‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 10 sur 41 · II · texte numérisé non relu

II

11(19. Ceux qui vinreat de ta part du poi de France le trouvèurent oqncbé sur un lity el lui lurent le traité de paix article par article* Quand ils en vinrent à celui qui regardait les personnes engagées secrètement ou ostensiblement dans le parti de Richard, le roi demanda leurs noms , pour savoir combien il y avait d'hommes à la foi desquels où Tobligeait à renoncer '. Le premier qu'on lui nomma fut Jean, son plus jeune fils. En entendant prononcer ce nom , saisi d'un mouvement presque convulsif , il se leva sur son séant, et promenant autour de lui des yeux pénétrants et hagards' : a Est-ce bien vrai, dit*il, a que Jean , naon ccBur, mon fils de prédilection , celui que j'ai chéri a plus que les autres , et pour l'amour duquel je me suis attiré tous a mes malheurs, s'est aussi séparé de moi '? » On lui répondit qu'il en était ainsi , qu'il n'y avait rien de plus vrai, a Ëh bien ! » dit-il en retombant sur son lit et en tournant son visage contre le mur, a que a tout aille dorénavant oonune il pourra , je n'ai plus de souci ni de a moi ni du monde ^. » Quelques moments après, Richard s'approcha du lit, et demanda à son père le baiser de paix en exécution du traité. Le roi le lui donna avec un air de cahofie apparent; mais, au moment où Richard s'éloignait, il entendit sou père murmurer à voix basse : a Si seulement Dieu me faisait la grâce de ne point mourir avant de a m'ètre' vengé de toi' I » A son arrivée au camp français, le comte de Poitiers redit ces paroles an roi Philippe et à ses courtisans, qui tous firent de grands éclats de rire . et plaisantèrent sur la bonne paix qui venait de se conclure entre le père et le fils *.'

Le roi d'Angleterre, sentant son ma) s'aggraver, se fit transporter à Ghinon , où , en peu de jours , il tomba dans un état voisin de la mort. A ses derniers moments, on l'entendait proférer des paroles

* PoitnlaDs ut DOMina eoram omniuni... teripto oommaKUrentur. (loger. de HoywL Annal., pan poster. , apud rer. anglio. Serfpt.p. eS4, éd. Savlle.)

> Stratu quo recubabat statim in BeMionem exturgenB et aeriter eiregnapidem. (Girald Cambreiis., De itislrueltone prineipis, apud Soripl. nr» gallia et frwidc, t. XVIH, p. 4U.)

3 VeruDine esl, inquit, quod lohannet, oor meum... (Ibid.)

* Itenin le Itclo reddens faeiemque suam ad parietem verlens : Vadant, inquit, de cœlero cuncta sicut poterunt, ego de me ampliui nibll neque de mundo quiequam euro. (Ibid.)

^ Verbum a pâtre quanquam demissa voce prolalum audivil : « Nunquam me Demi- « nus mori permittat, donec dignam mihi de te vindictam aceepero. » (IMd.)

* Modumque ooneordie inter ipaum et pairem referena ao Terba lequenUa, grandem Francorum régi et curie toti riium... ezcitavit. (Ibid.)

LIVaiÇ X. 495

entrecoupées, qui faisaient allusion à ses malheurs et à la conduite, ««m de ses fii$ : q HoDte, s'écriaitrii, honte à i^n roi vaincu ! Maudit soit le « jour où je suis né, et maudits de Diçu soient les fils que je laisse ^ d Les évéques et les gens de religion qui l'entouraient firent tous leurs efforts pour lui faive rétracter cette malédiction contre ses enfants, mais il y persista jusqu'au dernier soupir^.

Quand il eut expiré, son corps fut traité par ses serviteurs comme l'avait été autrefois celui de Guillaume le Conquérant; tous Tabandonnèrent, après l'avoir dépouillé de ses derniers vêtements et avoir enlevé ce qu'il y avait de plus précieux dans la chambre et dans la maison *. Le roi Henri avait souhaité d'être enterré à Fontevrault, célèbre abbaje de femmes, k quelques lieues au sud de Chinon; on eut peine à trouver des gens pour l'envelopper d'un linceul, et des chevaux pour le transporter *. Le cadavre se trouvait déjà déposé dans la grande église de l'abbaye , en attendant le jour de la sépulture, lorsque le comte Richard apprit par le bruit public la mort do son père ^. Il vint à l'église, et trouva le roi gisant dans le cercueil la face découverte, et montrant encore, par la contraction de ses traits , les signes d'une violente agonie. Cette vue causa au comte de Poitiers un frémissement involontaire '. Il se mit à genoux et pria devant l'autel; mais il se leva après quelques moments , après l'intervalle d'un Pater noster^ disent les historiens du siècle , et sortit pour ne plus revenir '. Les contemporains assurent que, depuis l'instant où Richard entra dans l'église jusqu'à celui où il s'éloigna , lé sang ne

1 Proh pudor de rege victo! proh pudon (Girald. Cambren8.,De instnictioneprineipis, apud Script, rer. gallic. et franclc, t XVIII, p. 455.) - Maledizit diei in qua natiis fuit, et maledictionem Dei et suam dedtt fliiia buïb. (Boger. ôfi floTed. AnDal., pan poAter., apud rer. anglic. Script., p. 654» éd. SavUe.)

* Quam nunquam relaxare Toluit. ( Ibid.)

> Quo defuncto, reliquerant eum, diripientea opes tlllus. (Ibid.) — Corpus nudum abaque amictu quolibet. (Girald. Cambrens., De inatructione prindpifl, apud Script rer. gallic et franelc, t XVIIl, p. 157.)

* Yix qui corpus sindoue consueret', vlx qui «d feretmm equoa Tel Invenirent Tel aptarent (Ibid.) — Voyes livre tu, 1. 1.

^ Corporejam delalo, fama... comitem pictaTensem... advexit. (Girald. Cambrens., loc. supr. dt., p. 458.)

* Patris faciès... sudario nudata comparuit... cornes, ea inspecta, non absque flremitu...(lbid.)

^ Modicum et Unquam oratlonis dominicœ per spatium rix remanslt. ( Ibid.)

44S9. cessa de couler en abondance des deux narines du mort ^ Le lendemain de ce jour eut lieu la cérémonie de la sépulture. On voulut décorer le cadavre de quelques-uns des insignes de la royauté; mais les gardiens du trésor de Chinon les refusèrent, et, après beaucoup de supplications , ils envoyèrent seulement un vieux sceptre et un anneau de peu de valeur *. Faute de couronne, on coiffa le roi d*une espèce de diadème fait avec la frange d'or d'un vêtement de fenrnie ; et ce fut dans cet attirail bizarre que Henri , fils de Geoffroy Plante- Genest , roi d'Angleterre , duc de Normandie , d'Aquitaine et de Bretagne, comte de l'Anjou et du Maine, seigneur de Tours et d'Amboise, descendit dans sa dernière demeure *.

Un auteur contemporain croit voir dans les malheurs de Henri H un signe de vengeance divine contre les Normands, tyrans de l'Angleterre envahie'. Il rapproche cette mort misérable de celle de Guillaume le Roux , des fils de Henri I", des propres frères de Henri U et de ses deux fils atnés , qui tous périrent de mort violente ou à la fleur de leur âge : a Voilà, dit-il, le châtiment de leur règne illégia tinie . 2> Mais sans admettre cette opinion superstitieuse, il est au moins certain que les malheurs du roi Henri furent une conséquence des événements qui avaient rangé sous sa domination les provinces méridionales de la Gaule. Il s'était réjoui de cet accroissement de puissance comme de ta plus haute fortune ; il avait donné à ses fils la patrie d'autrui en apanage , se glorifiant de voir sa famille régner sur plusieurs nations de race et de mœurs différentes, et réunir sous le même sceptre ce qu'avait divisé la nature. Mais la nature ne

< Regfs utraque naris sanguine cœpit manare» et quamdiu fllius in ecdesia fuerat non ceMavii.(lbld.)

> Vix ulla pronuB insignia regalia, nisi per emendicata demum suffragia» eaque minuB congçuentia Buppetiere. (Girald. Cambrens., Pe instnictione principis, apud Script rer. gallic. et francic, t XVIII, p. 158.)

' Vix capitl corona, sicut decuit, quia de aurifrigio quodam veterl Inventa fuit. (Ibid.) — Facto sibi diademate de aurifrixo mulierum. (Chron. anonymi Laudunensls , ibid., p. 707.)

* Normannici tyranni... vindictam divinituB inflictam... non evaserunt (Girald. GambreoB., De inslructione principis, apud ScripL rer. gallic, et francic, t. XVUI,

' Propter quod pauci eorum... fine laudabili decesBerunt... non dimidiantes dies suofl miserabiliter interierunt... nec naturaliter, nec légitime, aed quaai per hy^ieron proterotiy in Inaula occupata regnaverunt. (Ibid.)

perdit pas ses droits , et^ au premier mouvement que firent les U9» peuples pour ressaisir leur indépendance , la division entra dans la faniille du roi étranger, qui vit ses enfants servir à ses propres sujets d'instruments contre lui-même , et qui, ballotté jusqu'à sa dernière heure par la guerre domestique, éprouva en expirant le sentiment le plus amer qu'un homme puisse emporter au tombeau , celui de mourir par un parricide.

Depuis rivénement da roi Richard 1« josqa'ft l*ezéeiiiioii da Saion tViUirn, stunommé Longue-BarlHi.

'IMPOSSIBILITÉ de réunir tous les faits dans un même récit force maintenant Thistorien de rétrograder jusqu'à répoque où Henri II reçut du pape Alexandre III une bulle qui Tinvestissait de la seigneurie de toute Tlrlande*. Le roi fit partir aussitôt les Normands Guillaume , fils d'Elme, et Nicolas, doyen de Wallingford, qui, à leur arrivée en Irlande , convoquèrent un synode de tout le haut clergé des provinces nouvellement conquises ^. Le diplôme d'Alexandre III et Tancienne bulle d'Adrien IV furent lus solennellement dans cette assemblée, et ratifiés par les évéques irlandais, engagés, par leur première soumission , à de nouveaux actes de faiblesse. Cependant plusieurs ne tardèrent pas à se repentir et prirent part aux complots qui se tramaient secrètement dans les lieux occupés par des garnisons normandes , ou même à la résistance ouverte des provinces encore libres vers les bords du Shannon et de la Boyne. Laurent , archevêque de Dublin , Fun des premiers qui avaient juré fidélité au vainqueiu*, entra dans plusieurs insurrections patriotiques , et d'ami des étrangers devint l'objet de leur haine et de leurs persécutions '. Ils

» Voyei livre i.

> Girald. Cambrens. flibernU expugnata; Camden , Anglica , Hibernica, etc., p. 787.

