II
4191 Richard pftssa la mer ^ et, dès qu'il Ait descendu en Normandie, il i4ffi. envoya un message au dauphin d'Auverge et au comte Gui , pour leur dire que , puisque la trêve était rompue entre lui et le roi de France, ils devaient, comme de loyaux amis, venir à son aide et guerroyer pour lui *. Mais ils ne se laissèrent point tromper une seconde fois, et restèrent en paix avec le roi Philippe. Alors Richard, pour se venger, composa eh langue provençale, des couplets sati- , riques, où il disait qu*après lui avoir juré féauté, le dauphin Tabandonnaît dans le péril ■. Le dauphin ne resta pas en arrière, et répondit aux vers du roi par d'autres où se trouvait plus de franchise et de dignité. « Roi, disait-il , puisque vous chantez de moi , vous avez « trouvé un chanteur... Si Jamais je vous fis quelque serment, ce fut a folle de ma part ' ; je ne suis point roi couronné, ni homme de « grande richesse : pourtant je saurais tenir ferme avec les miens a entre le Puy et Aubusson; et, grâce à Dieu, je ne suis ni serf ni «juif*.»
Ce dernier trait épigrammatique semble faire allusion au massacre et à la spoliation des juifs qui avait eu lieu en Angleterre au commencement du règne de Richard'^ , et peuirétre aussi à la misérable situation des indigènes de ce pays. Quelque imparfait que fdt Tétat de la société , au xii* siècle , dans les provinces méridionales de la Gaule, il y avait une énorme distance entre ce régime et celui de
TAngleterre gouvernée par des étrangers. La différence des langues
< Que iU II 11 daguessen ajudar e valer. (Raynouard, Choix des poésies des Troubadours, t IV, p. 489i)
* Si fez un sirvcntes del dalûn et quai remembret lo sagmine qu'el dalfliis
el coms Gis avian fait ad ei; e eom iiiYian abandonnât. (Ibid.)
* Beis, pus vos de mi ehanUls, Trobat avetz cbantador,
Ane no fuy vostre jurftts B connolssi ma folor.
(Ibid., t. IV, p. SS6 et 957.) * Quien no soy rels coronats
Ml hom de tan gran rleor;
Pero DieuB m'a fag tan bon Qu'entr'el Puey et Albusson Puese remaner entr'els mieus, Qu'ieu no soi sers ni Juzieus. *
(Ibib.) ^ Boger. de Hoved. Annal. , pars poster. , apud rer. anglic. Script. , p. svr, éd. Sarile
s'ajoutant à celle des conditions, Torgueil du noble d'autant plus <*w grand qu*il avait moins de moyens d'entrer en relation morale avec u^. ses inférieurs , cette insolence normande qui , selon d'anciens vers , croissait avec les années*, et l'inimitié de race encore vive dans le cœur des Anglais , tout cela donnait au pays un aspect à peu près semblable à celui de la Grèce sous la domination des Turks. On voyaii des familles saxonnes qui, par un vœu perpétuel, s'étaient obligées, de père en fils , à porter leur barl>e longue , comme un souvenir de Tancienhe patrie et un signe de dédain pour les usages introduits par la conquête'. Mais ces familles ne pouvaient rien; et les fils des vainqueurs , ne les craignant pas , leur permettaient d'étaler en paix la marque de leur descendance et l'inutile orgueil d'un temps qui ne pouvait plus revenir.
En Tannée ii96 , lorsque le roi Richard était occupé à guerroyer tioe. contre le roi de France, et que ses officiers levaient de l'argent pour les frais de ses campagnes et pour le payement du reste de sa rançon, la ville de Londres fut requise de payer un taillage extraordinaire '. Le chancelier du roi en adressa la demande aux chefs de la bourgeoisie, que, par une bizarre association des deux langues parlées en Angleterre, on appelait maire et alderman*. Ceux-ci convoquèrent dans la salle de conseil , ou le hustinçj comme on disait en langue saxonne, les principaux citoyens de la ville, pour délibérer, non sur le vote de l'impôt, mais simplement sur sa répartition entre les contribuables'*. Dans cette assemblée, composée en majorité d'Anglais indigènes, se trouvait un certain nombre d'hommes de race normande, angevine ou française, dont les ancêtres, venus en Angleterre au temps de la conquête , s'étaient livrés au commerce • ou avaient exercé quelque métier. Soit à cause de leur descendance étrangère , soit à cause de leurs richesses, les bourgeois de cette
* Faslus Normannis crescil crescentibuà ami la.
