II
Hfli. P'^ àRichard , et que, dès soo arrivée dans sod châleaa de Footaînebleau , il s'était vanté de mettre bientôt à mal les domaines du roi d'Angleterre *. Malgré la distance qui le séparait sIùk des lieox où se trouvait Richard , le roi Philippe aflBectait toujours de craindre quelque trahison ou quelques embûches de sa part'. Une fois, qu'il venait d'arriver au château de Pontoise pour s'y divertir, on le vit tout à coup prendre un air soucieux et retourner en grande hâte vers Paris. D réunit aussitôt ses barons, et leur montra des lettres venues, à ce qu'il assurait, d'outre-mer, et dans lesqueUes on l'aver^ tissait de prendre garde à lui , parce que le roi d'Angleterre avait envoyé d'Orient des hassassis ou assassins, pour le tuer '.
C'était le nom , alors tout nouveau dans les langues européennes , par lequel on désignait les mahométans fanatiques de religion et de patriotisme , qui croyaient gagner le paradis en se dévouant à tuer par surprise les ennemis de leur foi. On croyait généralement qu'il existait dans les défilés du mont Liban une tribu enUère de ces enthousiastes , soumise à un chef appelé le Vieux de la Montagne , et que les vassaux de ce personnage mystérieux , à son premier signal , couraient joyeusement à la mort *. Le nom de Haschischi , par lequel on les désignait en langue arabe , provenmt de celui d'une plante enivrante dont ils faisaient un fréquent usage pour s'exalter ou s'étourdir '.
On conçoit que le nom de ces hommes qui poignardaient à l'improviste, frappaient les généraux d'armée au milieu de leurs soldats, et mouraient en riant, pourvu qu'ils n'eussent pas manqué leur coup , devait inspirer une grande terreur aux croisés et aux pèlerins de l'Occident. Ils rapportaient un souvemr si vif de l'efiroi qu'ils
I Guflielm. Ifeabrig., De reb. anglic, p. 4S8, éd. Hearne.
3 Vel fhistra timebat, vel potiuB se ad augeiidam invfdiam Umere flngébat (tt>id., p. 487.)
' Quod ad suggesUonem et mandatum régis Angli8B Richard! millebantur Arsaeidc. (RigorduB, apud Script, rer. gallic. et francic, t. XVII, p. 37.) — Roger, de Hoved. Annal., pars posUr., apud rer. anglic. Script., p. 716, éd. Saviie.
< Fertur esse in Oriente, agens sub dilione cigu^dam potentis Sarraeeni, qoeia Senem agnominant, quoddam liominum g«*nu8... (Guilielm. Neubrig., De reb. anglic, p. 485, éd. Bearne.) — Le nom de Vieux donné par les croisés au chef de la tribu des Ât*au\n$^ est la traduction du mol ê^tieïkt qui , en arabe, signiûe un homme âgé fi un chef de tribu.
^ Cetle plante est une espèce de chanvre, appelé en arabe hoêchUtke, (Voyei ta Chrettomatie arabe de M. Sylvestre de Sacy.)
avaient ressenti au seul mot d'assassin , que ce mot passa bientôt 4i«s. dans toutes les bouches, et que les contes d*assassinat les plus absurdes purent trouver aisément en Europe des gens disposés à y croire. Cette disposition existait, à ce qu*il parait, en France , lorsque le roi Philippe assembla ses barons en parlement à Paris. Nui d'entre eux n'exprima de doute sur le péril du roi; et Philippe, soit pour mieux exciter parmi ses vassaux la haine contre le roi d'Angleterre, soit pour se donner de nouvelles sûretés contre ses autres ennemis et contre ses sujets eux-mêmes , entoura sa personne de précautions extraordinaires *. « Contre la coutume de ses aïeux , disent « les contemporains, il ne marcha plus qu'escorté de gens en armes, «et institua, pour plus grande sécurité, des gardes de son corps, ' ff choisis parmi les gens qui lui étaient le plus dévoués, et armés de a grandes masses de fer ou de cuivre ^. » On dit que certaines personnes qui , usant de la familiarité accoutumée , s'approchèrent de lui par mégarde, coururent le danger de la vie '. a Cette nouveauté « royale étonna beaucoup de gens, et leur déplut singulièrement^. » Le mauvais effet produit par Tinstiti^tion de ces gardes du corps, alors appelés sergents à massesy obligea le roi Philippe à convoquer de nouveau l'assemblée des barons et des évéques de France *. Il renouvela devant elle ses premières imputations contre le roi d'Angleterre , assurant que c'était lui qui avait fait tuer à Tyr, en plein jour, le marquis de Montferrat, par les assassins qu'il tenait à sa solde ^. o Y a-t-il lieu , après tout cela , de s'émerveiller, dit le roi a de France , que j'aie de moi plus de soin que de coutume ! Néan- « moins , si mes précautions vous paraissent inconvenantes ou sua perflues , décidez, et j'y renoncerai '. j» L'assemblée ne manqua
* Ad roigorera cautelam eorporis sui. ( RigorduB, apud Script rer. gallic. et francic, tXVll,p.a7.)
> Pmt«r mortim majorum suoram , nonnisi armata ▼allatua custodia, procedebat. (Guilielm. Neubrig., De reb. anglic., p. 437, éd. Hearne.) - Instituit... dutodes corporis 8ui, davas œreas semper in manibus portantes. (Rigordus, apud Script, rer. galllc et francic. t XVII . p. 37.)
' Quidam familiar! ausu propius accedentes , non sine periculo... ( Guilielm. Neubrig., loc. supr. cit.)
< MiranUbus hanc novitatem regiam plurimis. (Ibid.)
^ Ut pro ea sati«faceret.. suorum concilium Pariiius convocavit. ( Ibid.)
* Dum... perplateam civitatiB Tyri...equitaret. (Badulph. Coggeshals abbat. Cbron., apud Script rer. gallic. et francic, t XVIII . p. 65.)
' Quam taroen (curam) si reputatis Tel indecentem vel superfluam , decemite amovendam. (Guilielm. Neubrig., aupr. cit., p. 438.)
4IW. pas de répondre que tout ce que le roi jugeait à propos de faire pour sa sûreté personnelle était bon et convenable; les gardes du corps furent maintenus, et Tinstitution s'en conserva bien des siècles après qu'on eut cessé de croire , en France y au pouvoir mystérieux du Vieux de la Montagne ^ Une autre question adressée par le roi Philippe à ses barons fut celle-ci : a Dites-moi s'il n'est pas légitime a que je tire prompte et bonne vengeance des torts manifestes que a m'a faits ce traître de Richard ^ ! » Sur ce point la réponse fut encore plus unanime; car les barons de France étaient tous animés d'un vieil esprit de rancune nationale contre le pouvoir des Normands '.
Malgré l'éloignement où il se trouvait, le roi Richard fut assez promptement informé de ces nouvelles , parce que, dans la ferveur du zèle qui venait de se rallumer en Europe contre les sectateurs de Mahomet, de nouveaux pèlerins partaient chaque jour pour la Terre- Sainte. La destitution du chancelier, et l'occupation des forteresses par le comte Jean, avaient beaucoup troublé le roi d'Angleterre , et il prévoyait que , tôt ou tard , son frère , suivant l'exemple que luimême lui avait donné, unirait ses projets d'ambition aux projets d'hostilité du roi de France *. Ces craintes l'agitèrent bientôt au point que , malgré le serment qu'il avait fait de ne |pas quitter la Terre- Sainte, tant qu'il lui esterait un roussin à manger ', il conclut une trêve de trois ans trois mois et trois jours avec les Sarrasins , et se mit en route vers l'Occident.
Parvenu en mer à la hauteur de la Sicile , il songea qu'il y aurait du danger pour lui à débarquer dans un des ports de la Gaule méridionale , parce que la plupart des seigneurs de Provence étaient parents du marquis de Montferrat et parce que le comte de Toulouse , Raymond de Saint-Gilles, suzerain des pays maritimes situés à l'ouest du Rhône, était son ennemi personnel *. Craignant de leur
1 Guilielm. Armorie, Degest. Phil. Aug., apud Script rer gallic. et fnneie., t XVH, p. 71 . — Chroniques de Saint-Denis, ibfd. , p. 377.
3 De manifeslo prodilore proprias... ulcisci injurias. (Guilielm. Neubrig., De reb. angiic, p. 438, éd. Hearne.)
' Ibid.