3 Campion'a Historié of Ireland, p 63 et 64. — EtLiimer*» Chronicle of Ireland, p. 162. — Ces deux ouvrages, dépourvus de critique dans la partie qui traite de9 anlîquilés irlandaises, sont parraitemenl exacta pour ce qui regarde la conquête do l'Irlande par les Anglo-Normands ; ils offrent un extrait fidèle et presque toi^joun» liUéral des documents originaux.

lui donnèrent pour successeur un Normand appelé Jean Comine y qui, *^^^ pour accomplir sa nouvelle mission , se conduisit de telle manière à im. regard des indigènes, que ses compatriotes lui donnaient, par plaisanterie , le surnom é' Éeorche^illain * .

En peu d'années , la conquête s'étendit jnsquHi la frontière orientale et méridionale des royaumes de Connaught et d'Ulster. Une ligne de châteaux forts et de redoutes palîssadées , se prolongeant autour du lenritoire envahi, lui faisait donner en iangue normande le nom de PcU^, Chaque baron, chevalier ou écuyer d'outare^mer, cantonné dans l>enceinte d« pal, avait pris grand soin de toen fortifier son donaaine : Iras avaient des chAteeat , «grands ou petHs, «elon leur grade et leur richesse. La denùère classe de Tannée conquérante, et en particvAier les Anglais, soit ^Idats, soit travailleurs, soit marGhands, habitaient en masse dans des camps retranchés auloor des chàteauK de leurs chefs ou dans les villes, que les indigènes avaient en partie abandonnées. La langue anglaise était pariée dans les rues et les marchés de ces villes^ et le français dans les dcH^ns nouvellemeot bâtis par les seigneurs de la coiiquète. Tous les noms de ces chefs que l'histove a conservés sont français, comme Raymond de Caen, (juillaume Ferrand, Guillaume Maqnerd, Robert Digarre , Henri Bluet, Jean de Courcy , Hugues* le Petit, et la nombreuse famille des fils de Gérauld, qu'on appelait aussi tiérauldins'. Akisi, les Anglais de race venus en Irlande à la suite des An* glo-Normands se trouvaient placés dans une condition moyenne entre ces derniers et les indigènes , et leur langue , la plus mépri. sée dans leur propre pays, tenait dans Pile d*Ërin un rang intermédiaire entre celle du nouveau gouvernement et Tidiome gallique des vaincus.

Ce qui restait de population irlandaise dans Tenceinte du pal, ou du territoire anglo^ormand , fut bientôt confondu sous la même servitude , et il n'y eut plus de distinction entre Tami des étrangers et rhomme qui leur avait résisté; tout devint égal aux yeux des

1 Girald. Cambrens.; Camden, AngMca, Bibernira, t1c.,p. 799. — Campiou's Historié of Ireland, p. 66. — Hanmer'g Chron. of Ireiand, p. les.

3 The pale, en anglais moderne.

3 Hanmer's Chron. of Ireland , p. 436 et passiin. - Gampion's Historié of Ircland, p. 65. — Uarris'sl Uibernica» part, u, p. SIS; Dublin, i770.

h'78 conquérants dès qu'ils n'eurent plus besoin de personne. Dans le 11:7. royaume de Linster, aussi bien qu'ailleurs, on ne laissa aux habitants, en terres et en propriétés, que ce qui ne valait pas la peine d'être pris. Ceux qui avaient appelé les Normands et combattu avec eux se repentirent et s'insurgèrent' ; mais manquant d'oi^anisation , ils ne soutinrent pas leur révolte, et les étrangers les accusèrent d'inconstance et de perfidie. Ces reproches intéressés ont passé dans l'histoire contemporaine , qui en charge avec profusion tous les hommes de race irlandaise^.

««"H. Vers l'année 1177, les gens de Gonnaught et d'Ulster , non contents de défendre l'entrée de leur propre pays, résolurent de tenter l'aflranchissement de tout le territoire envahi. lis s'avancèrent jusqu'à Dublin; mais, comme ils étaient peu habiles dans l'art des sièges, ils ne réussirent point à s'emparer de cette ville, nouvellement fortifiée, et furent ainsi arrêtés dans leur marche '• Alors les Normands, pour les obliger à la retraite par une diversion puissante , entrèrent en Ulster, sous la conduite de Jean de Gourcy. Cette manœuvre contraignit le roi de Connaught à quitter la contrée du sud-est et à se porter vers le nord : beaucoup d'anciens chefs, et même des évéques irlandais du territoire anglo-normand , se réunirent à lui et suivirent son armée *,

Dans ce temps, un cardinal nommé Vivien , envoyé par le pape en Ecosse pour y faire une quête d'argent, ayant réussi dans sa mission , débarqua au nord de l'Irlande , dans le pays où la guerre venait d'être nouvellement transportée. Malgré tout le mal que l'église romaine avait fait à l'Irlande , le légat fut accueilli avec de grands honneurs par les chefs de l'armée irlandaise; ils le prièrent avec déférence de les conseiller et de leur dire s'il n'était pas légitime pour eux de s'opposer de toutes leurs forces à l'usurpation du roi d'Angleterre. Soit par crainte , soit par calcul , l'envoyé pontifical leur fit la réponse qu'ils désiraient , et les exhorta même à com-

I Interfeetis quibusdam AngHcis qui loter eos habiUUonem elegerent, el quorum magna part In eoruin exercitu fuerat. (Ghron.Walter. Hemingford., apud rer. anglic Script., l. il , p. 502 , éd. Gale.)

> ConsUnles in levIUte, fldples in perûdia sua. (Girald. Cambrens.)

* Girald. Cambrens. Hiliernia expugnala; Camden, Anglica, Hibemie«,et4;^p. TM et seq. — Hanmer's Chron. of Ireland , p. UO.

* Girald. Cambrent., p. 7M. — Hanmer't Gliron.^or Ireland, p. 117.

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battre jusqu*à la mort pour la défense de leur ptfys*. Ces paroles ^^' excitèrent une joie universelle et une vive amitié pour le cardinal y qui, sans perdre de temps, annonça qu'il voulait faire une collecte pour Féglise de Rome*!* Dans leur contentement, les chefs de Tarmée et le peuple donnèrent autant qu'ils purent, et le légat, continuant sa route, entra sur le territoire anglo-normand^.

Arrivé à Dublin , il y fut mal reçu par les barons et les justiciers du roi, qui lui reprochèrent vivement d'avoir encouragé les Irlandais à la résistance ; ils lui signifièrent Tordre de partir aussitôt ou de se rétracter publiquement'. Le cardinal, sans hésiter, proclama le roi Henri II maître souverain et légitime de l'Irlande, et fulmina, au nom de l'Église , un arrêt d'excommunication contre tout indigène qui ne le reconnaîtrait point ^. Les Normands furent aussi joyeux àe cette sentence que leurs adversaires l'avaient été de l'approbation accordée à leur dévouement patriotique, et le légat remplit à loisir ses coffres dans toute la partie conquise de Tîle ^. Ensuite il alla visiter l'armée normande qui venait d'envahir la province d'Ulster. Cette armée souffrait beaucoup du défaut de vivres , parce que , à son approche, les habitants cachaient ou brûlaient leurs provisions , ou bien les entassaient dans les églises, afin d'arrêter le pillage des étrangers par la crainte du sacrilège*. Si de pareils scrupules ne retenaient pas entièrement les soldats , ils produisaient en eux une certaine gêne morale , qui s'ajoutant aux privations physiques, retar^ dait les progrès de la campagne. Le chef de l'expédition , Jean de Courcy, demanda au cardinal si ceux qui combattaient pour les droits du roi Henri ne pouvaient point, sans péché, forcer les portes des églises pour y prendre des vivres, o Dans ce cas , répondit le a Romain , les seuls coupables de sacrilège sont les Irlandais , qui , ff pour soutenir leur rébellion , osent transformer la maison de Dieu « en grenier et en magasin'. »

L'invasion de l'Ulster réussit, quoique incomplètement : les villes *^J^ maritimes et les plaines tombèrent au pouvoir des étrangers ; mais hss.

< Hanmer'i Chron. of Ireland, p. US.

> Ibid. - » IWd.

* Ibid. ^ Campion'ii Historié of Ireiand, p. M.

^ Campion , ibid. — Hanmer'B Chron. of Ireiand, P ^^-

* Campion'a Historié of Ireland, p. 66. — Hanmer's Gbron. of Ireiand, p. 146. ' Ibid.

*^^ la contrée mofitagneuse resta libre , et les indigènes s'y réunirent <*M. pour continuer la guerre en partisans*. Pendant que Jean de Courcy travaillait à se fortifier dans sa nouvelle conquête , le Normand Mile, ou Milon , qui se faisait appeler Mile de Gogham parce quil possédait en Angleterre un domaine de ce nom , passa le fleuve du Shannon avec six cents chevaliers, et entra dans le royaume de Gonnaught. H y fut suivi par Hugues de Lacy, qui vint avec de plus grandes forces. A leur approche , les habitaWs se retirèrent dans les forêts , chassant devant eux leur bétail, enlevant tout ce qu'ils pouvaient, et brûlant le reste , aiAsi que leurs propres maisons. Ce système de défense eût réussi proî)àblement , si le roi de Gonnaught , qui jusqu'alors s'était montré le plus brave de toute rirlande , n'eût demandé à capituler et consenti à s'avouer homme -lige du roi d'Angleterre*. Sa défection énerva l'esprit d'indépeftdance des habitants du Gonnaught; mais la nature de ce territoire , entrecoupé de lacs et de marais , et le plus montagneux de toute l'tle, empêcha les A nglo- Normands d'en faire entièrement la conquête. Ils y prirent peu de terres , s'y établirent en petit nombre , et le seul lien xle sujétion par lequel ils retinrent sous leur autorité cette partie de l'Irlande fut le serment de vasselage du chef, qui s'était fait leur ami.

Hugues de Lacy épousa l'une des filles de ce chef, et ses compagnons de victoire, clair-semés en quelque sorte au milieu de la population indigène, se marièrent, comme lui , à des feqimes du pays ". Soit par le penchant à l'imitation qui est naturel aux hommes , soit par politique et pour exciter moins de haine, ils quittèrent peu à peu les modes et les manières normandes pour celles des Irlandais, ne dontiant point de festin sans qu'il y eût un joueur de harpe, et préférant la musique et la poésie aux tournois et aux joutes guerrières *. Ce changement de mœurs déplaisait singulièrement aux barons établis dans les provinces du midi et de l'est , où les indigènes , réduits en servitude et méprisés de leurs seigneurs , ne pouvaient inspirer à ceux-ci aucune envie de les imiter. Ils traitaient de dégénérés et de mésalliés ceux qui adoptaient les usages ou épousaient des femmes

• Girild. Cambrens. Hibernia expugnata; Ganodeo , Angliea, Hiberniea;, etc., p. 794. ' Hanmer'B Chron. of Ireland, p. 988.