Roger de Hoved. Annal., para poster, apud rer. anglic, Scnpt,p. 657, éd. SaYile.) > CuJuB genus avitum, ob indi^uationcni Normannorum, radere barbam contempsit. (MaUh. ParU,t. I,p. 481.)
' Proplerre««{M capUonem et alla accidentia. (Roger, de Hoved. Annal., pars poster., apud rer. anglic. Script., p. 765, cd. Savile.?
* Quos majores et uldermannos dieimus. (MaUh. Paris., t. I, p. 181.)
^ Excelleoliores civium... in sud iiuslingo... (Ibid., p. 48f.) ^frtrf , maison; thig, affaire, jugement, conseil. — Dislribiitionem munerum subeundorum. (Raduir. de Dic^to, Imag. histor., apud hist.angl. Script., 1. 1, col. 691 , éd. Selden.)
4f96. classe formaient à Londres une sorte de parti dominant; ils maîtrisaient les délibérations du conseil, et, le plus souvent, réduisaient au silence les Anglais, que Thabitude d'être opprimés rendait timides et circonspects.
Mais il y avait alors dans la classe des indigènes un homme d*un caractère bien différent , vieux patriote saxon , qui laissait croître sa barbe, pour ne pas ressembler aux fils des étrangers *. Il se nommait Guillaume ou William , suivant la prononciation anglaise y et jouissait dans la ville d'une grande considération, à cause de son zèle à défendre par toutes les voies légales ceux de ses concitoyens qui avaient à souffrir de quelque injustice ^. Né de parents à qui le travail et l'économie avaient procuré une assez grande aisance , il s'était retiré des affaires et employait tout son temps à l'étude de la jurisprudence '. Nul clerc normand ne le surpassait dans Tart de plaider en langue française devant les cours de justice, et lorsqu'il parlait anglais , son éloquence était vive et populaire. Tl consacrait sa science des lois et son talent pour la parole à tirer les bourgeois pauvres des embarras que leur suscitait la chicane , et à les protéger contre les vexations des riches , dont la plus fréquente était l'inégale répartition des tailles *. Tantôt le maire et les aldermen exemptaient de toute contribution ceux qui étaient le plus en état de payer, tantôt ils établissaient que chaque bourgeois payerait la même somme, sans égard à la différence des fortunes, de façon que toujours la plus • lourde charge retombait sur es pauvres gens ^. Us s'en étaient souvent plaints, et William avait plaidé leur cause avec plus d'ardeur que de succès*. Ses efforts l'avaient rendu cher aux bourgeois de petite et de médiocre fortune , qui lui donnaient le surnom de défen-
I MaUb. Paris., t. I, p. 181. - MaUh. Weslmonast. Flor. bistor., p. 360.
* Zelo justitiœ el xquitati« accensus. (Roger, de Hovcd. Annal.» pars poster., apud nr. anglic. Script., p. 765, éd. Savilc.)
•'^ Legii) porilus. (Ibid.) ^Erat cnim... eloqiientissimus. (Cbron. Gervas. Cantnar.. apud bist. angl. Scripl., 1. 11, col. 1991 , éd. Soldcn.l — Cùm datum illi eisset os loquens ingenUa. (Guilielm. Ncubrig. , De reb. anglic., p. 530, éd. Hearne.)
1 Fui'tiis est paupcrum ndvocatus, volens quod unusquisque, tani dives quam pauper, srcimdum... facullatcs suas daret ad univerea civitaUs negolia. (Roger, de Uovcil., loc. 811 pr. cit.)
^ Volùerunt... so ipsoâ servare indemnes aut saitem sine gravamine, el pauperiores vebeinentcr exagitare. ( Mattb. Paris., 1. 1, p. 184.)
* ContradicUonem... vidi sippius habitam inter divites et paupercs... ( Radulf. de Diccto, Imag. histor., apud bist. angl. Script., 1. 1 , col. 691 , éd. Sciden.)
seur ou d*avocat des pauvres * ; quant aux Normands et à ceux de i'.9e, leur parti , ils le surnommaient ironiquement l'homme à la barbcy et l'accusaient de séduire la multitude en lui inspirant une envie désordonnée de liberté et de bonheur '.