* Propter sinistros ru mores quos audierat. (Roger, de Hovod., Annal., pare ] apud rer. anglic. Script., p. 717, éd. SaviJe.)
» Quamdiu haberet unum runcinum ad manducandum. (U)id.,p. 74e,)
• Voyex livre x.
part quelques embûches , au lieu de traverser la Méditerranée , il îim. entra dans le golfe Adriatique , après avoir congédié la plus grande partie de sa suite, afin de n'être point reconnu *. Son vaisseau fut attaqué par des pirates , avec lesquels , à la suite d'un combat assez vif, il trouva moyen de faire amitié , si bien qu'il quitta son navire pour un des leurs, qui le conduisit à un petit pprt de la côte d'Istrie ^. n prit terre avec un baron normand appelé Baudouin de Béthune , maître Philippe et maître Anselme , ses chapelains , quelques templiers et quelques serviteurs '. Il s'agissait d'obtenir un sauf-conduit du seigneur de la province , qui résidait à Goritz, et qui , par un fâcheux hasard , était allié de près à la famille du marquis de Montferrat. Le roi envoya l'un de ses gens faire cette demande , et le chargea d'offrir au comte de Goritz un anneau orné d'un gros rubis , qu'il avait acheté en Palestine k des négociants pisans *. Ce rubis, alors célèbre , fut reconnu par le comte : a Qui sont ceux qui t'en- 9 voient me demander passage? dit-il au messager '. -r Des pèlerins «revenant de Jérusalem. — Et leur nom? — L'un s'appelle Baua douin de Béthune , et l'autre Hugues le Marchand , qui vous offre « cet anneau •. » Le comte de Goritz , examinant l'anneau avec attention, fut quelque temps sans rien dire, et reprit tout à coup : a Tu « ne dis pas vrai , ce n'est pas Hugues qu'il se nomme, c'est le roi « Richard ''. Mais puisqu'il a voulu m'honorer de ses dons sans me « connaître . je ne veux point l'arrêter; je lui renvoie son présent; et « je le laisse libre de partir •. •
Surpris de cet incident , auquel il était bien loin de s'attendre , Richard partit aussitôt ; on ne chercha point à l'en empêcher. Mais le comte de Goritz envoya prévenir son frère , seigneur d'une ville peu éloignée , que le roi des Anglais était dans le pays , et devait
■ Gailielm. Neubrig., De reb. anglfc, (p. 457, éd. Heame. - Radalpb. Coggeshalse ahbat Cbron., apud Script, rer. galllc. et francic, t. XVIII, p. 71. ' Qui piSkts... cum rege oonfœderaU... asoendit rex cum eis. ( Ibid.) 3 Ibid.
* A qoodam Pisano... comparaverat. ( Ibid.) ' Ibid.
* Unus, inqait, eorum appeUatar Baldewinus de Betun, alter vero didtar Hugo mercalor...(Ibld.)
' Non , inquit, Hugo, SPd rex Richardui appellatur. (Ibid.)
* ...Qui me ignolum ita bonoravit, et munus miwum remitto, et lil)erain abeundi lieenUam concède. (Ibid.)
II9S. passer sur ses terres'. Le frère avait à son service un chevalier normand appelé Roger, natif d'Argentan , auquel il donna aussitôt commission de visiter chaque jour toutes les hôtelleries où logeaient des pèlerins, et de voir s'il ne reconnaîtrait pas le roi d'Angleterre au langage ou à quelque autre signe , lui promettant, s'il réussissait à le faire saisir, la moitié de sa ville à gouverner^. Le chevalier normand se mit à la recherche durant plusieurs jours, allant de maison en maison, et finit par découvrir le roi. Richard essaya d'abord de cacher qui il était; mais, poussé à bout par les questions du Normand, il fut contraint d'en faire l'aveu'. Alors Roger se mit à pleurer , et le conjura de prendre sur-le-champ la fuite , lui oflrant son meilleur cheval* ; puis il retourna vers son seigneur, lui dit que la nouvelle de l'arrivée du roi n'était qu'un faux bruit, qu'il ne l'avait point trouvé , mais seulement Baudouin de Béthune, un de ses compatriotes, qui revenait de pèlerinage. Le seigneur, furieux d'avoir manqué son coup, fit arrêter Baudouin, et le retint en prison '.
Pendant ce temps , le roi Richard était en fuite sur le territoire allemand, ayant pour toute compagnie Guillaume de l'Étang, son ami intime , et un valet qui savait parler la langue teutonique, soit qu'il fût Anglais de naissance , soit que sa condition inférieure lui eût donné le goût d'apprendre la langue anglaise, alors fort ressemidante au dialecte saxon de la Germanie , et n'ayant ni mots français, ni locutions , ni constructions françaises *. Hs voyagèrent trois jours et trois nuits sans prendre de nourriture , presque sans savoir où ils allaient , et entrèrent dans la province qu'on appelait en langue tudesque OEster-reich, c'estrà-dire pays de l'Est. Ce nom était un dernier souvenir du vieil empire des Francs , dont cette contrée avait formé jadis l'extrémité orientale^. L'OEster-reich ou l'Autriche,
* Radulph. Coggeshals abbat Ghron., apud Script rer. galHc. et francic, t. XVIII, p. 7t.
> Roger nomlne, Normanna* génère de Argenion... si forte regem per loqaelam. vel peraliquod signum explorare poBset... (Ibfd.)
■'> Singulorum hospilia inquiren» et disculiens... regcin reperit.. eonfltetnr quod eral. (Ibid.^
* Qui slatim cum laerymis equum peroptimum régi tradena... (Ibid.)
^ Dicit frivolum es»e quod audierat de régis adventu... Baldewinum de Betun... jussit comprehendi. (Ibid.)
* Rex cum Willelmo de Stagno, et quodam puero, qui linguam teutonicam intelligebat, per trw diea et noctei... (Ibid.)
) Voyez livre m, 1. 1.
comme disaient les Français et les Normands, dépendait de Tempire hm. germanique , et était gouvernée par un seigneur qui prenait le titre dehere-zog ou duc; et, par malheur, ce duc, nommé Léopold *, était celui que Richard avait mortellement offensé en Palestine en faisant lacérer sa bannière. Sa résidence était à Vienne , sur le Danube , où le roi et ses deux compagnons arrivèrent épuisés de fatigue et de faim '.
Le serviteur, qui parlait anglais, alla au change de la ville échanger des besants d*or contre de la monnaie du pays'. Il lit devant les marchands beaucoup d'étalage de son or et de sa personne , prenant un air d'importance et des manières d'honune de cour*. Les bourgeois, soupçonneux, le menèrent à leur magistrat, pour savoir qui il était, n se donna pour le domestique d'un riche marchand qui devait arriver dans trois jours, et fut mis en liberté sur cette réponse '. A son retour au logis du roi , il lui raconta son aventure, et lui conseilla de partir au plus vite ; mais Richard, désirant prendre du repos, demeura encore quelques jours •. Durant cet intervalle, le bruit de son débarquement se répandit en Autriche ; et le duc Léopold, qui désirait à la fois se venger, et s'enrichir par la rançon d'un pareil prisonnier, envoya de tous côtés à sa recherche des espions et des gens armés'. Ils parcoururent la contrée sans rien découvrir ; mais un jour , le môme serviteur , qui avait déjà été arrêté une fois, se trouvant au marché de la ville , où il achetait des provisions, on remarqua à sa ceinture des gants richement brodés , tels qu'en portaient, avec leurs habits de cour, les grands seigneurs de l'époque *. On le saisit de nouveau , et, pour lui arracher des aveux , on le mit à la torture t; il révéla tout, et indiqua l'hôtellerie où se trouvait le roi Richard. Cette maison fut aussitôt cernée par les
' Plus correctement Leot-poldê , brave parmi le peuple.
> Badalph. Goggesbalœ abbat. Cbron., apud Script, rer. gallic. et franeic., t. XVIil, p. 79f.
s Ad eseambium venieni, ebm pluree bizatitios proferrct (Ibid.)
* Nlmiaque curialiter et pompatice se haberet. ( Ibid.)
* Servientem ei^usdam diUnimi mercaloria. ( Ibid.)
* Per aliquot diei requiesoere capiena. (Ibid.)
^ In ultionem eujutdam Issionis... magiaautem opum anglicanarum homoavânit... •itiena... (Guilielm. Ifeubrig., De reb. anglic, p* 45, éd. Bearne.)