3 Ibid.. p. 15».

Ibid.

du 'pays, et les fils nés de ces mariages étaient regardés comme ^^ très4Dférieurs en noblesse aux hommes de pore race nofrmande. hm. Bien plus f on se défiait d'eux ; on craignait que te Uen de parenté ne les attachât quelque jour à la cause du peuple vahicu; ce qui pourtant/i^arriva que bien des rfèdes après.

D^un auM c6té, te roi d'Angleterre redoutait la poissance des seigneurs étiaMis en Irlande , et s'alarnlait ée la penséie que , tôt ou tard y Tun d'entre enx pourrait enfreprendre de fcMder dans cette lie un nouvel empire. Afin d^éioigner ce péril, Henri II résolut d'envoyer un de ses fils pou^ le représenter «oUs ie lilre de roi d'Iriaade; mais les trois àlnés , seuls 'capables de bien Templir cette mission, lui inspiraient tant de défiance, qu'il cbôisH Jean, le plus jeune de tous, à peine 4igé de quinte ans ^ Le jour où œ prince reçut à Westminster iiss. ses premières armes de cheviderie, don père lui fit prêter le serment de vasselage par tous les conquérants de FUe d'Érin. Hugues de Lacy et BfHè de Coghanm lui firent honnnage pour le Gonnaught, et Jean de Ck)urcy poor l'Ulster ^. La partie sud-ouest de Tile n'était pas encore soumise : on ta proposa en fief à deux frères , Herbert et Josselin de la Pommeraye, sous fa seule condition de s'en emparer; ils refusèrent ce don qui leur sehiUait trop onéreux'. Mais Philippe de Brause l'accepta , 'et en fit honnnage au nouveau roi d'Irlande, déclarant tenir de lui, moyennant le senvice de soixante hommes d'a^nlieb, ce pays où aucun Normand n'avait pénétré *.

'Let]U8trièiDefite de Henri H s'embarqua au mois d'avril de l'année 1185, et ahordà à Waterford, accompagné de Robeil le Pauvre, son maréchal , et d'un grand nombre âe^ jeunes gens élevés à ta cour d'Angleteifre, qui n'avaient jamais vu TMande , et qdi, aessi étrangers aux conférants de ce pays qu'aux indigène^, suivaieitt le nonveau roi , dans l'espoir de faire une prompte fortune aux dépend des uns et des autres*. Du Heu de soh débarquement, Jean se rendit à Dublin, Où ilYut reçu en grande pompe par Tarchiefvé(]ue et t)ar tons

' Roger, de Hofed. Annal., para poBter., apud rer. anglie. Script, p. Stf7, éd. Savile. — Hanmer's Chron. of Ireland, p. 159.

* Boger. de Hoved., loc. aupr. cit.

3 Regnum îllud habnre notuerunt to quod nondum 'perqirisUum cmt. ( Beger. de Hofed., loc. Bupr. cit.)

* Ibid.

* Camplon's i^itiorte of Ireland, p. 67.

1488. les Anglo-Normands de la contrée. Plusieurs des chefs irlandais qui avaient juré fidélité au roi Henri et aux barons étrangers vinrent pour saluer le jeune prince suivant le cérémonial usité dans leur pays*. Ce cérémonial était beaucoup moins raffiné que celui de la cour normande ; il laissait chacun libre de donner, selon sa fantaisie , à rhomme revêtu du souverain pouvoir un témoignage d'affection quelconque , et tel que son premier mouvement ou ses habitudes le lui suggéraient. Les Irlandais ne se doutant pas qu'il y eût pour eux autre chose à faire que de suivre les anciens usages , Fun s'inclina simplement devant le fils du roi Henri, Vautre lui prit la main, un troisième voulut l'embrasser -, mais les Normands trouvèrent cette familiarité inconvenante, et traitèrent les chefs indigènes de gens grossiers et malappris^. Se faisant un jeu de les insulter, ils les tiraient par leurs longties barbes ou par les tresses de cheveux qui leur pendaient de chaque côté de la tête, touchaient leurs habits d'un air méprisant, ou les poussaient vers la porte '. Ces outrages ne restèrent pas sans vengeance, et le même joiu* tous les chefs irlandais sortirent à la fois de Dublin. Un grand nombre d'habitants de la contrée voisine , prenant avec eux leurs femmes, leurs enfants et leurs meubles , les suivirent et se réfugièrent , les uns vers le sud , auprès du roi de Limerick , qui luttait encore contre la conquête, les autres auprès de celui de Connaught , qui bientôt se^flf'^ ^ '^ ^^ ^'"^ nouveau soulèvement patriotique *.

*<•* Dans la guerre presque générale qui s'éleva dès lors entre les 1186. Irlandais et leurs vainqueurs , une circonstance favorable aux premiers fiit l'esprit de jalousie des courtisans du jeune roi envers les barons et les chevaliers de la conquête. N'ayant rien à perdre à cette guerre, ils la regardaient comme une occasion qui s'offirait à eux de supplanter les anciens colons dans leurs commandements et dans leurs grades'. Ils les accusaient et les calomniaient de mille manières auprès du fils de Henri II ; et celui-ci , léger , imprudent et dévoué à ses compagnons de plaisir, dépouillait pour eux les fondateurs et les

' Roger, de Hoved. Annal., pare poster. , apud rer. anglic. Script , p. 680, éd. Saylle. — Gampion's Hfstorie of Ireland . p. 67.

* Gamplon , ibid., p. 68. — Hanmer^ Chron. of ireland, p. 466. > Ibid.

* Camptnn'8 Historié of Ireland. p. 68. — Hanmer's Chron. of Ireland p. 466. & Hanmer, ibid., p. 67.

LtVRE XI. «06

soutiens de la puissance normande en Hibemie. Il dépensait en frivo- «iss lités tout Targent qu'il recevait d'Angleterre pour la solde de ses ^^ troupes ; son armée , mal commandée et mécontente, obtint peu de succès contre les révoltés , et la cause des conquérants commença à être en périP. Dès que ce péril se fit sentir , le jeune roi et ses gens de cour s'enfuirent et quittèrent l'île , emportant avec eux tout l'argent qu'ils purent enlever , et laissant se débattre ensemble les deux populations vraiment intéressées à la guerre *.

La lutte de ces deux races d'hommes continua longtemps, sous 4Im toutes les formes, en rase campagne et au sein des villes, par la 4334, force et par la ruse, l'attaque ouverte et l'assassinat. Le môme esprit de haine pour le pouvoir étranger qui , en Angleterre , avait jonché de cadavres normands les forêts de l'Yorkshire et du Northumberiand , en remplit les lacs et les marais d'Ërin. Mais un fait qui donne à la conquête de ce dernier pays un caractère tout particulier, c'est que les conquérants de l'Irlande, placés au rang d'oppresseurs à l'égard du peuple indigène, furent abaissés à celui d'opprimés à l'égard de leurs compatriotes demeurés en Angleterre. Le mal que les fils des vainqueurs faisaient à la nation subjuguée leur fut en partie rendu par les rois dont ils relevaient, et qui, doutant de leur fidélité, les regardaient presque comme une race étrangère. Il y eut loin toutefois des tyrannies que subirent , de la part du gouvernement d'Angleterre , les Anglais établis en Irlande, à celles qu'eux-mêmes, durant une longue suite de siècles , firent éprouver aux indigènes. Un document du xiy« siècle pourra tenir lieu de beaucoup de détails à cet égard, et compléter pour le lecteur l'idée d'une conquête au moyen âge.

« A Jean , pape , Donald O'Neyl , roi d'Ulster , ainsi que les rois in- *8w a férieurs de ce territoire, et toute la population de race irlandaise ^. 1340.

a Très-Saint père , nous vous transmettons quelques renseigne- « ments exacts et sincères sur l'état de notre nation et sur les injus-

■ Et quia ipse omnia proprio suo inclusit marsupio, nolend soHdariii Buis stipendia tuasolvere... (Roger, de Hoved. Annal., pars poster., apud rer. anglic. Script., p. 630, éd. Suvile.)

> Ibid.

* Jean XXil... Donaldua O'Neyl, rex Ulloniffi... née non et ejusdem terne reguli et magnâtes ac populus bit)ernianus... (Joban. de Fordun ScoUchroti., p. 906, éd. Beame.)

4334 a tices qae nous subissons et qu*ont subies nos ancêtres de la part 4340. ^ ^^s ^^ d'Angleterre , de leurs agents et des barons anglais nés a en Irlande *. Après nous avoir chassés par la violence de nos habiatations, de nos champs, de nos héritages paternels; nous avoir « contraints, pour sauver notre vie , de gagner Içs montagnes, les « marais, les bois et les creux des rochers, ils nous l^arcèlent ina.cessanunent dans ces misérables refuges pour nous en expulser et * a s'approprier notre pays dans toute son étendue *. De là résulte « entre eux et nous une inimitié implacable, et c'est un ancien pape ce qui nous a placés originairement dans ce déplorable état'. Ils a avaient promis à ce pape de façonner le peuple d'tlibemie aux « bonnes mœurs et de lui donner de bonnes lois : bien loin de là , a ils ont anéanti toutes les lois écrites qui anciennement nous régisa saient * ; ils nous ont laissés sans lois , pour mieux accomplir notre a ruine , ou en ont établi parmi nous de détestables , dont voici quel- « ques exemples *.

a II est de règle dans les cours de justice du roi d'Angleterre en a Irlande . que tout homme qui n'est pas de race irlandaise (puisse « intenter à un Irlandais toute espèce d'action judiciaire , et que cette « faculté soit interdite aux Irlandais , soit clercs, soit laïques *. Si , a comme il arrive trop souvent, quelque Anglais assassine un Irlana dais, clerc ou laïque, l'assassin n'est ni puni corporellement ni a même condamné à Tamende; au contraire, plus la personne assasa sinée était considérable parmi nous, plus son meurtrier est excusé, a honoré, récompensé des siens, même des gens de religion et des a évéques ^. Nul Irlandais ne peut disposer de ses biens au lit de a mort, et les Anglais se les approprient *. D est interdit à tous les

i Per baron» «vgUooa in Hih^niia natoi. ( Johap. do Fordun Scotichron., p. 909, éd. Hearne )

, > ^ecUs nobis violenter... de spaciosis habitacionibus nostris... montana, Bilveslria ae paludosa loca... et omoem iocum nostre» habitacioni» sibi... uwrpare... ^Ibid., p. 9H.)

