‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 9 sur 41 · II. Il · texte numérisé non relu

II. Il

4174. « sa pénitence des évAques ici rassemblés , et consentir à soumettre c sa chair nue à la discipline des verges*. »

En effet, le roi, accompagné d*un grand nombre d'évéqaes et d*abbés normands , et de tous les clercs normands et saxons du chapitre de Ganterbury, se rendit à Téglise souterraine, où deux ans auparavant on avait été obligé d*enfermer, comme dans un fort, ' le cadavre de Tarchevéque , pour le soustraire aux insultes des officiers royaux^. Là, s*8genouillant sur la pierre de la tombe et se dépouillant'de ses vêtements, il se plaça, le dos nu , dans la posture où naguère ses justiciers avaient fait placer les Anglais publiquement flagellés pour avoir accueilli Thomas à son retour de Texil, ou ravoir honoré comme un saint. Chacun des évéques , dont le rôle était arrangé d'avance, prit un de ces fouets à plusieurs courroies, qui servaient dans les monastères à infliger les corrections ecclésiastiques , et que pour cela on nommait disciplines. Ils en déchargèrent chacun trois ou quatre coups sur les épaules du roi, en disant : « De même que le rédempteur a été flagellé pour les péchés des a hommes , de même sois-le pour ton propre péché ^. o De la main des évéques la discipline passa dans celle des simples clercs , qui étaient en grand nombre, et la plupart Anglais de race *. Ces fils des serfs de la conquête imprimèrent les marques du fouet sur la chair du petit-fils du Conquérant, non sans éprouver une secrète joie, que semblent trahir quelques plaisanteries amères consignées dans les récits du temps ' .

Mais ni cette joie ni ce triomphe d'un moment ne pouvaient être d*aucun fruit pour la population anglaise ; au contraire , cette population était prise pour dupe dans la scène d'hypocrisie que jouait

* Carnemque tuam nudam dlsciplios virgarum supponens. ( Hatth. Paria., 1 I, p. 430.)

^ Ad tumbam S. Thomœ in eryptam. (Gertaa. Cantuar. ehron., apud hist. angl. ScrlpU, t ll,col.Uf7, ed Selden.)

' IcluB ternoA vel quinoi. (Hatth. Paris. , t I, p. IM.) ^ Ule... propter peocata noBlra, iste propter propria. (Robert de Monte, apud Script, rer. galiic. et fraocic, tXlII,p. 3«8.)

* A Bingulis vlrls religiosis quorum multitodo magna oonTenerat.. ( Matth. Paris ,

^ Oiscipliualrs percuflatones Bingulas, velut quasdam secundas quadragenaB aposlolicas, iiniiio regUia annonas et uxque tune inaudilaa, aocepil. ConnuetudineB eUam illas, que inter inartyrem et ipsum foerunt totius diBStniBlunis materia... abdicavit malas et niquas. (Vit* B. Tboius quadripart, lib. iv, cap. t, p. 180.)

devflit elle le rcM de race angemne. Henri D, voyinl se tourner 4174. contre lui la plus grande partie de ses sujets du continent, avait reconnu la nécessité de se rendre populaire aoprès des Saxons afin de gagner leur appui. Il pensa que quelques coups de discipline seraient peu de chose, s'il pouvait obtenir à ce prix les loyaux services que le bas peuple d'Angleterre avait autrefois rendus à son aieul Henri P' *• En effet , depuis le meurtre de Thomas Beket , famour de ce nouveau martyr était devenu la passion , ou , pour mieux dire , la folie du peuple anglais. Le culte religieux dont on entourait la mémoire de Tarchevéque avait affaibli et remplacé presque tous les souvenirs patriotiques. Aucune tradition d'indépendance nationale ne remportait sur la vive impression produite par ces neuf années pendant lesquelles un primat de race saxonne avait été Tobjet des espérances , des vœux et des entretiens de tout Saxon. Un témoignage éclatant de sympathie avec ce sentiment populaire était donc le meilleur appât que le roi pût offrir alors aux Anglais d'origine pour les attirer à lui , et les rendre , selon les paroles d'un vieil historien, maniables sous le frein et le harnais^ : voilà la véritable cause du pèlerinage de Henri D à la tombe de celui qu'il avait aimé d'abord comme son compagnon de plaisirs , et qu'ensuite il avait hai mortellement comme son ennemi politique.

« Après avoir été 4itnsi fustigé de son plein gré, dit la narration « contemporaine, il persévéra dans ses oraisons auprès du saint mar- « tyr tout le jour et toute la nuit, ne prit point de nourriture, ne a sortit pour aucun besoin ; mais tel il était venu , tel il resta , et « ne laissa mettre sous ses genoux aucun tapis ni rien de sem- « blable'. Après matines, il fit le tour de l'église supérieure, pria a devant tous les autels et toutes les reliques , puis revint au caveau « du saint. Le samedi, quand le soleil fut levé, il demanda et entendit « la messe ; puis, ayant bu de Teau bénite du martyr et en ayant remc pli un flacon , U s'éloigna , joyeux^ de Canterbury ^. »

Cet appareil de contrition eut un plein succès ; et ce fut avec enthousiasme que les bourgeois des villes et les serfs des campagnes

■ Yojei liYreTii,! I.

> Bii populo pbalens! (Seript. rer. gallic etfrancic, t XVl.)

> S«d ut venu, ila permansU, non Upeium, non aliquid hi^usmndi .. (Gervat. Cantoar. ehron., apud hist. angl. Script, t. It, col. llfT, éd. Selden.)

* Saoela... mart^rb aqua poialua, et anipulla intignilus... (Ihid.)

^^H entendirent prêcher, dans les églises que le roi s'était réconcilié av^ , le bienheureux martyr par la pénitence et par les larmes ^ D arriva, par hasard, dans le même temps, que Guillaume, roi d^Écosse, qui avait fait une incursion hostile sur le territoire anglais , fut vaincu et fait prisonnier auprès d'Alnwick , dans le Northumberland'. La population saxonne , passionnée pour Thonneur de saint Thomas, crut voir dans cette victoire un signe évident de la bienveillance et de la protection du martyr, et dès ce jour elle inclina vers le parti du vieux roi , que le saint paraissait favoriser. Par suite de cette impulsion superstitieuse , les Anglais indigènes s'enrôlèrent en foule sous la bannière royale, et combattirent avec ardeur contre les complices de la révolte. Tout pauvres et méprisés qu'ils étaient, ils formaient la grande masse des habitants, et rien ne résiste à une pareille force, lorsqu'elle se trogve organisée. Les opposants furent défaits dans toutes les provinces, leurs châteaux pAs d'assaut, et un grand nombre de comtes et de barons emmenés prisonniers, a On en {»rit tant, dit un contemporain, qu'on avait peine à trouver a assez de cordes pour les lier, et assez de prisons pour les en- « fermer '. » Cette suite rapide de victoires arrêta le projet de descente en Angleterre formé par Henri le Jeune et par le comte de Flandre*.

4174 Mais sur le continent, où les populations soumises au roi d'An- 4176. gleterre n'avaient point pour l'Anglais Beket d'affection nationale , les affaires de Henri II ne prospérèrent pas davantage après sa visite et sa flagellation au tombeau du martyr. Au contraire, les Poitevins et les Bretons se relevèrent alors de leur première défaite et renouèrent plus étroitement leurs associations patriotiques. Eudes de Porrhoët , dont le roi d'Angleterre avait autrefois déshonoré la fille, et qu'ensuite il avait banni , revint d'exil , et rallia de nouveau en Bretagne ceux que fatiguait la domination normande*. Les mécontents firent plusieurs coups de main audacieux qui rendirent ce-

* Nobili martyre Tboma... Jam placato... (Girald. Cambrées. Hibemia expugnala; Camdiin, Anglica, Hibernica, etc*, p. 78a.)

> Ibld.

s Tôt prooens capti... ut vli viiicUs vincula, vix captis carceres invenirenUir. ( Ibid.)

* ChroDT. Albifil, apud Script, rer. gallic. et fraiicic , t. Xll, p. 48S.

* Tune repedavit Eudo de exilio et ccepit reeuperare terram suam (Ibid., p. 66B.) '— Voyei plus haut, Uf . viii.

LIVRB X. 465

lèbre dans ce temps la témérité bretonne ^ En Aquitaine, le parti ^^^ de Richard reprenait aussi courage, et de nouvelles troupes d'in- 4'n. surgés se rassemblaient dans la partie montueuse du Poitou et du Périgord, sous les mêmes chefs qui, peu d'années auparavant, s*étaiei1t soulevés à l'instigation du roi de France *. La haine du pouvoir étranger réunissait autour des seigneurs des châteaux les habitants des villes et des bourgs, hommes libres de corps et de biens; car la servitude n'existait point au midi de la Loire comme au nord de ce fleuve '. Des barons, des châtelains, des fils de châtelains sans patrimoine , suivirent aussi le même parti par un motif moins pur, dans Tespoir de faire fortune à la guerre^. Os commencèrent la campagne en s'attaquant aux riches abbés et aux évêques du pays, dont la plupart, suivant l'esprit de leur ordre, soutenaient la cause du pouvoir établi. Ils pillaient leurs domaines , ou , les arrêtant sur les routes , ils les enfermaient dans quelque château pour les forcer à payer rançon '. Parmi ces prisonniers se trouva l'archevêque de Bordeaux, qui, d'après les instructions papales, avait excommunié les ennemis de Henri le père en Aquitaine, comme l'archevêque de Rouen les excommuniait dans la Normandie , l'Anjou et la Bretagne*.

A la tête des révoltés de la Guyenne figurait, moins par sa fortune et son rang que par son ardeur infatigable , Bertrand de Born , seigneur de Haute-Fort, près de Périgueux, homme qui réunissait au plus haut degré toute les qualités nécessaires pour jouer un grand rôle au moyen âge^. Il était guerrier et poète, avait un besoin excessif de-mouvement et d'émotions ; et tout ce qu'il sentait en lui d'activité , de talent et d'esprit, il l'employait aux affaires politiques. Mais cette agitation, en apparence vaine et turbulente, n'était pas sans objet réel , sans liaison avec le bien du pays où Bertrand de Born était né. Cet homme extraordinaire semble avoir eu la conviction profonde que sa patrie, voisine des États des rois de France et d'An-

' Britonum temeritate... ( Acherf Spicileglum , t IIl^ p. 5S5.)

s Chron. Albini , apud ScripU rer. galllc. el frandCM t. XII, p. 488.

3 Gaufredi Votienais. Chron., apud Script, rer. gallic. et francic. , t. XVIll , p. «6.

* Insurrexerunt mulU... viri inopes. (Addenda chron. Bicbardi^Pidav., apud Sciipl. rer. gallic. et francic, L XII . p. 419.)

^ Archiepiacopi , episcopi, monachi, cierici, ubi invenlisunt capiuntur. (Ibid.)

• Ibid.

' Baynouard, Choix des poésie^ originales drs Troubadours, trV, p. 76.