* Cbirotecaa domini régis spb zona eecum incautius gesiasse. ( Radulpb. Goggeshale abbat. Chron., apud Script, rer.' gallic. et franeic., t. XVIll, p. 7S.)
* Dirisaime torquent, Tariis p<en1s et cruciatibui afflciunt. ( Hild.)
4i0<- hommes d^armes du duc d'Autriche, qui, surprenant le roi, robligèrent à se rendre. Le duc lui témoigna du respect ; mais il le fit enfermer dans une prison, où des soldats d'élite le gardaient, jour et nuit, répéenue*.
Dès que le bruit de Farrestation du roi d'Angleterre se fut répandu, l'Empereur ou César de toute l'Allemagne' somma le duc d'Autriche, son vassal, de lui remettre le prisonnier, sous prétexte qu'il ne convenait qu'à un empereur de tenir un roi en prison*. Le duc Léopold se rendit à cette raison bizarre avec une bonne grâce apparente, mais non sans stipuler qu'il lui reviendrait au moins une certaine part de la rançon*. Le roi d'Angleterre fut alors transféré de Vienne sur les bords du Rhin, dans l'une des forteresses impériales , etl'Ëm- ' pereur, tout joyeux, envoya au roi de France un message , plus agréable pour lui , dit un historien du temps, qu'un présent d'or et
U93. de pierreries'. Philippe écrivit aussitôt à l'Empereur pour le féliciter de sa prise, et l'engager à la garder avec soin, parce que, disaitil , le monde ne serait jamais en paix si un pareil brouillon réussissait à s'évader*. En conséquence, il proposait de payer une somme égale ou même supérieure à la rançon du roi d'Angleterre, si l'Empereur voulait le lui donner en garde'.
L'Empereur soumit, selon l'usage , cette proposition à la diète ou assemblée générale des seigneurs et des évéques d'Allemagne. Il exposa devant eux les motifs de la demande du roi de France, et justifia Temprisonnement de Richard par le prétendu crime de meurtre commis sur le marquis de Montferrat, Tinsulte faite à la bannière du duc d'Autriche, et la trêve de trois ans conclue avec les Sarrasins. Pour ces méfaits , le roi d'Angleterre, devait , selon lui , être déclaré
' SlrenulB militibus suis cuslodiendum tradldit, qui, die noctuque, BtricUs ensibus arcUsaime euni ubique custodierunt. (Radulph. Coggeshalœ abbat Ghron , apud Script, rer. gallic. el francic, l. XVIII, p. 79.)
3 Henri , sixième du nom , ÛIs de Frédéric Barberoune et père de Frédéric II. — Occ aaione caplivi ineignis diripiendi. (Guiiielm. Neubrig. De reb. anglic, p. 4M, éd. Hearne.)
' Allegana regem non decere teneri a duce, nec esse indecens ai ab Impeniloria ceiaitudine decua regium teneretur. ( Ibid., p.U6a )
* Paclua... competeiitem provenienlia commodi portionem. ( Ibld., p. M9.) ^ Gratisalmum illi auper aurum et topaziiim. (Ibid., p. 4!».)
* Mundum componi non poaae ai tantua turl>alor emergeret .. (Ibid., p. 466.) ^ Sil)i... cuslodiendum traderet. (Ibid.)
LIVRB XI. 233
ennemi ca[Htal de FEmpire •. L'assemblée décida que Richard serait "••• jugé par elle sur les griefs qu'on lui imputait ; mais elle refusa de le livrer au roi de France ^. Celui-ci n'attendit pas le jugement du prisonnier pour lui envoyer dire , par un message exprès , qu'il le renonçait pour son vassal, le déiiût et lui déclarait la guerre, à outrance'. En même temps , il fit faire au comte de Mortain les mêmes offres qu'autrefois il avait faites à Richard pour l'exciter contre son père. Il promit de garantir au comte Jean la possession de la Normandie , de l'Anjou et de l'Aquitaine, et de l'aidera s'emparer de la royauté en Angleterre ; il ne lui demandait en retour que d'être fidèlement son allié, et d'épouser cette malheureuse Aliz dont il a été fait mention plus haut^. Sans conclure d'alliance positive avec le roi Philippe, Jean commença des intrigues dans tous les pays soumis à son frère ; et, sous prétexte que Richard était mort ou devait être regardé comme tel, il exigea le serment de fidélité des officiers publics , et des gouverneurs des châteaux et des villes*.
Le roi d'Angleterre fut averti de ces manœuvres par plusieurs abbés de Normandie , qui obtinrent la permission de le visiter dans sa prison , et surtout par son ancien chancelier , Guillaume de Longchamp , l'ennemi personnel du comte de Mortain *. Richard le reçut comme un ami persécuté pour son service, et l'employa dans plu^'eurs négociations. Le jour fixé pour le jugement du roi arriva; il comparut , comme accusé, devant la diète germanique assemblée à Worms ; il n'eut besoin que de promettre , pour sa rançon , cent mille marcs d' aident, et de s'avouer vassal de l'Empereur, pour être absous sur tous les points^. Cet aveu de vasselage , qui n'était qu'une simple formalité , avait de l'importance aux yeux de l'Empereur à cause de ses prétentions à la domination universelle des Césars de Rome, dont il se disait l'héritier. La sujétion féodale du royaume d'Angleterre à l'empire germanique n'était pas de nature à durer
I Chron. Joban. Bromton, apud hiit. angl. Script, t. I, col. 4SSl,ed. Selden. ) Gulllelm. Neubrig., De reb. anglic, p 465, éd. Beame.
* MiBsis... a latere auo Tiris honoratiB hominium quo sibi astriclus videbatur «olem- Diter reftitavit, bellumque vinclo indicent... ( Ibid.)
* Boger. de Boved. Annal. , pan poster, apud rer. anglic. Script, p. 7tl, éd. Savile, ^ PeUit aibi... fldelitataB boroinum regni, affîniiana quod rex Anglis fréter auua mor-
tttUB erat. ( Ibid.) «Ibid, p. 7».
' Ibid., p. 7tt-7l4.
23i LIVRE XI.
«m. longtemps ; et néanmoins l'aveu et la déclaration s'en firent alors avec toute la pompe et Tappareil comniandés par les usages du siècle. <c Le roi Richard , dit un contemporain , se destitua du royaume a et le remit à TEmpereur, comme au suzerain uaiversel, l'en inves- 0 tissant par son chaperon ' ; et aussitôt TEmpereur le lui rendit pour a le tenir on fief, sous la condition d'un cens annuel de cinq mille a livres sterling , et Ten investit par une double croix d'or '. » Après cette cérémonie, l'Empereur, les évéquesel les seigneurs d'Allemagne promirent par serment, sur leur âme, que le roi d'Angleterre serait mis en liberté aussitôt qu'il aurait payé cent mille marcs d' aident; et dès ce jour, la captivité de Richard devint moins étroite *\
Pendant ce temps, le comte de Mortain , poursuivant ses intrigues et ses manœuvras, sollicitait les justiciers d'AngIf terre , l'archevêque de Rouen et les barons de Normandie , de lui jurer fidélité et de le reconnaître pour roi. La plupart refusèrent; et le comte, se sentant trop faible pour les contraindre à faire ce qu'il souhaitait , passa en France, et conclut un traité forujel avec le roi Philippe *. Il s'avoua vassal et homme-lige de ce roi pour l'Angleterre et tous les autres États de son frère, jura d'épouser sa sœur , et de lui abandonner une partie considérable de la Normandie , Tours , Loches , Amboise et Montrichard, aussitôt que, par son secours, il serait devenu roi d'Angleterre ^. Enfin il souscrivit à la clause suivante : « Et si mon « frère Richard m'offrait la paix, je ne l'accepterais point sans l'aveu a de mon allié de France, même dans le cas où mon allié la ferait ce pour son propre compte avec mondit frère Richard*. »
Après la conclusion de ce traité, le roi Philippe passa la frontière
' Depoftull se de regno Angliae, et tradidit illud imperatori sicut univenorum domino, et investivit eum inde per pileum suum. (Roger, de Hoved. Annal., pare poster., apud rer. angUc Script , p. 7i4, éd. Savilc.;
2 Sed imperator... statim reddidit ei... regnum Angliœ tenendum de ipso, pro qoinque millibus lib. sterlingorum... de trihuto solvendis et investivit eum inde... per duplioem crucem de auro. (Ibid.)
