'e n'est guère probable. Aussi, les auteurs des divers systèmes qui reportent cette époque dans les temps pharaoniques, ont toujours regardé comme contemporaines ]a. date des sculptures et celle du thème céleste : c'est qu'en effet il est bien peu naturel de croire qu'un thème de ce genre ait été répété fidèlement, un grand nombre de siècles après, alors que l'état du ciel, pour une époque si reculée, ne pouvait plus intéresser personne. L'invraisemblance devient plus grande encore, si l'on veut que la projection soit d'une exactitude toujours égale et souvent supérieure à celle d'Hipparque (1); ce qui ne peut guère avoir été obtenu par les anciens Égyptiens, à en juger par l'imperfection de l'uranographie d'Eudoxe, leur disciple intelligent et assidu. Enfin cette invraisemblance devient exlrème quand on est forcé de reconnaître que le zodiaque qui se trouve exprimé dans ces représentations, s'y montre avec les caractères qu'il n'eut qu'après le temps d'Hipparque ; d'où il résulte avec certitude qu'en reproduisant un thème ancien, sans rapport avec le temps de cette reproduction, on en aurait pourtant modifié l'expression d'après les formes zodiacales devenues alors en usage.
La seconde explication, à laquelle ces énormes difficultés. ont obligé notre savant confrère de recourir, consiste à présumer que l'on a voulu, non pas reproduire l'imitation d'un thème ancien, mais calculer a posteriori un état du ciel pour une époque antérieure. Cette seconde explication n'offrirait peut-être pas une grande difficulté aux yeux de mathématiciens qui ne feraient attention qu'à ce qui peut se calculer; car ils ne manqueraient pas de la justifier par l'exemple des Indiens, qui ont calculé a posteriori de très anciennes époques (2) : mais, prise aussi du côté historique, cette explication prête à des difficultés réellement insolubles.
En effet, pour maintenir l'époque de sept à huit cents ans
^4) fiiot, ouvrage cité, p. vin, 3i, 51, etc.
(2) Dalambre, Hist. de Vastronomie ancienne, t. I, p. 486, 487.
DE DEiNDÉRA ET D'ESNÉ. 57
avant J.-C. que donne le calcul, on a bien senti qu'il devenait nécessaire de chercher un événement historique qui put s y rapporter ; on n'en a trouvé que deux ; à savoir l'ère de la fondation de Romey en 7o4, et celle de Nabonassar, en 747 (1). Ici rinvraîsemblance historique est palpable. Assurément il serait déjà fort difficile de croire que les Romains eussent sculpté au plafond d'un de leurs temples, à Rome même, un planisphère indiquant l'état du ciel lors de la fondation de leur ville ; car à quoi bon un tel tableau? C'est comme si l'on disait que les constructeurs d*une église au xv® siècle, y firent sculpter un planisphère pour le temps de Clovis, de Charlemagne ou de Hugues Capet. Sans être précisément impossibles, ces suppositions sont tellement peu vraisemblables, qu'elles auraient besoin d'être appuyées par les preuves les plus convaincantes. Mais c'est bien autre chose quand l'hypothèse est appliquée à un temple de la haute Egypte; car il suffit de se souvenir que les sculptures des temples de Dendéra ou d'Esné ne peuvent, en aucun cas, avoir été l'œuvre des Romains ni des Grecs. Les temples égyptiens construits, réparés, ou terminés sous la domination grecque ou romaine, l'ont été par les Egyptiens eux-mêmes dans l'intérêt de leur propre religion, protégée par la politique tolérante des vainqueurs. Il n'a jamais pu venir à la pensée de personne que de tels travaux, dont quelques-uns sont considérables, eussent été exécutés par des artistes grecs ou romains. Quand ceux-ci ont mis la main à quelque édifice civil ou religieux, ils lui ont donné le caractère propre à l'art grec, comme on le voit par ce qui reste des monuments d'Antinoé et des autres lieux où se trouvent des édifices élevés par les colons ou par les soldats des stations militaires (2). Les sculptures de Dendéra sont donc l'œuvre des gens du pays ; et, d'ailleurs, l'inscription grecque qui se lit sur la façade du pronaos du temple d'Athor, le dit expressément: 0\ (ko Tijç ixyjTpsxiXewç y,A -rcli v5[i.ou (3). Cela
(1) Biot, ouvrage cité, p. 118 et 119.
(2) V. mon Recueil des inscriptions grecqwis de tÉgypte, t. I, p. 171.
(3) V. le même ouvrage, t. I, p. 90, •
étant, ne devient-il pas impossible d'admettre que des Égyptiens auraient eu Tidée de sculpter, parmi les bas-reliefs du temple de leur déesse Athor, un état du ciel pour Tépoque de la fondation de Rome, ou pour le commencement de Tère nabonassarienne, cette ère factice, qui, n'ayant été qu'au service des astronomes grecs ou des faiseurs de canons .chronologiques, n'a pu avoir la moindre application dans la vie civile, encore moins dans l'usage religieux?
Ces deux explications, qu'on a mises en avant pour sauver la contradiction entre les résultats du calcul et la date de l'exécuUon des sculptures, sont donc historiquement presque impossibles; nous verrons bientôt qu'heureusement elles sont iniiUîes, puisque la projection qui rendait nécessaire Tune ou J^autre est sans fondement : et c'est ce qu'il est dès à présent facile de prévoir ; car ce qui blesse à ce point la vraisemblance historique peut difficilement avoir existé.
Quoi qu'il en soit de ce résultat, qui ressortira bientôt de la discussion, on voit que ce qui nous divise réellement n'est pas de savoir si ler zodiaque circulaire est un planisphère rigoiirtMisement calculé ; ce que je ne ferais nulle difficulté d'adnietlre, ce que j'admettrais même avec plaisir comme une confirmation de mes propres recberches, si le contraire ne résuHnitpas clairement à mes yeux de l'examen de ce tableau comparé à tous les autres. Les seules questions à décider mainlenant entre nous sont celles-ci : peut-on admettre l'indicalion d'une époque antérieure de huit ou neuf siècles à celle dû Tt^xécution matérielle- de la scène astronomique? Est-il possible d'introduire dans l'histoire le résultat des calculs sur k^squL'Is on a fondé cette projection si exacte? Je pense que le point de la discussion est à présent clairement établi, et que nous rn' courons plus aucun risque de nous égai'er dans des divagations qui nous écarteraient du but et demeureraient sans résultat.
On sent bien que je n'ai pas la prétention de refaire ou de réformer aucun de ces calculs, ni de venir donner à un savant géomètre une leçon sifr des sciences dont les travaux ode toute
DE DENDÉRA ET D'ESNÈ. 59
sa vie ont perfectionné ou étendu le domaine; ces calculs, je les prends, sans hésiter, pour ce qu'ils sont à coup sûr, c'està-dire pour excellents en eux-mêmes. Je ne change. rien non plus aux positions astronomiques qu'ils lui ont données sur le prétendu planisphère égyptien ; mais je rejette toutes les bases sur lesquelles ces calculs reposent, ainsi que tous les résultats qu'il en déduit. Un dissentiment si complet ne laisse pas de m'effrayer pour l'une ou l'autre des deux opinions ; car il doit y avoir, de part ou d'autre, et à Tinsu de lun de nous, quelque grave erreur de fait ou quelque vice fondamental de raisonnement; et, si je suis dans le vi*ai, comme naturellement je le présume, il faut que, de l'autre côté, on soit tombé dans une de ces illusions qui doivent égarer souvent, lorsqu'on veut appliquer trop tôt le calcul à des faits qui s y refusent, ou qui auraient besoin d'être auparavant épurés par un emploi sévère de la critique. En pareil cas, la rigueur même du raisonnement mathématique peut amener des erreurs d'où les meilleurs esprits auront peine à revenir ; parce qu'on évite difficilement le danger d'attribuer au résultat lui-même la certitude de^ procédés qu'on a employés pour l'obtenir.
Quant à moi, si je rencontre quelque écueil dans cette dis^ cussion, il sera d'une tout autre nature ; car je vais réduire la •question à un petit nombre de notions simples et claires, qui n'exigent, pour être comprises, aucune connaissance d'astronomie, de géométrie, encore moins de calculs des probabilités; même les quatre règles me seront inutiles. On n'aura pus lieu non plus d'hésiter sur des textes difficiles ou sur des interprétations contestables ; car je ne ferai pas une seule citation grecque ou latine. Ainsi, pour me suivre, il ne faut être ni calculateur, ni philologue, ni antiquaire. Je vais uniquement chercher, dans l'étude des caractères intrinsèques de ces monuments, un moyen de découvrir s'ils sont ou ne sont pas astronomiques ; et, dans le cas où ils le seraient, jusqu'à quel point ils peuvent l'être. Il suffira donc d'apporter à ce que je vais dire une légère attention, et de posséder un sens droit, ainsi qu'un esprit dégagé do toute idée préconçue. Je demande
scuknif^nt qu'on veuille bien considérer ces monuments comme si on les voyait pour la première fois. Je mets, en conséquence, sous les yeux de TAcadémie et de mes lecteurs les qtiatro représentations zodiacales de Dendéra et d'Esné ; la circulaire, d'après le dessin de M. Gau, avec toutes les positions qu'y a marquées notre savant confrère (pi. I) ; les trois rectangulaires tirées de Touvrage de la commission d'Égypto (pL II, III, IV) ; je n y ai ajouté que quelques teintes différentes dont j'ai besoin pour qu'on suive sans peine, et pour ainsi dire *U^ l'œil, les détails de cette analyse. J'ai marqué en roupo, sur toutes les quatre, les signes du zodiaque qui leur sont communs ; quant aux autres couleurs, j'en dirai le but et la Signification à mesure que la discussion le rendra nécessuire.
§ II. — Des seuls faits certains qui ont été jusqii' à présent tirés de V analyse de ces représentations.
Dès le premier coup d'œil qu'on jette sur ces quatre reprcsenlûLions, on y constate un fait qui leur est commun à toutes, c'esl i\nv les figures dont elles se composent présentent deux caracU'fes parfaitement tranchés : les unes, au nombre de douze j sont les configurations propres à notre zodiaque, qui est celui des Grecs. Sur ce point, la forme de ces configurations, qui ne dilftre que par des variétés insignifiantes, et l'ordre idLntîijiic de leurs successions, ne permettent aucun doute; mais toutes les autres figures n'ont nul rapport à notre sphère ni à celle des Grecs, et la signification en est inconnue.
Un second fait, également certain, c'est que le tableau circulaire de Dendéra présente une grande ressemblance avec n^lui rjuî décore le plafond du pronaos du même temple, qiKMipte ce second tableau ait reçu une direction rectilignc ; «rune autre part, celui-ci est disposé à peu près comme ceux qui ornent le plafond des pronaos dans les deux temples dF]sïH'^. Ces quatre représentations doivent donc avoir un but et un*' signification, sinon identiques, du moins analogues.
Que leur destination commune ait un rapport quelconque avec le ciel, c'est là un troisième fait dont on ne saurait non plus douter. Il serait impossible d'expliquer autrement la présence constante des douze signes du zodiaque dans toutes les quatre. Les étoiles peintes en or sur fond bleu, qu'on distingue encore en diverses parties, et les étoiles sculptées, qui sont éparses au milieu d'une partie des figures, sont un autre indice de l'intention céleste qui s'attache à ces représentations ; enfin, un troisième indice est cette figure de femme renversée en avant qui enveloppe, de son corps et de ses bras, tant le zodiaque rectangulaire de Dendéra (pi. Il) que celui du grand temple d'Esné (pi. III); car cette figure, démesurément allongée, est reconnue pour celle de la déesse Ciel, Pe ou Tpe avec larticlc féminin, qu'on rencontre dans une foule d'autres scènes analogues, de diverses époques (I), ayant le corps tantôt parsemé d'étoiles, tontôt entouré de douze disques noirs et douze blancs, qui indiquent les heures de la nuit et celles du jour (2) ; elle n'est que l'expression figurée de l'idée ciely marquée dans l'écriture hiéroglyphique par une double ligne transversale dont les deux extrémités s'abaissent f-^ (3).
Voilà donc trois points parfaitement constatés et convenus. Par malheur, ce sont à peu près les seuls qu'on ait pu établir jusqu'ici par une observation directe, et sans le secours d'aucune hypothèse. Mais, à partir de là, les dissentiments commencent à se montrer, parce qu'au lieu de continuer cette analyse des caractères intrinsèques que présentent ces monuments, on n'a plus fait un seul pas en avant sans s'appuyer sur des conjectures plus ou moins ingénieuses et plausibles, mais que leurs auteurs seuls croyaient certaines, et que tous les autres rejetaient à peu près également.
Une fois en possession de ces trois faits certains, la première question qu'on a dû naturellement s'adresser, c'était de savoir si toutes les autres figures qui, sur les quatre représentations,
(1) V<!ï\^\iis(iïi, Manners and customSy nllas, pi. 53, 3.
(2) ChampoHioQ, Gramm. égypt,^ p. 56-37.
(3) Di'cf. égypLy p. l et suiv.
entourent ou accompagnent les douze signes du zodiaque, sont aussi des constellations ou des astérismes de la sphère. A cette question il a été donné constamment une réponse affirmative, qui, dans le fait, est la plus vraisemblable comme la plus naturelle ; car, au premier abord, on a peine à corn* prendre comment, dans un tableau où les signes du zodiaque sont mêlés à d'autres figures, celles-ci ne seraient pas du même ordre et mises dans une intention analogue. Pour ma part, je Tavouerai sans détour, il fut un temps où j'aurais été bien surpris moi-même que Ton put concevoir le moindre doute à cet égard; non seulement je prenais ces figures pour des constellations, mais je croyais savoir à quels asbérismes de notre sphère plusieurs d'entre elles pouvaient correspondre. Je vais dire pourquoi j'ai changé d avis.
D'abord, il faut convenir que cette opinion, toute vraisemblable qu'elle peut être, ne repose pas moins sur une hypothèse ; car ces figures peuvent aussi bien représenter tout autre chose que des astérismes. Pourquoi n'auraient- elles pas simplement un sens religieux, mystique ou symbolique, et ne désigneraient-elles pas, selon l'esprit de la religion égyptienne, des génies ou des divinités célestes présidant à diverses époques de l'année , plutôt que des groupes d'éloiles marquées, comme dans la sphère grecque, par des configurations d'hommes ou d'animaux? Que savons-nous même si les anciens Égyptiens ont désigné les astérismes par des figures, et non par de simples dénominations, s'appliquant , soit à des étoiles isoléçs, soit à des groupes réunis par de simples alignements, comme l'ont fait d'autres peuples? C'est encore là une inconnue dans le problème ; il faut la découvrir, et non la supposer. On se ti*ouve donc déjà en présence de deux opinions différentes, plausibles toutes les doux, mais entre lesquelles on ne devra se décider que par des motifs extérieurs qu'une critique sévère puisse admettre.