Hn gleterre, ne pouvait échapper aux dangers qui la menaçaient toiqoun II7S. d*un côté ou de Tautre , que par la guerre entre ses deux ennemis. Telle , en effet , paraît avoir été la pensée qui présida, durant toute la vie de Bertrand , à ses actions et à sa conduite. « En tout temps, « dit son biographe provençal, il voulait que le roi de France et le « roi d'Angleterre eussent guerre ensemble , et si les rois avaient « paix ou trêve, alors il se peinait et se travaillait pour défaire < cette paix*. » Par le même motif, Bertrand mit en usage tout ce qu'il avait d'adresse pour faire éclore et envenimer la querelle entre le roi d'Angleterre et^ses fils; il fut l'un de ceux qui , Vemparant de l'esprit du jeune Henri, éveillèrent son ambition et le poussèrent à la révolte ^. n prit ensuite un égal ascendant sur les autres fils et même sur le père, toujours à leur détriment et au profit de TAquitaine. C'est le témoignage que rend de lui son vieux biographe, avec l'orgueil d'un homme du Midi , étalant la supériorité morale d'un de ses compatriotes sur les rois et les princes du Nord : a D était «maître toutes fois qu'il voulait, du roi Henri d'Angleterre et de « ses fils , et toujours voulait41 qu'ils eussent guerre ensemble , le « père, et les fils, et les frères, l'un avec l'autre'. »

Ses efforts, couronnés d'un plein succès, lui acquirent une célébrité funeste auprès de ceux qui ne voyaient en lui qu'un conseiller de discordes domestiques , qu'un homme cherchant malicieusement, pour parler le langage mystique du siècle , à soulever le sang contre la chair , à diviser le chef et les membres *. C'est pour cette raison que le poète italien , Dante Alighieri , lui fait subir , dans son Enfefy un châtiment analogue à l'expression figurée par laquelle on désignait sa faute, a Je vis , et il me semble encore le voir , un «tronc sans tête marcher vers nous, et sa tête coupée il la tenait « d'une main par les cheveux, en guise de lanterne... Sache que je « suis Bertrand de Bom, celui qui donna au jeune roi de si mauvais

• E s'il atlan paU ni trevaj ad<» te penava e s^percasMva ab to» sirventes de desfaz palz. ( Raynouard , Choix des poésies originales des Troubadours, t V, p. 76.)

3 tbid.

> Seingner era, totas Tes quan se volia , del rei Enric d'Bnglaterra et del flls de lai ; riias toiz temps volia que ill aguesson guerra ensems, lo paire, et lo ûls, e*! fhiire l'un abrautrp.(lbid.)

* Caro desaevit in sanguinem. (Iloger. de Hoved. Annal., pars poster., apud rer. anglic Script., p. 534 , éd. Savile. )

« conseils*. » Mais Bertrand fit plus encore : il ne se contenta pas de ii74 donner au jeune Henri contre son père ces conseils que le poète 1175. appelle mauvais , il lui en donna de semblables contre son frère Richard; et quand le jeune roi fut mort, à Richard contre le vieux roi; puis enfin , quand ce dernier fut mort, à Richard contre le roi de France, et au roi de France contre Richard. Il ne souffrait pas qu'il y e&t entre eux un instant de bon accord , et les animait Tun contre Tautre par des sirveniès ou chants satiriques fort à la mode dans ce temps '.

La poésie jouait alors un grand r61e dans les événements politiques des contrées situées au sud de la Loire. H n*y avait pas une paix , une guerre , une révolte , une transaction diplomatique y qui ne fût annoncée, proclamée , louée ou blÂmée en vers. Ces pièces de vers, . souvest composées par les hommes mêmes qui avaient pris une part actke aux affaires , étaient d'une énergie qu'on a peine à concevoir dans rétat de mollesse où est tombé Fancien idiome de la Gaule méridionale, depuis que le dialecte français Ta remplacé comme langue littéraire '. Les chants des irobadores , ou poètes provençaux^, toulousains, dauphinois, aquitains, poitevins et limousins, circulant rapidement de château en château et de ville en ville , faisaient à peu près , au xn* siècle , l'office de papiers publics dans le pays compris entre la Vienne , FTsère , les montagnes d'Auvergne et les deux mers. Il n'y avait point encore dans ce pays d'inquisition religieuse; on y jugeait librement et ouvertement ce que, dans le reste de la Gaule, on osait à peine examiner. L'influence de l'opinion publique et des passions populaires se faisait sentir partout, dans les cloîtres des moines comme dans les châteaux des barons; et, pour en revenir au sujet de cette histoire , la dispute de Henri II et de ses fils remua d'une manière si vive les hommes de l'Aquitaine,

1 Sappt eh* V ion Beltram dal Bornio, quelli

Che diedi al Ve GIovbdd' i mai oonfortl. ( Inferno , canto zitiii.)

* Toute pièee de poéRfe prorençale qui traitait un si^pt étranger à ramour s'appelait slrvenlis, en vieui français sêrvanioiê, comme étant d'un genre inférieur à la poédie amoureuse ou ehevalereêque.

3 Bajnouard , Poésies des TroulMidours, paseim.

' Trobaire^ dans les cas obliques trobadar^ trouvêiir^ inventeur, La population d'oulre- Loire, siii?ant son système de grammaire et de prononcialion , dipail ironvèrê à tous les ras.

H74 qu'on retrouve Tempreintede ces émotions dans les écrits, ordinai-

1175. rement peu animés , des chroniqueurs en langue latine. L*un d'eux,

habitant ignoré d'un monastère obscur, ne peut s'empêcher d'inter^

rompre son récit pour entonner en prose poétique le chant de guerre

des partisans de Richard ' :

a Réjouis-toi , pays d'Aquitaine , réjoui&-toi , terre de Poitou ; car « le sceptre du roi du Nord s'éloigne. Grâce à l'orgueil de ce roi , la a trêve est enfin rompue entre les royaumes de France et d'Angle- « terre ; l'Angleterre est désolée et la Normandie est en deuil '• Nous a verrons venir à nous le roi du Sud avec sa grande armée , avec ses a arcs et ses flèches. Malheur au roi du Nord , qui a osé lever la a laiice contre le roi du Sud, son seigneur; car sa ruine approche, « et les étrangers vont dévorer sa terre • . »

Après cette effusion de joie et de haine patriotique , Fauteur s'adresse à Élièonore , la seule personne de la famille de Henri II qui fût vraiment chère aux Aquitains, parce qu'elle était née parmi eux.

a Tu as été enlevée de ton pays et enunenée dans la terre étrana gère *. Élevée dans l'abondance et la délicatesse, tu jouissais d'une « liberté royale , tu vivais au sein des richesses , tu te plaisais aux «jeux de tes femmes, à leurs chants, au son de la guitare et du ff tambour ; et maintenant tu te lamentes , tu pleures et te consumes u de chagrin'. Reviens à tes villes, pauvre prisonnière*

a Ou est ta cour? où sont tes jeunes compagnes? où sont tes « conseillers? Les uns, traînés loin de leur patrie, ont subi une mort a ignominieuse ; d'autres ont été privés de la vue ; d'autres, bannis, a errent en différents lieux ^. Toi, tu cries, et personne ne t'écoute ; « car le roi du Nord te tient resserrée comme une ville qu'on assiège : a crie donc, ne te lasse point de crier ; élève ta voix comme la trom-

< Addenda chron. Richard! Pictav., apud Script, rer. gallic. et frande., t. XU , p. 419.

3 Exulla, Aquitania, jubila, Piolavia, quia sceplrum régis aqullonis reeedet a te. (ibiU.)

^ Rex vero ausiri in multitudine gravi, cum arcu et sagitta ingredietur illuc Vae régi aqullonis... (Addenda chron. Richardi Piclav., «pud Script rer. gailic el francic, t. XII. p. 420.)

* Translata es de terra tua et deducta ad terram quam ignorasU. (Ihid.) ^ Tu «utem mollis et tenera regia libcrtate fruebaris. ( Ibid.)

* Revertere, capliva, reverteread civit^ites luas. (Ihid.)

^ IJiii 8ùnl rainiliiB tus? ubi sunt udolescentuls tue? ubi sunt consiliarii tuir Alii, de terra sua... (Ibid.)

« pette , pour que tes fils t'entendent; car le jour approche où ils te "^* c délivreront , où tu reverras ton pays natal ^ » nrs.

A ces expressions d'amour pour la fille des anciens chefs nationaux , succède un cri de malédiction contre les villes qui , soit par choix , soit par nécessité , tenaient encore pour le roi de race étrangère y et des exhortations belliqueuses pour celles de Tautra parti , qui étaient menacées d'une attaque des troupes royales.

« Malheur aux traîtres qui sont en Aquitaine! car le jour du chàtia ment est proche *. La Rochelle redoute ce jour; elle double ses « murs et ses fossés; elle se fait ceindre de tous côtés par la mer, « et le bruit de ce grand travail va jusqu*au delà des monts '. Fuyez « devant Richard , duc d'Aquitaine, vous qui habitez ce rivage; car c il renversera les glorieux, il brisera les chars et ceux qui les mon- « tent; il anéantira, depuis le plus grand jusqu'au plus petit, tous « ceux qui lui refuseront l'entrée de la Saintonge*. Malheur à ceux « qui vont au roi du Nord pour lui demander du secours ! malheur c à vous, riches de La Rochelle, qui vous confiez dans vos richesses ! c le jour viendra où il n'y aura pas de fuite pour vous, où la fuite c ne vous sauvera pas; où la ronce, au lieu d'or, meublera vos maic sons ; où l'ortie croîtra sur vos murailles '.

a Et toi , citadelle maritime, dont les bastions sont élevés et solides, « les fils de l'étranger viendront jusqu'à toi ; mais bientôt ils s'enfui- « ront tous vers leur pays, en désordre «et couverts de honte*. Ne c t'épouvante point de leurs menaces , élève hardiment ton front ff contre le Nord, tiens-toi sur tes gardes , appuie le pied sur tes rec tranchements , appelle tes voisins pour qu'ils viennent en force « à ton secours^; range en cercle autour de tes flancs tous ceux qui

■ Otwldionein posuit super te rex aquilonis... cîaina... ne cesses, quasi tuba exalta Toeem tuam (Addenda chron. Richard! Pielav., apud Script, rer. gailic et fi>ancic., t. XII, p. 490.)

3 y s perjune genU qu» terrain Aquitanorum inhabitat , ffstlnst namque dies. . CIbid.)

) Timebit^ergo Rupella... (Ibid.)

* 0! fugite afaeie Ricardi Aquitanorum duels... ipee enim subirertet glorîosos terne, quadrigss et avcensores eorum. ( Ibid.)

* Vje vobis qui opulenti esUs in Rupella, qui oonfldills in divltîis vestHs. (Ibid., p. 4«l.)

* Fiiii aiienl venient usquead te, sed pudoris ignomiiila coopeiti, singuli ad lerram suamrugieiit (Ibid.)

' Brig« aadaeler Tadeoi tuam eontra faeiam aquilohis, sta super custodiara tuam , et

no LIVRE X.