3 Episcopi et duces eum universa nobiiitate quœ aderat juraverunt in animun imperatoris... (Guilielm. Neubrig., De reb. anglic. , p. 477, éd. Hearne.)
* Rigordus, De gest. Phil. Aug., apud Script, rer. galiic. et Trancie., t. XVII, p. M. — Roger, de Hoved. Annal. , pars poster. , apud rer. anglic Script., p. 7SI, éd. Savile*
^ Homo suus devenit de Normannia et cœleris terris fratris sui. ( Ibid.)
* Si autem Richardus fraier meus rex AnglisB eum rege Francin faceret paeem , et per ipsum olTerret mihi paeem, ego, sine voluntate régis Franciœ, eum rege Anglis pacem facere non possem. (Rigordus, De gest Phil. Aug., apud Script rer. galiic. et ft-ancic, t XVII, p. 40.)
de Nonnandie , avec une armée nombreuse; et le comte Jean fit se- usa. mer de Taisent parmi les tribus galloises encore libres, pour les en* gager à seconder par une invasion les manoeuvres de ses partisans en Angleterre ^ Ce peuple, opprimé par les Normands, mit avec joie sa haine nationale au service de Tune des deux factions qui déchiraient ses ennemis ; mais , incapable de grands efforts hors du petit pays où il défendait si opiniâtrement son indépendance, il fut peu utile aux adversaires du roi Richard. Ces derniers obtinrent d'ailleurs peu de succès en Angleterre ; et cette circonstance détermina le comte Jean à demeurer près du roi de France , et à tourner toutes ses vues du côté de la Normandie^. Ainsi exempté du fléau de la guerre» l'Angleterre n'en fut pas plus heureuse , car elle avait à subir d'énormes tributs levés pour la rançon du roi. Les collecteurs royaux parcouraient le pays dans tous les sens, et faisaient contribuer toutes les classes d'hommes , clercs ou laïques, Saxons ou Normands'. Toutes les sommes levées partiellement dans les provinces furent réunies à Londres ; l'on avait calculé que le total devait s'élever au montant de la rançon ; mais on trouva un énorme déficit causé par la firaude des employés*. Cette première levée se trouvant insuffisante , les officiers royaux en firent commencer une nouvelle , se servant , disent les historiens , du nom plausible de rançon du roi pour couvrir leurs honteuses rapines '.
n y avait près de deux ans que Richard était en prison; il s'ennuyait de sa captivité, et envoyait message sur message à ses ofRciers et à ses amis d'Angleterre et du continent, pour les presser de le délivrer en payant sa rançon*. Il se plaignait amèrement d'être négligé par les siens, et de ce qu'on ne faisait pas pour lui ce que lui-même eût fait pour tout autre. Il exprima ses plaintes dans une chanson composée en langue romane méridionale , idiome qu'il préférait au dialecte moins poli de la Normandie, de l'Anjou et de la France.
a J'ai beaucoup d'amis, mais ils donnent pauvrement; c'est honte
* Annales waverleien&es. apud rer. anglic. Script., t 11, p. 464, éd. Gaie. > Guilielm. Neubrig., De reb. anglic, p. 467 e1 468, éd. Hearne.
* llttllf pareentei, nec ulla erat diBtinctio. ( Ibld., p. 478 )
* Quod acctdîsse creditur per fraudem execulonim. ( Ibid., p. 479.)
» Hanifntuin raplnarum dedecus honesto redemptioiiis régie nomine palliant IMd. )
* FrequenlibuB eommonebal mandatis uti redemplionii anippreciiim modii omnibus prsparantes, liberalionem saam maturarent. ( Ibid,, p. 478.)
HM. a à eux si , faute de rançon , depuis deux hivers je suis prison- <rnier*.
(c Qu'ils sachent bien, mes" hommes et mes barons, anglais, a normands, poitevins et gascons, que je n'ai pas si pauvre coma pagnon que pour argent je laissasse en prison : je ne dis pas cela a par reproche ; mais je suis encore prisonnier !....»
Pendant que la seconde collecte pour la rançon du roi Richard se faisait par toute l'Angleterre , des messagers de l'Empereur vinrent à Londres , recevoir, comme à-^ompte sur îa somme totale , l'argent qu'on avait déjà réuni ^. Ds en vérifiërent la qualité par poids et par mesure, et mirent leur sceau sur les sacs, que des marins anglais transportèrent jusqu'au territoire de l'Empire , aux risques et périls du roi d'Angleterre '. L'argent arriva sain et sauf entre les mains du César d'Allemagne , qxii en fit passer le tiers au duc d'Autriche , pour sa part de prise * ; ensuite , il y eut une nouvelle diète assemblée pour décider du sort du prisonnier, dont la délivrance fut fixée à la troisième semaine après' Noël, à condition qu'il laisserait un certain nombre d'otages pour garantie du payement qui lui restait à faire *. Le roi Richard accorda tout, et l'Empereur, ravi de sa bonne grâce , voulut lui faire un don en récompense. Il lui octroya par charte authentique, pour les tenir de hn en fief, des pays dont il n'était souverain que de nom , une partie de la Bourgogne , le Lyonnais , le Viennois et la Provence •. « Or, il faut savoir, dit un contemporain , « que ces terres , données au roi par l'Empereur , contiennent cinq a archevêchés et trente-trois évéchés ; mais il faut savoir aussi que a ledit Empereur n'y a jamais pu exercer aucune autorité , et que a les habitants n'ont jamais vouhi reconnaître aucun seigneur précf sente par lui ''. »
1 Pro n'ay d'amis , mas paure son li don ;
Ancta lur es si per ma rezeiison Soi sai dos yvers près.
( Raynouard , Choix des poésies des Troubadours, t. IV, p. 483.) > Roger, de Hovcd. Annal., pars poster., apud rer. anglic. Script., p. 739 , éd. Savile.
* In pondère et mensura... periculo régis Angltis. (Ibid.)
* Ciûu8(8umn)flB) parstertia duci Ausirie, qui eumdem rpgem captlTaverat , competare dicebatur. ( Guilielm. Neubrig. , De reb. anglic. , p. 478 , éd. Heame.)
^ Roger, de Hoved. Annal. , pars poster. , apud rer. anglic. Script., p. 733 , éd. Savile,
* Provinciam et Vianam et Vianait et Marsiliam et Narbonam et Arle Blanc. (Ibid.) p. 78a.)
' Bt estsciendum quod supradictus imperator nunquam predicUs terris et homi -
Lorsque le roi de France et le comte Je«i , ton allié a'pprirent ce mm. qui venait d'ôtre résolu dans la diète impériale , ils craignirent de n'avoir pas le temps d'exécuter leur dessein avant la délivrance du roi. Os envoyèrent donc en grande hâte des messagers à FEmpereur pour lui offrir soixante-dix mille marcs d'argent , s'il voulait prolonger d'une seule année l'emprisonnement de Richard , ou s'il l'aimait mieux , mille livres d'argent pour chaque nouveau mois de captivité , ou bien encore cent cinquante mille marcs pour que le prisonnier fût remis à la garde du roi de France et du comte *. Tenté par ces brillantes propositions, l'Empereur eut envie de manquer à sa parole ; mais les membres de la diète , qui avaient juré de la tenir fidèlement, s'y opposèrent , et, usant de leur puissance, ils firent relâcher le captif vers la fin de janvier 1194^. Richard ne pouvait 44t4. se diriger vers la France, ni vers la Normandie , envahie alors par les Français; et ce qu'il y avait de plus sûr pour lui , c'était de s'embarquer dans un port d'Allemagne pour aller directement en Angleterre. Mais on était dans la saison des mauvais temps ; il fut obligé d'attendre plus d'un mois à Anvers; et pendant cet intervalle, l'Emr pereur fut de nouveau tenté par l'avarice ; l'espoir de doubler ses profits l'emporta sur la crainte de déplace à des chefs moins puissants que lui, et qu'en qualité de seigneur /laramon^ il avait mille moyens de réduire au silence '• Il résolut donc de s'emparer une seconde fois du prisonnier qu'il avait laissé partir; mais le secret de cette trahison ne fut pas assez bien gardé, et l'un des otages restés entre les mains de l'Empereur trouva moyen d'en avertir le roi *. Richard s'embarqua aussitôt dans la galiote d'un marchand de Normandie, appelé Alain Tranchemer; et ayant ainsi échappé aux hommes d'armes envoyés pour le prendre , il aborda heureusement au port de Sandwich'.
nibus dominari poluil, neque ipsi aliquem dominum ad prsBentaUonem imperatoris recfpere voluerunt (Roger, de Hoved. Annal., pan poster., apud rer. aoglic. Script, p. 7at,ed.8aTile.)