D'un autre côté, il est incontestable que le signe zodiacal qui commence la série est le Lion, au moins dans le zodiaque rectangulaire de Dendéra, et la Vierge dans ceux d'Ësné. Il y
DB DENDÉRA ET DESNÉ. 63
a donc, saos nul doule, un signe de diiTérence dans la séparation des signes marqués sur les deux bandes de ces zodiaques. J'ai dit, il y a quelques instants (1), combien il avait dû paraître d'abord naturel de penser, d'après les principes de Dupuis, que cette différence était duc à la précession des équinoxes, dont l'effet est de déplacer les points équinoxiaux et solsticiaux de manière à les faire marcher en sens inverse des signes : ainsi, au temps dllipparque, ils correspondaient, les premiers au Bélier et à la Balance ; les seconds au Cancer et au Capricorne ; mais, environ vingt siècles auparavant, ils correspondaient, les uns au Taureau et au Scorpion, les autres au Lion et au Verseau ; vingt siècles plus tôt, le point solsticial d'été se trouvait correspondre à la Vierge, et les trois autres points étaient également à la différence d'un signe. Tel est donc l'intervalle qui, dans l'hypothèse dont je parle, devait séparer l'époque astronomique des monuments. Mais cette opinion a été, en 1824, presque radicalement détruite par cet argument historique, qu'on avait entièrement perdu de vue dans cette question et que j'ai fait valoir le premier : la précession des équinoxes est un phénomène dont personne ne s'est jamais douté chez les anciens avant Ilipparque ; ce grand astronome y fut conduit d'une manière toute fortuite en comparant la longitude de l'Epi de la Vierge, selon Timocharis, avec celle qu'il trouvait lui-même à cette étoile (2j. Or, s'il y avait eu, de temps immémorial, dans les temples de l'Egypte et aillem'S, quelqu'un de ces thèmes astronomiques où l'équinoxe du printemps et le solstice d'été, par exeipple, fussent mis en rapport avec le Taureau et le Lion ou la Vierge, au heu de l'être avec le Bélier et le Cancer, cette différence d'un ou de deux signes, en frappant tous les yeux, aurait de bonne heure révélé le phénomène de la précession, et ce phénomène n'aurait pu manquer d'être, sinon exactement mesuré, du moins parfaitement connu et même populaire dès les plus anciens temps. D'où résulte la certitude, d'une part, que les
(1) Plus haut p. 44 et 45.
(2) V. mes Offterv, siu^ les réprésentations zodiacales [L î, p. 207-209].
64 SUR LES REPRÉSEiNTATIONS ZODIACALES
monuments où cette différence se montre ne peuvent être que d'une époque récente, comme Tattestent d'ailleurs les faits les plus positifs ; et, de Tautre, que cette différence ne tient point à cette cause ; ce qu'il s'agira de démontrer aussi plus tard.
Cette observ^ation historique s'étend à tous les monuments auxquels Dupuis avait appliqué la même solution, y trouvant la preuve qu'ils remontent à l'époque où le Taureau était équinoxial et le Lion solsticial ; tels sont ceux des mithriaques et quelques-uns de ceux des gnostiques, dont on n'a pas craint, d'après ces principes, de faire remonter le thème entre deux mille six cents et trois mille six cent quatre-vingt-huit ans (ni plus ni moins) avant J.-C. (1), sans se douter que Tignorance complète de la précession où furent les anciens avant Hipparque, rend une telle explication historiquement impossible; ce qui n'empêche pas qu'on ne la reproduise encore de nos jours.
Au reste, avant même que je fisse cette observation décisive, l'explication donnée de la différence des signe^dans les monuments d'Esné et de Dendéra ne devait être regardée que comme une pure hypothèse ; car cette différence pouvait tenir à d'autres causes également plausibles ; par exemple, à la place du premier thoth dans l'année vague, ou bien à celle de Sirius dans son renouvellement héliaque, ou bien encore à quelque combinaison astrologique dont plusieurs autres monuments de la même époque offrent des indices analogues, ou enfin à quelque circonstance locale relative à la place de certaines fêtes dans J'année naturelle.
Nous nous trouvons encore au milieu d'hypothèses diverses qui ont toutes leur côté probable, et qui toutes, en effet, ont compté leurs partisans.
Enfin, si, d'après une des suppositions que je viens d'indiquer, on admet que les figures autres que celles du zodiaque sont aussi des constellations, on est conduit assez naturelle-
(1) Observations sur les représeniations zodiacales [t. I, p. 210, 211].
^^fvvr.'^'^:'
ment à une nouvelle hypothèse ; c'est qu'elles doivent avoir été mises dans un certain ordre qui corresponde à leur position relative sur la sphère ; par conséquent, que nous ayons là un tableau plus ou moins exact, dont on peut espérer de retrouver les éléments. De là, l'idée de chercher les traces d une projection quelconque, au moins sur le zodiaque circulaire, qui offre une grande régularité. Cette idée s'est présentée, dès Torigine, à plusieurs savants, tels que MM. JoUois, Devilliers et Delambre, jusqu'à ce que Fauteur des Recherches sur plusieurs points de V astronomie égyptiefine, lui ait donné une extension nouvelle ; car il s'est flatté de retrouver dans ce tableau une projection capable de présenter des positiofis astronomiques pre'cises exprimées conformément aux règles d'une géométrie exacte, et pouvant être rapportées aux formules des variations séculaires données dans la Mécanique céleste (1) ; d'où il suit que les auteurs du monument ont eu rintention de fixer sur le planisphère un état du ciel assez bien calculé pour qu'on y retrouve quelques-unes des principales étoiles marquées dans leur vraie position astronomique, ainsi que l'indication spéciale de certains phénomènes remarquables dç Tannée solaire et de la révolution diurne du ciel (2). De cette manière, il a essayé de substituer aux vagues indices tirés du déplacement des signes par l'effet de la précession des équinoxes, d'autres indices plus précis et, à ce qu'il croit, plus certains, qui se tirent de la position du pôle, prouvée par la longitude et la latitude de certaines étoiles. (Vest là Vidée mère, comme dit l'auteur, de cette théorie, qui, prise en elle-même, est digne d'un habile calculateur; mais, quand on la considère du point de vue historique, on voit qu'elle mène aux conséquences les moins vraisemblables.
Ainsi, dès qu'on veut s'avancer au delà des trois premiers faits qui ressortent dé l'étude de ces représentations, on éprouve une extrême difficulté à s'appuyer sur des faits positifs ; on se trouve dans la nécessité de recourir à diverses
(1) Biot, Recherches^ etc., p. 117 et p. 2, 3.
i,2) Le même, introdactiou, p. xxii, xxiv, 117 et 118.
explications hypothétiques, plus ou moins plausibles, qui ne donnent que des lueurs incertaines et peut-être trompeuses.
§111. — Aiialyse critique de ces représentations.
Il faut donc abandonner enfin le champ des conjectures, pour rentrer dans celte voie analytique qui a déjà procuré les seuls faits positifs dont on ait acquis la possession. J'espère qu'elle va encore nous conduire à conncdtre une partie de ce qull nous importe de savoir.
A. — LES FIGURES AUTRES QUE LES SIGNES NE SONT POINT DES CONSTELLATIONS.
Je viens à une question importante qui, bien qu'elle n*ait paru faire jusqu'ici aucun doute, n'en reste pas moins encore à résoudre ; à savoir si les figures, autres que celles du zodiaque, sur les quatre représentations, désignent ou non des astérismes. La négative résulte de cinq preuves différentes que je vais indiquer.
1'* PREUVE, tirée de ce que les signes du zodiaque sont les mêmes que ceux de la sphère grecque, tandis qu'aucune des autres figm'es ne s'y retrouve.
Le premier coup d'oeil suffit pour donner la certitude que ces figures n'ont aucun rapport avec celles de la sphère grecque : d'où il suit que la sphère égyptienne, identique avec celle des Grecs, quant aux constellations zodiacales, en était entièrement différente, quant au reste.
Mais, avant de nous attacher à cette conclusion, il faut en bien connaître la portée ; car cette différence pourrait êti'e plutôt apparente que réelle, et tenir seulement aux formes des configurations plutôt qu'à la disposition des groupes d'étoiles ; je m'explique :
Certaines étoiles composent dans le ciel des groupes dont la forme simple et déterminée a dû frapper de bonne heure les observateurs de tous les pays ; telles sont celles qui cens-
tiluent le Dragon^ la Couronne boréale, le Triangle, le Carré (de Pégase), etc. Ces groupes ont pu recevoir séparément, en diverses contrées, les mêmes noms et les mêmes figures. Mais, à ce petit nombre d'exceptions près, toutes les autres constellations peuvent être composées fort arbitrairement, et marquées par des figures toutes différentes ; et même, dans le cas où, chez deux peuples, les groupes d*étoiles se trouveraient identiques, par suite d'un emprunt que Tun des deux peuples aurait fait à l'autre, il se pourrait encore que l'emprunteur, tout en gardant les mêmes groupes, y eût appliqué d'autres figures.
D'après cela, il serait possible que la sphère grecque et la sphère égyptienne, par l'effet de l'emprunt dont je parle, eussent été les mêmes quant aux groupes, quoique totalement différentes quant aux configurations : par exemple, qu'à la place de la grande et de la petite Ourse, du Dragon, etc., la sphère égyptienne eût d'autres figures d'animaux, dont les contours envelopperaient ces mêmes étoiles. Or, ce point, il importe de l'éclaircir. Mais toute incertitude à cet égard est levée par une observation bien simple. Dans le cas hypothétique, mais possible, que je viens d'indiquer, les configurations du tableau circulaire, qui serait alors un planisphère, devraient au moins offrir, non seulement une disposition analogue à celles de la sphère grecque, mais de plus un nombre d'astérismes à peu près égal. Or, si nous examinons, tant sur le prétendu planisphère de Dendéra que sur le globe céleste grec, la région du ciel comprise entre le centre pris pour pôle et la bande zodiacale (et c'est la partie le plus facilement comparable), que voyons-nous? Une disposition qui n a rien de comifiun dans l'un et l'autre, des figures placées tout autrement et dont le nombre n'est pas le même ; car la sphère grecque, dans cet espace, ne contient que vingt astérismes, à savoir : l'* la grande Ourse, 2" la petite Ourse, 3*» le Dragon, 4* le Cocher, 5» Persée, 6® Cassiopée, 7<» Céphée, 8** Andromède, 9« le Triangle, 10<> le Cheval ou Pégase, H*» le Dauphin, 12^ la Flèche, 13» le Serpent, 14o l'Oiseau ou le
Cygne, IS® la Lyre, 16« TAigle, 17" TAgenouillé ou Hercule, 18<» le Bouvier, 19^ Ophiucus, 20® la Chevelure de Bérénice. Le tableau circulaire de Dendéra présente dans la même région vingt-huit figures- différentes, dont ni la forme, ni les dimensions, ni la place n'ont absolument rien d'analogue avec celles de la sphère grecque : ainsi, Ton a plusieurs fois tenté d'identifier quelques-unes des figures des deux sphères (nous verrons sur quels fondements) ; mais personne n'a même essayé une comparaison suivie, qui serait impossible. La différence est plus sensible encore pour les figures situées entre le zodiaque et le bord du médaillon, comme il est facile de s'en convaincre à la première vue.
Si donc la sphère égyptienne est réellement représentée dans le tableau circulaire de Dendéra, il est certain qu'elle n'avait ni analogie pour la disposition, ni similitude pour les fomies des astérismes, avec celle des Grecs, à l'exception du zodiaque, qui est identique dans les deux sphères.
De là se tire immédiatement cette conséquence, que celui des deux peuples (ici, n'importe lequel) qui a emprunté son zodiaque à la sphère de l'autre, n'a pris que le zodiaque et a laissé tout le reste.
Cette conséquence est importante, car elle affaiblit beaucoup, si elle ne détruit pas tout à fait, de prime abord, l'hypothèse généralement admise que les figures autres que celles du zodiaque sont aussi des astérismes, et je prie qu'on veuille bien suivre ce raisonnement.
On conçoit qu'un peuple, même après qu'il a cessé d'ètix* étranger à l'astronomie, puisse rester longtemps encore sans avoir l'idée du zodiaque lunaire ou solaire ; parce qu'il n'en éprouve .j)as le besoin, tant qu'il conserve l'usage de mesurer les intervalles des étoiles par les' différences de leurs levers ou de leurs couchers, ce que nous appelons différences d'ascension droite ; et c'est, à n'en point douter, ce qui est arrivé chez les Grecs, dont l'uranographie a longtemps conser\'é co caractère ; car leur sphère s'est passée de zodiaque, même longtemps après qu'elle eut été parsemée d'un nombre assez
considérable do configurations. Lorsque Tidée zodiacale s'y introduisit, venant des Chaldéens(l), elle se combina avec des constellations déjà existantes, placées à peu près sur la route du Soleil, et dont on augmenta le nombre pour atteindre celui de douze.
Mais il est invraisemblable qu un peuple emprunte à une autre sphère les figures d un zodiaque tout entier, sans y faire en même temps d'autres emprunts ; car, de doux choses Tune : ou il possédait déjà une sphère quelconque, ou il n'en avait pas encore ; c'est-à-dire qu'il n'avait pas encore imaginé do réunir les astres dans un certain nombre de groupes marqués par des figures ou au moins par des dénominations. Dans le premier cas, sa sphère devait être bien pauvre, puisqu'elle était encore tout à fait dégarnie dans la bande zodiacale ; autrement, en empruntant Vidée du zodiaque, ot, si l'on veut, quelques figures pour compléter le nombre de douze, il aurait du moins, selon toute apparence, conservé colles qui se trouvaient déjà placées dans sa propre sphère, sur la route du Soleil. Or, comme, dans le cas qui nous occupe, le peuple emprunteur, quel qu'il soit, a pris évidemment toutes les douze figures, c'est un indice que sa sphère était très défectueuse ; et il est bien difficile alors qu'il n'ait rien emprunté de plus h l'uranographie étrangère, où il puisait les douze figures zodiacales. Dans le second cas, celui où il n'aurait pas eu de sphère du tout, il était encore moins possible qu'il ne prit que les constellations zodiacales, et n'empruntât pas encore, sinon tout le reste de la àphère, du moins les figures qui marquaient les principaux astérismes. On voit donc que, dans les deux cas, les zodiaques de Dendéra et d'Esné devraient offrir un certain nombre de figures aussi semblables à celles de la sphère que le sont les signes du zodiaque ; et, du moment qu'aucune d'elles ne se rapporte avec rien de ce qui se trouve dans celles-ci, c'est déjà un puissant motif de croire que ces figures ne peuvent réprésenter des constellations.
(1) Voyez ce qnej'aiditdansle Journal des Savant» y 1839, p. 492,493 [t. I,p.476].
Cet argument, lorsqu'il s'est présenté a mon esprit, vers 4816, diminua beaucoup, dès cette époque, la confiance que j'avais eue jusqu'alors dans l'explication ingénieuse que plusieiu's savants de la commission d'Egypte avaient donnée de quelques-unes de ces figures, ainsi que dans leur théorie générale sur la nature de ces monuments ; et, ce doute une fois élevé dans mon esprit, je fus frappé de quelques observations directes qui m'avaient échappé d'abord. Mais cet argument pouvait paraître contredit ou contrebalancé par une circonstance digne d'attention, que je vais d'abord expliquer.
2« PREUVE, tirée de la place des étoiles sculptées répandues parmi les figures.
Ces représentations sont parsemées d'étoiles, les unes .peintes en or sur le fond bleu au milieu duquel se>détachent les figures ; les autres sculptées auprès de quelques-unes de ces figures. Il paraissait donc naturel de prendre au n}oins celles-ci comme indiquant des astérismes ; et, dès lors, pouvait-on raisonnablement douter que ces figui'es ne fussent des constellations? C*est ici qu'un examen attentif est surtout nécessaire.
Que, dans les monuments égjrptiens, les étoiles aient une signification qui se rapporte au ciel^ soit dkectement, soit indirectement, c'est un point qu'on ne saurait mettre en question, au moins dans la plupart des cas ; mais quel est au juste ce rapport? Personne n'en sait rien. Les étoiles qui accompagnent les noms à'heure^ de mois, indiquent une division du mouvement diurne ou annuel de la sphère (1), ou du soleil; on les trouve avec les figures en attitude de prier; elles ser\'ent, en outre, de déterminatif à une foule de divinités ou de personnages célestes placés dans une position qui ne peut avoir rien d'astronomique, ou même elles servent d'expression générale à l'idée de Dieu. Désignent-elles aussi des constellations? Cela est possible, sans doute; mais c'est ce
(1) Champollion, Dictionn. égyptien^ p. 12.
