LA LANGUE DE DANTE
du sommeil des esclaves, bercée par une politique énervante et par une poésie efféminée. Mais il n'est pas vrai que Dante ait créé sa langue : sa gloire n'a pas besoin de ce mensonge; ce grand homme est le fils d'un siècle plus grand que lui. De même qu'il trouvait toutes les idées qui devaient entrer dans son œuvre, puisqu'il venait après saint Bonaventure et saint Thomas d'Aquin, de même l'idiome qu'il devait immortaliser vivait déjà depuis cent cinquante ans dans les chants des poètes siciliens, ombriens et toscans; lui-même le déclare dans son livre de la langue vulgaire, de Vulgari Eloquio : quatorze dialectes; idiome aulique, cardinal, langue des cours et des fêtes. Mais s'il n'a pas créé sa langue, il l'a fixée; il l'a arrêtée par un monument dont elle ne peut plus s'écarter, comme une ville ne peut plus s'écarter des grands édifices qu'on lui a bâtis; comme Rome reste éternellement groupée entre le Vatican et le Capilole, comme Venise autour de Saint-Marc et Pise auprès du Campo Santo. Ainsi la langue italienne n'a pas changé. Quelques mots, quelques formes, en petit nombre, ont pu vieillir comme Corneille a vieilli pour nous, mais non comme Villehardouin ni Froissard. C'est toujours le même idiome, si mâle dans la bouche des Romains, si doux sur les lèvres des habitants de Sienne. C'est la même langue qui a traversé six siècles sans s'épuiser et produit trois grandes générations littéraires. On a coutume de supposer que chaque littérature n'a qu'un âge d'or. Elle arrive lentement et péniblement à ce moment si court où elle a toute sa naïveté en même temps qu'elle a. déjà toute sa force, cette floraison n'a
que la durée d'un printemps, et la saison qui suit ouvre la décadence. C'est la destinée de la littérature latine, et s'il devait en être ainsi des autres, toutes les nations de l'Occident auraient achevé leur destinée littéraire; France, Espagne, Angleterre, Allemagne, il ne resterait plus à faire que de la chimie et de la numismatique; mais l'Italie oppose à cette désolante théorie un grand exemple. Trois moissons séparées par deux jachères. Dante, Pétrarque, Villani. — Machiavel, Arioste et le Tasse. — Réveil de la fin du dix-huitième siècle, Alfieri, Monti, Foscolo, Manzoni, Ventura. Les nations et les littératures chrétiennes ont la vie plus dure qu'on ne croit.