H74 a habitent dans ton sein et qui labourent ion territoire , depuis la 4475. « frontière du sud jusqu'au golfe où retentit TOc^^an *. o

Les succès de la cause royale en Angleterre [fermirent bientôt à Henri II de repasser le détroit avec ses fidèles Brabançons et un corps de Gallois mercenaires , moins disciplinés que les Brabançons, mais plus impétueux, et disposés, par la haine même qu'ils portaient au roi , à faire une guerre furieuse à ses fils '. Ces hommes , habiles dans Fart des embuscades militaires et de la guerre de parti dans les bois et dans le$ marais , furent empIoyJ'S en Normandie à intercepter les convois et les vivres de Tarmée française , qui alors assiégeait Rouen '. Ils y réussirent si bien, à force d'activité et d'adresse, que cette grande armée, craignant la famine, leva subitement le siège et se retira^. Sa retraite donna au roi Henri l'avantage de l'offensive. Il reprit pied à pied tout le territoire que ses ennemis avaient occupé durant son absence; et les Français, fatigués encore une fois des dépenses énormes qu'ils avaient faites inutilement, déclarèrent de nouveau à Henri le Jeune et à son frère Geoffroy qu'on ne pouvait plus les aider, et que, s'ils désespéraient de soutenir seuls la guerre contre leur père , ils eussent à se réconcilier avec lui'. Henri le Jeune et Geoffroy, dont la puissance était peu de chose sans un secours étranger , furent contraints d'obéir. Us se laissèrent mener à une entrevue des deux rois, où on leur fit faire diplomatiquement des protestations de repentir et de tendresse filiale. 4078. L'on convint d'une trêve qui devait donner au roi d'Angleterre le temps d*aller en Poitou obliger , par la force , son fils Richard à se soumettre comme les deux autres*. Le roi de France jura de ne plus fournir à Richard aucune espèce de secours, et imposa le même ser-

pone gradum tuum super munltionem tuam. (Addenda chron. Richardi Ffcta?., apud Script, rer. gallic. et fraocte. , t. XII p. Itl.

* Pone In gyrum circa latus tuum omnee domestf cos tuoa, qui terrara tuam ineoluoL

3 Roger de Hoved. Annal., pan poster., apud rer. anglic. Script , p. S40, éd. Safile.

> lMi«it Wnllenses suos ultra Secanam ad nemora eiploranda. ( Renediek. Petrobnrg., apud Script rer. gallic et francic, t XUI, p. 400.)

< lbid.,elt XU,p. 404.

& Ibid., t XIII, p. 400. — Lodowieus, rex Franoorum et cornes Plandrenoium, sumptibus tsdiosis affecti quos pro rege Anglorum juvene impenderant... (HaUh. Paris.. tï,p. 484.)

* Benedict Petroburg., loc. supr. cit

ment aux deux autres frferes, Henri et Geoffroy *• Richard Ait indigné im. en apprenant que ses frères et son allié venaient de faire une trêve et l'en avaient exclu. Mais , incapable de résister seul à toutes les forces du roi d'Angleterre , il retourna vers lui , implora son pardon , rendit les villes qu'il avait fortifiées, et, quittant le Poitou, suivit son père sur la frontière de l'Anjou et de la France, où se tint un congrès général ou un parlement pour la paix '• Là fut rédigé , sous forme de traité politique, Tacte de réconciliation entre le roi d'Angleterre et ses trois fils. Plaçant leurs mains dans celles de leur père, ils lui prêtèrent le serment d'hommage lige , forme ordinaire de tout pacte d'alliance entre deux hommes de puissance inégale, et tellement solennelle dans ce siècle, qu'elle établissait entre les contractants des liens réputés plus inviolables que ceux du sang '• Les historiens de l'époque ont soin de faire observer que, si les fils de Hen^ II s'avouèrent alors ses hommes et lui promirent allégeance , ce fut pour ôter de son esprit tout soupçon défavorable sur la sincérité de leur retour ^. Cette réconciliation des princes angevins fut un événement funeste pour les diverses populations qui avaient pris part à leurs querelles. Les trois fils , au nom de qui elles s'étaient insurgées , tinrent leur serment d'hommage en livrant ces populations à la vengeance de leur père, et eux-mêmes se chargèrent de l'accomplir ^. Richard, surtout^ plus impérieux et plus dur que ses frères, fit tout le mal qu'il put à ses anciens alliés du Poitou : ceux-ci , réduits au désespoir, maintinrent contre lui la ligue nationale à la tète de laquelle ils l'avaient autrefois placé , et le pressèrent tellement que le roi fut obligé de lui envoyer de grandes forces et d'aller en personne à son

1 Bt ipsi Juniverunt quod nec rex Francise, née juvenis rei, nec aliqulf ex parlo * lllorum alfqoo modo Bueeuraiim Tact^ret prœdicto Ricardo. (Benedict. Petroburg., apnd Script, rer. gallic. et francic, t. XIII, p. 100.)

> Ibid.

* Nova contra fngratos et suspeetos flilos eautela, prudenter ezaoto et solemniter pnestito bominio... (Guilielm. Neubrig., De reb. anglic, p. 9f7, éd. Hearne.)

< Ad omnem sinistram suapicloneni penltus amovendam, homaKium alqoe ligan* tiam patri auo faeere modis omnibus inslUeninU (Radulf. de Dicelo, lipag. histor, apud bist. angl. Seripl., 1. 1 , col. 585, éd. Selden.)

^ Bt multagravamina eisintulit.C Benedict. Petroburg., apud Script, rer. gallie. et francic, I. Xlll, p. 173 ) ~ Castella vero.. multorum .. pauim everM sunt ( Maith. Paris., 1. 1, p. 4SI ) — Ricardus... caslefia rictaviœ... in nibilum redegil... simiiiter Gaurridus, conie» Briinniiiœ... casleiia Brilannite... siibvertit; et mala muItH inlulit tiominibus palHie lllius.qui centra patremsuam tenueruntiempore guerre. (Benedict. Pelroburg., loc. supr. cit., p. 163.)

**'«• secours. L'effervescence des habitants de rÀquitaine s'accrut avec le danger. D'un bout à l'autre de ce vaste pays éclata une guerre bien plus véritablement patriotique que la première, parce qu'elle se faisait contre la famille tout entière des princes étrangers ; mais, par cette raison même, le succès devait en être plus douteux et les diffi-

4176 cultes plus grandes*. Durant près de deux années, les princes ange-

1178. vins et les barons d'Aquitaine se livrèrent bataille sur bataille, depuis Limoges jusqu'au pied des Pyrénées, à Taillebourg, à Angouléme , à Agen, à Dax, à Bayonne. Toutes les villes qui avaient suivi le parti des fils du roi furent occupées militairement par les troupes de Richard, et accablées d'impôts en punition de leur révolte *.

Soit par politique, soit par conscience , Henri le Jeune ne prit aucune part à cette guerre odieuse et déloyale, il conserva même quelques liaisons d'amitié avec plusieurs des hommes qui autrefois avaient suivi son parti et celui de ses frères. Ainsi il ne perdit point sa popularité dans les provinces du Midi, et cette circonstance fut pour la famille de Henri II un nouveau germe de discorde, que l'habile et infatigable Bertrand de Born travailla de tous ses soins à faire éclore. Il s'attacha plus que jamais au jeune roi , sur lequel il reprit tout l'ascendant d'un homme à volonté ferme. De cette liaison résulta bientôt une seconde ligue formée contre Richard par les vicomtes de Ventadour, de Limoges, de Turenne, le comte de Périgord, les seigneurs de Montfort et de Gordon , et les bourgeois du pays , sous les auspices de Henri le jeune et du roi de France '. Suivant sa politique ordinaire, ce roi ne prit que des engagements vagues envers les confédérés , mais Henri le Jeune leur fit des promesses positives ; et Bertrand de Born , l'àme de cette confédération , la proclama par une pièce de vers destinée, dit son biographe, à affermir ses amis dans leur commune résolution *.

1179. Ainsi la guerre recommença en Poitou entre le roi Henri II et le

' Benedicl. Petrobuiv*. a pud ^Script, rer. galllc. et nrancic, t. Xlll.p. 161.

' Boger.'de Hoved. Annal., pare potiler., apud rer. anglic. Script., p. B6i>-589, éd. Savile. — Bénédicte Petrob., loc. supr. cil. , p. I65H67.

' El vescoma de Ventedorn, e*l veacoma de Comborn... se Joreron ab lo comte de Feiregon et ab loa borgea d'aquellaa encontradas. (Raynouard, Choix des poé»iei originalea dea Troubadours , t. V, p. S3.)

* Per assp^urar tolas las gens d'aquella encontrada per lo sagramen que aquill avian faich conlra' N Richarl. (n.->ynouard« Choix dts poéêii's originales des TroutMdours, t. V, p. M.)

comte Richard. Mais, dès les premières hostilités , Henri le Jeuoe , i»t. ' mancpiant à sa parole , ouvrit Toreilie à des propositions d'acconi* modement avec son frère, et pour une somme d'argent et une pension annuelle, consentit à s'éloigner du pays et à délaisser les insurgés *. Sans plus s'inquiéter d'eux ni de leur sort, il alla dans les cours étrangères , en France , en Provence et en Loiiibardie , dépenser le prix de sa trahison , et se faire, partout où il séjournait , un grand renom de magnificence et de chevalerie, brillant dans les joutes guerrières, dont la mode commençait à se répandre, tournoyant ^ se soulassant et dormant , comme dit un ancien historien '.

Il passa ainsi plus de deux années, pendant lesquelles les barons 417» du Poitou, de TAngoumois et du Périgord, qui s'étaient conjurés sous ^^^^ ses auspices, eurent à soutenir une rude guerre de la part du comte de Poitiers. Leurs bourgs et leurs chftteaux furent assiégés, et leurs terres dévastées par l'incendie '. Parmi les villes attaquées , Taillebourg se rendit la dernière , et lorsque tous les barons se furent soumis à Richard , Bertrand de Bom résista encore seul dans son château de Haute-Fort *. Au milieu de la fatigue et des peines que lui donnait cette résistance désespérée , il conservait assez de liberté d'esprit pour composer des vers sur sa propre situation, et des satires sur la lâcheté du prince qui passait en amusements les jours que ses anciens amis passaient en guerre et en souffrances :

u'Puisque le seigneur Henri n'a plus de terre, puisqu'il n'en veut

a plus avoir, qu'il soit maintenant le roi des lâches, a Car lâche est celui qui vit aux gages et sous la livrée d'un autre.

« Roi couronné, qui prend solde d'autrui, ressemble mal aux preux

«du temps passé; puisqu'il a trompé les Poitevins, et leur a menti,

a qu'il ne compte plus être aimé d'eux '. »

I Baynouard , Choix des poésies originales des Troul>adoors , t. V, p. ts. — Matlh. Paris., 1. 1, p. «as.

> Si soJornaTa,torniava,edormia, esolasafa. (Eaynouard, loc. sapr. eit., p. 9S.)

* Ibid. , p. 87. - MaUh. Paris.» l. 1 ^ p. «36. — Radulf. de Dicuto, Imag. histor., apud bisl. angl. Script., 1. 1, col. 608, éd. Seiden.

' Radulf. de Dioeto, loc. sapr. cit.