Cl*»-:
qu'il faudrait pouvoir établir dans les divers cas particuliers dont on s'occupe.
Il est, par exemple , certain qu'elles n'ont cette signification ni sur le zodiaque circulaire, ni sur les autres zodiaques : une observation bien simple le démonti;era.
Voyons d'abord le circulaire.
Il n'existe point d'étoile à côté d'aucun des signes du zodiaque ; or, si, dans ce monument, il y a des figures qui indiquent, sans nul doute, des constellations, ce sont assurément celles qui forment ces douze signes. Pourquoi donc ne seraient* elles jamais accompagnées d'une étoile, dans le cas où l'étoile indiquerait un astérisme? B'un autre côté, dans toute la partie centrale du médaillon, limitée par la bande zodiacale, où l'on compte (le zodiaque compris) environ quarante figures différentes, il n'en est que quatre qui soient accompagnées d'une étoile placée au-dessus ou auprès de la tète ; d'où il faut nécessairement conclure de deux choses l'une : ou cette étoile n'indique pas que ces quatre figures soient des astérismes, ou les trente-six autres figures privées d'étoiles sont autre chose que des astérismes.
Seconde remarque qui mène à la même conséquence. Dans ces quatre exemples, l'étoile termine une légende hiéroglyphique qui manque aux trente-six autres figures sans exception ; d'où résulte la preuve que cette étoile n'est qu'un déterminatif de la légende et qu'il ne peut en être séparé ; autrement, l'étoile se montrerait aussi là où cette légende n'existe pas.
Enfin, chose singulière! en même temps qu'on a épargné les étoiles dans la partie centrale du médaillon, au point de n'en mettre que quatre en deçà de la bande zodiacale, et une seule parmi les figures placées immédiatement au-dessous, on les a prodiguées dans la rangée des figures qui bordent le médaillon ; car là on n'en compte pas moins de cent quarantetrois ou cent quarante-quatre. Non seulement chaque figure est accompagnée d'une étoile qui termine un groupe hiéroglyphique distinct, dont elle est évidemment encore le signe
It SUR LES REPRÉSENTATIONS ZODIACALES
déterminatif ; mais, en outre, ces mêmes figures sont suivies ou précédées de groupes qui ne sont nulle part Kés à des légendes hiéroglyphiques, et se composent d'un nombre plus ou moins grand d'étoiles : ainsi, on compte sept groupes de deux étoiles, huit de trois, deux de quatre, un de cinq, un de six, un de sept, un de neuf, un de douze, et un de quatorze; groupes qui, par leur distribution capricieuse, n'ayant aucune analogie quelconque dans le ciel, doivent nécessairement tenir à une expression qui n'a rien de proprement astronomique.
Mêmes singularités dans le zodiaque rectangulaire au plafond du pronaos (1).
On sait que ce plafond est divisé en sept bandes transversales par les six rangées, de trois colonnes chacune, qui le soutiennent (pi. II). La bande du milieu est décorée de \ingt et un symboles, qui se répètent alternativement, à savoir, un ibis les ailes déployées, et un disque flanqué de deux zireus; elle est bordée de chaque côté par une bande étroite à fond bleu, sur lequel se détachent une multitude d'étoiles peintes en or. Les six autres bandes contiennent chacune un grand nombre de figures différentes (2). Ce sont les deux extrêmes, à gauche et à droite, qui renferment le zodiaque, ainsi que toutes les configurations qui paraissent s'y rattacher immédiatement ; car on ne peut douter que les figures des deux autres, de chaque côté,, marchant dans le même sens que celles des
(1) Les raisonnements qui suivent, relatifs au zodiaque rectangulaire do Dendéra et à ceux d'Esné, reposent exclusivement sur les dessins de la commission d'Egypte, qu'il est, quant & présent, impossible do contrôler, soit au moyen d'un autre dessin plus exact, soit, comme pour* le circulaire, en le comparant avec l'original même. La base de ces raisonnements n'a donc pas la même certitude, puisque ceà dessins peuvent offrir quelques erreurs. Mais, a en juger par le petit nombre et le peu d'importance de celles que présente celui du zodiaque circulaire, les inexactitudes qui peuvent exister dans les dessins des autres zodiaques no doivent pas être de nature & porter sur les pointa essentiels, et conséquemment à infirmer mes 'arguments, puisqu'ils ne reposent pas sur des détails minutieux qui auraient échappé aux dessinateurs, ou que pourraient affecter les erreurs présumées.
(2) Ce sont les seules qu'on trouvera sur la planche II ; parce que les trois bandes intermédiaires étaient inutiles à mon objet.
deux bandes zodiacales, ne soient en relation intime avec ces deux bandes, quoiqu'on ait jusqu'ici considéré celles-ci séparément.
Pour le moment, je ne m*occupe que des deux bandes zodiacales ; chacune est divisée en trois parties ou zones parallèles : la zone extérieure est occupée par la grande figure du ciel, dont j*ai déjà parlé ; Tintérieure, par les signes du zodiaque, que séparent un certain nombre d'autres figures ; Tintermédiaire, par des personnages montés sur des barques, tous, à quatre exceptions près, marchant dans la même direction et tenant de la main gauche le sceptre à tête de Cucupka.
Dans la rangée zodiacale, aucun des signes n*a d'étoiles ; mais on en trouve une au-dessus de la tête de vingt-quatre figures de femmes, inégalement réparties entre les signes ; douze de chaque côté, ayant même costume et même attitude, les jambes serrées dans un vêtement qui descend jusqu'à la cheville, le bras droit pendant le long du corps, le gauche, porté en avant, les mains renversées et tournées en bas. ChampoUiona, le premier, reconnu dans ces vingt-quatre figures de femmes, toutes semblables entre elles, les douze heures du jour et de la nuit, qu'il a retrouvées de même sur un grand nombre d'autres monuments, principalement dans les représentations des scènes funéraires (1).
Il est clair qu'ici Tétoile n'indique point une constellation. On en voit encore une au-dessus de la tête de trois autres figures qu'on ne retrouve point dans le circulaire, et un seul groupe de sept étoiles auprès d*un personnage qui, dans le circulaire, n'est accompagné d'aucune. En revanche, les étoiles sont prodiguées dans la bande extérieure, comme sur l'autre zodiaque ; non seulement chaque figure ou emblème a une étoile au-dessus ou à côté de la tête, mais il y en a des groupes depuis deux ou trois jusqu'à seize ; or, que les figures de celte rangée ne puissent être des constellations, mais soient des divinités disposées processionnellement comme on
(1) Mémoire sur les signes employés à la notation^ p. 55, 56, et dans le tome XV des Mémoires de KAcadémie des iDscriptions, p. 126.
les voit sur tant de monuments, cela résulte de leur attitude uniforme et de leurs coiffures symboliques : encore ici les étoiles sculptées ne peuvent indiquer des constellations. Dans une seule des quatre bandes intérieures, on voit des groupes d'étoiles, uniformément disposés, de quatre, six ou huit, s'appliquant à des figures qui ne peuvent non plus être des astérismes.
Le zodiaque du grand temple d'Esné diffère à cet égard de tout ce que nous venons de voir dans les deux précédents. Les étoiles y sont répandues par groupes entre les signes du zodiaque, qui, sur les deux autres, n*en offrent aucune. Ainsi, le Verseau en a trois, le Bélier et le Taureau cinq, la Vierge et la Balance six, le Lion sept; le Sagittaire, le Capricorne, les Poissons et les Gémeaux huit ; le Scorpion et le Cancer douze ; tous ces nombres sont sans analogie avec ce qui existe dans le ciel. L'anomalie ne saurait être plus complète, car les figures accessoires n'y ont point d'étoiles, tandis que, sur les zodiaques de Dendéra, ce sont justement les seules qui en soient accompagnées. Ces figures accessoires, au lieu d'être mêlées aux signes, en sont séparées, et réunies toutes d'un seul côté ; enfin, comme si tout devait différer à cet égard dans les quatre monuments, on ne voit d'étoiles, au zodiaque du petit teinple d'Esné, que dans une seule des quatre bandes qui le composent.
De cette simple analyse des quatre représentations zodiacales, il résulte avec évidence que les étoiles, soit isolées, soit en groupes, ne servent point^à désigner des constellations.
C'est ce qui résulte encore de cette autre observation :
Sur le zodiaque circulaire, dans les personnages ou figures symboliques qui bordent intérieurement la circonférence du médaillon, on s'est accordé, depuis Visconti, à voir des décans (1); surtout d'après l'observation de ChampoUion (2), qui a lu, sous les Gémeaux, le mot ^ ouar; sous le Cancer, le nom S5 knm; et, sous le Lion, le nom SK5
(4) Visconti dans Larcher, Trad, (VHérodote, t. H, p. 573, (2) CbampolUoD, Grammaire égypt.y p. 96.
kknm, noms où il reconnaît ceux de Ouaré, de Chnoumis et de KarchnoumiSy qui sont en eifet ceux de trois des décans de ces mêmes signes dans la liste donnée par Julius Firmicus et d autres astrologues (1). Mais plusieurs considérations s'opposent à ce qu'on voie ici des décans : la première, c'est que ces figures sont au nombre de trente-huit ou trente-neuf^ non do trente-six y nombre caractéristique; la deuxième, c'est l'extrême irrégularité de leur disposition, puisqu'ils sont tantôt très, espacés, tantôt pressés les uns contre les autres, tandis qu'ils devraient être régulièrement répartis, trois par chaque signe du zodiaque; la troisième, c'est qu'on n'en lit pas un seul, en outre des trois que je viens de citer, et d'un quatrième (sous les pieds de derrière du Sagittaire) qui donne encore une fois le nom knm. Ces quatre noms doivent donc avoir une signification différente ; et leur rencontre avec ceux de trois décans doit être purement fortuite. La dernière considération, enfin, c est qu'ils devraient être distribués le long du zodiaque, et non , comme on les voit ici, le long d'un cercle parallèle à l'équateur.
Ce sont donc évidemment des figures qui, appartenant à une marche ou procession religieuse, ne sont ni des décatis ni des constellations. Les étoiles qui accompagnent ces figures en si grand nombre, et par groupes, sur le zodiaque circulaire, ne peuvent avoir rien de commun avec l'expression d'un astérisme. Nous arrivons encore, de ce côté, à la conséquence qui ressort de l'examen des autres caractères.
Ces observations sur le rôle des étoiles ont de Timportance pour l'interprétation des autres sujets égyptiens auxquels on a prêté une signification proprement astronomique, ou dont on a fait des thèmes célestes, uniquement parce qu'on y voyait des étoiles. Par exemple, il frappe de nullité ou réduit à l'état de conjecture l'explication qu'on a donnée, d'après Dupuis, de la figure d'un lion représenté dans un bas-relief du tombeau de Ménephthah P% découverte par Belzoni (2) ; on en a
(1) Sdmas., Deann. climact,y etc., p. 610.
(2) ?late$ iUmtrative of researches and opérations of Belzoni; new séries, pi. 3. (V. notre pi. 5.)
fait le Lion zodiacal, parce qu'il y est entouré de quatorze étoiles, qui n'ont aucune relation avec celles du signe, ni par leur nombre ni par leur position. A ce compte, en réunissant toutes los figures différentes qui, sur les bas-reliefs égyptiens, sont accompagnées d'une ou de plusieurs étoiles, on trouverait que la sphère égyptienne devait contenir plus de trois cents constellations différentes. Cette invraisemblance disparaît df^vant cette observation que les étoiles, tout en indiquant un rapport quelconque d'une figure avec le ciel, n'annoncent nullement qu'elle soit un astérisme.
3e PREUVE, tirée de la direction uniforme des figures.
Voici une autre considération qui conduit au même résultat. On a souvent remarqué que, sur le médaillon deDendéra, tontes les figures sont tournées du même côté et marchent dans le même sens; ce qui a Heu également, à fort peu d'exceptions près, dans les zodiaques rectangulaires de Dendéra et d*Esné (1). En outre, leurs pieds sont dirigés vers la circonférence du médaillon, dans le sens d'un rayon du cercle. Elles semblent donc toutes faire partie d'une espèce de procession, et c'est ce qui aura sans doute engagé Fourier à dire qu'il voyait dans les quatre tableaux une procession allégorique des diverses parties de tannée (2) ; car il n'admettait point, comme on le verra, Tidée d'une projection. Quoi qu'il en soit, cette direction uniforme et commune est contraire à l'idée que toutes ces figures sont des astérismes; car les formes de celles qui représentent des constellations, étant réglées sur la dispoî^ition des groupes d'étoiles, doivent être presque nécessairement placées dans des directions différentes, tournées, soit au Dord, soit au sud, soit des deux autres] côtés, comme elles le sont dans la sphère grecque et dans la nôtre. 11 y a donc ici toute raison de croire qu'elles expriment, non des constellations, auxquelles on aurait dû conserver leur aspect réel,
(1) Foiirier, dans la Descr, de VÉgypte. Antiq. mém., t. H, p. 77. (â) Le même, p. 78.
âl
mais des personnages emblématiques jouant leur rôle et suivant la même marche dans la scène religieuse qu'on voulait représenter.
Tout se réunit, jusqu'à présent, pour confirmer le premier argument, et pour montrer que les figures autres que les signes ne peuvent être des constellations.
Si la question pouvait encore rester douteuse, elle serait décidée par une autre observation qui n'a pas moins échappé que les précédentes, ou dont on n'avait tiré aucune conséquence \ et c'est ici qu'on va voir la raison des diverses couleurs dont j'ai marqué les figures des quatre représentalions.
4« HiBt'vit, Urée des différences eutre les deux zodiaques de Deudôra.
Tout le monde s'est accordé à reconnaître que le zodiaque reclafiguiaire àeDendérsLàiiïhre du circulaire en ceci, que l'on a développé, sur une ligne droite, les signes du zodiaque et les diverses figures qui, dans l'autre, ont été disposées autour d'un centre commun, en vertu d'une certaine disposition symétrique (1). C'est par là qu'on s'est rendu compte de la position jue ces figures occupent, à côté des signes du zodiaque. Considérée en elle-même, et avant tout examen détaillé, cette hypothèse (car remarquons bien que ce n'est là qu'une hypothèse) ne paredt pas être fort naturelle. Sans doute, il est facile de comprendre que Ton eût dressé un planisphère où les astres, mis dans leur position réelle, donnassent un tableau plus ou moins exact du ciel : cela du moins pouvait avoir un but; mais on comprend beaucoup moins bien que ce planisphère eût été converti en une représentation rectiligne où les constellations, retirées de leur place réelle, eussent été rangées à côté les unes des autres. Quel avantage pouvait-il résulter d'un tel tableau ? N'est-il pas, en ce cas, bien plus vraisemblable d'admettre que les figures n'ont qu'un sens religieux
(I) JoUois et Deviiiierst Rechet^ches sur les bas-reliefs astronom, dans la î)€$cr, de Vtgypte, Antiq, mém., t. I, p. 437, 458. Biot, Recherches ^ etc., p. 125»
78 SLR LES REPRÉSEiSTATIONS ZODIACALES
OU symbolique, lié à l'expression de la scène quelconque qu'on voulait exprimer dans Tun comme dans l'autre tableau? On va voir qu'il en est ainsi.