Ce singulier personnage, dernier représentant de Thostilité des deux races que la conquête avait réunies sur le même sol, parut au conseil municipal de 1196, tel qu'il s'était montré jusque-là. Suivant, leur coutume, les chefs de la bourçeoisie de Londres opinèrent pour une distribution des charges communes, faite de telle manière que la plus petite partie seulement devait peser sur eux; William à la longue barbe leur tint tête seul ou presque seul * ; mais, la dispute s'échaufiant, ils Taccablèrent d'injures et l'accusèrent de rébellion et de trahison envers le roi. a Les traîtres au roi , répliqua «t l'Anglais , sont ceux qui fraudent son échiquier en s'exemptant do a payer ce qu'ils lui doivent, et moi-même je les lui dénoncerai *. » En effet, il passa la mer, alla au camp du roi Richard, et , s'agenouillant devant lui et levant la main droite , il Igi demanda paix et protection pour le pauvre peuple de Londres '. Richard accueillît ^a plainte , dit qu'il y serait fait droit , et quand le pétitionnaire fut parti il n'y songea plus , trop occupé de ses grandes affaires politiques pour descendre au détail d'une querelle entre de simples bourgeois*.
Mais les barons et les prélats normands qui occupaient les hauts emplois de la chancellerie et de l'échiquier s'en mêlèrent, et, par instinct de nationalité et d'aristocratie, prirent vivement parti contre les pauvres et contre leur avocat. Hubert Gaultier, archevêque de Canterbury et grand justicier d'Angleterre, irrité de ce qu'un Saxon
• PlurimoB... quasi praestigiis fascliiatos... ûbi devinxit. (Guilielm. Nfubrig., De rcb. anglic, p. 564 , éd. Beanie.) — Ut eum... in oinnibuB haberent advocatiim. (Ghron. G^rfas. Cantuar., apud hist. angl. Script., 1. 1 , col. 1594 , cd. Selden.)
3 GuilihelmuB... cognomento à la barbe, (Hatlh. Weslmonast. Flor. liistor. p. 960.) — Inopes et médiocres ad immoderaUe libertatis et fclicitalis amorem inflammans. ( Gailielm. Neubrig. , De reb. anglic, p. 560.)
3 WlUelmo , cognomento cum barba... récalcitrante. ( Matth. Paris., 1. 1, p. 481.)
* Et m^ores civitatis... proditores domini régis vocitante. (Mattb. Paris., t. I, p. 181.) Quod eorum fraude flsco plurimum deperiret. (.Guilielm. Neubrig., De reb. anglic, p. 564 , éd. Heame.)
* Impelravit ab eo pacem sibi et populo. (Roger, de Hoved. Anual., pars poster., apud rer. anglic. Script.,'p. 765, éd. Savile.)
• Ibid.
"••• eût osé se rendre auprès du roi pour lui porter une dénonciati<m contre des gens de race normande, et de crainte qu'un pareil scandale ne se renouvelât, défendit, par une ordonnance, à tout homme du peuple de Londres , de sortir de la ville sous peine d'être emprisonné comme traître au roi et au royaume'. Plusieurs marchands, qui, malgré les ordres du grand justicier, se rendirent à la foire de Stanford , furent arrêtés et traînés en prison ^. Ces actes de violence causèrent une grande fermentation dans la ville, et les plusjpauvres d'entre les citoyens, par un instinct naturel aux honunes de tous les temps , formèrent une association pour leur défense mutuelle. William à la longue barbe était l'ftme et le chef de celte société secrète, dans laquelle s'engagèrent, disent plusieurs historiens du temps, plus de cinquante mille personnes*. On rassembla des armes telles que des bourgeois demi-serfs pouvaient s'en procurer au moyen âge, des bâtons ferrés, des haches et des leviers de fer pour attaquer, si Ton en venait aux mains, les maisons fortes des Normands ^.
Entraînés par un besoin naturel de se communiquer leurs sentiments et de s'encourager les uns les autres , les pauvres de Londres se réunirent plusieurs fois et tinrent des espèces de conciliabules ou de clubs en plein air, sur les places et dans les marchés ^. Dans ces assemblées tumultueuses, William portait la parole et recueillait des applaudissements dont il s'enivra trop peuirétre , et qui lui firent négliger le moment d'agir et de frapper un grand coup dans l'intérêt de ceux qu'il voulait rendre redoutables à leurs oppresseurs *. Un fragment d'une de ses harangues est rapporté par un chroniqueur contemporain , qui assure l'avoir recueilli de la bouche d'une per-
< llnde Hubertus Walter, cantuariensls arcbtepiscopus, régis jastitiariira» plorimum in tram commotus, prscepUui ubicumque aliquls de plèbe inveniretur extra dritaiem , eaperelur tanqaam hostis régis et regni. ( Qoger. de Hoved. AddaI., pars poster., apud rer. anglic. ôeript., p. 765, éd. SavIIe.)