* Unde... inter nos et illos implacabiles inimicieiœ... miserabili in qdo romanus ponUrex slatu nos potuU. (Ibid., p. 919.)

* Legibiu... BcriptiB... privarunt. ( Ibid., p. 914.)

^ Pro gentia nostrae cxlerminacione legea pesai maa statuentes. ( Ibid.)

* In curia régis Angiiae in Uibernia. ( Ibid.)

^ Quanlo melior est occisua... et miyoreni inter suos obtinet looam, tanio plus oooidens honoraiur oi praemiatur ab AnKJicis... ( Ibi4-)

* Appropriant sibi Ipsls. (Ibid., p. M5.)

« oidres reiigieiix établis «n Irlande sur le territoire aiiglais de rece- «m a voir dans leurs maisons des hommes de nation irlandaise * . 4140.

a Les Anglais qui habitent parmi nous depuis longues années , et a qu'on appelle gens de race mêlée , ne sont pas pour cela moins a cruels envers nous que les autres*. Quelquefois ils invitent à leur a table les premiers de notre nation , et les tuent par trahison au a milieu du festin ou dans leur sommeil '. C'est ainsi que Thomas a de Clare ayant attiré dans sa maison Brien le Roux de Thomond ^ a son beau-frère , Ta mis à mort par surprise , après avoir communié a avec lui de la même hostie consacrée et divisée en deux parts *. Ces 0 crimes leur paraissent à eux honorables et dignes de louanges^ et « c'est la croyance de tous leurs laïques et de beaucoup de leurs a hommes d'église , qu'il n'y a pas plus de péché à tuer un Irlandais a qu'un chien '. Leurs moines disent avec assurance que, pour avoir a tué un homme de notre nation (ce qui trop souvent leur arrive), a ils ne s'abtiendraient pas un seul jour de célébrer la messe*. En «preuve de cela, les religieux de Tordre de Cîleaux, établis à a Granard, dans le diocèse d'Armagh , et ceux du même ordre qui a sont à Ynes, en Ulster , attaquent journellement , en armes, bles- « sent et tuent des Irlandais, et n'en disent pas moins leurs messes^. « Frère Simon , de l'ordre des Mineurs , parent de l'évêque de Co- « ventry , a prêché publiquement qu'il n'y a pas le moindre mal à « tuer ou à voler un Mandais^. Tous , en un mot, soutiennent qu'il a leur est permis de nous enlever, s'ils le peuvent, nos terres et « nos biens, et ne s'en font nul reproche de conscience, pas même à a l'article de la mort*.

« Ces griefs, joints à la différence de langue et de. mœurs qui existe a entre eux et nous, font qu'il n'y a nul espoir que jamais nous ayons

* Quod inhibeatur omnibus religioeis... (Johan. (teFordun Scotichron., p. 944,ed. Bearne.)

> Anglici... nostram inhabitantes terrain qui se focant médise nacionis... ( Ibid., p. »46.)

' Inter ipsas epulas vel dormicionis tempore. ( Ibid., p. 947.)

4 De eadem hostia oonsecrata in duas divisa partes. ( Ibid., p. 048.)

^ Non magis est peccaturo inlerflcere hominem hibernicum quam unum oanem. (Ibid.)

* Ob hoc non désistèrent a celebracione eciam uno die. (Ibid.) ^ Bt nicbilominus suas célébrant missas. (U)id., p. 949.)

* Quod non est peccatum. ( Ibid., p. 9i9.)

* Nuliam super boc, eciam in wMiiê arUculo, Mbi conaciencif m facientes. (Ibid.)

48SI « paix ou trêve en cette vie , si grande de leur part est l'envie de isM. « dominer, si vif de la nôtre est le désir légitime et naturel de sortir cr d'une servitude insupportable , et de recouvrer Théritage de nos « ancêtres * . Nous gardons au fond de nos cœurs une haine invétérée, a produite par de longs souvenirs d'injustices, par le meurtre de nos « pères, de nos frères, de nos proches, et qui ne s'éteindra ni de a notre temps ni du temps de nos fils^. Ainsi donc , sans regret ni a remords, tant que nous serons en vie, nous les combattrons pour <r la défense de nos droits, et ne cesserons de les combattre et de a leur nuire que le jour où eux-mêmes, par défaut de puissance, « auront cessé de nous faire du mal , et où le juge suprême aura tiré cr vengeance de leurs crimes , ce qui arrivera tôt ou tard , nous en a avons le ferme espoir*. Jusque-là nous leur ferons guerre à mort a pour recouvrer Tindépendance, qui est notre droit naturel, concr traints que nous y sommes par la nécessité même , et aimant mieux «c affronter le péril en hommes de cœur que de languir au milieu des « outrages*.»

Cette promesse de guerre à mort, faite il y a plus de quatre cents ans, n'est pas encore oubliée; et, chose triste, mais digne de remarque , le sang a coulé de nos jours en Irlande pour la vieille querelle de la conquête'. L'heure où cette querelle sera terminée est dans un avenir qu'on ne peut encore prévoir; car, malgré le mélange des races et les transactions de toute espèce amenées par le cours des siècles, la haine du gouvernement anglais subsiste, comme une passion native, dans la masse de la nation irlandaise. Depuis le jour de l'invasion , cette race d'hommes a constamment voulu ce que ne voulaient pas ses conquérants , détesté ce qu'ils aimaient, et aimé ce qu'ils détestaient. Elle dont les malheurs avaient été en partie causés par l'ambition des papes, elle s'est attachée aux doctrines du papisme avec une sorte de fureur dès que l'Angleterre s'en est afltan-

I Cùmque in coudicionibuB et iingua sunt nobis... diBsimiiee... lantiisque exeuciendi eorum imporlabile servitutU juKum, recuperaiidi hereditatem nosiram... debitUB et naluraliB affectus. (Johan. de Fordun Scolichron., p. M4,ed. Heame.)

^^NoBtroacflliorum nostrorum œfo. (Ibid.)

' Ideoqueomniabsiiueconicienciœremonu, quamdiu yWa. iderit, ipsos impiigoabiinuft, pro noslri juris defenBione. ( Ibid. , p. 9-23.)

* Morlalem gueiraiu habere cogimur cum praedicUs, prœcltgentes, neoeisitato coactî... diBcriiuini bellico virililer dob opponere, quaiii... (Ibid, p. 9S4.)

^ Voyes , ci-aprô8, la Conclusion de eetle histoire.

ehie. Cette opinifttreté indomptable ^ cette faculté de conserver, à {33« travers des siècles de misère, le souvenir de la liberté perdue et de ^^^^ ne point désespérer d'une cause toujours vaincue, toujours fatale à ceux qui osèrent la défendre f est peut-être le plus étrange et le plus grand exemple qu*un peuple ait jamais donné.

Quelque chose de la ténacité de mémoire et d'esprit national qui 1400 caractérise la race irlandaise se retrouve, aux mêmes époques , chez ^^^^ les indigènes du pays de Galles. Tout faibles quils étaient vers la fin duxn« siècle, ils espéraient encore non*seulement recouvrer la portion conquise de leur terre natale , mais voir revenir le temps où ils avaient possédé Tlle de Bretagne. Leur confiance imperturbable dans cet espoir chimérique faisait une telle impression sur ceux qui Tobservaient, qu'en Angleterre et même en France les Gallois passaient pour avoir le don de prophétisera Les vers où d'anciens poètes cambriens avaient exprimé avec effusion d'âme leurs vœux et leur attente patriotique étaient regardés comme des prédictions mystérieuses, dont on cherchait à trouver le sens dans les grands événements du jour^. De là vint la célébrité bizarre dont Myrdhin, barde du vn« siècle , jouit cinq cents ans après sa mort , sous le nom de l'Enchanteur Merlin. De là vint aussi le renom extraordinaire du roi Arthur, héros d'un petit peuple dont l'existence était presque ignorée sur le continent. Mais les livres de ce petit peuple étaient si remplis de poésie, ils avaient une si forte teinte d'enthousiasme et de convie, tion , qu'une fois traduits dans les autres langues , ils devinrent pour les étrangers la lecture la plus attachante et le thème sur lequel les romanciers du moyen âge bâtirent le plus volontiers leurs fictions. C'est ainsi que le vieux chef de guerre des Cambriens parut , dans les récits fabuleux des trouvères normands et français, l'idéal du che. valier accompli et le plus grand roi qui eût porté couronne.

Mais on ne se contentait pas d'orner ce personnage de toutes les perfections chevaleresques , et bien des gens croyaient à son retour presque aussi fermement que les Gallois; cette opinion gagna même les conquérants du pays de Galles, à qui elle faisait peur, et qui ne pouvaient s'en défendre. Différents bruits, plus bizarres les uns que

> Radnlph. de Dieeto, Imag. histor., apad bist angi. Script., t I, ool. 534, éd. Selden.

> ScripL rer. gallic. et francic, t. Xll et seq. pasftim.

^^00 les autres , nourrûtaient cette penuasioa. Tantôt Ton dbtit que dds If 51. pèlerins 9 venaot de la Terre-Sainte, avaient rencontré Arthur en Sicile , au pied du mont Etna* ; tantôt qu'il avait paru dans un bois en Basse-Bretagne, ou bien que les forestiers du roi d'Angleterre, en faisant leur ronde au clair de la lune, entendaient souvent ua grand bruit de cors, et rencontraient des troupes de chasseurs, qui disaient faire partie de la suite du roi Arthur^. Enfin, le tombeau d'Arthur ne se voyait nulle part; on Tavait souvent cherché sans jamais pouvoir le découvrir , et ce hasard semblait une eonfirmatioii de tous les bruits qui se répandaient'. f^s4 L«s historiens contemporains du règne de Heari i( avouent que H89. toutes ces choses étaient pour les Gallois de grands motifs d'orgueil national, et un encouragement dans leur résistance à la donounatioa étrangère*. Les esprits les plus fermes parmi les Anglo- Normands tournaient en ridicule ce qu'ils appelaient l'espérance bretonne; mais cette espérance, si vive qu'elle pénétrait par contagion chez les ennemis même des Gambriens , portait ombrage aux politiques de la cour du roi d'Angleterre '. Pour lui donner un coup mortel , ils ré-solurent de faire la découverte du tombeau d'Arthur , et la firent en 4189. effet de la manière suivante. Vers l'année 1189, un neveu du roi, nommé Henri de Sully, gouvernait le couvent de Glastonbury, situé au lieu même où la tradition populaire racontait que le grand chef cambrien s'était retiré pour y attendi'e la guérison de ses blessures*. Cet abbé publia tout à coup qu'un barde du pays de Pembroke avait eu des révélations sur la sépulture du roi Arthur, et l'on coaunença des fouilles profondes dans l'intérieur du monastère , en ayant soin d'enclore le terrain où se faisaient les recherches, pour écarter les

I Geryaslui Tilberiensis, Otia imperialla; apud Script, rer. brunsvic, t. I, p. m.