< Ibid., p 783.
' Propter eapiditatem peeuniœ quam rex Francis et cornes Johannes ei obtuleranl... (Ibid., p. 734.) — GuUielm. Neubrig., De reb. anglic, p. 484, éd. Heame.
> Indultœ el gratis, ut dicilur, Imperatorem pœnituit. (Ibid.)
* Belaxatum ad perpetuam revocare cuslodiam cogitaUt. ( Ibid.)
* Ibid., p. 436.— loger, de Hoved. Annai., par» poster., apud rer. anglic. Script., p.735,ed.SaYiIe.
Î38 LIVRE Xî.
4if4. Accueilfi avec de grandes marques de joie, il trouva la majorité des comtes et des barons anglo-normands fidèle et dévouée à sa cause. Peu de temps auparavant , le grand conseil ou parlement du royaume avait déclaré le comte de Mortain ennemi public , et ordonné que toutes ses terres seraient saisies y et qu'on assiégerait ses châteaux ^ Au moment où le roi arriva, cet ordre s'exécutait ^ et, dans toutes les églises, on prononçait, au nom des archevêques et des évéques , au son des cloches et à la lueur des cierges , Tarrèt d'excommunication contre le comte et ses adhérents ^. Le bruit de la délivrance du Cœur de Lion (c'est le surnom que les Normands donnaient au roi Richard) mit fin à la résistance des garnisons qui tenaient encore pour le comte Jean. Toutes se rendirent , à Texception de celle de Nottingham, qui ne voulut pas croire à la nouvelle ; le roi, irrité et prompt dans sa colère , marcha sur cette ville pour en faire le siège en personne , avant même d'entrer dans Londres '.
Sa présence au camp devant (IfotUngham fut annoncée aux gens d'armes enrermés dans la place par un bruit extraordinaire de trompettes , de cors , de clairons et d'autres insti'uments de musique militaire ; mais , pensant que ce n'était qu'une ruse des assiégeants pour les tromper; ils continuèrent à se défendre ^ Le roi fit un serment terrible contre ceux qui osaient lui résister , et livra l'assaut à la ville, qui fut prise; mais la garnison se retira dans le château y l'un des plus forts que les Normands eussent bâtis en Angleterre. Avant de battre les murs du château avec ses pierriers et ses autres machines, Richard fit dresser un gibet, haut comme un grand arbre, où Ton pendit, par son ordre, à la vue de la garnison, quelques hommes pris dans le premier assaut ^. Ce spectacle parut aux assiégés un signe de la présence du roi plus certain que tout ce qu'ils avaient vu jusque-là , et ils se rendirent à merci *.
Après sa victoire , le roi Richard , voulant se délasser , fit un voyage de plaisir dans la plus grande forêt de l'Angleterre , qui s'étendait depuis Nottingham jusqu'au centre du comté d'York , sur un
1 Roger, de Hoved. Annal., pare poiter.,apud rer.anglic. ScripL, p. 736, ed.SaTfle
2 Ibid. -• * Ibld.
* Cum... sonîlu tubarum et buecinarum. ( Ibid.) » Purcas levari feclt. (Ibid.)
• Et poBuerunl m in miserioordia régis de vita et membris et de terreoo honore. (Ibid.)
espace de plusieurs Gentaines de milles; les Saxons rappelaient Sire- ****• Wode, nom qui ^ dans la suite des temps , s*est changé en celui de Shefwaod. < Jamais de sa vie il n'avait vu ces forêts y dit un narra- 0 teur contemporain , et elles lui plurent extrêmement ^ » Au sortir d'une longue captivité , on est toujours sensible au charme des sites pittoresques ; et, d'ailleurs « à cet attrait naturel pouvait s'en joindre un autre tout particulier , et plus piquant peut-être pour l'esprit aventureux de Richard Cœur de Lion. Sherwood était alors une forêt redoutable aux Normands; c'était l'habitation des derniers restes des bandes de Saxons armés qui, reniant encore la conquête , persistaient volontairement à vivre hors de la loi de l'étranger '. Partout chassés , poursuivis, traqués comme des bêtes fauves, c'est là seulement qu'à la faveur des lieux , ils avaient pu se maintenir en nombre, et sous une sorte d'organisation militaire qui leur donnait un caractère plus respectable que celui de voleurs de grands chemins.
Vers le temps où le héros du baronage anglo-normand visita la «<<« forêt de Sherwood, dans cette même forêt vivait un homme qui était «im. le héros des serfs , des pauvres et des petits , en un mot de la race anglo-saxonne, a Parmi les déshérités , dit un ancien chroniqueur , « on remarquait alors le fameux brigand Robert Hode , que le bas « peuple aime tant à fêter par des jeux et des comédies , et dont « l'histoire , chantée par les ménétriers , l'intéresse plus qu'aucune « autre '. » A ce peu de mots se réduisent toutes nos données historiques sur l'existence du dernier Anglais qui ait suivi l'exemple de Hereward * ; et pour retrouver quelques traits de sa vie et de son caractère , c'est aux vieilles romances et aux ballades populaires qu'il faut , de nécessité , avoir recours. Si l'on ne peut ajouter foi aux faits bizarres et souvent contradictoires rapportés dans ces poésies, elles sont du moins un témoignage incontestable de l'ardente amitié
' Profeetus est videre... forestas de Sire-wood quas ipse nunquam Yiderat antea, et placuerant ei mu]tum. (Roger, de* Hoved. Annal., pars posler., apud rer. anglic. Script, p. 736, éd. Savile.)
' Voyci U?re« v el vu , 1. 1.
^ Hoc in tempore de ezheredatisBurrexil... ille famosissimus Biccariua Roberittt Eode^ cam... eompHcIbuB, de qulbus stolidum vulguB hianter in coniœdiis... feslum faciunt, elBaper cèleras romancias mimos et bardanos cantilare delecbuilur. (Johan. de Fordao Seotichron., p. 774, éd. Heame.)
* Vojei llYW ▼, t L
îiO LIVRE XI.
4489 du peuple anglais pour le chef de bande qu'elles célèbrent, et pour H04. s^s compagnons , qui , au lieu de labourer pour des malires , couraient la forêt gais et libres y comme s'expriment de vieux refrains *. On ne peut guère douter que Robert , ou plus vulgairement Robin Hood, n'ait été d'origine saxonne ; son prénom français ne prouve rien contre cette opinion , parce que , dès la seconde génération après la conquête , l'influence du clergé nonnand fit tomber en désuétude les anciens noms de baptême, remplacés dès lors par des noms de saints ou d'autres, usités en Normandie. Le nom de Hood est saxon, et les ballades les plus anciennes , et par conséquent les plus dignes d'attention , rangent les aïeux de celui qui le porta dans la classe des paysans '^ Plus tard; quand s'affaiblit le souvenir de la révolution opérée pai* la conquête , les poêles de village imaginèrent d'embellir leur personnage favori de la pompe des grandeurs et des richesses : ils en firent un comte , ou tout au moins le petit-fils d'un comte, dont la fille , ayant été séduite , s'enfuit et accoucha dans un bois. Cette dernière supposition a donné lieu à une romance populaire pleine d'intérêt et d'idées gracieuses ; mais rien de probable ne l'autorise '. Qu'il soit vrai ou faux que Robin Hood soit né , comme le dit cette romance, «dans le bois verdoyant, au milieu des lis en fleurs,» c'est dans les bois qu'il passa sa vie à la tête de plusieurs centaines d'archers, redoutable aux comtes, aux vicomtes, aux évêques et aux riches abbés d'Angleterre, mais chéri des fermiers, des laboureurs, des veuves et des pauvres gens. Ils accordaient paix et protection à tout ce qui était faible et opprimé , partageaient avec ceux qui n'avaient rien les dépouilles de ceux qui s'engraissaient de la moisson d' autrui , et, selon la vieille tradition, faisaient du bien à
1 We range the forest merj and free. ( Robin Hood» aîGoUecUon of ali Uie andenl poema, aongs and buUads, p. 4.)
2 I ghall you lell of a good yeman His namo was Robin Hode.
( Ancieni aongs of Robin Hood.)