3 Apud nundinas de Siandford capti sunt quidam mercatores de plèbe lotidoniensi (Ibid.)
3 Facta igitur Lundoniis tanquam zelo pauperum conlra insolentias potentum oonjuratio valida; fuisse autem fertur conjuratorum civium numerus, asscrîpUs, ul poste» claruit, pênes ipsum Willelmum... nominibus singulorumt, LU millia. (Gultîelm. Neubrig. , De reb. anglic. , p. 061 , éd. Hearne.)
* Ferramentorum quoqae ingens copia ad efflringendas domos mnnitiores préparait. (Ibid.)
& Gonvenlus publicos auctoritaic propria. (Ibid., p. 863.)
« Vallatus turbis porapaUce procedebat... faslus scrmonum cjus..* (Ibid.)
LIVRB XI. M3
sonne présente*. Ge discours , quoiqu'il eût un but tout politique, iiti. roulait, comme les sermons de nos jours, sur un texte des Écritures , et ce texte était : « Vous puiserez de Teau avec joie aux a sources du Sauveur ^. » William faisait à lui-même Tapplication de ces paroles : « Cest moi, disait-il, qui suis le sauveur des pauvres ; « vous , pauvres , qui avez éprouvé combien est dure la main des « riches, puisez inaintenant à ma source l'eau d'une doctrine salu- « taire; et puisez-y avec joie, parce que Theure de votre soulage- « ment est venue *. Je séparerai les eaux des eaux, c'est-à-dire les a hommes des hommes; je séparerai le peuple humble çt sincère « du peuple orgueilleux et sans foi , je séparerai les élus des r^prou- « vés, conune la lumière des ténèbres *. » Sous ces propos vagues et mystiques, Fimagination des auditeurs plaçait sans doute des sentiments et des désirs d'une nature plus précise; mais il eût fallu mettre à profit Tenthousiasme populaire; et Favocat des pauvres se laissa devancer par les hauts fonctionnaires normands , qui, réunissant à Londres , en parlement , les évêques, les comtes et les barons des provinces voisines, citèrent Torateur du peuple à comparaître devant cette assemblée '•
William se rendit à la sommation, escorté d'une grande multitude qui le suivait en l'appelant sauveur et roi des pauvres*. Ce signe non équivoque d'une immense popularité intimida les barons du parlement; usant d'adresse, ils ajournèrent l'accusation à une prochaine séance qui n'eut point lieu , et s'occupèrent dès lors à travailler l'esprit du peuple au moyen d'émissaires adroits'. De fausses promesses et de fausses alarmes, répandues tour à tour et à [Nropos, calmèrent l'effervescence publique, et découragèrent les partisans de l'insurrection* L'archevêque de Ganterbury et les autres justiciers
* Bx eo quod viri Tencis narraUoneididiel. (Guillelm. Meubrlg., De reb. aagllc., p. B6i, éd. Hearne.)
> HaurietU aquas Id gaodlo de fontibus SaWatoris. (Ibid.)
3 Salvator, Inquii, pauperum ego sum; yos paoperee, durai difUnin manua experti, haurite de fonUbus meis aquas doclrinas salutaria, et hoc cum gaudio, quia venit lempua TisitatioDis Testrs. (Ibid., p. 503.)
* Bgo enim divldam aquas ab aquia. Aqu» popnll sunt; dWidam populum humllem et fldelem a populo superbo et perfldo. (Ibid.)
^ De conaiUo proceninip erocayit eum (jusUtiariua) tatisfactunim deobjectis. (Ibid.)
* Qui opportune affUit turbis ila vallatus... regem yel salvatorem pauperum... (Ibid.)