3 Narranlibut nemorum cuttodibua qu»» foreatarioa... Tultua nominat... mittUini copiam venantium el canum et cornuum atrepituin... (Ibid., p. 9SI et 9ia.)

3 Arthurts sepulcrum nusquam visitur. unde antiquitaa neiiiarum adhuc eum venlurum fabulaiur. ( WiKelm. Malmeab., De geat. re^. angl., lib. m, apiMt rar. aasiic Script., p. lis. éd. Savile.)

* Plurimam quippe animositalis scintillam exprlmere, plurimam rebeltlonla auda^ eiam Imprimer» poteat conUnua prisUn^B nobilitatia memoria... ei... regai brilannid tants et tam diulurnœ regiœ majistatia recordatto. (Girald. Cambrena., De iliaudablllbus Watlis; Aiiglia sacra, t. II, p. 455.)

^ Britonum ridenda fldea el credulus error.

( Ducange, Glosa, ad Script, medls el toflmsla Unitatia , ?• Arturum expectare.)

* Voyez liyre i, t L

témoins mspects*. La découverte ne manqua pas, et Ton trouva, iim» disent les eontemporains, une inscription latine gravée sur une plaque de métal, et des ossements d'une grandeur extraordinaire. On enleva ces restes précieux avec de grandes marques de respect^, et Henri II les fit placer dans un cercueil magnifique , dont il ne plaignit pas la dépense, car il se croyait amplement dédommagé par le tort que devait faire aux Gallois la perte de leur rêve le plus cher, de la superstition qui animait leur courage et ébranlait celui de leurs conquérants*.

Toutefois Tobstination patriotique des Cambriens survécut à l'espérance du retour de leur roi ArlBi», et ils furent loin encore de se résigner à la domination étrangère. Cette disposition d'esprit leur donnttt une confiance en eux-mêmes tellement naïve , qu'elle semblait presque de la folie. Dans une expédition que le roi Henri II fit en personne au sud du pays de Galles, un chef gallois, poussé par quelqu'une de ces vengeances de famille qui étaient le vice capital de la nation , vint le trouver à son camp et se joindre à lui. Le roi accueillit ce transfuge comme un auxiliaire précieux, et le questionnant sur les chances probables de la guerre : « Penses-tu , lui « dit-il, que les gens de ton pays puissent tenir contre mon armée * ? » A une pareille demande l'orgueil patriotique se réveilla dans le cœur du Gallois. Regardant son interlocuteur d'un air calme et assuré , il répondit : a Roi, vos forces ou celles d'un autre pourront bien affai- « blir et, en partie, ruiner cette nation , mais pour la détruire entièa rement il faudrait la colère de Diru. Au jour du jugement dernier, « pas une autre race , ni «ne autre langue que celle des Ryuirys ne a répondra pour ce coin de terre devant le souverain juge ^. d

Les historiens ne disent pas quelle réplique Henri II fit à ces paroles, empreintes d'une si imperturbable conviction; mais l'idée de

* Cambrobriton , YO). Il, p. 806.

> Ibid.

* Horc britannfc», vol. II , p. IM.

* Gonnaltiis ab eo senior quidam degente Gambrorum , qui contra alios tamen viiio gentis eidem adhœserat, super exercitu régie, populoqne rcbelli si resistere posset, quid ei videretur. (Girald. Cambrens., de illaudabilibua Wailiœ ; Anglia sacra, t. Il , p. «5.)

^ Grayari quidem plurimnque ex parte destrui et debilitari vestris, rex , aliorumque viribns... gens Isia valebit, ad plénum autero... niai et ira Dei concurrent , non delebitur. Nec alfa» ut arbilror, gens quam h«c cambrica aliave Ilngua in die di»tricti eiaminis, coraai judice suprême, pro boc terrarom angulo respondebit. (Ihid.)

Ih science prophétique des Gallois n'était pas sans pouvoir sur luimôme; du moins ses flatteurs le crurent , car son nom se trouve, par interpolation y dans plusieurs des vieux poèmes attribués au barde Myrdhin*.

Un jour que le même roi, revenant d*Irlande, passait par le comté de Pembroke , un homme du pays Taborda pour lui faire une prédiction toute religieuse et remarquable seulement par les circonstances dont elle fut accompagnée. Le Gallois , pensant qu*un roi d'Angleterre devait entendre l'anglais , adressa à Henri II la parole en cette langue , et lui dit : a God holde ye^ king; Dieu vous garde, « roi *. » Ce salut fut suivi d'un 4)SiK)urs dont le roi comprit à peine quelques mots : voulant répondre et ne le pouvant pas, il dit en français à son écuyer : «Demande à ce paysan s'il nous conte ses rêves.» L'écuyer, que sa situation moins élevée avait mis à même de converser avec des Saxons , servit d'interprète entre son maître et le Gambrien '. Ainsi , pour le cinquième roi d'Angleterre depuis la conquête, la langue anglaise était une langue à peu près étrangère. Le fils et le successeur de Henri II, Richard, dans le règne duquel entre maintenant cette histoire , n'était pas plus que lui capable de tenir conversation en anglais; mais, en revanche, il parlait et écrivait également bien les deux langues romanes de la Gaule, celle du nord et celle du midi , la langue A' oui et la langue d'of. 1189 Le premier acte administratif de Richard J*', quand son père 4190. (comme on l'a vu précédemment) eut été enseveli dans l'église de Fontevrault , fut de faire saisir Etienne de Tours , sénéchal de l'Anjou et trésorier de Henri 11^. On l'enferma les fers aux pieds et aux mains, dans un cachot d'où il ne sortit qu'après avoir livré au nouveau roi tout l'argent du roi défunt et le sien propre'. Ensuite, Ri-

> Sketch of the early history of the Kymry , by Roberts. p. U7.

> Dum rex ad equum suum ascenderet, astitit el vir quidam... qui regein teutoniea lingua sic affatur.- Gode olde king; deinde sic prosequitur... (Benrici Knyghlon, De event. Angl., lib. ii, apud bUt. an({l. Script, t. U, col. 9896. éd. Selden.)— La formule anglaisf a été rétablie par Camden , Anglica, Uibernica, etc., p. S40. Je me Miia servi de cette restitution.

' Rex autpm dixit gallice miliii qui frœnum suum tenrbat: Inquire a rustiooiUoan hflpc Bomriiaveril? At dum hsec anglice expoiieret.. (Ibid.)

^ Stalim injfcit manus in Sicphaiium de Turooia, seiiescallum Aiidegavis... (Roger, de Hoved. Annal., paru poster., apud rer anglic. Script., p. 654, éd. SâTile.)

^ Usque ad novissimum quadranlem. ( U)id.)

cbard passa le détroit, accompagné de Jean son frère , et, dès son 4<w> arrivée en Angleterre , il s'occupa des mêmes soins que sur le conti- 1190. nent; il courut aux différents trésors royaux conservés dans plusieurs villes, et les fit rassembler, inventorier et peser *. L'amour de l'or fut la première passion que manifesta le nouveau souverain , et aussitôt qu'il eut été sacré et couronné selon Tancien usage, il commença à mettre en vente tout ce qu'il possédait en terres, ses châteaux , ses villes , tout son domaine , et , en certains lieux , le domaine d'autrui , . si l'on en croit un historien de Tépoque ^.

Beaucoup de riches Normands , clercs et laïques , profitèrent de Toccasion et acquirent à bon marché quelques portions du grand lot de conquête que Guillaume le Bfttard avait réservé pour lui-même et pour ses successeurs". Les bourgeois saxons de plusieurs villes qui étaient la propriété du roi se cotisèrent alors pour racheter leurs maisons et devenir, à charge de rente annuelle, propriétaires du lieu qu'ils habitaient^. Par le seul fait d'un pareil traité, la ville qui l'avait conclu devenait une corporation et s'organisait sous des syndics responsables envers le roi pour le payement de la dette municipale , et envers les bourgeois pour l'emploi des sommes levées par contribution personnelle. Les règnes des successeurs de Richard P' offrent un grand nombre de ces conventions par lesquelles les cités d'Angleterre sortirent graduellement de la condition où la conquête normande les avait fait descendre '. D est probable que Richard mit en usage ce moyen de remplir ses coffres, dans un temps où il semblait attentif à n'en négliger aucun, a Je vendrais Londres, disait-il à a ses courtisans, si je trouvais un acheteur*, n

L'argent que le roi d'Angleterre accumula de cette manière , dans les premiers mois de son règne, paraissait destiné aux frais de l'expédition en Terre-Sainte qu'il avait juré d'accomplir en commun avec Philippe , roi de France ^. Néanmoins Richard montrait peu d'em-

1 Fecii compuUri et ponderari. (Boger. de Hoved. Annal., part poater.» apud anglic. ScrlpU, p. 654, éd. Sa vile.) > Exposait venditioni omnia qus habuit. ( ibid., p. 6S8.)

* Quicumque volpliant. <^merunt a rege sua el aliéna Jura. (Ibld.,p. 660.)

* Firma IJurgi. ( VoypE Ballam's Europe in middie âges.) ^ HalIam'B Europe in middie âges.

* Lundonlas quoque Tenderem, si emptorem idoneum Invenirem. (Guitlplm. Neubriff.. De reb. anglic., p. 363, éd. Hearne.)

» Voyei livre x.

im pressement à se mettre en route; son compagnon de pèleriDa0e fat 11^. obligé d'envoyer des ambassadeurs en An^eterre pour le sommer de sa parole , et lui dire que le rendez-vous de départ était fixé définitivement aux fêtes de P&ques ^ Richard ne jugea pas à propos de tarder plus longtemps, et, à l'arrivée des messagers de France, il convoqua une assemblée géniale de ses comtes et de ses barons, où tous ceux qui, avec lui, avaient fait vœu de prendre la croix, jujpàrent de se trouver sans faute au rendez-vous ^. Les ambassadeurs firent ce serment sur Tàme du roi de France , et les barons d'Angleterre sur rame de leur roi >. Des vaisseaux furent rassemblés à Douvres , et Richard traversa la mer. H90. Sur le point de partir pour la nouvelle croisade, les rois d'Angleterre et de France firent ensemble un pacte d'alliance et de fraternité d'armes , jurant que chacun d'eux maintiendrait la vie et l'honneur de l'autre; qu'aucun ne manquerait à l'autre dans ses périls; que le roi de France défendrait les droits du roi d'Angleterre comme sa propre ville de Paris, et le roi d'Angleterre ceux de l'autre roi comme sa propre ville de Rouen *. Richard s'embarqua dans un des poris dn midi de la Gaule, qui tous, depuis la frontière d'Espagne jusqu'à la côte d'Italie, entre Nice et Yintimille, étaient libres, et relevaient nominalement de la royauté d'Aragon '. Le roi Philippe, qui n'avait point de ville maritime sur la Méditerranée, se dirigea vers Gènes, et s'embarqua sur des vaisseaux que lui fournit cette riche et puissante commune*. La flotte du roi d'Angleterre le rejoignit par le détroit de Gibraltar, et les deux rois ayant côtoyé l'un 9jpcès l'autre l'Italie dans toute sa longueur, firent halte en Sicile pour y prendre leurs quartiers d'hiver '.