I 0 Willie'8 large o' limb and iith.
And corne o' bigh degree :
And be 18 gane lo eari Richard,
To serve for méat and fee.
Earl Ricbard bad bul ae daugbter...
( JamieMn'B Popular songs, yoI. Il, p. 44.)
toute personne honnête et laborieuse *. Robin Hood était le meilleur i4n cœur et le plus habile tireur d'arc de toute la bande ; et après lui on i^^ citait Petit-Jean y son lieutenant et son frère d*armes, dont il ne se séparait jamais, dans le péril comme dans la joie, et dont les ballades et les proverbes anglais ne le séparent pas non plus '. La tradition nomme encore quclquesHms de ses compagnons, tels que Mutch , le fils du meunier, le vieux Scathlocke, et un moine appelé frère Tuck, qui combattait en froc , et pour loute arme se contentait d'un lourd bâton '. Ils étaient tous d'hnmeur joyeuse, ne visant point à s'enrichir, mais seulement à vivre de leur butin, et distribuant tout ce qu'ils avaient de superflu aux familles expropriées dans le grand pillage de la conquête. Quoique ennemis des riches et des puissants , ils ne tuaient point ceux qui tombaient entre leurs mains , et ne versaient le sang que pour leur propre défense *, Leurs coups ne tombaient guère que sur les agents de la police royale et les gouverneurs des villes ou des provinces, que les Normands appelaient vicomtes , et que les Anglais appelaient sheriffs. <x Bandez vos arcs , dit Robin «Hood, et essayez-en les cordes^ dressez une potence ici près; et « malédiction sur la tête de celui qui fera grâce au sheriff et aux «sei^ents*. »
Le sheriff de Nottingham fut celui contre lequel Robin Hood eut le plus souvent à combattre , et celui qui le pourchassa le plus vivement à cheval et à pied, mettant sa tète à prix, et excitant ses compagnons et ses amis à le trahir. Mais aucun homme ne le trahit , et plusieurs l'aidèrent à se retirer du péril où sa hardiesse l'entraînait souvent. « J'aimerais mieux mourir, lui disait un jour une pauvre femme, que « de ne pas tout faire pour te sauver; car qui m'a nourrie et vêtue, « moi et mes enfants, n'est-ce pas toi et PetitJean •? »
I From weallhy Abbots chests , and churehes abiindant atore,
Wbat oflentimes be took , be sbar'd umongsl Uie poore.
(Robert Brune*» Chronide, vol. 11, p. M7, éd. Hearne.) 3 Robin Hood and LitUe John.
* WUb cowl and quartenUff. (Ancient songs of Robin Bood.)
* Annales or a gênerai cbronicle of Bngland by J. Stow, p. 1M ; London, 1631. ^ Bot bend your boeft , and strok your strings
Sel tbe gallow tree aboute.
And Christes curse on hU head , said Robin , Thaï aparea tbe sheriff and tbe aergeant.
(Jamieaon'a Popular aonga, vol. 11, p. 59.) « The lifeof Robin Hood.
2i2 LIVRE XL
4^ Les aventures surprenantes de ce chef de bandits du xn* siècle, ses 4494. victoires sur les hommes de race normande, ses stratagèmes et ses évasions, furent longtemps le seul fonds d'histoire nationale qu'un homme du peuple en Angleterre transmît à ses fils, après Tavoir reçu de ses aïeux. L'imagination populaire prétait au personnage de Robin Hood toutes les qualités et toutes les vertus du moyen âge. H passe pour avoir été aussi dévot à Téglise que brave au combat, et Ton disait de lui qu'une fois entré pour entendre l'office , quelque danger qui survînt, il ne sortait jamais qu'à la fin*. Ce scrupule de dévotion Texposa une fois à être pris par le sheriff et ses hommes d'armes; mais il trouva encore moyen de faire résistance, et môme, à ce que dit la vieille histoire , un peu suspecte d'exagération « ce lut lui qui prit le sheriff' . Sur ce thème, les ménestrels anglais du xiv* siè. cle ont composé une longue ballade, dont quelques lignes méritent d'être citées , ne fût-ce que comme exemple de la couleur franche et animée que le peuple donne à sa poésie dans les temps où il existe une hltérature véritablement populaire.
a En été, quand la verdure est belle et les feuilles larges et longues, « il y a plaisir dans la forêt à écouter le chant des oiseaux *;
a A voir les chevreuils quitter la colline, pour se retraiter dans la « plaine et se mettre à l'ombre sous les feuilles vertes du bois.
« C'était un jour de Pentecôte, de bonne heure, un matin de mai, a un de ces jours où le soleil se lève beau, et où les oiseaux chantent (c gaiement.
a Par la croix du Christ! dit Petit-Jean, "voilà une joyeuse matinée; a et dans toute la chrétienté , il n'y a pas un homme plus joyeux que «moi*.
1 De quo... quaedam commendabllia reciUntur... mlsBam... devoUssioie audiret, nec aliqua neceMitate volekwt internimpere, ofQcium. ( Jobao. de Fordun. Seoticbron., p. 774, éd. Hearne.)
> Ibid.
3 In Bomer when Uie shawes be sheyii ,
And levés be large and long , un iB fttll mery in fayre forest To hère Uie foulys song.
(Jamieson'B Popularsongs, vol. II , p. 54. )
4 ThiB ÏB a mery itiomy ng , seid lUuUe John ,
Be hym tbal dyed on tre; And more mery man , than I am on, . Was not in Cbristante.
( Ibid., p. 55.)
LIVRB XI. S43
« OuYre ton cœur , mon cher maître , et songe qu'il n*y a pas dans ««t» « Tannée de plus beau temps qu'un matin de mai *• im.
« Une chose me pèse y dit Robin Hood , et me chagrine le coeur , « c'est de ne pouvoir, en aucun jour de fête, entendre messe ni ma- «tines*.
« Il y a quinze jours et plus que je n'ai vu mon Sauveur, et je vou* « drais aller à Nottingham , avec l'aide de la bonne Marie '.
« Robin va seul à Nottingham , e\ PetitJean reste au bois de « Sherwood; il va dans l'église de Sainte-Marie , et s'agenouille de- «vantla croix^... » '
Robin Hood ne fut pas simplement renommé pour sa dévotion aux saints et aux jours de fête ; lui-même eut , comme les saints , son jour de fête dans l'année ; et dans ce jour, chômé religieusement par les habitants des hameaux et des petites villes d'Angleterre, il n'était permis de s'occuper de rien, sinon de jeux et de plaisirs. Au xv« siècle, cet usage était encore observé ; et les fils des Saxons et des Normands prenaient en commun leur part de ces divertissements populaires, sans songer qu'ils étaient un monument de la vieille hostilité de leurs aïeux* Ce jou^là, les églises étaient désertes comme les ateliers; aucun saint, aucun prédicateur ne l'emportait sur Robin Hood ; et cela dura même après que la réforme eut donné en Angleterre un nouvel essor au zèle religieux ^ C'est un fait attesté par un évêque anglican du xvi'' siècle, le célèbre et respectable Latimer '. En faisant sa tournée pastorale , il arriva le soir dans une petite ville près de Londres , et fit avertir qu'il prêcherait le lendemain, parce que c'était jour solennel, a Le lendemain, dit-il, je me rendis à l'église; mais, à mon « grand étonnement , j'en trouvai les portes fermées k clef; j'envoyai « chercher la clef, et l'on me fit attendre une heure et plus; enfin c un honune vint à moi et me dit : Messire , ce jour est un jour de
* Plak ttp thi hert, my âere maysler.
(Jamieson's Popalar tongs, toI. II, p. Sfi.) 2 The on thyng grèves me , seyd Robyn ,
And does my hert mych woo.
(Ibid.) > WIth the mygbt of mydle Mary.
(Ibid.)
* Ibid.
^ Robin Hood, CollecUon of ail the ancient songs, etc., by Joseph Bitson ; Londres «sa. Voyes les notes qui suivent la vie de Bobin Bood, 1 1 , p. cvt et cm.