* Pus En Knrics terra non te, ni manda,

Sia reys del malvati.

Que malvatz fai , quar aisKi tIu a randa...

Pus en Pdlau lur ment et lur truanda, No y er mais tant amati.

(Raynonard , Choix des poésies originales des Troubadours , t. IV, p. 448.)

Heori le Jeune fut senriMe à ces réprimandée, lonqaey rassmàè du plaisir d'être cité comnie prodigue et ckevalereuXy il tourna de nouveau ses regards vers des avantages plus solides de pouvoir el de richesse territoriale. Il revint alors auprès de son père, et se mit à plaider la cause des habitants du Poitou, que Richard accablait , disait-il Y de vexations injustes et d^une domination tyrannîque *. Il alla jusqu'à reprocher au roi de ne point les protéger, comme il le devait , lui qui était leur défenseur naturel '• Il accompagna ces plaintes de réclamations personnelles, demandant de nouveau la Normandie, ou quelque autre terre où il pût séjourner d*une manière digne de lui, avec sa femme, et qui lui servit à payer les gages de ses chevaliers et de ses sergents '• Henri II refusa d'abord cette demande avec fermeté, et contraignit même le jeune homme à jurer que dorénavant il ne réclamerait rien de plus que cent livres angevines par jour pour sa dépense, et dix livres de la même monnaie pour la dépense de son épouse *. Mais les choses ne restèrent pas longtemps à ce point ; Henri le Jeune renouvela ses doléances, et le roi, y cédant cette fois, ordonna à ses deux autres fils de prêter à leur aîné le serment d'hommage pour les comtés de Poitou et de Bretagne '. Geoffroy y consentit; mais Richard le refusa nettement, et, pour signe de sa volonté ferme de résister à un pareil ordre, il mit en état de défense toutes ses villes et ses châteaux *. 4183. Henri le Jeune et Geoffroy, son vassal, marchèrent alors contre lui, de l'aveu de leur père; et à leur entrée en Aquitaine, le pays s'insurgea de nouveau contre Richard. I^s confédérations des villes et des barons se renouèrent, et le roi de France se déclara l'allié du jeune roi et des Aquitains ^. Henri II, alarmé de la tournure grave que prenait subitement cette querelle de famille, voulut rappeler ses deux fils ; mais ils lui désobéirent , et persistèrent à guerroyer contre le

< PictavenftibnB ^eiiiens in auxUium, quoB RicarduB IndebiUs vezaUonibus et vio> lenU dominatione premebat.. ( De orig. comit andegav., apud ScripL ror. gBllic. i:t francic, t. Xll,p.53S.)

> Ad quem .. noverat tuitionem aquIUnic» regionis apeclare. ( Ibid.)

3 Bt unde ipie mililibus el aervienlibiu suis serviUa sua solvere posAet.*. ( Roger, de Hoved. Annal., pan po&ter., apud rer. anglic Script., p. 616, éd. Savile.)

4 Ibid.

» Ibid., p. 648. - Mfatth. Paris, t I , p. 141. * ibid. — RogiT. de Hoved., loc. aupr. cit.

' Per maiidatum comitum el baroinim Piolavlœ, qui .«dhœrenka ei , damna muHa feeeranl comiti Riebardo. ( Roger, de Boved., loc. supr. cil., p. 618.)

LIVHE X. 475

troisième. Obligé alors de prendlre un parti décisif, sous peine de voir «^n triompher Hudépendance du Poitou et les prétentions ambitieuses do roi de France^, il joignit ses forces à celles de Richard, et alla en personne mettre le siège devant Limoges, qui avait ouvert ses portes au jeune Henri et à Geoffroy *. Ainsi la guerre domestique recom'mença sous un nouvel aspect. Ce n^était plus les trois fils ligues ensemble contre le père, mais Talné et le plus jeune combattant cotitre l'autre fils uni au père.

Les historiens du Midi , témoins oculaires de ces événements, paraissent avoir compris la part active qu'y prenaient les populations dont le pays en fut le thé&tre, et quels intérêts nationaux étaient en jeu dans ces rivalités toutes personnelles en apparence. Les historiens du Nord, au contraire, n'y voient que la guerre contre nature du père avec les fils, et des frères entre eux, sous l'influence d'une mauvaise destinée qui pesait stir la race des Plante-Genest, en expiation de quelque grand crime. Plusieurs contes sinistres sur l'origine de cette famille passaient de bouche en bouche. On disait qu'Éiéonore d'Aquitaine avait eu à la cour de France des liaisons d'amour avec Geoffiroy d* Anjou, le père de son mari actuel; et que ce même Geoffroy avait épousé la fille de Henri I^, du vivant de l'Empereur son mari; ce qui, dans les idées de l'époque, était une sorte de sacrilège *. Enfin , on racontait d'une ancienne comtesse d'Anjou, aïeule du père de Henri H, que son mari, ayant remarqué avec efBroi qu'elle allait rarement à l'église, et qu'elle en sortait toujours à la secrète de la messe, s*avisa de l'y faire retenir de force par quatre écuyers ; mais qu'à l'instant de la consécration, la comtesse, jetant le manteau par lequel on la tenait , s'était envolée par une fenêtre, et n'avait jamais reparu '. Richard de Poitiers, selon un contemporain, avait coutume de rapporter cette aventure, et de dire à ce propos : a Est-il étonnant « que , sortis d'une telle souche, nous vivions mal les uns avec les « autres? Ce qui provient du diable doit retourner au diable *. »

I Advenit et obeedit castellom <1« Limoges , quod paulo aote tnidiliim erat régi fllio Mio. (Rogfr de Hoved. Aonal., pan poster, apud rer. anglic. Seript. p. 616. edSaviile.)

> Aliaxiorem Francorum reglnam... Galfriduf... dum senescallus régis Fraiicioe ftierat, eam eognovisset. (Ghron. Joiian. Bromloa., apud hist. angl. ScrlpL, t 1, eol. 1044 et 4045, éd. Seldm.)

> Per feneatram ecelesis... evolavit née imqiiam comparuit. ( Chron. Joban. Bromton, apud hist angl. Script, t. I, eol. 4045, éd. Seideii.)

* litad post rnodum Blcardus... referre solelMt, asaerens noo esse mirandum si de

Ud mois après le reaouvellement des hostilités, Henri le Jeane, : soit par appréhension des suites de la lutte inégale où il venait de s*engager contre son père et le plus puissant de ses frères, soit p^r un nouveau retour de tendresse filiale, abandonna encore une fois les Poitevins. Il se rendit au camp de Henri II , lui révéla tous les secrets de la confédération formée contre Richard , et le pria de s*interposer comme médiateur entre son frère et lui ^ La main posée sur rÉvangile, il jura solennellement que, durant toute sa vie, il ne se séparerait poipt de Henri, roi d'Angleterre, et lui garderait féauté, comme à son père et à son seigneur ^. Ce soudain changement de conduite et de parti ne fut pas imité par Geoffroy, qui, plus opinîfttre et plus loyal envers les Aquitains révoltés, demeura avec eux et continua la guerre '. Des messagers vinrent alors le trouver de la part du vieux roi , et le pressèrent de mettre fin à un débat qui n'était avantageux qu'aux ennemis communs de sa famille. Entre autres envoyés vint un clerc normand qui , tenant une croix à la main, supplia le comte Geoffroy d'épargner le sang des chrétiens, et de ne point imiter le crime d'Absalon. — a Quoi ! tu voudrais, lui répondit a le jeune homme, que je me dessaisisse de mon droit de naissance ^ ? a — A Dieu ne plaise. Monseigneur, répliqua le prêtre; je ne veux a rien à votre détriment. — Tu ne comprends pas mes paroles, dit a alors le comte de Bretagne ; il est dans la destinée de notre faoïille ce que nous ne nous aimions pas Tun l'autre. C'est là notre héritage, a et aucun de nous n'y renoncera jamais '. »

Malgré ses trahisons réitérées envers les barons d'Aquitaine, le jeune Henri , homme d'un esprit flottant et incapable d'une décision ferme, conservait encore des liaisons personnelles avec plusieurs des conjurés, et surtout avec Bertrand de Bom. Il entreprit de jouer le

Uli Kenere procedentes , mutoo sese infestent, tanquam de diabolo Tenientei et ad diabolum transeuntes. CChruii. Johan. Bromtoii, apud hist. augl. Script., t. l,col. 1015, éd. Selden.j

■ Roger, de Hoved. Annal., pars poster., apud rer. angllc. Script., p. 618, éd. SaYile.

' Heorico rfgi Anglis aicui patri suo et domino fldelilatem integram serraturuin. (Ibid.)

> Ibid.

< Nunquid venistl exhaeredare me de jure meo naUvo ? ( Chron. Johan. Bromton , apud hist. angl. ScripL. 1. 1, col. 1045, éd. Selden.)

* Num ignoras hoc nobis naturaliter fore proprium et ab atavis insertum ut nullus nostrûm alterum diligal. (Ibid.)

râle de médiateur entre eux et son fîère Richard, se flattant de Tes- **^ poir chimérique d'arranger la querelle nationale , en même temps que la querelle de famille '. Dans cette vue, il fit plusieurs démarches auprès des chefs de la ligue du Poitou, mais il ne reçut d'eux que des réponses fières et nullement pacifiques '. Pour dernière tentative , il leur proposa une conférence à Limoges, offrant de s'y rendre de son côté, avec son père , accompagné de peu de monde , pour écarter toute défiance '. La ville de Limoges était alors assiégée par le roi d'Angleterre; on ne sait si les confédérés consentirent formellement à laisser entrer leur ennemi , ou si le jeune homme , empressé de se faire valoir , promit en leur nom plus qu'il ne devait. Quoi qu'il en soit, lorsque Henri II arriva devant les portes de la ville, il les trouva fermées , et reçut du haut des remparts une volée de flèches , dont l'une perça son pourpoint et l'autre blessa un de ses chevaliers à côté de lui *. Cette aventure passa pour une méprise , et , à la suite d'une nouvelle explication avec les chefs des insurgés, il fut convenu que le roi entrerait librement dans Limoges, pour y parlementer avec son fils Geoflroy. Ds se réunirent en efiet sur la grande fdace du marché; mais, pendant l'entrevue, les Aquitains qui formaient la garnison du chAteau , ne pouvant voir de sang-froid s'entamer des négociations qui devaient ruiner tous leurs projets d'indépendance, tirèrent de loin sur le vieux roi , qu'ils reconnurent à ses vêtements et à la bannière qu'on portait près de lui ^. Un des carreaux d'arbalète lancés du haut de la citadelle traversa l'oreille de son cheval". Les larmes lui vinrent aux yeux; il fit ramasser la flèche, et la présentant à Geoffroy : « Parle , mon fils, lui dit-il, que t'a fait ton malheureux « père, pour mériter que tu fasses de lui un but pour tes archers 'Y » Quels que fussent les torts de GeofEroy envers son père, il n'était point coupable en cette circonstance; car les archers qui avaient pris

I Boger. de Hoved. Annal., para posler., apud rer. anglic. Script p. SI9, éd. SavUe. > Script, rer. gallie. et fraucic, t. XUI.