' Immutabiliter. ( Roger, de HoYed. Annal., part poater^ apud rer. angiie. SeripU, p. 660, éd. Savile.)

* In générait coneilio apud Londoniis. (fbid.)

3 Nuncii régis Francis... juraverunt in anlmam régis Franciœ... in animam régis Annliffi, coram nunciia. ( Ibid.)

* Quod iieuter illorum alteri deflciel in npgoiiis suis , sed res Franeiœiuvahit regem AnglisB. .BC si ipse vellet civitalem suam ParisîVis defendere... eiviiatem Mum Rotomagi.(Ibld., p. 664.)

» Ce fut à Harsi^ille. — Inter Mices et VintemUe est diVisio terrarum regia Arragoniie. ( Ibid., p. 667.)

* Sisoiondi , Hj»l. des Français , I. VI , p. 96.

"* Roger, de Boved. Annal., pars poster., apud rer. angiie. Script., p. 6af et6i8, ad. Savile.

LIVRB XI. 245

Cette Ile , crniquiae un «iècle auparavant par les Normands sei- m9S. gneiirs de TApulie et de la Calabre, formait, avec le territoire situé en face de Tautre c6té du détroit , un royaume qui reconnaissait la suzeraineté du Saint-Siège. En Tannée ii39, Roger, prunier roi de Sicile et de Naples , avait reçu du pape Innocent H Tinvestiture par rétendard. Après le règne de son 6i8 et celui de son petit^fils, la couronne échut à Tun de ses bâtards nommé Tancrède, qui gouvemait depuis peu de temps lorsque les deux rois abordèrent à Messine. Tous deux furent accueillis avec de grandes marques de respect et d'amitié; Philippe reçut des logements pour lui et pour ses barons dans rintérîeur de la ville ; et Richard s^étaMît hors des murs dans une maison entourée de vignes.

Un }n<ar ^^1 se promei^ait aux environs de Messine, accompagne d'un seul chevalier, il entendit le cri d'un épervier soHh* de la maison d'un paysan *. L'épervier et tous les oiseaux de chasse étaient alors en Angleteire , et noéme en Normandie , une propriété noble , interdite aux vilains el aux bourgeois , et réservée pour les plaisirs des barons et des chevaliers. Richard , oubliant qu'en Sicile il n'en était pas tout à ftiit comme dans son propre royaume , entra dans la maison, prit Toiseau, et voulut l'emporter*; mais le paysan sicilien, quoicpie slijet d*un roi de race normande, n'était pas habitué à souffrir ce que supportaient les Anglais ; il résista , et, appelant ses voisins au secours, il tira contre le roi un couteau qu'il portait à la ceinture*. Richard voulut se servir de son épée et faire face aux paysttAS qui s'amassaient autour de lui ; mais l'épée s'étant brisée entre ses mcûns, il fut contraint de prendre la fuite, poursuivi à coups de bâtons et de pierres *.

Peu de temps après cette aventure, l'habitude de tout oser en An- 1190 gleterre à l'égard des vilains et des bourgeois lui en attira une plus hqi. fâcheuse. D y avait près de Messine, sur le bord du détroit , un couvent de moines grecs , très-fort par sa position : Richard , ayant trouvé ce lieu convenable pour y placer ses magasins , en chassa les

1 Verttt se ad domum quandain in qua audivitaocipitrem. (Boger. de Hoved. Annal., pan poster., apud rer. anglic. Script., p. 07S, éd. Savfle.)

2 Intrans domum cepit illum. ( Ihid.)

* Eteàm... eullellum suum in regem extraxiseet (Ibid.)

' Cum lapidibuB el fustibiu... et sic vix evadens ex manibns eonim (Ibid.)

11W moines et y mit garnison '. Mais les habitants de Messine voulurent II9J. montrer au prince étranger combien cet acte d* arrogance et de mépris pour eux leur déplaisait; ils fermèrent leurs portes et refusèrent rentrée de la ville aux gens du roi d'Angleterre ^. En apprenant cette nouvelle , Richard, outré de colère , se rendit au palais de Tancrède; il le requit de châtier, sans nul retard, ses bourgeois, qui osaient tenir tète à un roi '. Tancrède fit enjoindre aux Messinois de cesser toute démonstration hostile^. La paix sembla rétablie; mai& la rancune sicilienne ne s'éteignit pas au gré des ménagements politiques. Quelques jours après , une troupe des plus irrités et des plus braves d'entre les bourgeois de Messine se rassembla sur les hauteurs voisines du quartier du roi d'Angleterre, pour tomber sur lui à Fimpro- Viste, lorsqu'il passerait avec peu de monde ^. Lassés d'attendre, ils livrèrent Tassant à la maison d'un officier normand , appelé Hugues le Brun; il y eut combat et grand tumulte, et Richard, qui était alors en conférence avec le roi Philippe sur les affaii*es de la guerre sainte, accourut, s*arma, et fit armer tous âes gens *. Avec des forces supérieures , il poursuivit les bourgeois jusqu'à la porte de la ville : ceuxci entrèrent; mais le passage fut fermé aux Normands, sur lesquels on fit pleuvoir du haut des murs, une grêle de flèches et de pierres'. Cinq chevaliers et vingt sergents du roi d'Angleterre furent tués; enfin son armée tout entière arriva, brisa une des portes , et, s'emparant de la ville, y planta la bannière de Normandie sur toutes les tours*.

Pendant ce combat, le roi de France était resté tranquille spectateur, sans offi^r, disent les historiens , aucun secours à son frère de pèlerinage *; mais quand il vit Tétendard du roi d'Angleterre flotter sur les remparts de Messine, il demanda que ce drapeau fût enlevé

< Roger de Hoved. Annal., ip9n poster., apud rer anglic Script., p. 673, éd. Sa? lie. 3 Cùm autem cives Measans vidisfient.. habuerunl eum suspeclum. flbîd.)

3 Intravil cymbam et Ivit ad palatium régis Tancredi. (Ibid., p. 97S.)

4 Ibid.

^ Magna mulUtudine congregati super montes, et eipectaTerunt quidam

pronipti et parali proditiose in regem Anglis irruere. ( Ibid.)

* Feoerunt insultum in hospiUum Hugonis de Brun... praeoepit orones suoé armari. (Ibid.)

' Multos et duros lapldum ictus. ( ibid , p. 674 )

« BU., signa régis Anglia» in munitionibuspercircuilnmtnurorum poauenint.(Ihid.)

■ Quamvis ipsi essent confratrea in illa peregrinaUone... ( ibid.)

et remplacé par le sien propre. Ce fut entre les deux frères d'armes ««m le commencement d'une querelle qui ne fit que s'envenimer par la 1194. suite*. Richard ne voulut point consentir aux prétentions du roi de France; seulement il fit descendre sa bannière , et remit la ville en garde aux chevaliers du Temple , jusqu'à ce qu'il eût obtenu satisfaction du roi Tancrède pour la conduite des Messinois ^. Le roi de Sicile accorda tout, et, plus timide que ne l'avaient été une poignée de simples bourgeois , il fit jurer par ses grands officiers , sur son &me et sur la leur^ que lui et les siens , sur terre et sur mer , garderaient en tout temps fidèle paix au roi d'Angleterre et à tous les siens '.

Pour preuve de sa fidélité à ce serment, Tancrède remit à Richard «iw. une lettre qu'il assurait lui avoir été envoyée par le roi Philippe » et dans laquelle celui-ci disait que le roi d'Angleterre était un traître qui n'avait point observé les conditions de la dernière paix faite avec lui, et que si Tancrède et ses gens voulaient lui faire la guerre ouverte, ou l'attaquer de nuit par surprise , l'armée de France serait toute prête à les aider* . Richard garda quelque temps le secret sur cett« confidence; mais dans une des disputes fréquentes qu'occasionnait entre lui et sonfi^re d'armes leur séjour prolongé dans le même lieu, il présenta subitement la lettre au roi de France , lui demandant s'il la reconnaissait^. Sans répondre à cette question , Philippe attaqua de paroles le roi d'Angleterre : a Je vois ce que c'est, lui dit-il ; vous « me cherchez malice pour avoir prétexte de ne point épouser ma a sœur Aliz, que vous avez juré d'épouser; mais tenez pour certain « que si vous l'abandonnez et prenez une autre femme, je serai toute « ma vie ennemi de vous et des vôtres*. » — a Votre sœur, reprit a tranquillement Richard , je ne puis l'épouser; car il est certain que

■ Postulavit ut iigna refais Anglise deponerentar, et... sua imponerentur. ' Roger, de Ho?ed. Annal., pan poster., apud rer. anglic. Script., p. e74, éd. Savile.)

* Ibid.

' Se et 8UOS pacem M^aturos Richardo régi Anglf» et suit in mari et terra. (*lbid.,

* Quod rex Angii» proditor erat... et si ipse rpx THncredus vellet ciim rege Anglîs in bello eongredi, ve) de nocte invadere, ille et gens sua auxiliarentur ei. (Ibid., P.6W.)

» Ibid.

* Niinf! scio ?ere quod m AngJiœ quasril causas malignandi ad versus me... ut Aieftiam , sororem meam , dimittat, quam ipse slbi desponsendam juravit... sed pro cerlo Bciat quod si... (Ibid.)

f48 LIVRE XI.

« mon père Ta connue, et qu'il a eu d'elle un enfant; ce que je puis « puis prouver , si vous l'exigez , par de bons et nombreux témoi- « gnages*.»

Ce n'était pas une découverte que Richard venait de faire sur le compte de sa fiancée; il y avait longtemps qu'il savait cela, et même il ne l'avait pas ignoré dans le temps où, pour faire tort à son père, il montrait, comme on l'a vu plus haut, tant d'envie d'accomplir ce mariage'. Mais tout ce qu'il avait promis alors par ambition de régner, se voyant roi il ne jugea plus à propos de le tenir ; et il obligea Philippe à subir la preuve testimoniale de la honte de sa propre sœur '. Les faits , à ce qu'il semble , étaient incontestables, et le roi de France, ne pouvant persister dans sa demande , dispensa Richard de sa promesse de mariage , moyennant la somme de dix mille marcs d'argent payables en quatre années. A cette condition, dit le narrateur contemporain, il lui donna licence d'épouser la femme qu'il voudrait*.