4489 « grande occupatioi; pour nous; nous ne pouvons vous entendre ; car 4494. a c*est le jour de Robin Hood * ; tous les gens de. la paroisse sont au « loin à couper des branches pour Robin Hood, vous les attendriez- « inutilement. » L'évéque s^était revêtu de son costume ecclésiastique ; il fut obligé de le quitter , et de continuer sa route, laissant la place aux archers habillés de vert , qui jouaient sur un théâtre de feuillée les rôles de Robin Hood , de Petit^lean et de toute la bande '. Des traces de ce long souvenir , dans lequel s'anéantit pour le peuple anglais le souvenu* même de Tinvasion normande , subsistent enclore aujourd'hui. On trouve dans la province d'York , à Tembouchure d'une petite rivière , une baie qui, sur toutes les cartes modernes , porte le nom de Robin Hood' , et il n'y a pas bien longtemps que, dans la même province, près de Pontefract, l'on montrait aux voyageurs une source d'eau vive et claire qu'on appelait le puits de R^bin Hood , et qu'on les invitait à y boire en l'honneur du fameux archer *. Durant tout le xvu* siècle , les vieilles ballades de Robiu Hood , imprimées en lettres gothiques ( espèce d'impression que le bas peuple anglais affectionnait singulièrement) , circulaient dans les villages , où elles étaient colportées par des hommes qui les chantaient sur une espèce de récitatif ^ On en compila même plusieurs collections complètes à l'usage des lecteurs des villes , et Tun de ces recueils portait le titre élégant de Guirlande fie Robin Hood^. Aujourd'h\]i ces livres, devenus rares , n'intéressent que les érudits -, et l'histoire des héros de Sherwood , dépouillée de ses ornements poétiques, ne se lit plus que parmi les contes à l'usage des enfants. Aucune des ballades qui nous ont été conservées ne raconte la , mort de Robin Hood; la tradition vulgaire est qu'il périt dans un couvent de femmes , où un jour , se sentant malade , il était allé demander des secours. On devait lui tirer du sang , et la nonne qui savait faire cette opération , ayant reconnu Robin Hood , la pratiqua
■ Sir, Ihii i8 a busie day with us; wc caniiot heare you, it is Robin Hoodes daye- (Sermo ti, berore liing Edward VI, f^ 74, b.)— Voyez UawJiins'B Geueral hiilory of muslc, Tol. 111 , p. 444.
> To geve place to Robin Uoodea men. — Voyez les notes du Recueil de Ritson , 1 1,
p.CTlI.
s Robin Bnod'M bay. (HawliinA's General blstory of music, vol. 11, p. 444.)
4 Robin Hood's weli. (Evclin's Diary.)
& Hawkins's Genenii hii^tory of music, voL 111, p. 440.
* Robin Bood's garland.
LIVRB XI. 245
sur lui de manière à le tuer '. Ce récit , qu'on ne peut ni affirmer ni ««•• contester, est assez conforme aux mœurs du xn* siècle; beaucoup de 1494. femmes , dans les riches monastères, s'occupaient alors à étudier la médecine, et à composer des remèdes qu'elles offraient gratuitement aux pauvres; De plus , en Angleterre , depuis la conquête , les supérieures des abbayes et la plus grande partie des religieuses étaient d[extraction normande, ainsi que le prouvent leurs statuts, rédigés en vieux français' : cette circonstance explique peut-être comment le chef de bandits saxons , que les ordonnances royales avaient mis hors la loi , trouva des ennemies dans le couvent où il était allé chercher assistance. Après sa mort, la troupe dont il était le chef et l'âme se dispersa; et Petit-Jean, son fidèle compagnon, désespérant de se maintenir en Angleterre , et poussé par l'envie de continuer la guerre contre les Normands , se rendit en Irlande , où il prit part aux révoltes des indigènes*. Ainsi fut dissoute la dernière tronpe do brigands anglais qui ait eu un caractère politique, et qui mérite par là une mention dans l'histoire.
Entre les réfugiés du camp d'Ély et les hommes de Sherwood , ^^^ entre Hereward et Robin Hood , il y avait eu , surtout dans le nord i»o. de l'Angleterre , une succession de chefs de partisans et d'outlaws qui ne furent pas non plus sans renommée , mais dont on sait trop peu de chose pour qu'ils puissent être considérés comme des personnages historiques. Les noms de quelques-uns, tels qu'Adam Bel Clym of the Clough, ou Clément de la Vallée , et William de Cloudesly , se sont conservés longtemps dans la mémoire du peuple." Les aventures de ces trois hommes , qui ne peuvent être séparés l'im de l'autre, non plus que Robin Hood et, Petit-Jean . sont le sujet d'une longue romance composée au xv* siècle, et divisée en trois parties, ou en trois chants *. On ne peut rien dire de positif sur l'authenticité des faits qui s'y trouvent racontés , mais elle renferme plusieurs traits originaux, et capables de rendre plus frappante pour le lecteur l'idée que le peuple anglais s'était formée du caractère moral de ces
■ Percy's Reliques of ancient enfilish poetry, vol. 1, p. 4M, 6« éd.
3 Kegulae monialium Beat» Mari» de Sopweli , in auctuario addltamentor. ad BfaUh. Paris.,t. I,p.MI.
^ Banmer's cbron. of Ireland, p. 479.
* Percy'a Reliques of ancien! english poetry, yoI. 1, p. 370. — Pièces of ancient popular poelry, p. 5; London , 4794.
«100 hommes, qui, dans des temps de servitude, aimèrent mieux être
4900. bandits qu'esclaves.
Adam Bel, Clément de la Vallée et William de Gloudesly étaient, à ce qu'il paraît, natifs de la province de Cumberland. S'étant rendus tous les trois coupables du délit de chasse, ils furent mis hors de la loi normande, et obligés de s'enfuir pour sauver leur vie\ Réunis par le même sort, ils se jurèrent fraternité , suivant la coutume d)i siècle , et s'en allèrent ensemble habiter la forêt d'Inglewood , que la vieille romance nomme Ençlishe wood, entre Carlisle et Penrith'. Adam et Clément n'étaient point mariés; mais William avait une femme et des enfants que bientôt il s'ennuya de ne plus voir. Un jour il dit à ses deux compagnons qu'il voulait aller à Carlisle visiter sa femme et ses enfants. <x Frère , lui répondirent-ils , ce n'est « pas notre avis; car si le justicier te prend, tu es un homme mort'.» William partit malgré ce conseil, et arriva de nuit dans la ville; mais reconnu par une vieille femme à laquelle il avait fait du bien, il fut dénoncé au juge et au sheriff, qui cernèrent sa maison , le prirent, et, joyeux de cette capture, firent dresser sur la place du marché un gibet tout neuf pour l'y pendre *. Par bonheur, un petit garçon, le porcher de la ville, qui, en gardant ses cochons dans le bois , y avait vu souvent William , et reçu de lui l'aumône et à manger, courut avertir Adam et Clément du sort de leur frère d'adoption'. L'entreprise hasardeuse où tous les deux s'engagèrent pour le sauver est décrite avec beaucoup de mouvement et de vie par le vieux poète populaire, qui peint avec une franchise naïve le dévoue* ment de ces trois hommes l'un à l'autre, a De ce jour, dit William, « nous vivrons et mourrons ensembj)^'; et si jamais vous avez de
■ They were oaUawed for venyson
TheM yemen everechone...
( Pièces of ancient popular poetry, p. S. ) 3 They swore Uiem brethren i^>on a day,
To EAglyuhe wod for to gone.
(Ibid.) 3 If the jusUce mai you talte ,
Tour lyfe were at an ende.
CIbJd.) * Ooe vow shal I malie , tayde the aherife ,
A payre of new galowes shal I for l,he make. (lbid.,p.4l.) Mbid.,p.4i.
a moi le même besoin que j'ai eu de vous, vous me trouverez, **^ « comme aujourd'hui je vous trouve * . » imo.