* Cum paucis. (Boger. de Hoved. Annal., para poster., apud rer. anglie. Script., p.6l9,ed.8avile.)

* In eum misenint sagitlas ita ut etiam super iunicale suum crudeliter perforarent, et quemdam mililem Buum coram oculi« ejua Tulnerarent (Ibid.)

» Gastelli satelliles sagittas direxcruni. (Ibid.)

* tbid. ^ Ghron. anonyroi Laudunensis, apud Script, rer. gallie. et frandc, t XV III, p. 704.

' Ferrum saglttae ostendit, et cnm singultu, plenus lacrymis, ait: « O flli, si Infelix ego paler unquam a te filio merui sagittari , edidto. • (tbid.)

17« LÏVhfe X.

448i |« roi d'Angtstért^ pbur but n'étaient point Soldats à gages, maid alliés volontaires de son fils. Les écrivains dil Nord lui reprochent de ne les avoir point recherchés et punis * ; mais il n*aTàit pas sur eux un pareil droit, et, puisqu'il avait lié sa cause à leur inimitié nationale , il fallait que, bon gré, mal gré, il en subit toutes les conséquences. Henri le Jeune , piqué de voir ses efforts échoiier contre Topiniàtreté des Aquitains, déclara qu'ils étaient tous d'obstinés rebelles, et que de sa vie il n'aurait plus ni paix ni trêve avec eux , et serait fidèle à son père en tout temps et en tous lieux ^. Pour signe de cette soumission, il remit à la garde du roi son cheval et ses armes, et demeura plusieurs jours auprès de lui ^ dans l'apparence de Famitié la plus intime*.

Mais par une sorte de fatalité dans la .vie du fils aîné de Henri II , c'était toujours au moment même où il faisait à un parti les plus grandes protestations de dévouement , qu'il était le plus près de s'en séparer et de s'engager dahs le parti contraire. Après avoir , selon les paroles d'un historien du temps , mangé à la même table que son père et mis sa main au même plat ^ , il le quitta subitement, se lia de nouveau à ses adversaires, et partit pour Le Dorât, ville des marches de Poitou, où était le grand quartier des insurgés*. Il y mangea avec eux , à la même table, couime il avait fait avec le roi, leur jura pareillement loyauté envers et contre tous , et, peu de jours après , il les abandonna pour retourner à l'autre camp *. Il y eut de nouvelles scènes de tendresse entre le père et le fils ; celui-ci crut acquitter sa conscience en priant le vieux toi d'être miséricordieux envers les révoltés ^. Il promit témérairement, en leur nom , la reddition du château de Limoges, et annonça qu'il suffirait d'envoyer des parlementaires à la garnison pour recevoir ses serments et des otages *.

> Quod fllii ejus UeDricus et Gaufridus conlemnenteB, nec vindicaverunt. (Roger, de Hoved. Annal., pare pottar., apud rer. anglic. Seript, p. 61», éd. Savile.)

> Ro8 pronuB inobedientea aueruit et rebelles, quare ad BerviUuni et Tolantatem patrift flui reveriebatur. ( Ibid.)

* El pair! suo arma sua el equum tradidit conservanda, et sic cum pâtre suo aHqnot dlcbus... Clbid.)

* Venim cùm in eadem mensa cum pâtre eomediieet , et in eodem catino manum intinxisset... (Ibid.)

^ Iterum cumjnimieis patris sui se saeramento pnesUto obUgarit, et., profeoiua est Doralum. (Ibid.) — • Ibid., p. MO.

' Supplicavii d ut., miserleorditer ageret (ibid.)

* Adacciplendosobsidea.(U>id.)

Mais a n'en fnt pas ainsi, et ceux epû vînferii de la part du roi d'An- fin. gleteJTe furent presque tous mis à mort par les Aquitains ^ D'autres, qu'on envoya en même temps aux quartiers de Geoffroy , pour négocier avec lui, furent attaqués à coups d'épée, en sa présence et sous ses yeux; deux furent tués, le troisième Uessé grièvement, et le quatrième jeté dans l'eau du haut d'un pont'. C'est ainsi que l'esprit national, sévèrement et cruellement inflexible , se jouait des espérances des princes et de leurs projets de réconciliation.

Très-peu de temps après ces événements, Henri II reçut un message qui lui annonçait que son fils aîné, tombé dangereusement malade à Château-Martel, près de Limoges, demandait à le voir *. Le roi ayant l'esprit encore frappé de ce qui venait d'arriver à ses gens , et de ce qui lui était arrivé à lui-même dans les deux conférences de Limoges, soupçonna quelque embûche de la part des insurgés : il craignit , dit un auteur du temps, la scélératesse de ces conspirateurs^, et, malgré les assurances du messager, il n'alla point à Château-Martel. Mais bientôt un second envoyé vint lui apprendre que son fils Henri était mort, le onzième jour du mois de juin , dans sa vingt-septième anioée ^. Le jeune homme, à ses derniers moments, avait donné de grandes marques de contrition et de repentir : il avait voulu être traîné hors de son lit par une corde , et placé sur une couche de cendres *. Cette perte imprévue causa au roi une vive affliction et augmenta sa colère contre les Aquitains, sur la perfidie desquels il rejetait le sentiment de timidité qui l'avait retenu loin de son fils mourant^. Geoffroy lui-même, touché du deuil de son père, revint alors auprès de lui, et abandonna ses alliés , qui dès lors se trouvèrent seuls en face de la famille dont les divisions avaient fait leur force *. Le lendemain des funérailles de Henri le Jeune, le roi d'An-

t Qui fere ab eto qui tradere debebant interfecti sunt (Roger, de Uoved. Annal., I»ar8 poBier., apud rer. anglic. Seript., p. 649 , éd. Sa vile.) ' De ponte In aquam projectus est, ipso Gaufrido prssente. (Ibid.)

* Ibid., p. 690.

* MoDeneslbi tulam neqnlssimis eoMpiratoribiu se j^redere. (Guilielm. Neubrig., De reb. anglic, p. S78, éd. Uearne.)

» Roger, de Hoved. Annal., |pan poster., apud rer. anglic Script. , p. 690-03 , éd. Savile.

* Trahlte me a lecto isto per hune funem , et imponile lecto illi cinereo... ( Ibid., p. 690.)

' Prsvalento formidinc (Guilielm. Neubrig., De reb. angUc, p. 978, éd. Heame.)

* Ibid., p. m.

H8S gleterre attaqua vivement d'assaut la ville et la forteresse de limoii84. ?6S; il s'en empara , ainsi que des chftteaux de plusieurs des confédérés, qu'il détruisit de fond en comble*. Il poursuivit Bertrand de Born avec plus d'acharnement encore que tous les autres ; « car il croyait, dit un ancien récit , que toute la guerre que le jeune « roi son fils lui avait faite , Bertrand la lui avait fait faire ; et, pour a cela , il vint devant Haûte-Fort pour le prendre et le ruiner \ »

Le château de Haute-Fort ne tint pas longtemps contre toutes les forces du roi, unies à celles de ses deux fils, Richard et GeoJBroy de Bretagne. Forcé de se rendre à merci , Bertrand de Born fut mené à la tente de son ennemi , qui , avant de prononcer l'arrêt du vainqueur contre le vaincu , voulut goûter quelque temps le plaisir de la vengeance , en traitant avec dérision l'homme qui s'était fait craindre de lui et s'était vanté de ne pas le craindre, a Bertrand, lui a ditril, vous qui prétendiez n'avoir en aucun temps besoin de la a moitié de voU« sens, sachez que voici une occasion où le tout ne «vous ferait pas faute'. — Seigneur, répondit l'homme du Midi a avec l'assurance habituelle que lui donnait le sentiment de sa supé- « riorité d'esprit , il est vrai que j'ai dit cela , et j'ai dit la vérité. « — Et moi , je crois , dit le roi , que votra, sens vous a failli *. — Oui, « seigneur, répliqua Bertrand d'un ton grave, il m'a failli le jour où a le vaillant jeune roi votre fils est mort; ce jour-là j'ai perdu le 0 sens et la raison '. » Au nom de son fils , qu'il ne s'attendait nullement à entendre prononcer, le roi d'Angleterre fondit en larmes, et s'évanouit. Quand il revint à lui, il était tout changé ; ses projets de vengeance avaient disparu, et il ne voyait plus dans l'homme qui était en son pouvoir que l'ancien ami du fils qu'il regrettait. Au lieu de reproches amers et de l'arrêt de mort ou de dépossession auquel Bertrand eût pu s'attendre : a Sire Bertrand, sû*e Bertrand, « lui dit-il , c'est à bon droit que vous avez perdu le sens pour mon

1 Non relinquens lapidem super Upidem. (Boger. de Ho?ed. Amial., pan poeter., apud rer. angiic. ScripL, p. 691, éd. Savile.)

2 Car el creila que totale guerre qu'el reis Jovee, soe flUi, Tavia faicha, qu'En Bertrans la il aguee Taita far. (Raynouard, Choix des poésies originales des Troubadoun, l. V, p. 86.)

'Mas sapchatx qu'ara tos besogna ben tols. (Ibid., p. <7.} * Bn crc ben qu' el vos sia aras failliU. (ibid.) » Bu perdi lo sen , el' saber et la connoissensa. (Ibid.)

cfils; car U vous voulait du bien plus qu'à homme cpii fût au un c monde ; et moi , pour Tamour de lui , je vous donne la vie , votre î^gi. c avoir et votre château *. Je vous rends mon amitié et mes bonnes c grftcesy et vous octroie cinq cents marcs d'argent pour les dom- « mages que vous avez reçus. »

Le malheur qui venait de frapper la famille de Henri II réconcilia **^non-seulement les fils et le père , mais encore le père et la mère , ce qui était plus difficile d'après le genre d'inimitié qui existait entre eux '. La tradition vulgaire accuse Éléonore d'avoir fait périr par le poison une des maîtresses dé son tnari , fille d'un baron anglo-normand , et nommée Rosamonde ou Rosemonde. D y eut entre les deux époux un retonr de bonne intelligence , et la reine d'Angleterre, après un emprisonnement de dix années, fut rendue à ta liberté. En sa présence, la paix de la famille fut solennellement jurée et confirmée par écrit et par serment , comme dit un historien du siècle , entre le roi Henri et ses fils Richard , Geoffroy et Jean , dont le dernier , jusqu'alors , s'était trouvé trop jeune pour jouer un rôle dans les intrigues de ses frères '. Les chagrins continuels que les révoltes des autres avaient causés au roi l'avaient conduit à reporter sur Jean sa plus fixande affection , et cette préférence même avait contribué 'à aigrir les trois atnés, et à rendre court: les instants de concorde*. Après quelques mois de bonne intelligence, la paix fut **••• de nouveau troublée par l'ambition de Geoffroy. Il demanda le comté d'Anjou, pour le joindre à son duché de Bretagne, et, ayant essuyé un refus, il passa en France, où ,,en attendant peut-être l'occasion de recommencer la guerre , il se livra aux amusements de la cour'. Renversé de cheval dans un tournoi, il fut foulé sous les pieds des chevaux des autres combattants , et mourut de ses blessures*.

t En Bertrans, Bn BertranB\ tos ayeti ben drech et es ben razos , si tos sTetz perdn )o sen per mon AU qu'el tos TOlla mells que ad borne del mon. ( Raynouard, Cboix des poésies origfnalra des Troubadours, t. V, p. 87.)