Redevenus amis par ce traité, les deux rois mirent à la voile pour la Terre-Sainte, après avoir de nouveau juré sur les reliques et sur l'Évangile de se soutenir de bonne foi Tun l'autre dans ce voyage et au retour*. Sur le point de partir, on publia dans les deux camps l'ordonnance suivante :

« Sachez qu'il est défendu à toute personne de l'armée, à l'excepm tion des chevaliers et des clercs, de jouer de l'argent à quelque a jeu que ce soit durant le passage. Mais les clercs et les chevaliers a pourront jouer jusqu'à perdre vingt sous en un jour et une nuit ; a et les rois joueront selon leur bon plaisir *.

a En la compagnie ou sur le vaisseau des rois , et avec leur peN « mission , les sergents d'armes royaux pourront jouer jusqu'à vingt « sous , et pareillement en la compagnie des archevêques , évéques,

< Quia rex Anglitt pater niiM eam eoimoverai, et flllum ex ea gemierat. (Boger. de HoTed. Annal , para poster., apud rpr. anglic. Script., p. 6K8, éd. Sarile.) ' Voyei Mvre x.

' Et ad hoc probandum multoa produxit lealfs. (BogerdeHoyed.. Joe. supr. eit.^

* Sub bac conventione... dedil régi Anglis licentiam ducendi In uxorem quameumque vellet. (Ibid.)

^ Joraverunt super reliquias sanctonim quod aller alterum et exercltum ^us iu peregrinationa fUa, eundo et redeundo. bona flde cualodirel. ( Ibid., p. 674.)

• ExoepUs miliUbuB et clericis qui... reges autem pro beneplacito auo ludent. (Ibid., p. «75.)

LIVKB XI. »9

«comtes et barons, et avec leur permission ^ leurs sergents pour- ,|^ « ront jouer la même somme *.

« Mais 9 si Ton prend à jouer, de leur autorité privée, des sergents <r d*armes , des travailleurs ou des matelots , les premiers passeront « aux verges , durant trois jours , une fois par jour , et les derniers ir seront plongés trois fois en mer du haut du grand uàt ^. j»

Dieu bénit, disent les historiens du temps, le saint pèlerinage de ces pieux et sages rois. Philippe arriva le premier devant la ville de Ptolémaîs ou Saint-Jean-d'Acre , alors assiégée par les chrétiens que Salah-Ëddin avait chassés de Jérusalem et de la Palestine ; Richard Ty joignit après un assez long retard , durant lequel il avait conquis nie de Chypre sur un prince de la race des Comnènes. Dès que les deux rois furent réunis, le siège d'Acre avança rapidement; leurs pierriers, leurs mangonneaux et leurs trébuchets battirent si bien les murs, que la brèche fut ouverte en, peu de jours, et la garnison obligée de capituler'. Cette victoire, qui produisit chez les chrétiens d'Orient le plus vif enthousiasme , n'assura point cependant la concorde parmi les princes croisés. Malgré le serment prélé par les deux rois sur TÉvangile, eux et leurs soldats se [haïssaient, s'injur riaient et se calomniaient mutuellement^.

La plupart des chefs de Tarmée , quels que fussent leur rang et leur pays , étaient divisés par des rivalités [d'ambition , d'avarice ou d'orgueil. Le jour de la prise d'Acre, le roi d'Angleterre, trouvant la bannière du duc d'Autriche arborée sur les murs à c6(é de la sienne, la fit aussitôt enlever, déchirer, et jeter dans une fosse d'ordures* Peu de temps après, le marquis de Montferrat, qui disputait à Gui de Lusignan le vain titre de roi de Jérusalem, fut assassiné à Tyr par deux Arabes fanatiques, et ce fut le roi d'Angleterre qu'on accusa de

< Et iD hospUio duorum reg^m possuol..- usque ad xx solidos ludere. Bt (H»ram BTchiepiBcopis v\ episcopis et comitfbus el baronibus. (Roger, de Boved. Annal., pan poster., apiid rn*. anglic ScrIpL, p. 6M, »d. Saviie.)

^ Si autem servientes aut marinarii aut alii minisiri per se invenli fueriol ludentes... (Ihid.)

3 PetrariR , mangonrlU. < Radulpb. CogHi^ales abbat. Chroa. , apud Script, rer. gelilci. ei ffanok., f. IVHI , p. 64.)

' Rex Francitt et ^na eu* parri pendebaot regen Anglie et gmitem suana , et e convemo... (Roger, de Hoved. Annal., pars poster., apud r«r. angMo. Soripi., p. 694, «d SavHe.)

^ Incloacam profundam... dejeciU (Rigordus, apud Script, rer. taJIie. elfrwQie., tXVU.p. 36.)

no LIVRE XL

4491. les avoir soudoyés. Enfin , au bout de quelques mois , le roi de France, tombé malade , crut ou feignit de croire qu'il venait d'être empoisonné par quelque agent secret du roi d'Angleterre*. Sous ce prétexte , il abandonna l'entreprise qu'il avait fait vœu d'achever, et laissa ses compagnons de pèlerinage se débattre seuls contre les Sarrasins ^. Richard, plus obstiné que lui, continua de tous ses efforts la tentative difficile de reconquérir la ville sainte et le bois de la vraie croix.

1190 Pendant qu'il poursuivait, avec assez peu de fruit, des exploits qui 1191. rendirent son nom un objet de terreur dans tout l'Orient, l'Angleterre était le théâtre de grands troubles causés par son absence. Ce n'était pas que les Anglais d'origine eussent entrepris de se révolter contre leurs seigneurs de race normande; mais il y avait mésintelligence entre ces derniers. A son départ pour la croisade, le roi Richard n'avait confié aucune autorité à son frère Jean , qui ne portait alors d'autre titre que celui de comte de Mortain. Fidèle à ce vieil instinct de discorde, que lui-même attribuait à tous les membres de sa famille ', Richard se défiait de lui et l'aimait peu. Un homme étranger à cette famille, étranger même à l'Anjou et à la Normandie, Guillaume de Longchamp, évèque d'Ély et originaire de Beau vais *, avait été chargé par le roi de la direction suprême des affaires, sous le titre de chancelier et de grand justicier d'Angleterre. Enfin le roi Richard avait fait jurer à Geoffroy, son frère naturel, de ne mettre le pied en Angleterre que trois ans après son départ, parce qu'il es|>érait être de retour avant ce terme *.

Le chancelier Guillaume de Longchamp , maître de toute la puissance royale, en usa pour s'enrichir, lui et sa famille; il plaça ses parents et ses amis de naissance étrangère dans tous les postes de profit et d'honneur , leur donna la garde des châteaux et des villes, qu'il 6ta, sous différents prétextes , aux hommes de pure race normande, sur lesquels il fit peser , aussi bien que sur les Anglais , des

1 Cbron. Johan. Bromlon, apud hi»t angl. Script, t. I, col. I9IS, éd. Seiden.

3 Turpiter peregrinationiB suœ proposUum et votum... dereliqaii. (Roger de Boved., Annal., purs poster. , apud rcr. anglic. Script, p. OM, éd. S^ile.)

•Yoyei livre i,t III.

* Guilielmus de Longe Campo, ex pago belvacensi oriundu«. (Boger. de Hoved. gupr. cit., p. 6M.)

& lbid.,p. 7<H.

exactions insupportables*. Les auteurs du temps disent que, grftce *im à ses rapines, pas un chevalier ne pouvait garder son baudrier plaqué u%î. d'argent, ni un noble son anneau d'or, ni une femme son collier , ni un juif ses marchandises ^ Tl affectait de prendre les manières d'un souverain , et scellait les actes publics de son propre sceau, au lieu du sceau d'Angleterre' ; une garde nombreuse était postée autour de son hôtel; partout où il allait, mille chevaux et plus l'accompagnaient, et s'il requérait son gite dans quelque maison, trois années de revenu ne suffisaient pas à réparer la dépense que lui et sa suite y avaient causée en un seul jour \ Il faisait venir à grands frais des trouvères et des jongleurs de France pour chanter sur les places publiques des vers , où l'on disait que le chancelier n'avait pas son pareil au monde '.

Jean, comte de Mortain, frère du roi, homme non moins ambitieux et non moins vain que le chancelier, voyait avec envie cette puissance et ce faste, qu'il aurait voulu pouvoir étaler lui-même. Tous ceux qu'indignaient les exactions de Guillaume de Longchamp, ou qui désiraient un changement politique pour tenter la fortune , formèrent un parti autour du comte, et une lutte ouverte ne tarda pas à s'établir entre les deux rivaux. Leur inimitié éclata à l'occasion d'un certain Gérard de Camville, homme de race normande , à qui le chancelier voulut ôter le gouvernement , ou , comme on disait alors, la vicomte de Lincoln , que le roi lui avait vendue à prix d'arçent •. Le chancelier, qui voulait donner cet office à l'un de ses amis, somma Gérard de lui rendre les clefs du château royal de Lincoln; mais le vicomte résista à cet ordre , déclarant qu'il était homme-lige du comte Jean , et qu'il ne rendrait son fief qu'après avoir été jugé et condamné pour

■ Ctericis fero et laicis, ecclesias, prœdia, terras et posscuionefi bubb abstulitqu8B aul iiepoUbuB suis... erogabai, aut damnabiiiter sibi relinebat. ( Roger, de Uoved. Annal., pars poàler , apud rer. anglic. Script., p. 680, ed Savile.)

' Ut nec Tiro haltbeum argenlo redimitum, itec fœininsB monile» nec viro nobili, annulum, vel Judso relinquerenl thesaurum vel quidlibet preliosi. (Mattb. Paris., 1. 1, p. 166.)

' Suo sigillo fccit uniYersa... (Gbron. Gerras. Cantuar., apud hisU angl. Script. , 1 11 , col. 1578, ed. Selden.)

* Guilieim. Neubrig., De reb. anglic, p. 398, cd. Ilearne.

^ De regnu Fraocorum eantores el joculatores muneribus allexerat, ut de ilio canerent in plaleis , el jam dicebatur ubique quod non erat lalis in orbe. (Roger, de Hoved. Supr. cit., p. 703 , ed. Savile.)

* GhroD. ioban. Bromtoo, apud hist. angl/Script, 1. 1, col. Ii83 , ed. Selden.

nî LIVRE XI.