Une conséquence inévitable de Thypothèse dont je parle, c*est que ces figures, prises pour des constellations, seraient ce que les anciens appelaient des parafiatellons ou synamtellons, c'e^t-à-dire des astres qui se lèvent à l'horizon en même temps que telle ou telle partie d'un signe zodiacal (1). Ces paranffteilonsy liés plus tard avec les décans, ont remplacé, chez les Grées, les anciens levers comparatifs d'étoiles, sur lesquels toute leur uranographie était fondée, avant qu'on eût recours à une considération plus savante, celle de l'écliptîque et du zodiaque. Ce n'était donc, à vrai dire, qu'une modification de cette ancienne doctrine des levers, qu'on retrouve dans les I»lus ajif iens poètes grecs, doctrine qui faisait la base des paraprf/fHf"^^ OU des tableaux des phénomènes astronomiques et n 10 léorci logiques, espèce de calendriers ou d'almanachs qu'on affichait dans les villes de la Grèce. Telles sont et la vraie orîgiiK* et la nature de cette doctrine paranatellontique dont Duputs a tant abusé pour l'explication des anciennes fables, sans se douter que cette théorie, qu'il reportait avec tant de confiance jusqu'au berceau des religions antiques, était, par le fait, très récente, puisqu'il est impossible d'en apercevoir la moindre trace avant Eudoxe ; mais on sait que Dupuis, liMit a la fois bon raisonneur et mauvais critique, n'a presque jamais fait entrer l'élément historique dans ses combinaisons.
Si donc les figures du rectangulaire sont, comme on l'a cm, des aslorismcs paranatellontiques du zodiaque, voici ce qui devra arriver.
En premier lieu, on y retrouvera toutes les figures du circulaire aux places correspondantes, ou, du moins, si elles n'y ùtaienl ]»as toutes, ce ne pourrait être que parce que la place a manqué ; dans ce cas il ne devrait pas y en avoir d'autres:
{{) Jûlloia et DevjUiers, môiue ouvrage, p. 429 suiv.
DE DEiNDÉRA ET D'ESNÉ. 79
car, avant tout, d après l'hypothèse, c'étaient des astérismes qu'on devait y mettre.
En second lieu, ces figures devront se retrouver aux mêmes places que dans le circulaire, au-dessus, au-dessous, ou à côté du signe dont elles sont les paranatellons.
Au contraire, si ces figures ne sont point des constellations, si elles n'ont qu'une signification symbolique ou religieuse, il pourra n'y en avoir que très peu qui seront communes aux deux monuments, et elles pourront n'être pas à la même place dans l'un et l'autre.
Cela posé, il suffit d'un coup d'œil sur les deux zodiaques de Dendérapour décider la question. La couleur jaune indique les figures qui leur sont communes ; et tout ce qui, sur l'un des deux, n'est point marqué de cette couleur, manque dans l'autre.
Dans les deux bandes zodiacales, on ne voit sur l'une que quatre figures, sur l'autre que huit, douze en tout, qui se retrouvent sur le circulaire ; toutes les autres en difi%rent entièrement.
Si celles-là sont des constellations, que sont donc devenues les soixante-huit autres ? Pourquoi ne se retrouvent-elles pas également auprès des signes dont elles étaient paranatellons?
Dans les deux bandes intermédiaires, contenant les figures montées sur des bateaux, on en compte dix-neuf d'un côté et vingt de l'autre, trente-neuf en tout. On pense que c'étaient aussi des décans, mais le nombre trente-neuf s'y oppose. Ce nombre est le même que celui des figures qui bordent le médaillon circulaire ; mais il n'y en a que cinq qui soient communes aux deux représentations. Quelle preuve plus manifeste peut-on trouver que toutes ces figures avaient une signification purement symbolique ou religieuse, et qu'on a choisi, dans les deux cas, seulement celles qui convenaient à l'expression de la scène particulière qu'il s'agissait d'exprimer?
Ce caractère si remarquable n'avait point échappé à MM. Jol-
lois et Devilliers (1) ; mais ils avaient cherché à en écarter rinévitable conséquence, en présumant qu'on aura voulu exprimer Tétat du ciel à des époques différentes de l'année ; car on sait que, dans la sphère oblique, les mêmes constellations ne sont pas visibles la nuit pendant toute Tannée. Cette explication ingénieuse est inadmissible pour deux raisons.
La première, c'est que l'anneau zodiacal est représenté tout entier dans les trois rectangulaires comme dans le circulaire, ce qui démontre qu'on n'a pas voulu. exprimer seulement les constellations visibles à telle ou telle époque de l'année, mais le ciel entier ; autremont, on n'aurait représenté que les signes correspondants aux paranatellons visibles. Cette raison est si bonne qu'elle dispenserait de toute autre.
En voici pourtant une seconde, par surabondance. Dans l'explication proposée, ce seraient toutes les figures d'une même partie du médaillon qu'on ne verrait pas dans le rectangulaire : le reste, au moins, s'y verrait en entier ; ce qui n'est pas; car le petit nombre de celles qu'on y trouve sont prises de côté et d'autre, sans aucun ordre. Tout cela me paraît frappant.
Il suffit donc, en effet, du premier coup d'œil, comme je l'ai dit, pour s'assurer qu'aucune d'elles ne peut exprimer une constellation. Voilà pour le premier argument ; le second ne paraîtra pas moins décisif.
Si, par impossible, ce petit nombre de figures, seules entre toutes, étaient des constellations, elles devraient au moins se trouver, sur l'un et l'autre zodiaque, en position correspondante avec les signes; c'est le cas pour deux ou trois; mais, pour la plupart, la place est toute différente; or, il ne faudrait qu'une seule différence pour décider la question.
Ainsi, par exemple, les quatre personnages placés consécutivement sur le rectangulaire, entre le Cancer et les Gémeaux, s'étendent, sur le médaillon, au-dessous des quatre signes du Lion, du Cancer, des Gémeaux et du Taureau.
(1) Jollois et Devilliers, p. 430, i31 et 481.
La figure qui tient un pourceau par les pattes de derrière, et qui est renfermée dans une sorte de disque, se trouve, sur lun, entre les Poissons et le Verseau; sur l'autre, .entre les Poissons et le Bélier.
Le jeune Horus, assis sur une fleur de lotus, se trouve dans les deux zodiaques au-dessous du Bélier; mais, au rectangulaire, il est employé deux fois, ce qui exclut toute idée de constellation. J'ajoute que cette figure, par le fait seul qu'elle est double, ne peut être un des décans; elle joue un tout autre rôle, comme dans les nombreuses scènes religieuses ou funéraires, et jiullement astronomiques ^ dont elle fait partie; car c'est une de celles qui se rencontrent le plus souvent.
Le chacal monté sur un instrument aratoire, placé près du centre du médaillon, et dont on veut faire la petite Ourse (1) correspond, sur le circulaire, à Tintervalle de la Vierge au Lion; mais, sur le rectangulaire, il tombe entre le Sagittaire et le Scorpion.
Le singulier groupe composé d'un cynocéphale portant sur la tète un épervier couronné du pschent, et ayant dos à dos un petit animal, est placé, sur le circulaire, entre le Bélier et les Poissons; sur le rectangulaire, entre le Bélier et le Taureau. Enfin, le gros animal placé presque au centre du médaillon, et qu'on croit être la grande Ourse (2), se dresse justement entre la Balance et la Vierge; tandis que, sur le rectangulaire, il se trouve entre le Sagittaire et le Capricorne; et là il se montre lié avec une scène dont il va être parlé, et qu'on retrouve seulement au petit zodiaque d'Esné.
Toutes ces .différences démontrent sans réplique qu'on né peut songer à voir là des astérismes ; car, si tous ces emblèmes avaient un tel caractère, ils seraient nécessairement à une place constante, comme doivent l'être des figures mises en position astronomique.
(1) Biot, Recherches^ p. 88, 89.
(2] Jollois et DeTilliers, etc., p. 474.
T. il.
5* PREUVE, Urée des différences entre les zodiaques de Dendéra et d'Esné.
Il reste une dernière épreuve à faire subir à tous ces résultats, et quoiqu'on puisse, dès à présent, la considérer cojotime superflue, elle est trop frappante pour qu'il faille la négliger. Elle résulte de la comparaison des deux rectangulaires d'Esné avec celui de Dendéra.
La latitude de Dendéra ne diffère de celle d'Esné que de 51', ou de 8/6 de degré. Le ciel des deux villes est donc à très peu près le même ; et un tableau astronomique dressé pour les deux villes ne devrait offrir qu'une difl'érence insensible. Si donc les zodiaques d'Esné ont, comme ceux de Dendéra, une destination astronomique, si les figures accessoires qu'on trouve dans les uns et les autres expriment, comme on le croit, des constellations, elles doivent y être les menées, et dans les mêmes rapports avec les signes du zodiaque.
A l'aide des couleurs que j'ai employées, il suffira ici d'un simple coup d'cDil pour s'assurer que cette condition indispensable n'est pas remplie.
Au zodiaque du petit temple (pi. lY), toute la partie où se trouvaient les trois signes .du Scorpion, de la Balance et de la Vierge, était entièrement effacée lors de l'expédition d'Egypte (1); dans la partie conservée, on compte soixante et dix figures du côté où sont les signes du Lion, du Cancer, des Gémeaux, du Taureau, du Bélier et des Poissons, et quarantedeux de l'autre côté, [en tout cent douze figufes différentes. Sur ce nombre, il n'en est que quatre qui se retrouvent en même temps aux deux zodiaques de Dendéra, et deux qui existent seulement dans le circulaire; au contraire, il on est quinze^qu'on remarque aussi dans l'autre zodiaque d'Esné.
Mais, des quatre premières figures, il n'en est qu'une qui soit à une place à peu près correspondante sur les zodiaques de Dendéra; les autres ont une place différente.
1* L'animal monsliiieux, la prétendue grande Ourse, qui
(\) Je les al restitués, au trait, d*après le grand zodiaque.
DE DENDÉRÂ ET D*ESiNÉ. 83
occupe, comme on Ta vu, deux places très distinctes *dans les zodiaques de Dendéra^ se trouve, sur le petit zodiaque d'Esné, aune troisième place tout à fait différente des deux autres, car on l'y voit entre le Sagittaire et le Scorpion. Cette figure s'y trouve liée avec la même scène symbolique que dans le rectangulaire de Dendéra, puisqu'elle tient aussi le bout d une chaîne à laquelle est attaché le pied d'un bœuf ou d'une vache, dont le corps est effacé, mais que j'ai restitué facilement d'après l'autre bas-relief. La seule différence, c'est que, tantôt l'animal monstrueux appuie sa main gauclic sur un crocodile, et tantôt porte cet animal, qui parait lui grimper sur le dos; particularité qu'on retrouve dans trois des cinq autres exem pies connus de cette scène, à savoir dans le petit zodiaque d'Esné (pi. IV), dans une des tombes royales de Biban el-Molouk (i), et dans une caisse de momie du British Muséum (2) ; ce dernier fait montre déjà que cette scène étrange a un caractère principalement funèbre, ce qu'on n'avait pas soupçonné, quand on a cru voir là une expression de l'équinoxe du printemps et en tirer des conséquences chronologiques (3).
2** La vache couchée sur un bateau, avec une étoile entre les cornes, est une figure bien souvent répétée dans les peintures des sarcophages, des caisses des momies et des grottes sépulcrales. On y a voulu voir l'étoile de Sirius (4); cela se peut. Mais elle est placée sous le^ Cancer, dans le zodiaque circulaire; entre le Cancer et les Gémeaux, dans le rectangulaire; ici, elle sç trouve entre les Gémeaux et le Bélier,
S*» Il en est de même du personnage, dans une position animée, monté sur un bateau, et dans lequel on a cru voir Orion (5) : au rectangulaire de Dendéra, il se trouve entre le Cancer et les Gémeaux; ici, il est entre les Gémeaux et le
fi) Desai'piion de C Egypte, Antiq.^ pi. t. II, p. 82. — Belzoni, Atlas, new scrie9, pi. 3.
(2) Dans les Transactions of the royal Society of hiteraiure^ vol. III, part, ii, pi. c. (V. notre pi. V.)
(3) Biot, Kech, sur Vannée vague des anciens Égyptiens, p. 112, suiv.
(4) Jollois et Devilliers, Sur les bas-reliefs astrom.,^, 480 ; Biot, Recherches, etc., p. 102.
(5) Les mêmes, p. 480; Biot, etc., p. 12.
Bélier : on l'y voit entouré de sept étoiles (1), qui n'existent que là.
4° Sur le circulaire seulement, on voit, dans la bande extrême, un groupe de huit figures agenouillées, les mains derrière le dos, renfermées dans un médaillon que suit une figure de canard, et que précède un personnage debout et en marche. Ce groupe est le seul de ce zodiaque qui se retrouve dans le petit zodiaque d'Esné ; encore se présente-t-il dans celui-ci avec des caractères tout difl'érents : au lieu de huit figures, il y en a neuf. Elles n'ont point de tête ; elles ne sont pas dans un médaillon. Tout autour sont disposés trente couteaux, neuf de chaque côté, six en haut et en bas, qui semblent avoir servi à trancher ces têtes -, le canard est devant et non derrière. Tout cela annonce un même groupe symbolique, mais qu'on aura diversement modifié dans une intention particulière : ce qui exclut encore l'idée d'une constellation, dont l'expression aurait dû être la même dans les deux représentations.
11 n'y a donc que de faibles rapports entre les figures aux deux tableaux de Dendéra et dans celui du petit temple d'Esné, et le très petit nombre de celles qui leur sont communes ont des positions différentes ; ce qui exclut encore toute idée de constellation.
Mais cette conséquence ressort avec plus d'évidence de la comparaison de ces trois tableaux avec le quatrième, c'est-àdire avec celui du grand temple d'Esné.
Et d'abord on ne voit dans celui-ci que deux figures jau7i€S, ce qui indique que ce sont les seules qui se retrouvent sur les tableaux de Dendéra : l'une est le personnage à tête de bœuf, placé, sur les deux autres comme ici, entre la Vierge et la Balance ; la seconde, qui existe seulement sur le rectangulaire,
(I) Aussi, M. Biot a-t-il voulu en faire la grande Ourse, quoiqu'il prit d^à t)our cet astérisme le ($ros animal monstrueux lié à la scène dont je viens de parler. (Biot, Recherches, etc., p. 130.)
La pose de la figure est un peu différente dans le rectangulaire ^maîa l'ideu* tité résulte de leur position semblable, par rapport aux trois précédentes. Cette même figure se retrouve dans le bas-relief du Rbamcsséum et ailleurs. .
est celle d'un personnage qui porte un disque au lieu de tête, ce qui ne se voit que sur le circulaire, le long du cercle extrême du médaillon ; ici, elle est sur la même ligne que la bande zodiacale, et les figures n'ont rien de commun avec celles qui, sur l'autre , accompagnent le même personnage. Toutes les autres figures sont différentes. Voici un caractère non moins frappant : tandis qu'on y trouve seulement deux des emblèmes qui existent à Dendéra, il en est une vingtaine qui sont communs (coloriés en vert) avec le zodiaque du petit temple d'Esné. Ceci s'explique encore parfaitement dans le même sens.