> Annales Waverletens., apud rer. anglic. Script, t. II, p. I6f, éd. Gale.

' Rex flrmavit parem el Onalem eoncordiam scripto et sacramentis conflrmatam, inter Riehardum elGauftidum et Jobannem flilos suos^coram Aliénera regina, maire eorum. (Roger, de Hovad. Annal., pars poBte)>MapQd rer. anglic. Script., p. 698, éd. SavIIe.)

* Benediet Petmburg., apud Script, rer. galllc. et francic, t. XIII, p. 150. ^ Guilielm. Ifeubrig., De rëb. anglic, p. 879 , éd. Heame.

* Ibid. — Roger, de Hoved. Anna]., pars poster., apud rer. anglic Script., p. 681, éd. SaTile.

< *^ Après sa morty ce fut le tour dn comte Richard de renouer amitié avec le roi de France , contre la volonté de son père * .

1196. Lia couronne de France venait d'échoir à Philippe, deuxîèoie du nom, jeune homme qui affectaift pour Richard encore plus d'amitié que son père Louis VII n'en avait témoigné à Henri le Jeune. « Cha- « que jour, dit un historien du temps, ils mangeaient à la même table « et au même plat, et , la nuit, ils couchaient dans le même lit *. »

^^^ Cette grande amitié déplaisait au roi d'Angleterre, et Tinquiétait pour

i4»7. l'avenir. H envoya en France de nombreux messages pour rappeler son fils auprès de lui : Richard répondait toujours qu'il allait venir , et ne se pressait point'. Enfin il se mit en route, comme pour se rendre à 1^ cour de son père; mais passant par Chinon, où était l'un des trésprs royaux , il en epleva la plus grande partie , malgré la résistance des gardiens^. Avec cet argent, il alla en Poitou, et se mit à fortifier et à gar4iir de munitions et d'hommes plusieurs châteaux du pays'^. Les derniers événements avaient fait succéder une grande apathie à l'ancienne efiervescence des Aquitains , et les haines que lUchard avajt soulevées par son manque de foi et sa dureté étaient encore trop vives pour que les hommes mécontents du gouvernement angevin eussent confiance en Ipi. Il resta donc seul, et ne pouvant rien entreprendre sans le concours des barons du p4ys, il prit lei parti de revenir à son père et de lui demander grâce , plutôt par nécessité que de bon cœur*. Le vieux roi, qui avait épuisé enfin toutes les formes solennelles de réconciliation entre lui et ses fils , essaya cette fois de lier Richard par un serment sur l'Évangile , qu'il lui fit prêter en présence d'une grande assemblée de clercs et de laïques *.

4IS7. La nouvelle tentfitive ambitieuse du comte de Poitiers demeurant sans e£fet, n'entraîna point U rupture de la ptiix entre les rois de France et d'Angleterre. Ces deux rois étaient convenus depuis long-

* aictiardas , comei PictaTie , remansft eum rege Francis contra Toluntalem patrU »ui. (Roger, de Hoved. Annal.» pars poster., apud rer. anglic. Seript.« p. S3i, od.8avile.)

> Siiigulis diebus, in una mensa, ad unum calinum ipanducabaDt» «I la nooUbus non separabat eos lectus. ( Ibid., p. S34 et 635.) 3 Fréquenter misil iiuntioi suos mi Franciam. Uhid., p. S35.)

* Haximam partem ibesaurorum patris sui , invito custode, secum asporUvit ( U)id.) ^ Casteilasua Pietaviœ iode munivH. (Ibid.)

* Ibid.

' Coram multis tam clepcis quam laicis et super sancla Bvangelia j^ravil ei Qdelitatem contra omnes homines. ( Ibid.)

LIVRB X. 483

temps d'avoir une entrevue, où ils régleraient d'une manière défini- «m. tive les points d'intérêt qui pouvaient renouveler et entretenir leurs mésintelligences. Os se rendirent, dans le mois de janvier ii87, entre Trie et Gisors, près du Grand Orme , lieu ordinaire des conférences politiques- Les conquérants chrétiens de la 8yrie et de la Palestine éprouvaient alors de grands revers. Jérusalem et le bois de la vraie croit venaient de retomber au pouvoir des mahométans, coinmandé$ pfir Salab-Eddin , vulgairement nommé Saladin*. La perte de cette grande relique excita de nouveau Tenthousiasme pour toerojsade, un peu refroidi depuis un demi-sièele. Le pape accablait de messages les princes de la chrétienté , pour les engager à faire la paix entre eux et la guerre aux infidèles. Les c£p*dinaux promettaient de renoncer aux richesses et aux plaisirs, de ne plus recevoir aucun présent et de ne plus monter à cheval tant que la Terre- Sainte i^e serait pas reconquise, de ^ croiser 1^ premiers, et d'aller, demandant Taucnône , à la tête des nouveaux pèlerins ^. Oei prédicateurs et des missionnaires se renc^aient h toutes les cours , à toutes les assemblées des grands et des riches; et il en vint plusieurs à Tentrevue des rois de France et d'Angleterre , entre autres , Guillaume , archevêque de Tyr , l'un des hommes les plus célèbres du temps par son savoir et son éloquence.

Cet homme eut le talent de déterminer les deux rois , qui ne pouvaient s'entendre sur aucune de leurs affaires, à s'accorder pour faire la guerre aux Sarrasins, en ajournant leurs propres différends *. Tous deux se conjurèrent, comme frères d'armes, pour ce qu'on appelait la cause de Dieu, et, en signe de leur engagement, reçurent des mains de l'archevêque une croix d'étoffe, quils appliquèrent sur leurs habits; celle du roi dé France était rouge et celle du roi d'Angleterre était blanche^. En les prenant, ils se signèrent au front, à la bouche et à la poitrine, et firent serment de ne point quitter la croix du Seigneur, ni sur terre ni sur mer, ni en champs

* Roger, de Hoved. Annal., pan poster., apud rer. anglic Serfpt., p. 685-640, éd. Savile.

> Fleury, Bfat eecléaiaat, t. XV, p. 496.

' Et qui prias hoetes erant, fllo prsdlcante... faeti sont amlef. (Boger. de Hoved. Annal, para poster., apnd ror. anglic Script, p. 644, éd. Sarile.

* Rex Franeis et gens sua susoeperont cmeea rubeas, et rex Anglise mm gente sua suscepit cruces albas. ( Ibid. )

iiM7. ni en villes, jusqu'à leur retour du grand passage * . Beaucoup de seigneurs des deux royaumes firent le même vœu, entraînés par l'exemple des rois, par le désir d'obtenir la' rémis»on de tous leurs péchés , par les discours populaires qui roulaient tous sur ce sujet, et même par des chansons en langue vulgaire ou en langue latine , qui circulaient alors ^.Une de ces dernières, composée par un clerc d'Orléans, et répandue jusqu'en Angleterre, y excita, dit un contemporain, un grand nombre d'hommes à prendre la croix *; bien qu'écrite dans la langue savante , cette pièce de poésie porte une assez forte empreinte des idées et du style de l'époque , pour mériter d'être traduite.

c Le bois de la croix ^ est l'étendard que va suivre l'armée ; il n'a « point cédé, il s'est porté en avant par la force de l'Esprît-Saint.

« Allons à Tyr , c'est le rende^vous des braves : c'est là que « doivent aller ceux qui font tant d'efforts pour acquérir , sans c fruit, le renom de chevalerie*.

cr Le bois de la croix est l'étendard que va suivre l'armée.

a Mais, pour cette guerre, il faut des combattants robustes , et a non' (jes hommes amollis; ceux qui soignent leur corps à grands a frais n'achètent point Dieu par des prières *.

« Le bois de la croix, etc.

I signantes u in fronte, in ore, in peclore et in corde... nec cnicem Domini dere- Ucturos neque in terra neque in mari, neque in urbe , donee reverel fuerint in domos suas, si DeuB det... (Script rer. gallic et francic.t. XII, p. S5S, in nota a , ad cale, pag.) > Plures catervatim ruel)antad susceplionem crucis. ( Hoger. de Hoved. Annal., pars poster., apnd rer. anglic. S<Tipt., p. 64<, éd. Savile.) 3 Ad crucem accipiendam multorum animos excitafit (Ibid., p. 639.) * Lignum crucis, signum ducis,

Sequitur exercilus, quod non cessit, sed prsBcessit, In vi SancU Spiritus.

^ Qui certant quotldie laudlbus militiae

Gratis insigniri.

jlbid.)

< Non enim qui pfuribus cutem curant sumptibus,

Emont Deum precibus.

(Ibid.)

« Qui n'a point d'argent, s'il est fidèle, la foi sincère lui suffira; ««tr. fl c'est assez du corps du Seigneur pour toute provision de voyage à « celui qui défend la croix * .

« Le bois de la croix, etc.

« Le Christ , en se livrant au supplice , a fait un prêt au pécheur ; c pécheur, si tu ne veux pas mourir pour celui qui est mort pour ot toi , tu ne rends pas ce que Dieu t'a prêté'.

a Le bois de la croix , etc.

c Écoute donc mon conseil; prends la croix, et dis , en faisant ton c vœu : Je me recommande èr celui qui est mort pour moi , qui fl a donné pour moi son corps et sa vie '.

« Le bois de la croix est Tétendard que va suivre Tarmée. »

Le roi d'Angleterre, portant la croix blanche sur Fépaule, se rendit au Mans , où il assembla son conseil pour délibérer sur les moyens de pourvoir aux frais de la giierre sainte à laquelle il venait de s'engager^. Il fut décidé que, dans tous les pays soumis à la domination angevine , tout homme serait forcé de livrer la dixième partie de son revenu et de ses biens meubles; mais que de cette décimation universelle seraient exceptés, les armes, les chevaux et les vêtements des chevaliers; les chevaux, les livres, les vêtements et tous les ornements des prêtres , ainsi que les joyaux et les pierres précieuses, tant des laïques que des clercs'. D fut établi, en outre,

' Saifs est dominicom eorpas ad viaticum

Grucem defendenU.

(Roger, de Hoved. Annnal., |>are poster., apud rer. aDglic. Seript, p. e40', éd. Savile.) ' Christus tradens se tortori , mutiiaTit peccatori.

(Ibid.)

* Cmoem toHas , et Torendo dicas .- Illi me eommendo , *

Qui...

( Ibid., p. eas.)

* Ibid. —Script, rer. gallic. et franclc, t. XVI , p. I6S.