HM ferfaîture dass (a cour de son seigneur *. A ce refus , le cbaoeclier uff . ^in^9 ^^^ VB^ armée , assiéger te château de LincolD , le prit , et eo chassa Gérard de Caaiviile , qui demanda justice de cette violence à Jean , comme à son suzerain et à son protecteur ^. Par une sorte de représailles du tort fait à son vassal , le comte Jean s'empara des citadelles royales de Nottingham et de Tickhil ^ y plaça ses chevaliers et y arbora sa bannière, protestant, dit un vieil historien , que si le chancelier ne faisait promptement droit à Gérard, son homme-tige, il lui ferait visite avec une verge de fer'. Le chancelier eut peur, et négocia un accord par lequel le comte resta en possession des deux forteresses qu'il s'était fait livrer : ce premier pas du prince Jean vers Tautorité que son frère avait craint de lui confier, ne tarda guère à être suivi de tentatives plus importantes. iiM. Geofiroy , fils naturel de Henri II , élu archevêque d'York du vivant de son père , mais demeuré longtemps sans confirmation de la part du pape, obtint enfin de Rome la permission de se faire consacrer par le prélat de Tours , métropolitain de l'Anjou \ Aussitôt après sa consécration , il partit pour l'Angleterre , malgré le serment que son frère l'avait contraint de prêter^. Le chancelier en fut averti; et, au moment où l'archevêque Geoflroy allait s'embarquer au port de Wissant , il rencontra des messagers qui lui défendirent, au nom du roi, de passer la mer. Geoffroy ne tint compte de la défense , et des gens armés furent apostés pour le saisir à son débarquement*. Ayant échappé à leurs rechercnes , en se déguisant , il gagna un monastère de la ville de Canterbury, dont les religieux l'accueillirent et le cachèrent dans leur maison ^. Mais bientôt le bruit courut qu'il s'y trouvait; le couvent fut investi par des soldats, et l'archevêque, saisi dans l'église au moment où il venait de dire la messe , fut enfermé dans le château de la ville , sous la garde du connétable Mathieu de Clare. Cette arrestation violente fit grande rumeur par toute l'Angle-

* Se esBe bominem comitis Johannis, et velle in çuria sua jure stare. ( GtiroD. Juhao. Bromton , apud hisl. angl. Script., l. 1 , col. 4Stt , éd. Selden.)

> Roger, de Hoved. Annal, para poster., apud rer. aDglic. Script, p. 700, éd. Savile.

> Visitaret eum in virga ferrea. ( Ibid.)

* Ibid., p. 701.

* Immemor sacramenti quod fecerat domino régi fratri suo. ( U)ld.)

* Ibid, p. 701. — ' Ibid.

ten«; et lu cootU Jean, suiûssaBl Toccasioiiy fMÎt oyvMuneni le mm. parti de son frère, et ordoima, avec menaces, au chancelier de mettre en liberté Tarchevéque. Le chancelier n'osa résister; et alors, devenu plus audacieux, le comte de Mortain se rendit à Londres, y convoqua le grand conseil des barons et des évéques, et accusa devant eux Guillaume de Longcbainp d'avoir abusé énormément du pouvoir que le roi lui avait confié*. Guillaume avait mécontenté trop de gens pour que son accusateur ne fût pas favorablement écouté. L'assemblée des barons le cita donc à comparaître devant elle ; il s'y refusa « et , raa. semblant des hommes d'armes , il marcha sur Londres , de Windsor où il était, pour empêcher les barons de se réunir une seconde fois. Mais les hommes d'armes du comte le rencontrèrent aux portes de la ville, attaquèrent et dispersèrent son escorte, et le forcèrent de se jeter, en grande hâte, dans la Tour de Londres, où il se tint renfermé pendant que les barons et les évêques , réunis en parlement , délibéraient sur son sort^.

La majorité d'entre eux avait dessein de frapper un grand coup , et de destituer celui à qui le roi Richard avait confié la lieutenance de son pouvoir, et qui , selon les formes légales, ne pouvait être déposé sans Tordre exprès du souverain. Dans cette entreprise hardie , le comte de Mortain et les barons anglo-normands résolurent de compromettre les habitants saxons de Londres , afin d'avoir pour appui , s'il fallait en venir aux mains , toute la population de cette grande ville. Le jour fixé poiur leur assemblée , ils firent sonner la grosse cloche d'alarme; et, à mesure que les bourgeois sortaient de leurs maisons, des gens apostés leur disaient de se rendre à l'église Saint- PauP. Les marchands et les gens de métier y allèrent en foule pour voir de quoi il s'agissait; ils furent surpris d'y trouver réunis les grands du pays , les fils des hommes de ta conquête , avec lesquels ils n'avaient d'autres relations que celles du vilain avec le seigneur. Contre l'ordinaire, les barons et les prélats firent t)on accueil aux bourgeois,

' Ul caiiGellariusJuristaret in euriaregia. (Roger, de Hoved. Annal., para poater., apud rer. anglie. Script, p. 701 , éd. Savile.)

3 ContigU quod^. milites iiUus et mililet comilia Jobannis obviaverunt sibi et acriler congressi eunl. ( Ibid.)

3 Fuisata eampana qus populum solel ad conveniendum urgere , tam archiepiscopi quam epiaoopi, tam comile» quani barones, coiivenerunt in capituto Sancii-Pauli Londonifl». ( Madulf. de Dicelo, Inag. histor.^apud hiaU augi. ScripL, i. 1, ooi. 664, cd. Selden.)

MIN. et une sorte de fraternité passagère parut , malgré les différences de conditions sociales , entre les Normands et les Saxons. Ces derniers comprirent ce qu'ils purent des discours prononcés devant eux en langue. française , et , le débat fini j ou lut une prétendue lettre du roi, datée de Messiue, laquelle portait que, si le chancelier se conduisait mal dans son office , on pourrait le déposer et mettre à sa place Tarchevéque de Rouen*. Après cette lecture , on prit les voix de toute rassemblée , sans distinction de race , et les hérauts normands proclamèrent « qu'il avait plu à Jean , comte de Mortain , frère du a roi , à tous les évéques , comtes et barons du royaume j et aux a citoyens de Londres y que le chancelier Guillaume de Longchamp a fût destitué de son office ^. »

Pendant que ces choses avaient lieu dans Téglise de Saint-Paul , le chancelier se tenait enfermé dans la Tour de Londres ; il aurait pu y soutenir un siège ; mais , abandonnant tout projet de se défendre, il offrit de capituler. La libre sortie lui fut accordée, sous condition de remettre à Tarchevéque de Rouen , son successeur, les clefs de tous les châteaux du roi'. On lui fit jurer de ne point sortir d'Angleterre avant d'avoir fait cette remise , et l'on emprisonna ses deux frères comme otages de sa parole^. Il se retira à Canterbury; mais, après y être demeuré quelques jours, il prit la résolution de s'enfuir, aimant mieux laissor ses frères en danger de mort que de rendre les châteaux , par la possession desquels il espérait encore recouvrer ce qu'il avait perdue 11 sortit de la ville à pied et déguisé, ayant pardessus ses habits d'homme une jupe de femme et une cape à larges manches , la tète couverte d'un voile d'étoffe épaisse . tenant sous le bras un ballot de toile, et à la main une aune*. Dans cet attirail qui était celui des marchandes anglaises de l'époque , le chancelier se rendit vers la mer, et fut obligé d'attendre quelque temps le navire où il devait s'embarquer ^

< Ostenderunt coram populo litleras domini reKis sigillaUs. (Bosser, de Hoved. Annal., pare poster., apud rer. an|{lic. Script, p. 703, éd. Saflle.)

> Placuit ergo Johaiini , fratri régis, et omnibus episcopis , et oomitibus et baronilNM regni , et civihus Londoniarum quod canceilariu* deponeretur. ( Ibid.)

3 Ibid., p. 704.

4 Fratres suos... obsides dedil. ( Ibid.) » Ibid.

< Tunica fœminea viridi... cappum liabens ejusdem coloris... manleatam... péplum in capile... pannum linneum in manu sinistre... virgam Tenditorisin deilra... (Ibid.)

LÎVRB XL »6

Il s*as8it tranquillement sur une pierre avec son ballot sur les ge- i^^doux; des fenunes de pécheurs qui passaient Tabordèrent en lui demandant le prix de sa toile; mais, faute de savoir un seul mot d'anglais, le chancelier ne répondit rien, ce qui étonna fort les acheteuses'. Elles s'éloignèrent cependant; mais d'autres femmes survinrent, aperçurent la toile, et, Fayant touchée pour l'examiner, firent la même demande que les premières. La prétendue marchande continua de garder le silence , et les femmes renouvelèrent leurs questions : enfin, poussé à bout, le chancelier se mit à rire tout haut, croyant sortir d'embarras par cette espèce de réponse '. A ce rire hors de propos , les femmes crurent qu'elles avaient devant elles une personne idiote ou aliénée, et, soulevant son voile pour la reconnaître , découvrirent un visage d'homme fraîchement rasé '. Leurs cris de surprise ameutèrent les ouvriers du port; ceux-ci, joyeux de trouver un objet de risée, se jetèrent sur le personnage déguisé, le tirant par ses habits, le faisant tomber. par terre , et s'amusant de ses vains efforts [>our leur échapper ou leur faire comprendre qui il était ^. Aprés l'avoir trsdné quelque temps à travers les cailloux et la boue, les pêcheurs et les matelots finirent par l'enfermer dans une cave , d'où il ne sortit qu'en faisant connaître sa mésaventure aux agents de l'autorité normande '.

Forcé d'exécuter ses engagements envers le comte de Mortain et ses partisans, l'ex-chanceUer leur rendit les clefs des châteaux , et obtint ainsi la permission de sortir librement d'Angleterre. A son arrivée en France, il s'empressa d'écrire au roi Richard que son frére Jean s'était emparé de toutes ses forteresses, et se disposait à usurper son royaume s'il ne revenait promptement *. D'autres nouvelles , plus alarmantes encore , ne tardèrent pas à parvenir au roi d'Angleterre en Palestine. Il apprit que Philippe de France , passant par 419a. Rome, avait prié le pape de l'exempter du serment de paix qu'il avait

* lUevero non respondebat, quia linguam angllcanam proraus igporabat (Roger, de Hoved. Annal., pars poster., apud rer. anglic. Scripl., p. 704 , éd. Savile.)

2 Gùmque ille nihil respooderet, sed magis subrideret... ( Ibid.) ^ Vîderuni faciem bominis nigram el noviter rasam. ( Ibid.)

* Et fa€U eststaUm mulUludo virorum ac mulierum extrahcnUum décapite péplum el trabentium eum prostratum In terram per manicas et capuciuni. ( Ibid.)

^ Pturibusque modis turpiter tractavit per totam villam et... In quodam celiario tenebroso... Inelusit. ( Ibid.)

* Nisi ipse celerius Tenire festinasset... ( Ibid., p. 704.)

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