Dans le combat qui se termine par cette délivrance inespérée, les trois frères d'armes font à eux seuls un grand carnage des gens de justice et des officiers royaux de Carlisle. Ils tuent le sheriff , le juge et le portier de la ville, a jettent plus d'un homme sur le pavé, V et font dh'e hélas ! à plus d'une femme '. » C'est avec un ton de joie et de plaisanterie que ces meurtres nombreux sont détaillés dans la vieille romance», où l'auteur montre fort peu d'amitié pour les agents de l'autorité royale. Cependant ses trois héros finissent comme avait fini la nation elle-même, par se fatiguer de leur résistance, et s'accommoder avec l'ennemi. Hs vont à Londres, à Thôtel du roi , lui demander une charte de paix. Mais, au moment où ils font cet acte de soumission , ils gardent encore leur ancien caractère de fierté et de liberté sauvage; a ils entrent dans le palais sans
< dire mot à personne, traversent la cour, et s'avancent dans la salle,
< ne prenant garde à qui que ce soit, ne disant ni ce qu'ils sont ni « ce qu'ils veulent *. »
Si Robin Hood est le dernier chef d'outlaws ou de bandits anglosaxons qui ait joui d'une véritable célébrité populaire , ce n'est pas une raison pour croire qu'après lui aucun homme de la même race ne se soit livré au même genre de vie, dans un esprit d'hostilité politique contre le gouvernement exercé par les hommes de race et de langue étrangères. La lutte nationale dut se prolonger encore sous la forme de brigandage, et les idées d'homme libre et d'ennemi de la loi restèrent longtemps associées l'une à l'autre. Mais cela eut une
1 Wniyam Bayde to hys brethren two,
Thya daye let us lyye and die ,
If eyer yon bave nede as I bave now,
The same sball you fynde by me.
(Pièces of aneient popular poetry, p. 47. ) ' Many a man to the ground they thrae.
Many a womao sayd : aJas!
(Ibid. p. 17, 18.) Of no man wold tbey aske no leave, Bnt boldly went in therat ; They preced prestly inlo the hall , Of no man had they dreade...
(Ibid., p. M)
**^ fin; et à mesure qu'on s'éloigna de l'époque de la conquête, à mesure 1SD0. que la race anglaise s' accoutumant au joug, s'attacha par habitude à ce qu'elle avait toléré par désespoir, le brigandage perdit graduellement sa sanction patriotique, et redescendit à son rang naturel, à celui d'une profession infamante. Dès lors l'état de bandit dans les forêts de l'Angleterre , sans être moins périlleux , sans exiger moins de courage et d'adresse individuelle , ne produisit plus de héros. Il resta seulement dans l'opinion des classes inférieures une grande complaisance pour les infractions aux lois contre la chasse , et une sympathie marquée pour ceux qui, soit par besoin, soit par fiertés bravaient ces lois de la conquête. La vie du braconnier aventureux , et, en général, le séjour des forêts , sont célébrés avec amour dans une foule de chansons et de poésies assez récentes; toutes vantent l'indépendance, dont on jouit sous le bois verdoyant*, où l'on n'a d'ennemis que l'hiver et [orage ^ , où ton est gai tant que le jour dure, et léger d^humeur comme la feuille sur V arbre*. 44M Le roi Richard, de retour à Londres, se fit couronner pour la iiM. seconde fois , avec des cérémonies que nous avons vues exactement reproduites de nos jours V Après les fêtes de ce second couronnement , il annula d'un seul coup toutes les ventes ,de domaines qu'il avait librement faites avant de partir pour la croisade, prétendant que c'étaient de simples prêts qu'on était tenu de lui restituer*. Les acquéreurs de bonne foi eurent beau présenter leurs actes scellés du grand sceau de la couronne , tout fut inutile. Le roi , donnant des formes douces à cette expropriation forcée, leur disait* : ce Quel préa texte. avez-vous de retenir en vos mains ce qui est à nous? ne vous a êtes-vous pas remboursés complètement de vos avances par le
' Dnder the grenewood... in tbegood grenewood... (PieceB ofancient popular poetry paMim.) ' The seaaon'BdiffereDce...
And churlish chiding of the winler'g wlnd.
(Shakespeare's As you like it, act. ii, soen. i.)
3 Mery and ft*ee... as happy as the day Is long, as leaf on lynde. (Andent popular songs, passim.)
< Roger, de HoYed. Annal., pars poster., apud rer. anglie. Script., p. 739, éd. Savlle.
^ Sub nomine repetilt oommodaU. (Gailielm. Neubrig., De reb. anglie., p. 493, éd. Hearnc.)
• Astu tjimen motliue loquebatur. (Guilielm. Neubrig., De reb. anglie., p. 4M, éd. Hearne. )
f revenu de nos domaines *1 S11 en a été ainsi , vous savez que c'est h94 et péché d'exercer Tusare envers le roi, et que nous avons une bulle mm. a du pape qui vous défend cela sous peine d'excommunication', a Que si après le compte de ce que vous avez payé et de ce que « vous avez reçu, il vous revient justement quelque chose , nous «y suppléerons de notre trésor pour vous ôter tout sujet de «plainte'.»
Personne n'eut le courage de présenter un compte ; et tout fut rendu au roi sans dédommagement *, Il rentra ainsi en possession des châteaux, bourgs^ gouvernements et domaines qu'il avait aliénés ; et tel fut le premier bienfait que la race normande d'Angleterre éprouva du retour de son chef sans lequel les courtisans assuraient qu'elle ne pouvait plus vivre , non plus que le corps sans tête. Quant à la race anglaise , après avoir été écrasée d'impôts pour la délivrance du roi, elle le fut pour celle des otages que Richard avait laissés en Allemagne , et pour les frais de la guerre qu'il fallut soutenir alors contre le roi de France *.
Ce n'était pas seulement en Normandie que Philippe menaçait , d'anéantir la puissance de son rival, il s'était ligué encore une fois avec les barons du nord de l'Aquitaine ; il leur avait promis secours et maintien , et eux, encouragés plutôt par ses promesses que par son assistance effective , avaient de nouveau tenté d'établir leur indépendance contre le pouvoir anglo-normand*. C'était la passion de la nationalité et le désir de n'être sujets d'aucun des rois voisins , d'aucun homme qui ne fût pas de leur race et de leur langue, qui leur avait fait conclure cette alliance avec le roi Philippe ; mais lui , s'inquiétant peu de leurs sentiments patriotiques , avait sur eux des vues toutes différentes. 11 aspirait à étendre son autorité sur les provinces gauloises du Midi, de façon à devenir roi de toute la Gaule, au lieu d'être simplement roi de France. Suivant l'exemple de la chancellerie germanique, qui attribuait à chaque empereur vivant
■ Si ergo soiiem vestram de fructibus rerum nostrarum Jam pereepislis ea contenti MM debetis. (Guiiielm Neubrig., De reb. anKltc, p. 493, ed Heanie.) ' Rescriptum sedis apostolics, quo prohibeamini régis proprio... fœnerari.(Ibid.) 3 Supplebo de proprio, omnem amputans oecasionem retenUoni8.'..(lbidO
* un regls> imminciili» metu aUoniti... universa resignarunt. ( Ibid., P- 498 et 494.) ^ Pro liberandfs obsidibus.... sive eUam in sumplus belli. (Ibid., p.494.)
* Per lo mantenemen qu'el reis de Fransa lor avia fait efazia. ( Raynouard , Choix des poésies des Troubadours, t. V, p. 96.)
*^^^ la possession réelle de tous les territoires que ses prédécesseurs 4195. avaient régis et perdus ensuite , le roi de France et son conseil reculaient en idée les bornes de leur domination légitime jusqu'aux Pyrénées, où Ton croyait que Charlemagne avait élevé une croix pour servir de limite perpétuelle entre la France et FEspagne*. a C'est jusque-là , disait un poète du temps qui voulait flatter le roi a Philippe, c'est jusque-là que tu dois dresser tes tentes et agrana dir tes états, afin de posséder sans réserve les domaines de tes <c aïeux ^ , afin que l'étranger n'occupe plus rien au dedans de nos a frontières , et que le dragon blanc avec sa race venimeuse soit a extirpé de nos jardins , comme le prophète breton nous l'a proa mis '. »
Ainsi les prédictions patriotiques faites par les vieux bardes cambriens , pour relever le courage de leur nation envahie par les Anglo-Saxons, passaient, après plus de cinq cents ans , pour des prophéties en faveur des Français contre les Normands*. Voilà sans doute un trait assez frappant des bizarreries humaines ; mais un autre qui ne l'est pas moins, c'est que les mêmes provinces que le roi de France prétendait lui appartenir comme héritage de Charlemagne , l'Empereur les revendiquait aussi en vertu des droits du même prince, qui jouissait du singulier privilège d'être regardé à la fois comme Français et comme Allemand. La cession de terres récemment faite par le César d'Allemagne au roi Richard était fondée sur cette prétention. Outre la Provence tout entière et une partie de la Boui^ogne , la libéralité impériale, au dire des anciens historiens, lui avait encore octroyé sur le éomté de Toulouse un droit de suzeraineté perpétuelle, que le roi de France s'attribuait en même temps.