C'est que tous ces emblèmes, quelle que soit la signification particulière de chacun d'eux, jouent en général, dans toutes ces représentations, le même rôle que dans les autres sujets égyptiens qui présentent un caractère religieux et symbolique. On comprend alors très bien pourqtioi on observe quelques ressemblances entre les figures des deux zodiaques de Dendéra exécutés dans la même ville; et pourquoi, au contraire, il n'y en a qu'infiniment peu entre ceux de Dendéra et d'Esné, tandis qu'il en existe un nombre plus considérable entre les deux zodiaques d'Esné. Car ces représentations, se rapportant h une même destination liée avec le culte local dans chacune des deux villes, devaient être modifiées à la fois, d'après les exigences du culte, et d'après la scène particulière qu'on voulait exprimer. Elles pouvaient donc être fort différentes à Dendéra et à Esné : de là une dissemblance presque complète entre les zodiaques de ces deux villes. Elles devaient, au contraire, se ressembler beaucoup à Esné, et dans les lieux environnants : de là encore ces ressemblances plus grandes et plus nombreuses entre le grand et le petit zodiaque trouvés en cette ville.
On peut donc regarder comme un fait établi que, dans les quatre zodiaques, les figures autres que celles des signes ne sont point des constellations; ce qui résulte, en premier lieu, de l'identité des signes du zodiaque avec ceux de la sphère grecque, et de la dissemblance complète des autres figures
avec celles de celte même sphère ; en second lieu, de la présence ou de l'absence des étoiles isolées ou des groupes d'étoiles auprès de ces figures ; en troisième lieu, de la comparaison établie entre ces quatre représentations, qui offrent des dissemblances si nombreuses et dé telle nature, qu'on ne saurait voir dans toutes ces figures autre chose que des emblèmes religieux ou symboliques, dont le choix a été déterminé par une intention spéciale.
Mais alors, puisque toutes ces figures ne sont point des constellations, il est inutile de chercher, sur le zodiaque circulaire, les éléments d'une projection quelconque, dont on ne peut concevoir la possibilité que s'il se fût agi de placer les astres dans la position qu'ils occupent sur la sphère. Dans cette représentation, comme dans toutes les autres, ces figures ne peuvent avoir été placées que de la manière la plus convenable à la scène qu'on voulait rendre : il y aura là disposition et arrangement symétriques ou pittoresques ; mais rien de plus.
Il deviendrait à présent presque inutile de discuter la réalité d'un état de choses qui, évidemment, ne peut pas avoir existé, si un savant géomètre ne croyait pas fermement pouvoir en démontrer l'existence. Comme, en définitive, les mathématiques, bien appliquées, ne sauraient avoir tort, il faut pourtant voir si l'application qu'on en a faite en cette circonstance est réellement légitime ; car l'intérêt de cette discussion ne se borne pas au fait que je viens d'établir ; un autre but s'y rattache. Il importe de connaître toutes les précautions qu'il est nécessaire de prendre dans un sujet aussi complexe, non seulement pour éviter l'erreur, mais pour aiTiver à la somme de certitude dont ce sujet est susceptible, par l'emploi du seul mode de raisonnement qui lui soit applicable.
Je vais donc poursuivre ma route, continuant de m'attacher uniquement à l'examen des caractères intrinsèques du zodiaque circulaire, sans y introduire aucune explication plus ou moins conjecturale des symboles en particulier; car, relativement à leur signification individuelle, je dis, quant à
^T^TTr'^s^rc*^- ■.-•*.:•
présent» que je ne sais rien du tout; et c'est un grand avantage que j'ai sur tous ceux qui, croyant savoir quelque chose à cet égard, se sont donné toutes les peines du monde pour expliquer ce que, au fond^ ils comprenaient encore moins que moi.
§ rV. — Le zodiaque circulaire na été soumis à aucune projection.
Pour mieux éclaîrcir ce point important de la discussion, je vais oublier Jes résultats qui viennent d*être obtenus, et rechercher, sur le monument circulaire lui-même, quels sont les caractères auxquels on y pourrait reconnaître une projection.
L'idée d'une projection résulte assez naturellement, comme on Ta vu, du premier aspect du monument (1). La forme circulaire qu'on a adoptée parait annoncer l'intention de représenter, d une manière quelconque, l'image de la voûte céleste. L'anneau zodiacal, qui n'est pas concentrique au médaillon, mais qui s'approche plus d'un côté que de l'autre de la circonférence, semble aussi indiquer qu'on aura voulu exprimer lobliquité de la zone zodiacale, et que le centre du médaillon doit marquer le p6le du monde.
Aussi, d'après ces premiers aperçus, on a généralement admis que cette représentation offre une certaine projection de la sphère sur un plan. MM. JoUois et Devilliers, les premiers, ont donné quelque consistance à cette idée, qui était venue également à Visconti (2) ; ils ont conjecturé que cette projection fort simple, et purement approximative, n'avait exigé ni calcul, ni grande connaissance mathématique, puisqu'elle avait consisté à développer les lignes méridiennes sur
(1) Biot, RechercheSy etc., p. 12.
(2) Delambre, Rapport, etc., sur les Mémoires de M. de Paravey, dans les Nouv, Annales des Voyages, t. VUI, p. 385, 386. Je ne vois rien de tel dans la note de Visconti (Hérodote de Larcher, t. II, p. 561 et suiv.) ; mais Delambre devait peat-6tre le fait à quelque communication verbale du grand antiquaire.
un plan tangent à la sphère, autour du pôle (1); et ils avaient usé de cette hypothèse, avec une réserve judicieuse, pour retrouver quelques coïncidences que, du reste, ils n'ont point données comme certaines. Delambre avait aussi tenté quelques essais; mais, peu content du résultat auquel il était arrivé, il s'est hâté de l'abandonner, en disant : « Là se bornent ces essais assez longs qui ne vfiftent pas la peine qu'ils m'ont coûtée. Tout bien considéré, toute recherche ultérieure sur la sphère égyptienne me paraît un travail sans objet et d'une inutilité parfaite (2). » Fourier, de son côté, n'admettait point de projection. Dans son premier mémoire, le seul morceau qui ait paru de son grand travail sur les zodiaques, il dit que cette représentation, comme les trois autres, n'est qu'une procession allégorique des différentes parties de F année (3) ; et, dans la séance de la Société phîlomathique, où il développa son système, il déclara que quiconque examinerait avec soin ce monument renoncerait à y trouver une projection (4).
Sur quoi ce savant géomètre se fondait-il pour rejeter, comme Delambre l'avait fait, après un mûr examen et de longs calculs, une opinion qui paraît d abord si naturelle? Fourier l'aurait sans doute expliqué dans la suite de son travail. Puisqu'il ne l'a pu faire, je vais présenter plusieurs considérations qui, si elles se sont offertes à son esprit, et il est difficile qu'elles lui aient échappé, étaient plus que suffisantes pour le convaincre, avant tout calcul, qu'une projection était inapplicable au monument circulaire, le seul des quatre qui en soit susceptible.
1^ PREUVE, résultant de la direction uniforme des figures.
La première preuve résulte d'une circonstance déjà remarquée, mais dont on n'a pas tiré la conséquence, à savoir : la
(1) Jollois et Devilliers, Appendice aux recherches sur les bas-reliefs astrono^ miqueSf p. 9.
(2) Delambre, Rapport cité.
(3) Fourier, Mém, sur les mon, astronom. dans la, Descrip lion de VÉgypte, An-' tiquilés, Mémoires^ l. II, p. 78, 1. 3.
(4) Dans Biot, Recherches, etc., introduction, p. xr.
direction uniforme de toules les figures dans le même sens. En même temps que cette direction commune prouve que ces figures rie sont point astronomiques, elle montre aussi qu'elles n'ont pu être placées en vertu d'une projection ; et qu'elles font certainement partie d'une procession religieuse, caractère qu'on retrouve dans les autres zodiaques avec des personnages différents ; et c'est là sans doute ce que Fouriera voulu exprimer en disant que toutes ces figjires n'étaient à ses yeux qu'une procession allégorique : ce qui exclut toute idée de projection astrononomique.
S« pRECVE, tirée de ce que le planisphère est unique.
Le prétendu planisphère ne pourrait, tout au plus, représenter que le ciel visible à Dendéra, qui s'étend jusqu'à la latitude australe de 64 degrés, par conséquent la sphère céleste, moins une calotte de 26 degrés. C'est ce qu'ont reconnu tous ceux qui ont vu là un planisphère ; mais ils ont reconnu, en même temps, qu'on ne pouvait songer aux deux projections orthographique et stéréographique, qui exigent des connaissances de trigonométrie. Ils ont donc eu recours à une troisième projection bien plus simple, à celle qui, consistant à projeter tous les points de la sphère autour de l'un d'eux choisi pour pôle, n'exige, pour être mise en pratique, qu'un globe et un bout de fil. Cela supposerait, à la vérité, que les anciens Égyptiens faisaient usage d'un globe céleste ; or voilà ce que nous ignorons complètement. Nous savons que, chez les Grecs, il n'est pas fait mention de la sphère solide avant Hipparque (1). C'est là une difficulté pour l'hypothèse de la projection par développement; mais accordons ce point, il reste encore une grave objection.
Carce procédé, quelque simple qu'il soit, n'échappe pas plus que les deux autres, quoi qu'on en ait dit, à la nécessité de former deux tableaux, quand on veut s'étendre au delà du
(i) Ptolém., Almag.f vu, 1 fin.
grand cercle dont le centre est celui de la projection. Ce serait le cas, si Ton avait voulu, comme on le présume, représenter le ciel visible à Dendéra ; car, en supposant que le centre soil le pôle, il faudrait atteindre à 64 degrés au delà du grand cercle, à un point de la sphère où les parallèles seraient déjà diminués de plus de moitié, tandis que, dans le tableau que nous avons sous les yeux, ils seraient plus grands du double; en effet, le parallèle qui limiterait Thorizon visible à Dendéra couperait par le milieu la rangée des figures qui bordent le médaillon ; et, si l'on voulait que la projection atteignit le pdle austral, le grand cercle qui la limiterait remplacerait, parle fait, un point sans étendue.
Or, c'est ce qui résulte de l'opinion de notre savant confrère, car il étend à tel point sa projection vers le sud, qu'il s'est flatté de retrouver sur le prétendu planisphère, non seulement Canopus et la Croix du Sud (1), visibles en Egypte, mais même Acharnar (2), la dernière étoile de l'Éridan, qui, ayant à l'époque d'Hîpparquc environ 72 degrés de déclinaison australe, n'était qu'à 18 degrés du pôle ; elle a dû par conséquent être toujours invisible sur l'horizon de la haute Egypte, puisqu'elle ne pouvait être aperçue distinctement que 6 degrés au midi de Syène ; ce qui rend bien peu probable qu'on l'eût marquée sur un planisphère dressé pour la latitude de Dendéra, plus boréale que Syène d'environ 2 degrés. Quoi qu'il en soit, on ne pourrait, sans les preuves les plus palpables, attribuer aux auteurs du monument l'idée si étrange d'avoir représenté un très petit cercle, peut-être même un point sans étendue, par le plus grand cercle de la projection, et d'avoir distribué le long de ce cercle les trente-six figures qui bordent le médaillon. On peut croire que Fourier aura reculé devant une telle nécessité, et que cette considération était aussi devant ses yeux, lorsqu'il rejetait toute idée de projection.
(1) Bîot, Recherchés, etc., page 97. (Cf. Humboldt, Histoire delà géographie du nouveau continent, tome IV, p. 321, suiv.)
(2) Biot, Recherches y etc., p. 65.
3* fRBcvB, tirée de l'absence d^étoiles ou de points astronomiques.
Une troisième raison, qui ne devait pas paraître moins forte à ce savant géomètre, est celle-ci.
J'ai remarqué plus haut (1) que, dans toute la partie centrale du tableau circulaire, y compris le zodiaque, on ne compte que quatre étoiles sculptées^ et que ces étoiles accompagnent des légendes hiéroglyphiques ; d'où il résulte qu'elles ne désirent point des astérismes, mais qu'elles ne sont qu'un déterminatif de la légende, comme Ta remarqué ChampoUion (2). On peut donc regarder comme un fait positif qu'il n'exisle pas sur le planisphère un seul indice d'une étoile isolée, quelque importante qu'elle soit; il n'y a que des figures. Mais cette absence est incompatible avec le dessein présumé de tracer une projection qui donnât un état exact du ciel (3). Jamais on ne pourrait parvenir à ce but avec de simples figures, plus ou moins étendues, dont quelques-unes sont énormes, et sans l'indication précise de points de repère marqués an moins par les principales étoiles, surtout par celles de première grandeur. Je crois qu'aucun constructeur de globe ne tenterait d'en construire un avec de tels éléments, pas plus qu'un géographe n essayerait de tracer une carte sans le secours de quelques positions bien déterminées, en se servant uniquement, par exemple, des délimitations de province.
Notre savant confrère a bien senti cette nécessité, puisqu'il a saisi avec empressement l'occasion de donner une signification astronomique aux quatre étoiles que je viens d'indiquer, prenant l'une pour Arcturus, l'autre pour 3 de Pégase, la troisième pour « du Dauphin ; et, dans la bande extrême des figures, cherchant à trouver Fomalhaut, la Croix du Sud et Acharnar, en trois autres étoiles marquées dans cette partie du tableau (4). Mais ces attributions sont entièrement chimé-
(i) Plus haut. p. 71.
(2) Dans la Revue encyclopédique, p. 237, 238.
(3) Voir mes Observations sur les représ, zodiacales, p. 53, 54 [t. ï, p. 202].
(4) Biot, Recherchesj etc., p. 63.
riques, puisque ces trois étoiles accompagnent aussi une légende hiéroglyphique, dont elles sont le déterminatif. Il est bien évident que, si les auteurs du monument avaient vouhi y marquer des étoiles isolées, c'étaient surtout les plus significatives qu*ils auraient dû choisir, par exemple : Sirius du grand Chien, Régulus du Lion, Aldébaran du Taureau, l'Épi de la Vierge, Antarès du Scorpion, la claire de la Chèvre, de l'Aigle et du Cygne, et bien d'autres de la deuxième- grandeur, qui n'ont été indiquées par aucune étoile sculptée. Ce caractère, à savoir l'absence d'étoiles isolées et distinctes de tout groupe hiéroglyphique, exclut toute idée d'une projection astronomique, et ne peut s'expliquer que par l'intention de tracer simplement un tableau symétrique ou pittoresque.
4<> PREc\'E, tirée des anomalies dans la disposition des signes.
Enfin cette quatrième considération, plus forte encore, ne pouvait échapper à Fourier : si le tableau avait été disposé astronomiquement en vertu d'une projection, c'est, en premier lieu, dans le zodiaque qu'il en faudrait trouver la preuve, puisque c'est la seule partie où la signification des figures soit certaine et qu'on puisse comparer à la sphère grecque. Mais l'irrégularité ressort encore ici de la plus simple vue; et, avant de faire aucun calcul, il est facile de voir qu'on ne peut trouver ici une seule position astronomique.
L'anneau zodiacal se dessine uniquement par les figures dont il se compose ; la courbe en est si violemment et si souvent brisée, qu'il est impossible de la soumettre à aucune loi mathématique ; ce qui provient du déplacement de plusieurs signes. Ainsi, le Cancer est retiré du lieu (Ju'il occupe entre le Lion et les Gémeaux, et placé au-dessus de la tête du Lion, en sorte qu'il s'approche du centre du monument; tout le monde a remarqué ce fait singulier (1). Fourier y voyait Tintenlion de donner à l'anneau du zodiaque la forme d'une spirale. Mais
{{) Jomard, Revue encyclopédiquej 1822, p. 437, 438.