» Exceptis armis el equis et vesUbus milltum, et exceptls equis et libris... et ves- Uinentis et oronimoda capella clerlcorum, et lapidibiM pnnïioftiit tam clericorum quam laiconim. ( Roger, de Hoved. Annai., pars poster., apud rer. angHc. Script., p. 611, éd. Savile.)

um. que les clercs, les chevaliers et les sergents d'armes qui prendraient la croix, ne payeraient rien; mais que les boui^eois et les paysans qui se joindraient à l'armée sans Texprès consentement de leurs seigneurs n'en payeraient pas moins leur dixième *>

Le subside décrété au Mans pour la nouvelle croisade fut levé sans beaucoup de violence dans TA^jou , la Normandie et TAquitaine. La seule mesure comminatoire employée dans ces divers pays,oùli| puissance de Henri II était modérée par des traditions d'administration nationale , fut un arrêt d'excommunication lancé par les archevêques et les évêques contre quiconque ne remettrait pas fidèlement sa quote-p^t aux hommes cliargés de recueillir Timpôt'. La collecte se fit dans chaque paroisse par une commission composée du prêtre desservant, d'un templier, d'un hospitalier, d'un officier royal, d'un clerc de la chapelle du roi , d'un officier et d'un chapelain du seigneur du lieu ". Là composition de ce conseil , où des hommes de ^ la localité avaient place , ofirait aux habitants quelque garantie d'impartialité et de justice. De plus, si une contestation venait à s'élever sur la quotité de la somme exigée , on devait convoquer quatre ou six personnes notables de la paroisse , pour déclarer, sous le serment, la valeur des biens meubles du contribuable , que leur témoignage devait condamner ou absoudre*. Ces précautions usitées, même au moyen âge , dans les contrées où l'administration publique n'était pas proprement un gouvernement de conquête , furent probablement aussi pratiquées en Angleterre à l'égard des comtes , des barons, des chevaliers, des évêques, en un mot, de tous les honimes de race normande ; mais elles furent complètement omises à l'égard des bourgeois saxons : on les remplaça par une manière de procéder plus expéditive, toute difl^érente, qui mérite d'être remarquée ^.

Le roi Henri passa la mer, et pendant que ses officiers , clercs et laïques, recueillaient, aux termes de ses ordonnances, l'argent des

< Burgentes vero et nisticl , qui sine licentia domiDonim suorum crucem acceperint, nibiloraihut dmimat dabunt. ( Roger de HoTed. Annal., pàn poater., apud rer angllr. Script, p. 611 et 64S, ed Savile.)

> Ibid.. p. 642.

s Ibid.

* Bligentar de paroehfa qaainor, Tel sex rlr! legitimi , qui Jurati dicant quanUfalfni lllam quam 111e debuisset dixisse. ( ibid., p. 641.)

^ Dominus rex 'roislt iiervientes suos... per singulos epmitatus Angll» ad décimai colligendas. (Ibid., p. 64S.)

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possesseurs de teires^ il fit dresser une liste des plus riches bourgecHS { de toutes les villes , et les fit sommer persorniellement d*avoir à se présenter devant lui à un jour et dans un lieu qu'il fixait * . L'honneur d'être admis en la présence du petit-fils du Conquérant fut de cette manière octroyé à deux cents bourgeois de Londres y h cent d'York, et à un nombre proportionné d'habitants des autres villes et bourgs'. Les lettres de convocation n'admettaient m excuse ni retard. Ces bourgeois ne vinrent pas tous le môme joiur; car le roi Henri n'aimait pas plus que ses aïeux les grands rassemblements d'Anglais '• On les reçut par bandes, à différents jours et dans différents lieux \ A mesure qu'ils comparaissaient , op leur signifiait par interprète la somme qu'on exigeait d'eux ; a et ainsi, dit un contemporain , le « roi leur prit h touç la dime de leurs propriétés, d'après l'estimar

< tion des gens de bien qui connaissaient leurs revenus et leurs « meubles '• Ceux qu'il trouva rebelles, il les fit aussitôt incarcérer, « et les retint dans ses prisons ju^u'à ce qu'ils eussent payé le

< dernier sou '• Semblablement fit-il pour les Juifs d'Angleterre ; ce «qui lui procura des sommes incalculables^.» Cette assimilation des hommes de race anglaise aux ^uifs peut donner la mesure de leur état politique au commencement du second siècle après la conquête. L'on doit observer en outre que la convocation des habitants des villes p^ar le roi, loin d'être un signe de liberté civile, fut, au contraire, dans cette circonstance et dans beaucoup d'autres semblables, une marque de servitude et un moyen de vexation appliqué spécialement aux hommes de condition inférieure.

Malgré le traité et le serment des deux rois , ce fut à tout autre chose qu'à reconquérir Jérusalem qu'on employa le taillage des Saxons et des juifs d'Angleterre, les contributions des nobles de ce pi^ys et celles des provinces du continent. L'antique ennemi ne dor-

1 De fingttllB urMbus totius Anglin feeit eligi omnes dltlores... et fecit omn« tibi pnesentari. (Roger.de Hoved. Annal-iPan poeter., apud rer. anglic. Script., p. 643, éd. Savile.)

' Ibid.

> Ibid.

* PichiM et loeiB lUtutii. ( Ibid.)

^ Qttibus cepit... tecundum sfltimaUonem vironin) fldelium qui no¥8ranl... (Ibid.)

* Si quoe auteiM inveniaiet robellei, ttaUm fadt eos incarcerari... donec ulUmum <)uadranteiD pei^lverent. (Ihid.)

' Simiiitv fecii de Jud«i« tf rm tu«, unde inasUmabilem sibi adquiaivit peciiniam. (Ibid.)

KB7* mail pas, disent les historiens du siècle , et sa malice ralluma i»t>mptement la guerre entre ceux qui venaient de jurer de ne plus porter les armes contre les chrétiens jusqu'à leur retour de la Terre-Sainte '. L'occasion de cette rupture fut une querelle d'intérêt entre Richard de Poitiers et le comte de Toulouse , Raymond de Saint-Gilles. Les Aquitains et les Poitevins, qui avaient repris des forces et de l'énergie depuis leur dernière défaite , profitèrent du trouble causé par cette querelle pour faire de nouveaux complots et de nouvelles ligues contre la puissance anglo-normande. De son côté , le roi de France, suivant la politique de ses aïeux , ne put se défendre d'entrer dans le parti des adversaires des Normands , et d'attaquer dans le Berri les châteaux forts qui relevaient du roi d'Angleterre ^. Bientôt la guerre s'étendit sur toute la frontière des pays gouvernés par les deux rois. Il y eut de part et d'autre beaucoup de villes prises et reprises, de fermes incendiées , de vignobles dévastés ; enfin les deux puissances rivales, fatiguées de se nuire inutilement, résolurent de traiter

iiM. pour la paix '. Les rois Henri et Philippe se donnèrent un rendezvous sous le Grand-Orme , entre Trie et Gisors , mais ils se quittèrent sans avoir pu s'accorder sur aucun point ^. Le plus jeune des deux rois , irrité du peu de succès de l'entrevue , s'en prit à l'arbre sous lequel elle avait eu lieu , et le fit abattre , jurant par les saints de France (c'était son serment favori) que jamais plus il ne se tiendrait de parlement à cette place *.

Durant le cours de la guerre , Richard , contre lequel , du moins en apparence, le roi Philippe l'avait commencée, manifesta subitement quelque tendance à se rapprocher de ce roi , ce qui alarma beaucoup son père. Il alla jusqu'à proposer de soumettre au jugement des barons de France le dilférend qui existait entre lui et le comte Raymond de Saint-Gilles. Henri II n'y consentit point, et, se défiant de son fils, il ne voulut traiter pour la paix que dans une entrevue personnelle

1 Antiqui hOBtiB... malitia non (fuievii. (Guil{elm.|Neubrig., De reb. anglie., p. 333,

éd. Haarne.) > Roger, de Hoved. Annal., para poBter., apud rer. anglic. Seript., p. 611, éd. Savile. 3 Ibid., p. MI-64S. '

* Cùm inter ilioe de paoe facfenda non potuiiaet conTenire. (Ibid., p.MS.) ^ Rex Francis in iram... commotus, suecidit ulmum... Ju ans quod de cietero nun-

quam ibi colloquia bnbfrenlur. (Ibid.)~ Per sancloa Franci». (Seript. rer. gallieel

francic; de rege PMlippo Àugusto , passim.)

avec Philippe \ Dans cette conférence, qui eut lieu près de Bonmou* 4i*l» lins, en Normandie , le roi de France fit des propositions où Tintérét de Richard se trouvait tellement lié au sien , qu*elies semblaient le résultat de quelque pacte secret préalablement conclu entre eux.

A Tune des trêves jurées autrefois par Henri II et Louis y père de Philippe j il avait été convenu que Richard épouserait Alix ou Aliz , fille du roi de France, laquelle recevrait pour dot le comté de Vexin, toujours débattu entre les deux couronnes '. Pour garantie de Texécution fidèle de ce traité, Aliz, encore enfant, fut remise entre les mains du roi d'Angleterre, afin qu'il en eût la garde jusqu'à son âge nubile '. Mais la guerre ayant bientôt éclaté de nouveau , et les fils du roi d'Angleterre s'étant ligués avec le roi de France , le mariage fut différé, sans que pour cela Heuri II se dessaisit de la jeune fille qui lui avîUt été confiée. Il paraissait vouloir la garder comme otage; mais on croyait généralement que la raison politique n'était pas le seul motif qui la lui faisait retenir captive dans un château d'Angleterre , et qu'il avait conçu pour elle une violente passion , qu'il satisfit même , disent plusieurs historiens , après la mort de sa maltresse Rosemonde \ Quelques-uns assurent que, dans le temps de la guerre contre ses fils , il avait résolu de prendre Aliz pour épouse, et de répudier Éléonore, afin d'obtenir pour lui-même l'appui que le roi de France prétait à ses adversaires ^. Mais ce fut vainement qu'alors il sollicita son divorce auprès de la cour de Rome, et que pour l'obtenir il combla de présents les légats pontificaux ' .

Dans les conférences qu'il avait eues précédemment avec le roi d'Angleterre , Philippe avait plusieurs fois réclamé la conclusion du mariage de sa sœur Aliz avec le comte de Poitiers, et ce fut la première des conditions qu'il proposa au congrès de Bonmoulins. Il demanda, en outre, que son futur beau-frère fût déclaré, par avance, héritier de tous les États du roi Henri , et reçut en cette qualité le

* Roger, de Hove<L Annal., i>ar8 poster., apud rer. anglic. Script, p. 646-649, éd. terUe.

' Voyex Uvrc m , 1. 1.

' Fiiiam regi« Francis In custodiasua dudum receperat, uieam Ricardo fllio suc copularet.. (Cbron. Joban.Bromton., apud hist. angl. ScripU, 1. 1, col. HM, ed.Beiden.)

* Qu»m pOBt moTlem Rosamuiidœ defloravit ( Ibid.)

^ Ut sicmajori faTore Francçrum Trelus, fllios proprioa exheredaret. (Ibid.)