DE DENDÉRA ET D'ESiNÉ. 93
la courbe est fermée ; simplement le signe a été enlevé de sa place et le Lion rapproché des Gémeaux. Ce déplacement est évidemment intentionnel, quoique nous en ignorions à présent le vrai motif. Depuis que Ton connaît la momie de PétéménophiSy où le signe du Capricorne a été retiré de la série des autres signes, on a lieu de présumer que le Cancer a pu être ici dérangé dans une intention astrologique analogue, celle de marquer Tépoque de Tannée où se passait le fait que le tableau retrace. Quoi qu'il en soit de cette intention, qui reste incertaine, ce déplacement, très facile à expliquer par un tel motif, est tout à fait contradictoire, non seulement avec l'idée d*un planisphère exactement calculé, mais même avec celle d'uji simple tableau à vue, où Ton aurait voulu au moins mettre les constellations à peu près en leur place, comme, par exemple, sur le globe de T Atlas Farnèse.
En eiïet, dans l'astronomie ancienne, les figures zodiacales n'ont jamais été considérées d'une manière abstraite, indépendamment des étoiles, comme nous considérons les signes, qui ne sont pour nous que des dodécatémories ou douzièmes de récliplique, maintenant à plus de 30 degrés en arrière des astérismes dont ils portent le nom; elles marquaient toujours des comtellaiionsj c'est-à-dire des groupes d'étoiles dont elles étaient inséparables : aussi étaient-elles à peu près invariables, en ce sens que, bien qu'elles aient subi avec le temps quelques modifications dans leur forme, ces changements n'ont presque jamais affecté leurs rapports essentiels avec les groupes d'éloiles; ainsi, lorsque le Sagittaire était encore un bipède, le Capricorne un égipan, et que les Serres du Scorpion formaient un signe distinct de celui qu'exprimait le corps même de cet animal, ces. trois figures ne répondaient pas moins aux mêmes étoiles, que lorsqu'elles furent devenues, l'une un Centaure, l'autre une Chèvre terminée en poisson, et la troisième une Balance.
Cette remarque est essentielle pour montrer que, dans un planisphère ancien, ces figures devront coïncider avec les groupes d'étoiles dont elles étaient destinées à marquer et à
circonscrire les contours. Ainsi, quoique le globe de TAilas de Farnèse soit un monument de l!art plutôt que de l'astronomie (1), où la position des constellations a été indiquée approximativement par un artiste qui ne voulait reproduire qu une expression générale du ciel visible en Italie; néanmoins, les signes du zodiaque y sont à leur place respective, ainsi que toutes les autres configurations. Les lignes qui indiquent la bande zodiacale, Técliptique, Téquateur, les tropiques, les deux cercles arctiques, les colures des solstices et des équinoxes, ont leur direction à peu près exacte. C'est un dessin à vue, qui n'a pas d'aulre prétention que d'atteindre une certaine ressemblance générale ; et cependant tout est à peu près en place.
Il s'ensuit que, sur le médaillon de Dendéra, quand même on n'aurait voulu que faire un tableau à vue (mais à plus forte raison, si on l'a soumis à une projection quelconque), aucune des constellations zodiacales ou exlrazodiacales ne doit avoir éprouvé de déplacement notable. Elles doivent être toutes à peu près en position astronomique, autant du moins que le permettait l'exactitude du procédé dont on se sera servi, ou que l'exigeait le degré de précision qu'on aura voulu atteindre.
Cette observation, qui ne peut être contestée de personne, déciderait à elle seule la question ; car elle montre que le déplacement total du Cancer (et Ton va voir qu'il y a d'autres déplacements du même genre) exclut formellement toute possibilité de projection; au contraire, il n'aura rien que de fort naturel, si le zodiaque n'est ici, comme dans les caisses des momies, qu'une représentation symbolique, telle que serait celle de l'année ou du ciel, parce qu'en ce cas il suffit de la série complète des signes ; peu importent alors, et l'étendue qu'on leur donne, et le déplacement qu'on leur fait subir dans une intention quelconque ; mais, encore une fois, il n'en peut être ainsi dans un planisphère régulier, où tout doit être mis en place, puisque tout est calculé. Le moindre dérangement
(1] Ap. Passer!, ad Gori gemm. asirlfer, t. II.
DE DEiNDÉRA ET D'ESNÉ. 95
en détruit réconomie, les rapports des figures entre elles se trouvant nécessairement altérés.
Or, le déplacement du Cancer, comme je Fai dit, n'est pas le seul : la Balance et le Bélier sont aussi notablement remontés vers le nord, et mis dans une position astronomiquement impossible ; les Poissons sont séparés du Verseau par un intervalle énorme, comme la Balance Test de la Vierge ; et, dans les deux cas, pour faire place à une figure symbolique qu'on voulait mettre en cet endroit. Tandis que le Verseau se confond avec le Capricorne, les Poissons avec le Bélier, le Bélier avec le Taureau, la figure de la Vierge, au lieu d'être étendue tout de son long dans le sens du zodiaque, où elle occupe plus de 41 degrés, est placée debout et n'occupe en longitude que quelques degrés.
En présence d'indices aussi clairs, et sans qu'il soit nécessaire de pousser plus loin l'analyse, on ne saurait douter que Varrangement des signes n'ait été déterminé d'après une intention, et dans des rapports qui n'ont rien d'astronomique ; et, par conséquent, on peut être assuré d'avance qu'il est parfaitement inutile d'appliquer le calcul à ces positions, attendu qu il ne peut amener aucun résultat.
§ V. — Que la projection géométriquement exacte, à laquelle on croit que le zodiaque circulaire a été soumis, est tout à fait dénuée de fondement.
Ici qaelques personnes, même de celles qui seront frappées de ces observations, pourront hésiter encore ; et je les entends me dire : Vous avez beau vouloir prouver qu'il ne peut y avoir de projection dans le zodiaque circulaire ; si pourtant on en trouve une qui conduise à des coïncidences dont la probabilité, offrant des millions de milliards de chances contre une, équivalue à la certitude (i), il faudra bien qu'en dépit de tous
(1) Biot, Recherches, etc., p. 47, 48, 56, 84.
VOS raisonnements la projection soit possible, puisqu'elle existe : on ne dispute pas contre un fait certain.
J'entends Tobjection, et je comprends toute la force qu'elle tire principalement de Thabileté bien reconnue de Fauteur de ces calculs ; aussi, après avoir cru reconnaître que la projection ne peut exister, je vais prouver qu'elle n'existe pas en effet ; et, pour cela, je tire tous mes arguments de la projection elle-même.
1^0 PHBUVE, tirée des irrégularités dans la place des signes.
Avant d'en examiner les bases, voyons d'abord quels sont les résultats qu'elle amène relativement aux figiu'es zodiacales, les seules, comme on l'a vu, qui puissent être directement comparées à la sphère grecque, ainsi qu'à la nôtre, puisque ce sont les seules qui s'y retrouvent, ou du moins qu'on puisse y reconnaître.
Et remarquons qu'il ne peut pas ne point exister quelques coïncidences : les douze figures sont les mêmes ; elles se succèdent dans le même ordre et dans le sens circulaire : ce ne pourrait donc être que l'effet d'un bien grand hasard si, en partant d'un point quelconque, une projection, quelle qu'elle fùt^ n'amenait pas un certain nombre d'étoiles dans le voisinage, ou même dans l'intérieur d'un des signes. Mais ici ce ne sont point les coïncidences qu'il faut considérer, ce sont les dissidences, qui, dans Thypothèse d'une projection exacte, doivent être extrêmement rares, et, en tout cas, fort peu considérables.
Dans toute carte géographique qui comprend de vastes régions, les erreurs peuvent n'être pas du même ordre sur toute rétendue qu'elle embrasse. Tel pays y sera exactement représenté, tel autre offrira des erreurs énormes, parce que la géographie en est mal connue. Il n'en peut être ainsi d'un planisphère ou carte céleste, parce que toute l'étendue du ciel étoile passe une fois par an, la nuit, sous les yeux des observateurs ; ils peuvent, sans se déplacer, appliquer à toutes les
parties successivement les mêmes moyens d'observation. Le résullat en sera donc plus ou moins exact, selon la nature de ces moyens ; mais les erreurs seront partout à peu près du même ordre. On ne peut concevoir que, sur un point, l'observateur se trompe de 20 ou 30 degrés, tandis que sur d'autres il arriverait à la précision de quelques minutes. Cette remarque est tellement évidente, qu'il devient tout à fait inutile de recourir, comme il serait facile de le faire, pour la démontrer, aux sphères d'Eudoxe, d'Hipparque et de Ptolémce, qui peuvent en fournir tant d'exemples.
C'est là, je dois le dire, ce qui a trompé le savant mathématicien dont je combats l'opinion. Il s'en est reposé sur quelques coïncidences qui ne peuvent rien prouver, puisqu'il doit nécessairement y en avoir; et il a fermé les yeux sur les différences, qui sont seules vraiment caractéristiques, puisqu'il ne devrait pas s'en trouver. Aussi, ce qui arrive à sa projection est justement ce qui devait arriver, d'après la précédente analyse, c'est-à-dire qu'elle amène des déplacements, précisément aux mêmes lieux du zodiaque où il avait suffi de la simple vue pour en apercevoir.
Ainsi, qu'aucune projection ne puisse amener une seule étoile du. Cancer sur la figure qui représente cette constellation, cela est certain d'avance, puisqu'elle a été remontée audessus de la tête du Lion. La projection amène en effet les étoiles sur une figure d'homme à tète d'épervier, placée audessous, cntçele L'ion et les Gémeaux.
Pour échapper à cette difficulté, notre confrère prétend que la figure tient ici la place du Cancer (1) ; physiquement, sans nul doute ;^mais astronomiquement, qu'en sait-on ? Rien n'annonce qu'elle ait aucun rapport avec le Cancer. Or, c'est là ce qu'il faudrait établii* par une preuve directe et non par une pure hypothèse.
On peut présumer déjà que ce savant va être obligé de procéder toujours ainsi avec sa projection : si elle amène une
(1) Biot, RitherthtSy etc., p. 8 et 9.
p8 SUR LES REPRÉSE.STATIOiNS ZODIACALES
coïncidence, tout ira bien ; il prendra cette coïncidence pour un fait, il se hâtera de l'introduire dans le calcul des probabilités, et voilà le nombre des chances qui s'augmentera de quelques millions de plus. Quand, par malheur, la projection fera tomber les étoiles fort loin du point où il faudrait qu'elles tombassent, et, par exemple, sur une figure toute différente, il nous dira que celte figure est un emblème qui tient la place de la constellation dérangée.
Ce sera là un moyen immanquable d'avoir toujours raison ; mais on ne saurait' l'accepter : d'abord parce qu'il est arbitraire, étant amené uniquement par le besoin de la cause; ensuite y-^arce qu'il est contradictoire avec le caractère même qu'on attribue à ce tableau, dans lequel tout ce qui est astronomique doit être en sa place. Encore une fois, les figures zodiacales doivent arriver à leur place astronomique, comme toutes les autres constellations ; si elles n'y arrivent pas, il faut renoncer à toute idée de projection régulière. Or, ce qui a lieu pour le Cancer a lieu également pour toutes les figures zodiacales dont j'ai signalé le déplacement.
Je vais les passer rapidement en revue, à commencer par le Bélier.
Toutes les étoiles de cette constellation tombent en dehors et au midi de la figure, même a et g, qui sontles plus boréales ; et cela n'a rien de surprenant, puisque le signe est remonté vers le nord, de telle sorte que ce sont les étoiles de la Mouche, du Triangle et de Persée, qui arrivent sur Ja figure du Cancer.
Le Taureau, qui est au contraire descendu plus bas, reçoit bien quelques étoiles de cette constellation, telles que les Hyades, qui correspondent au ventre, et non à la tète, comme il conviendrait, puisque Aldébaran, Tune d'elles, était appelé Y œil du Taureau; ^', qui devrait être à l'extrémité de la corne gauche, tombe sur le jarret de la jambe droite de derrière, près de la queue. Les Pléiades sont hors de la figure. Il y a donc là des différences très sensibles. Pour en diminuer l'effet, notre confrère a voulu retrouver les sept Pléiades dans un
groupe de sept étoiles qui précède une figure agenouillée, placée sous le Taureau, au bord du médaillon, et il a prétendu que cette constellation y a été mise là par tenvoi (1). Mais d'abord, comme je Tai remarqué (2), pour avoir le droit de donner une telle explication à ce groupe de sept étoiles, il faudrait en trouver une analogue pour les trente-cinq autres groupes, de trois jusqu'à quinze étoiles, répandus de même tout autour du médaillon. Ensuite, quoi de plus contraire à ridée qu'on veut donner du monument, q*ic cette hypothèse de constellations retirées de leur place et mises ailleurs par renvoi? S'il eliste là une projeclion, c'est à l'endroit mênie que le calcul désigne que la constellation doit se trouver.
La même observation s'applique aux Hyades, qu'on a cru découvrir dans un porc, qui marche en arrière de la précédente figure, et au-dessus duquel se voit un groupe de quinze étoiles disposées sur trois lignes (3). C'est à Saint-Martin qu'est due cette conjecture, qui supporte assez difficilement l'examen; car elle se fonde sur cette unique considération, que les Latins ont quelquefois appelé les Hyades Suciilœ (les petites Truies). Ce nom résulte d'un jeu de mots étymologique provenant de ce que. les Latins disaient sus (avec le digamma) au lieu de hus (3ç) comme les Grecs ; ce qui donna lieu aux ignorants {impertti) de penser que le iioe^ des Grecs, qu'ils prenaient pour un diminutif, tandis qu'il n'était qu'un dérivé, devait correspondre à leur Suculœ. Cette erreur, que relèvent Cicéron (4)^ Pline (5) et Tiron dans Aulugelle (6), n'a pu exister qu'en latin ; aussi n'en trouve-t-on nulle trace chez les Grecs, malgré la ressemblance de l^ et de ùiSsç. Or, est-il le moins du monde vraisemblable qu'une confusion toute populaire, propre uniquement à la langue latine, eût passé en Egypte,
(1) Biot, Recherches^ etc., p. 13.
(2) Plus haut, p. 12.
(3) Biot, ouvrage cité, p. 12.
(4) Cic„ NaL deot\, II, 43.
,(5) Plia., xvui, c. 26, §66. Ed. Sillig. « qiiod uostriasîmilitudiue cogno-
^ffiiDis graeci propter sues impositum arbitrantes, miperitla appellavere Suculas. » (6) NocL Atticjp, xm, 9.
iOO SUR LES REPRÉSENTATIONS ZODIACALES
OÙ cette langue ne fut point en usage, et, qu'ayant à représenter les Hyades, les Egyptiens de Dendéra aient été chercher rimage d'un porc, admettant un jeu de mots étranger à leur propre langue?
Quant à la place des Hyades, mises par renvoi sur le bord du médaillon, elle prête aux mêmes difficultés; et, puisque Fauteur de la projection avait pris le nombre de sept étoiles comme une allusion à celui des Pléiades, il était obligé d'expliquer, dans le même sens, le groupe des quinze étoiles placées au-dessus de la figure du porc, ce qui n'est pas possible, celui des Hyades ne se composant que de cinq étoiles, y compris Aldébaran. 11 y a d'ailleurs lieu de s'étonner qu'en appliquant, avec tant de confiance, l'idée du renvoi sur le bord du médaillon aux deux astérismes des Hyades et des Pléiades, renvoi contraire au principe même de la projection, il ne se soit pas demandé d'où vient qu'il n'y aurait eu que ces deux seuls exemples d'un tel renvoi, par quelle singularité deux seules des figures de la bande extrême auraient été converties en constellations de la sphère. On voit que tout est gratuit, incohérent et contradictoire dans cette hjrpothèse ; mais nous ne sommes encore qu'au commencement.
Dans les Gémeaux, a (Pollux) arrive bicu au bas de la figure de gauche ; mais (3 (Castor) tombe dans le vide entre les deux figures; S touche au bas, mais en dehors; Propus seul arrive au bout du pied : il n'y a donc que deux étoiles en position; toutes les autres tombent dans le blanc, au-dessous des Gémeaux.
Toute là partie antérieure du Lion correspond bien aux étoiles de cette constellation; mais sur la partie postérieure, à partir de la naissance de la queue, ce sont les étoiles de la Vierge qui viennent s'y projeter.
Les autres étoiles de la Vierge tombent dans l'intervalle qui sépare les deux figures; l'Épi, que, dans la sphère grecque comme ici, la Vierge tient à la main gauche, se projecte en dehors auprès du talon droit ; la figure même de la Vierge va couvrir la Chevelure de Bérénice et côtoie le Bouvier, en
DE DENDÉRA ET D*E$NÉ. iOl
élevant sa tête vers y; de la grande Ourse, ou Textréniiié de la queue, parce que la Vierge, comme je Tai déjà dit, est entièrement déplacée et se dresse du nord au sud au lieu de s^étendre, de Test à l'ouest, le long de Tanneau zodiacal.
Toutes les étoiles de la Balance et dû Scorpion tombent fort loin de ces deux astérismes ; celles de la Balance dans le blanc du tableau, sauf a, qui arrive à Toreille du Lion monstrueux, placé au-dessous ; celles du Scorpion tombent en parlie dans le vide, en partie sur une figure située loin, en avant, sous le rayon qui passe parla Balance.
Les trois signes suivants, le Sagittaire, le Capricorne et le ^ Verseau, se trouvant placés à peu près comme sur la sphère grecque, leurs principales étoiles y sont amenées par la projection, quoique, le plus souvent, en des lieux différents de chaque figure.
Enfin, pour le dernier signe, celui des Poissons, la projection n'y amène pas une seule des étoiles qui en faisaient partie ; elle transporte ce signe vers le nord, au beau milieu de Pégase et d'Andromède, et vers le sud, tout au travers de la Baleine : c'est un complet bouleversement.
En résumé, il y a donc quelques coïncidences, presque partout incomplètes ; mais elles ne peuvent rien prouver, puisqu'elles sont inévitables dans l'hypothèse, et de telle nature, que toute espèce de projection, ou même tout dessin à vue, un simple plan symétrique, en amèneraient autant et même davantage. Si donc l'on peut s'étonner de quelque chose, comme M. Jomard la déjà remarqué, c'est que de telles coïncidences ne soient ni plus nombreuses, ni plus complètes (1). Mais les dissidences sont énormes, puisque, sur les douze signes, il y en a six, le Bélier, le Cancer, la Vierge, la Balance, le Scorpion, les Poissons, qui se trouvent tout à fait en dehors et fort loin de la place où la projection fait tomber leurs étoiles.
Voilà les résultats qu'elle amène, en ce qui concerne les
(1) Jomard, dans la Revue encyclopédique ^ 1822, p. 440, 444.
constoUalions zodiacales, les seules, remarquons-le bien, que nous puissions comparer à celles de la sphère grecque. On voit qu'il est difficile d'en rencontrer de moins heureux.
2° PBEUVB, tirée des bases mêmes de la projection.
Il ne me reste plus maintenant qu'à examiner sur quelle base cette projection repose, et quelles sont enfin les preuves assez puissantes pour faire passer par-dessus des difficultés qui frapperont les moins clairvoyants, à présent qu'on les a signalées à leur attention.
Un astronome qui veut retrouver les éléments inconnus d'un planisphère étranger, c'est-à-dire découvrir et déterminer les rapports de ses diverses parties avec le ciel, pourra y parvenir, s'il existe, dans ce planisphère, certains points de reconnaissance marqués par quelques-unes des principales étoiles ; parce que leur position relative permettra facilement d'en connaître la correspondance avec celle du ciel ; ce qui donnera le moyen, sinon de calculer rigoureusement, du moins d'apprécier avec une 'exactitude satisfaisante la disposition des autres parties du planisphère ; et, dans le cas même où les figures qui expriment les constellations (si elles y sont représentées par des figures) n'auraient aucun rapport avec les nôtres, au moyen de ces points de repère, on pourra parvenir à en retrouver la correspondance, au moins générale, et découvrir" le système de projection qu'on aura suivi pour transporter la sphère sur un plan.
Mais, d'après tout ce qui précède, on devine déjà l'extrême difficulté d'un tel travail appliqué au zodiaque circulaire de Dendéra ; car il n'y existe aucun de ces points de repère qui seraient indispensables ; pas un cercle n'y est tracé, comme sur le globe de l'Atlas Farnèse ; pas une seule des principales étoiles n'y est marquée, puisque celles que porte le tableau, au nombre de quatre seulement dans la partie centrale, et en si grand nombre le long de la bande extrême, ne se rapportent, comme on l'a vu, à aucun point astronomique. On n'y
trouve absolument que des figures plus ou Yuoins étendues, quelques-unes énormes ; toutes différentes de celles de la sphère grecque, et toutes, en conséquonce, ayant une signification inconnue.
En cet état de choses, le plus habile calculateur ne saura ni où se prendre, ni par où commencer. Si, n'ayant pas fait, ou ayant négligé les observations précédentes qui lui auraient démontré d'avance l'inutilité de ses efforts, il persiste à vouloir lutter contre des difficultés insolubles, il se verra obligé, pour donner une base à ses calculs, de. recourir à de pures hypothèses, sauf à voir plus tard si elles se vérifieront. Il supposera, par exemple, que les auteurs ont adopté tel ou tel mode de projection ; cela posé, il^ devra conjecturer que, sur le tableau, telles ou telles figures répondent à telles ou telles constellations de la sphère grecque : il n'en §aura rien, il n'en pourra rien savoir ; mais il devra faire ce premier pas, sous peine de ne pouvoir aller plus avant. Partant de là, il calculera la position astronomique de telle étoile. Cette position répondra, selon toute apparence, à une figure quelconque du planisphère ; car, dans un tableau où il y a si peu de vide, il faudrait être bien malheureux pour ne pas tomber sur quelque chose. Alors, à Faide de divers rapprochements hypothétiques, il essayera de montrer que cette figure est bien celle où doit se trouver l'étoile en question. Cette opération, il la répétera autant de fois qu'il la jugera nécessaire, et il conclura, de ce qu'il appellera des coïncidences, que la projection est exacte, avec tel ou tel degré de probabilité. Mais, pour pouvoir compter le moins du monde sur cette probabilité quelconque, il faudrait qu'on ne put avoir de doute sur la synonymie de toutes ces figures ; car, si elles ne sont pas, si elles ne peuvent pas être ce qu'on suppose, toutes ces coïncidences s'évanouissent, et le calcul, quelque savant qu'il soit, s'écroule avec la base qui l'appuie. C'est justement, comme on va le voir, l'histoire de la nouvelle projection.
En effet, pour entrer en matière, l'auteur part d'une conjecture, déjà proposée avant lui, d'après laquelle la constella-
lion grecque du Bouvier (1) serait une figure à tête do bœuf placée entre la Balance et la Vierge (2) ; et il prend pour Arcturus, ou a du Bouvier, l'étoile qui se voit en avant de la tête, au-dessous de la légende hiéroglyphique. Mais Champollion a montré (3) combien cette attribution est arbitraire ; car cette étoile, faisant évidemment partie de la légende comme délerminatif, ne peut désigner un astre de la sphère. Pour avoir le droit de donner ainsi une valeur à telle étoile en particulier, il faudrait pouvoir le faire pour toutes celles dont la légende est aussi accompagnée d'une étoile ; car, en bonne critique, il n'est pas permis de choisir ainsi à volonté un ou deux exemples contre tant d'autres de même nature, ayant évidemment le même objet. C'est déjà plus qu'il n'est nécessaire pour montrer le peu de fondement de la première hypothèse, base de la projection.
Voici pourtant d'autres raisons plus décisives encore. La figure en question est placée, sur l'anneau zodiacal, entre la Vierge et la Balance. Si c'était le Bouvier, cette place serait astronomiquement fausse, car le Bouvier céleste est en réalité placé fort loin de là. La figure se dresse du sud au nord, audessus et en travers du corps de la Vierge, entre cette constellation et le pôle ; elle s'élève même au nord de la queue de la grande Ourse. L'assimilation est donc impossible. Do quelque façon qu'on s'y prenne, il faudra reconnaître que, sur le prétendu planisphère, les deux figures de la Vierge et du Bouvier occupent en grande partie la place Tune de l'autre. Sur quoi donc se fonde l'hypothèse de l'assimilation? uniquement sur ce que la figure porte une tête de bœuf. Mais on ne peut rien conclure de ce trait unique ; les personnages à tête de bœuf se rencontrent sur plusieurs monuments (4) expri-
(1) Biot, Recherches, etc., p. 21.
(2) Jollois et Devilliers, Sur les bas-reliefs astrojiom,^ p. 453. ChompolUoa [Gramm, égypt.j p. 96) cite aussi la figure comme étant celle du Bouvier, d'aprèa le zodiaque circulaire. Son explication n'a d'autre fondement que Topinion commune, qui n*est elle-môme fondée sur rien ; ce qu'il avait bien senti en 1822.
(3) Champollion, dans la Revue encyclopédique, 1822, t. XV, p. 236 et suîv Jomard, môme Revue, p. 438.
(4) Wilkinson, Manners and Customs, Atlas, pi. 66, 2.
DE DENDÉRA ET D'ESNÉ. iOo
mant tout autre chose qu'une constellation ; d'ailleurs, la figure est reproduite au-dessous de la précédente, dans un personnage qui tient un instiniment aratoire. Il y aurait donc eu dans la sphère égyptienne deux constellations du Bouvier placées lune sous l'autre; cela est-il ^Taisemblable ? Enfin, une dernière raison péreniptoire, c'est que le même personnage, accompagné de la même légende; se trouve dans le zodiaque rectangulaire, mais à une tout autre place, entre le Verseau et le Capricorne, c'est-à-dire à cinq signes de différence. Ainsi Ton peut être certain qu'il ne peut être un aslérisme, et, en tout cas, il ne saurait correspondre au Bouvier.
C'est néanmoins d'après cette première hypothèse, qu'en appliquant au tableau la projection hypothétique par développement, l'auteur a cru retrouver la position d'An tarés, dit le Cœur du Scorpion. On pensera, sans doute, que la projection va amener cette étoile dans l'intérieur du Scorpion, en un lieu qui pourra correspondre au cœur de F animal; point du tout : la projection l'amène sur un vase que tient une figure bizarre, à pieds d'hippopotame, située fort loin en avant, immédiatement au-dessous de la Balance. Les principales étoiles du Scorpion entourent cette figure, et il n'y en a pas une seule dans le Scorpion même. Le savant académicien a recours, en conséquence, à la même explication que pour le Cancer : la figure, dit-il, est en lieu et place du Scorpion (1) ; mais, comme le corps du signe n'est, ainsi qu'on l'a vu, que la constellation même, il faut donc qu'on l'ait retirée de sa place astronomique ; et, dans ce cas, que devient la projection ?
Pour lever cette première difficulté, il avait cru pouvoir métamorphoser en cœur le vase que tient cette figure ; puis, à laide de ce changement, il explique tout à la fois et le déplacement de la constellation, et le motif qui lui aurait fciit donner, dans l'antiquité, le nom de Cœur de Scorpion. Le vase serait un cœur^ qu'on n'en serait guère plus avancé ; car, enfin,
(l) Biot, Recherches, p. 23 et 24.
ce ne serait plus là le Cœur de Scorpion, puisque la figure de ranimai est à 30 degrés plus loin ; or Tétoile a été nommée ainsi parce que m position répondait, sur oertaines sphères, au centre de Tanimal, à l'endroit qu'on supposait correspondre à son cœur ; c'est par le même motif que Régulus (3aartX(<Txoç) avait été nommé le Cœur de Lion, dénomination qu'il porte déjà dans Géminus (1) et Ptolémée (2). Mais d'abord il est certain que l'objet dont il s'agit est bien un vase et non un cœur. Les deux bras de la figure, levés parallèlement, indiquent qu'elle soutenait un vase de chaque main, placés à peu près l'un derrière l'autre. L^un des deux vases a disparu, la pierre étant rongée en cet endroit \ mais la preuve que ce sont bien des vases, c'est que la même figure se retrouve, en avant du Scorpion, dans le zodiaque rectangulaire, et que là on voit distinctement les deux vases qu'elle porte sur ses mains. En second lieu, si le vase eût été un cœur, on aurait eu lieu d'en être surpris, car l'antiquité, quoi qu'on en ait dit, n a jamais connu l'expression de Cœur du Scorpim; ni Ptolémée, ni aucun astronome ancien ne donne ce nom à l'étoile de ce signe. Ptolémée (3) ne l'appelle qu'Antarès (4), de même que Cléomède (5), ce qui veut dire égal om semblable à Mars (tw "'Apet ttjv ypiiiv S;xiic<;), l'étoile ayant une lumière d'un jaune rougeâtre (u^uoxip^o^ xaXouixsvoç 'AvTdtpT;;), dit Ptolémée, ainsi que cette planète, à laquelle les Grecs donnaient le nom de Pyroïs (rupseiç) ou de Pyroide (xupssiîi^ç), couleur d^ feu. Les anciens n'ont jamais songé à lui donner le nom de Cœur de Scorpion, expression inconnue avant les Arabes qui l'appellent, dans Albategni (6), Abderrahman-Soufi et Kaswinî, Kalb el-Akrab (le Cœur du Scorpion), et qu'on trouve, je pense, pour la première fois, sous le nom de KapBia tîj Sxopw(ou dans la sphère persique de Chrysococca, astronome
(1) Gemin., c. ii, p. 12, C.
(2) Almag., lib. VII, p. 5i, éd. Halma. (3J Biot, Recherches, etc., p. 23.
(4) Almag., lib. VIII, p. 61 éd. Halma.
(5) CycL theor., t. II, p. 39. Balf.
(6) Albategni, De motu steïlanim, fo 80, Norimb. 1337.
grec du xiv* siècle, qui Ta prise aux Arabes (1). Ainsi disparaît tout motif de placer la grande étoile du Scorpion auprès do ce prétendu cœur, si loin de la constellation, au centre de laquelle la projection aurait dû la faire tomber.
Cette même projection amène la position de Fomalhitpt (étoile de première grandeur, appartenant au Poisson austral) un peu en avant d*une étoile sculptée placée auprès d'une légende hiéroglyphique qui accompagne une figure à tête d'Anubis, sur la bande extrême du médaillon. M. Biot en conclut que cette étoile est Fomalhaut ; ce qui est impossible : en premier lieu, Tétoile faisant, comme les trente-cinq autres, partie de cette légende, ne saurait être, elle toute seule, détachée de la figure d'Anubis, pour devenir un astre ; en second lieu, Fomalhaut, dont le nom signifie en arabe bouche du Poisson (2), était placé comme dit Ptolémée : ï%\ toO rzi^xitq toU vo-c^ôj t/Bysç [à la bouche du Poissou austral). Or Tétoile en question est à près de 30 degrés en arrière. Voilà, pour la deuxième fois, un fâcheux résultat.