* Uugotionem cardinalem divortiandiun inter Ipsum et reginam BUanonm nuper inviUTiL (Ibid.)

iiis. serment d^hommage des barons d'Angleterre et du continent *. Hais Henri H ne voulut point y consentir, craignant le chagrin que lui avait causé autrefois Télévation prématurée de son fils dné*. A ce refus , Richard , outré de colère , fit de nouveau ce qu'il avait fait tant de fois. En la présence même de son père , se tournant vers le roi de France, et joignant les deux mains entre les siennes, il se déclara son vassal , et lui fit hommage pour les duchés de Normandie , dé Bretagne et d'Aquitaine , et pour les comtés de Poitou , d'Anjou et du Maine '. Pour ce serment de foi et d'hommage, Philippe lui donna en fief les villes de Ghàteanroux et d'Issoudun *.

Cette usurpation de tous les droits paternels sur le continent était le couple plus sensible que Richard eût encore porté à son père; c'était le commencement d'une nouvelle querelle domestique aussi violente que l'avait été la première de toutes , excitée, comme on l'a vu plus haut, par les tentatives d'usurpation de Henri le Jeune. Les populations mécontentes le sentirent , et elles se montrèrent agitées d'un soudain mouvement de révolte. Les barons, qui depuis plus de deux ans se tenaient en repos , les gens de Poitou, naguère encore ennemis jurés de Richard , se déclarèrent pour sa cause , du moment qu'ils crurent le voir en inimitié mortelle avec le roi ". Henri II vint à Saumur faire ses préparatifs de guerre, pendant que ses barons et ses chevaliers le quittaient en foule pour suivre son fils, dont le parti , soutenu par le roi de France et toutes les provinces du Midi , semblait devoir être le plus fort* . Le roi d'Angleterre avait pour lui la majorité des Normands, les Angevins, et ceux qu'effi*ayaient les sentences d'excommunication dont le légat du pape voulut bien lui prêter l'appui. Mais^ pendant que les clercs de l'Anjou prononçaient dans leurs églises ces sentences ecclésiastiques, les Bretons, entrant

> Et permisiaaet ipsi Ricardo bseredl suo fleri ^ommagia et fldcUUlet. (Roger de Hoved. Annal., para porter., apud rer. anglic. Script., p. 649, éd. Savile.)

> Non ioimemor injuriarum quas rex Ûlius Buusei fcceratpro cousimili eialtaiione... (Uiid.)

> Dttvenit homo regU Franciae de omnibus tenemenlis palrls sui tranamarinis; el flde> litalem juravltei contra omuei homine*. (Ibid.)

* Pro bemaKio. ( Ibid.)

» HabuiU.. cornes Kicbardus Britones contoderatos eum Pietaviensibas. (Matlh. Paris.,t. I,p. IM.)

* Licei plures de oomUibus et baronibus suis, eo relielo, adbsetiSBeiit régi Francis etcomiU Ricbardo contra eum. (Roger, de Hoted. [Annal., pars poster., apud rer. auglic. Script., p. 0&8, éd. Savile.)

i mim armée , dévastaient le pays et attaqoaieQt les lieux forts et les ittt. châteaux du roi*. Accablé sous la mauvaise fortune qui, deiiuis si longtemps , le poursuivait presque sans relâche , Henri tomba malade de chagrin, et, ne prenant aucune mesure militaire , laissa aux légats et aux archevêques tout le soin de sa défense. Ds multiplièrent les arrêts d'excommunication et dlnterdit, et envoyèrent message sur message à Richard et au roi de France , leur faisant tour â tour des menaces et des caresses ^. Ils eurent peu d'influence sur l'esprit de Richard, mais davantage sur celui de Philippe, toujours aussi disposé à la paix qu'à la guerre, pourvu quil espérât y gagner.

Le roi de France consentit donc à tenir avec l'autre roi une confé- iits. rence , où Richard se rendit bon gré mal gré, et où vinrent Jean d'Anagni, cardinal, légat du pape, et les archevêques de Reims, de Bourges, de Rouen et de Ganterbury '• Philippe proposa au roi d'Angleterre à peu près les mêmes conditions qu'à l'entrevue de Bonmoulins , c'est-à-dire le mariage d'Aliz avec Richard et la désignation de ce dernier comme héritier de tous les domainesde son père , sous la garantie du serment d'hommage de tous les barons d'Angleterre et du continent^. Mais Heri U, qui avait, encore plus qu'à la confé* rence précédente, sujet de se défier de Richard , refusa de nouveau cette demande, et proposa de marier Aliz avec Jean, sonautre fils» qui, jusqu'à ce jour, s'était montré obéissant et bien affectionné en* vers lui *. Il dit que, si l'on approuvaitce mariage , il n'aurait aucune répugnance à déclarer Jean son héritier pour toutes les provinces du continent*. Cette proposition tendait à la ruine de Richard, et soit par scrupule d'honneur, soit par défaut de confiance dans le plus jeune des fils de Henri II, le roi de France refusa d'y souscrire et d'abandonner son allié ^. Le cardinal Jean prit alors la parole pour déclarer que , selon sa mission expresse , il allait mettre le royaume de France sous l'interdit '. a Seigneur légat , répondit le roi Philippe, « rends ton arrêt, s'il te platt, car je ne le crains point*. L'église

* BritODes... hostiliter inlraverunt terrem régis Angliœ et circumquaque derasUvenint eam. (Boger de Hoved. Annal., pan poatar., apud rer. anglic. Script, p. 658, éd. SavUle.)

> Ibid. - » Ibid.

4 Ibid. — » Ibid.

* Ibid. - ) Ibid.

* Totam lerraro snani rab ihterdicto ponerei. ( IBId.)

* Quod aentenUam Buam non Umeret. ( Ibid.)

ii«. « romaine n'a aucun droit de sévir contre te royaume de Franee^ ni a par interdit y ni autrement, quand le roi juge à propos de scanner « contre des vassaux rebelles pour venger ses propres injures et « rhonneur de sa couronne *; d'ailleurs, je vois à ton discours que a tu as déjà flairé les sterlings du roi d'Angleterre '. » Richard , dont rintérét se trouvait bien plus fortement compromis dans cette affaire , ne s*en tint pas à des railleries contre l'envoyé pontifical; il tira son épée, et se serait porté à quelque violence si les assistants ne Toussent retenu'.

Le vieux roi , forcé de combattre , rassembla son armée; mais ses meilleurs soldats l'avaient abandonné pour aller se joindre à son fils. Il perdit en peu de mois les villes du Mans et de Tours avec tout leur territoire ; et pendant que le roi de France l'attaquait en Anjou par la frontière du nord , les Bretons s'avançaient par Touest , et les Poitevins par le sud*: Sans moyens de défense et sans autorité , affaibli d'esprit et de corps , il prit le parti de solliciter al paix , en offirant de se résigner à tout'. La conférence des deux rois (car il parait que Richard n'y assista point , et qu'il attendit à l'écart l'issue des négociations) eut Ueu dans unç plaine entre Tours et Azay-sur-Gher. Les demandes de Philippe furent que le roi d'Angleterre s'avouât expressément son homme-lige , et se remit entre ses mains, à merci et à miséricorde *; qu'Aliz fût donnée en garde à cinq personnes au choix de Richard , jusqu'à son retour de la croisade , où il devait se rendre avec le roi de France , à la mi-caréme ^; que le roi d'Angleterre renonçât à tout droit de suzeraineté sur les villes du Berri qui anciennement relevaient des ducs d'Aquitaine , et qu'il payât au roi de France vingt mille marcs d'argent pom* la restitution de ses

' Roger de Hoved. Annal., pan poster., apud rer. auglie. Script, p. 6Bi, éd. Savile. -MatUi. ParU.,t. I,p.4M'

* Quod... cardinalis jam Bterlingos régit Angliœ olfecerat. (Roger, de Hofed., ioc. supr. cit.)

3 MalUi. Paris., U l,p. U9.

* Ex una parte Pictavi praetendebant régi Angli» domiDO «uo iDsidiaa, et ex alia parte Britones. ( Roger, de Hoved, p. 653. Supr. cit.

^ Kei vero Anglis in arcto positus. (Ibid.)

* Erat primum capituium de miaericordia, eui se supposuil. (Girald Cambrens., De instructiune priiicipis, apud Script, rer: gailiu. ei fraiieic, t. XVllI, p. 454.) — Ex toto posuit se iD voiuntute régis Francis. ( Roger, de Boved.,supr. cit., p. 554.)

) lbid.,p.WS.

conquêtes*; que tous ceux qui s^étaieut attachés au parti du fils **^' contre le père demeurassent vassaux du fils et non du père , à moins que, de leur propre mouvement , ils ne voulussent revenir à ce dernier* ; qu'enfin le roi reçût son fils Richard en grâce par le baiser de paix, et abjurât sincèrement et de bon cœur toute rancune et toute animosité contre lui '.

n n*y avait pour le vieux roi ni moyen ni espoir d'obtenn* des conditions moins dures ; il s'arma donc de patience autant qu'il put , et conversa avec le roi Philippe , écoutant ses paroles d'un air docile, et comme un homme qui reçoit la loi d'un autre. Tous deux étaient à cheval en plein champ; et, tandis qu'ils s'entretenaient bouche à bouche, dit un contemporain , il tonna subitement , quoique le ciel fbt sans nuages, et la foudre tomba entre eux , sans leur faire aucun mal *, Os se séparèrent aussitôt, extrêmement effirayés l'un et l'autre, et, après un petit intervalle, ils revinrent de nouveau; mais un second coup de tonnerre , aussi fort que le premier, se fit entendre presque au même moment '• Le roi d'Angleterre, que la nécessité où il se trouvait réduit, son chagrin et la faiblesse de sa santé, rendaient plus facile à émouvoir, liant peutrétre cet accident naturel à sa propre destinée , fut tellement troublé, qu'il abandonna les rênes de son cheval et chancela sur la selle, de manière qu'il serait tombé à terre si ceux qui l'entouraient ne l'eussent soutenu *. La conférence Alt suspendue ; et, comme Henri II se trouva trop malade pour assister à une seconde entrevue , on lui porta, à son quartier, les conditions de la paix, rédigées par écrit, pour qu'il y donnât son consentement formel ^.

> Koger de Hoved. Anual., pare poster., apud rer. angllc. Script, p. 654, ed.Saville.

> Quod omnes qui comill pictavensi contra patrem adhsserant, de tenemenlis suis omnibus et liganUa fllio solum intenderent et non patri, niai ultronea voluntale ad ipsum forte redire voluerinL (Girald. Cambrens., De iustnielione principis, apud Script, rer. gailic. et francic. , t. XVllI, p. iU.)

' Quod fllium suum comitem pictavensem iil otculo reeipere, eique Iram omnem et indignaUonem ex corde remiltere debuifset ( Ibid. , p. IS5.)

* Dum reges ore ad os loquerentur. (Boger. de Hored., loc supr. cit, p. 683.)

^ Perterrili ad invicem separati sunt.. et iterum auditus est tonitrus miôor et terribilior priore. ( Ibid., p. 6S3 et 654.)

* In terraro corruisset ab equo in quo sedebat, nisi manibus circumstantium sustenta tus fuisset. (Ibid.)

' Formam ( pacis) scripto eomprehensam Anglorum régi legendam et audiendam obtuierunt. (Girald. Gambrens., De instructlone piincipis, apud Script rer. gailic. et francic, tXVllI, p. 454.)

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