Le troisième n'esl pas plus satisfaisant : le calcul fait correspondre 3 de Pégase, appelé Scheat ou Schat^ avec une étoile sculptée au-dessus de la tête d'une figure debout, placée entre les Poissons et le Verseau. Cette étoile, une des quatre que j'ai signalées plus haut, est mise au-dessous d'une légende hiéroglyphique, la complète et n'en peut non plus être séparée ; pourtant la voilà, comme les deux autres, convertie en astre, sans qu'on parai-sse songer à se demander pourquoi les Eg}ptiens auront marqué, d'une manière si particulière, une étoile de la deuxième grandeur, quand ils ont négligé les étoiles les plus éclatantes du ciel, même Sirius, qui, d'après la projection, anîve en un lieu où il ne se trouve point d'étoiles. Quoi qu'il en soit, le prétendu Scheat étant près d'un rectangle oblong, qui sépare les deux Poissons, le savant académicien, d après une conjecture émise avant lui (3), en a fait le Carré
(0 Ideler, Die Stem-Namen, S. 181.
(2) Biot, BeckercheSf p. 72.
(3) JoUoia et Devilliers, ouvrage cité, p. 468.
de Pégase. Mais celle attribation n*est pas non plus admissible: 1® Ce quadrilatère esl inséparable du signe des Poissons, au milieu daqael il esl placé ; aossi le rencontre-t-on à la même place dans le rectangalaire. Et cela se conçoit, puisque les lignes brisées qui le partagent sont une expression égyptienne de Teau ; ce qui donne un symbole tout à fait convenable pour accompagner des Poissons. 2* Si les Égyptiens avaient voulu marquer le voisinage de ce Carré de Pégase par une étoile, ce n'est pas Scheat qu*ils auraient choisie ; ce sont deux autres étoiles bien plus remarquables, à savoir a d'Andromède ou % de Pégase, nommé Markab (1).
Cette nouvelle attribution n*a donc pas plus de fondement que les trois autres, et la coïncidence qui en résulte n'a pas plus de réalité ; mais, prise aussi, comme le fait noire confrère, pour réelle et indubitable, elle augmente beaucoup, on le conçoit, la probabilité du résultat qu'on s'est flatté d'obtenir; car elle donne 1,518 millions, ni plus ni moins, à parier contre un, que ce n'est point par hasard qu'Arcturus, Antarès, Fomalhaut et Scheat arrivent à la place que leur marque la projection.
J'arrive à la quatrième coïncidence, à laquelle M. Biot attache une grande valeur. La projection amène a de la Chèvre au bas d'une sorte de sceptre que tient à la main un personnage à tète de lion, surmontée de deux plumes d'autruche (2). Ce sceptre se termine, à la partie supérieure, par un objet que l'on a pris pour un serpent, et dont on a fait la constellation du Serpentaire (3) ; mais c'est bien évidemment une tête d'animal portant des cornes étendues horizontalement. Le savant géomètre y voit une tête de chèvre ^ pour avoir le droit d'assi-
(1) II n'est peut-être pas inutUe de reinarqaer que ni la sphère grecque, ni la sphère arabe, ne connaissent d'astérisme formé avec le carré de Pé^se. Les quatre étoiles qui composent dans le ciel l'espèce de trapèze auquel on donne ce nom sur les planisphères modernes, sont indiquées par Ptolémée, isolément rapportées à Andromède et à Pégase, mais non pas réunies en astérisme.
(2) V. la figure (pi. I, D) calquée sur Toriginal.
(3) Jollois et Devilliers, Recherches sur les bas-reliefs astron,, etc., p. 45S. M . Biot n'a pas de peine & les réfuter sur ce point (p. 269).
miler cette figure à la constellation grecque do la Chèvre (1), dont Tétoile principale est amenée, non pas sur la tète de Tanimal, mais à Textrémité inférieure du sceptre. Ce serait une tête de chèvre, qu'un si petit détail ne prouverait absolument rien ; et il serait beaucoup plus raisonnable de ne voir là qu'un pur hasard. Mais, dans le fait, la chèvre est peut-être le dernier animal auquel ce détail puisse convenir. Quoique certaines espèces de chèvres aient les cornes horizontales, il est certain que, sur les monuments égyptiens, cet animal est toujours représenté avec des cornes qui se dressent sur la tête, le plus souvent recourbées par le haut (2). Il en est de même de la chèvre représentée dans Técriture hiéroglyphique (3). La tête dont il s'agit ne peut évidemment convenir qu'à un bélier, cet animal étant souvent représenté avec les cornes horizontales et la petite barbe au menton. D'ailleurs, ce même symbole, qui sert encore de caractère phonétique, exprimant les articulations A ou P (4), est souvent reproduit dans les monuments funéraires ; tel est l'exemple C de la planche I, E, calquée sur un sarcophage du Musée du Louvre. On le voit souvent surmonté d'une tète de hœxif, de bélier ou de chacal, jamais de chèvre. Il ne peut y avoir rien de commun entre la constellation grecque de la Chèvre, et un personnage à tête de lion, tenant un sceptre à tête de bélier.
Cette nouvelle coïncidence disparait donc comme toutes les autres. On a déjà vu à quoi se réduisent celles qui concernent le zodiaque ; et, comme c'est en les réunissant toutes que le savant géomètre est arrivé à un million de milliards de chances à parier contre un (5), cette immense probabilité, qui équivaut, selon lui, à V évidence même, se réduit à zéro.
J'abandonneJ'cxamen des autres résultats de la projection,
(1) Biot Recherches, p. 67 et salv.
(2) V. RoeeUini, Monumenli dell* Egitto e délia Nubia. Mon, clv., pi. XVII, XXVI, XXVin, XXIX, XXXI. — Wllkinson, Manners and customs, etc., t. IV, p. 130, vignette A, 31.
(3} Champollion, Dictionn. égypL, p. 124 et 126.
(4) GhampollioD, Grammaire égyptienne, y, 41, n» 109. ^ Dict. égypt,,^. 124/ n» 103.
(3) Biot, RechetxheSf p. 84.
no SLR LES REPRÉSENTATIONS ZODIACALES
parce qu'ils sont nuls, ou contraires au principe sur lequel elle repose ; et je me borne à ces seules remarques :
S'il est deux astérismes qui ont dû trouver place dans la partie boréale de la sphère égyptienne, et que nous devrions retrouver, dans le cas où le tableau nous offrirait Timage de cette sphère, ce sont assurément le Dragon et la grande Ourse, les deux groupes les plus remarquables dans cette région du ciel. Mais il n'y faut pas songer. On a bien conjecturé (1) que la grande Ourse est cette monstrueuse figure dont j'ai déjà parlé (2) ; mais la conje^^turc est à présent inadmissible. Ha été démontré plus haut qu'elle ne peut être un astérisme ; quant à la projection, elle amène les sept étoiles de l'Ourse, non seulement très loin de cette figure, mais encore dans un vide du tableau. Il en faut conclure, ou que les Égyptiens n'avaient point fait de la grande Ourse une constellation, ce qui est bien peu vraisemblable ; ou que le tableau circulaire n'est point une image de leur sphère céleste.
La même conséquence s'applique au Dragon des pôles ; il ne se trouve rien sur le médaillon qui puisse correspondre à cet astérisme, d'une forme si bien caractérisée. Le savant géomètre n'a osé indiquer, sm* le planisphère, que la place des éloih's a et y. de ce groupe (qui sont celles de la queue), parce qu'au moins elles tombent sur un blanc du tableau ; mais il n'a pas môme essayé de marquer la place des étoiles de la partie antérieure, parce qu'on aurait vu le Dragon percer, de part en part, avec sa tête et son corps, la prétendue grande Ourse et reparaître de l'autre côté. Avec ces deux exemples, quand même ils seraient seuls, toute projection serait jugée. Quant au chacal situé au centre du tableau, les sept étoiles de la petite Ourse tombent sur son corps, disposé dans le sens inverse de l'animal de la sphère grecque, de sorte que a, qui 80 trouve au bout de la queUe de l'Ourse, arrive au bout du museau du chacal. Mais que ce chacal ne puisse être un astérisme, ni l'Ourse, ni aucun autre, cela est prouvé par la
(1) Biot, oiivrugo cltô, p. 36| 37.
(2) Plus haut, p. 81.
place toute différente qu'il occupe dans le zodiaque rectangulaire.
Au reste, ce grave inconvénient, déjà remarqué, qui consiste en ce que la projection amène les principales étoiles dans les vides du teAleau, se retrouve encore, pour d'autres aslérismes remarquables de la région boréale, tels que la Lyre, TAigle, le Cygne, Pcrsée, Céphée, le Cocher, etc. Tous ces astérismes, en grande partie ou en totalité, ainsi que les étoiles de première ou de seconde grandeur qui s*y trouvent, • ne répondent à rien, comme on peut s'en assurer au premier coup d'œil.
Un autre point, qui ne choque pas moins la vraisemblance, c'est que la projection ne nous donne pas même la position de Sirius ; il est \Tai qu'elle amène cette étoile, la plus remarquable du ciel, sur un emblème ayant ici forme de balustre, terminé par une fleiir de lotus et surmonté d'un épervier. Cet objet, quel qu'ail soit, est dirigé dans Taxe longitudinal du temple et semble lié avec cette direction, qui fait un angle do 47 degrés avec le méridien. Le savant géomètre le prend pour un emblème de Sirius (1) ; mais de quel droit? C'est encore là une pure hypothèse, à laquelle personne n'avait jamais pensé ; et cela, par la raison que cet emblème, avec tous ses accessoires, se retrouve dans une foule de sujets, principalement funéraires, qui n'ont aucun rapport avec des astres. Mais Tabsence totale d'étoiles en cet endroit, qui paraîtra inexplicable à tout le monde, devrait surtout le paraître à notre savant confrère, qui pense que les Égyptiens ont sculpté une étoile à la place d'Arcturus, de Fomalhaut, de la Croix du Sud, et d'astres aussi insignifiants que ^ de Pégase, a du Dauphin, et même Acharnar, qui n'a jamais été visible sur l'horizon d'Egypte.
Comment ! les Égyptiens auraient exprimé soigneusement des astres si insignifiants sur leurs planisphères, et ils auraient oublié, je ne dis pas seulement Aldébai'an, Régulus, Antarès, l'Épi, et les autres astres de première grandeur, mais encore
(1) Biot, ouvrage cilc, p. 102, 103.
Sinus, rétoile la plus remarquable du ciel, la première de toutes, celle dont ils avaient fait Tastre dlsis, le point de départ du cycle entier d^ leurs cérémonies et la base de leur calendrier câvil et religieux ! Cela est impossible. Pour moi, je pense que cette fameuse étoile n'est marquée ni sur le zodiaque circulaire, ni sur les autres, pas plus que les planètes, qu'on n'a jamais réussi à y trouver, quoiqu'on les y ait bien cherchées ; mais enfin, si elle est quelque part, ce ne peut être, comme tout le monde l'a pensé, que dans cette vache couchée, portant une grosse étoile sur la tête, non accompagnée, cette * fois, d'une légende hiéroglyphique, exemple unique dans l'intérieur du médaillon. Le savant géomètre en convient, mais, pour lui, cette vache n'est que l'emblème de cet astre. Ainsi, toujours même supposition ! Si les Égyptiens tenaient à placer Sirius dans Taxe de leur planisphère, qu'est-ce qui les empêchait d'amener le véritable emblème de Sirius sur la ligne, et de faire coïncider avec sa position réelle l'étoile qui surmonte la vache? On sent combien de telles conjectures sont arbitraires ; car il n'y a rien de plus facile que de calculer la place que doit occuper une étoile, puis, quel que soit le point oii elle a,rrive, d'inventer à l'instant une explication quelconque, et d'attribuer à la figure correspondante, n'importe laquelle, justement la signification nécessaire.
Il faut en dire autant de Ja prétendue constellation d'Orion, qu'on croit être cette figure qui marche dans le prolongement du rayon, entre les Gémeaux et le Taureau; ce qui convient, en effet, à la position d'Orion. Maiâ cette figure est placée, sur le rectangulaire, entre le Cancer et les Gémeaux ; position toute différente, inapplicable à Orion. D'ailleurs, elle se retrouve encore dans un si grand nombre de monuments funéraires où elle ne peut faire l'office de constellation (1), que si Fattribution appliquée au circulaire est astronomiquement vraisemblable, elle est archéologiquement inadmissible.
C'est pourtant sur l'hypothèse que l'étoile de Sirius corres-
(1) Voir la planche V.
pond à cette tige de lotus placée dans la direction de Taxe du temple, que repose, en grande partie, tout ce que l'auteur de la projection dit de Torientenient du tableau. A mon avis, ses Mies à ce sujet ne peuvent non plus supporter l'examen.
L'orientation de tous ces zodiaques, comme des autres scènes qu'on croit astronomiques, dans les monuments ou tombeaux de Thèbes, dépend uniquement de celui de ces édifices mêmes. Or, s'il est certain que les trente-neuf pyramides dont les ruines existent en Egypte, sont assez exactement orientées, il ne l'est pas moins que les temples ne le sont pas; que leur direction dépend, comme l'a dit Fourier (1), de celle du fleuve, et, dans certains cas aussi, je pense, de la forme du monticule factice sur lequel ils étaient situés. Cela parait assez clair pour les temples de Thèbes, qui tous ont une exposition différente les uns des autres. Quant aux édifices où se trouvent les trois zodiaques rectangulaires, celui de Dendéra est incliné sur la méridienne de 17 degrés; le grand temple d'Esné, de 43 degrés, et le petit temple, de 71 degrés (2). Or, comme ces trois zodiaques sont parallèles à Taxe des temples, leur exposition présente la même différence, et pourtant leur objet est le même. La conséquence à tirer de ce fait, c'est que l'angle quelconque qu'ils font avec la méridienne n'a été pris en nulle considération par leurs constructeurs ; c'est là ce qui ressortira, dans un mémoire subséquent, de l'analyse des signes qui, sur le zodiaque circulaire, indiquent les quatre parties du ciel, le midi et le nord, l'orient et l'occident.
Je ne pousserai pas plus loin cette analyse critique, que j'ai peut-être déjà trop étendue; mais je le devais, à raison de la grande confiance que méritait d'inspirer une opinion fondée sur des calculs qui, pris en eux-mêmes, ne pouvaient être inexacts. C'est ce qui excusera l'exubérance des preuves que j'ai cru nécessaire de rassembler pour établir que ces calculs manquent de base, et qu'ils reposent sur des faits hypothé-
(1) Detcr, de tÉg. Auliq. Méin., l. II, p. 82.
(2) Voir la planche I, B.
tiques, dont quelques-uns peuvent parcdtre vraisemblables, même plausibles, quand on les prend d'une manière absolue, abstraction faite de toute considération historique ou archéologique, mais qui deviennent tout à fait impossibles, lorsqu'on a égard aux circonstances qui les accompagnent, ou qu'on les compare aux autres monuments.
Avec cette projection, tombe l'époque de sept ou huit cents ans avant notre ère, qu'on a cru pouvoir attribuer au zodiaque circulaire comme aux autres; et avec cette époque, tombe aussi l'hypothèse du prétendu thème astronomique qui aurait été reproduit à l'imitation d'un plus ancien, ou qu'on aurait calculé a posteriori, sous un des empereurs ; hypothèse dont j'ai démontré plus haut toute l'invraisemblance historique (1), soit qu'on la borne au vni® siècle avant notre ère, soit qu'on la transporte à une époque beaucoup plus ancienne, par l'application inconsidérée de la précession des équinoxes.
Je rappelle que, comme ce fait n'intéresse en rien le résultat de mes propres recherches sur l'origine du zodiaque, il ne devait rien m'en coûter de l'admettre avec tout le monde, au lieu de m'attacher à une opinion qui devait sembler paradoxale. Mais c'est qu'en effet il ne m'était pas possible de comprendre, dans l'hypothèse d'une projection, les conditions qui ressortent avec évidence de l'analyse intime des monuments.