* Ut evoeator c|{u8 territus mollius ageret, et pro deolioando periculo caute Judicium protelaret. (Ibid.,p.9e3.)
fi96. convoquèrent eux-mêmes plusieurs assemblées des petits bourgeois de Londres; et leur parlant tantôt du besoin de conserver Tordre et la paix, tantôt de la puissance qu'avait le roi pour écraser les séditieux ; ils réussirent à 'semer le doute et Thésitation parmi les conjurés ^ Saisissant cet instant de mollesse et d'incertitude, toujoiu^ fatal aux pai'tis populaires, ils exigèrent, comme otages et garants de la tranquillité publique, les enfants d'un grand nombre de familles de la moyenne et de la dernière classe ^. Les bourgeois n'eurent pas assez de résolution pour résister à cette demande ; et la cause du pouvoir fut gagnée, dès que les otages, conduits hors de Londres, furent emprisonnés dans différentes forteresses '.
Malgré la puissance que leur donnait l'inquiétude qui régnait à Londres sur le sort des otages , les justiciers n'osèrent pas encore faille arrêter publiquement l'homme pour la perte duquel tant de précautions avaient été prises. Ds résolurent d'épier le moment où William se trouverait, hors de chez lui, seul ou acconipagné de peu de monde; deux riches bourgeois, probablement de race normande, et dont l'un s'appelait Geoffroy, se chargèrent par zèle de cet espionnage^. Suivis de gens armés, ils observèrent durant plusieurs jours toutes les démarches de l'homme à la longue barbe ; et une fois qu'il se promenait tranquillement avec neuf de ses amis, les deux bourgeois l'abordèrent d'un air indifférent; puis tout à coup celui qui se nommait Geoffroy porta la main sur lui en donnant le signal aux hommes d'armes apostés près de là^ . WiUiam n'avait pour toute défense qu'un de ces longs couteaux que , selon la mode du temps, on portait à la ceinture ; il le tira, et d'un seul coup fit tomber Geoffroy mort à ses pieds. Au même instant arrivèrent les soldats, vêtus, de la tête aux pieds , de mailles à l'épreuve du poignard ; mais
* Pohiicfl el prlvaiim tondonieiisRd cives alloquens pro fldelitate régis, pro pac<^ eODservaDda (Ghron. Gervas. Ganluar., apud hist. angl. Script, t. H, col. 1891, éd. Selden.)
2 Mullorum medi® inanus iioininuin fliii... daU suot in obsidatum. (Raduir. de Dicelo, Imag. Iiislor., apud hist. angl. Script., 1. 1, col. 601 , éd. Scidrn.) s In diversis per patriam munitionibus carcerali cuttodiae maneipandi. ( Ibid.)
* Exploràto igilur per duos cive^ nobiies tempore quo inveniri posset sine turbis... (Guiliclm. Neubrig. , De rcb. anglic, p. 973 , ed Hearne.) — Roger, de Hoved. Annal., pars poster., apud rer. anglic. Script., p. 769, éd. SaVile.
^ Cum eisdem civibus ad capicndum eum armatam manum emisil. Quorum unus.., (Guilielm. Nenbrig. , De rcb. nnglic, p. 569, éd. llrarne.) ~ Ad quem capiendum cùm... Gaufridus veniret... (Roger, de llovcd. Annal., pars poster., apud rcr. anglic. Script. , p. 765 , cd. Savile.)
William et ses neuf compagnons, à force de courage et d'adresse, ii96. firept si bien, qu'ils leur échappèrent, et entrèrent en fuyant dans l'église la plus voisine , dédiée à la Vierge , et que les Normands appelaient Sainte-Marie de l'Arche ' .^lls en fermèrent les portes et s'y barricadèrent. Les gens armés qui les poursuivaient essayèrent de forcer l'entrée , mais ne purent y parvenir ; et le grand justicier, apprenant cette nouvelle, envoya des courriers vers les châteaux voisins pour faire arriver, en grande hâte, de nouvelles troupes, ne se fiant pas, dans ce moment critique , à la seule garnison de la Tour de Londres *.
Le bruit de ces événements causa dans la ville une grande fermentation : le peuple était sensible au péril de l'homme qui avait si généreusement pris sa défense ^ ; mais il montrait en général plus de tristesse que de colère. La vue des soldats qui entraient en bon ordre pour occuper les rues et les places , et surtout la conviction qu'au premier soulèvement les otages seraient mis à mort, retinrent les bourgeois dans leurs ateliers et leurs boutiques *. Ce fut vainement que les réfugiés attendirent du secours , et que quelques hommes déterminés exhortèrent leurs concitoyens à marcher en armes vers l'église de Sainte-Marie ; la masse resta inerte et comme frappée de " stupeur *.
Pendant ce temps, William et ses amis se préparaient de leur mieux à soutenir un siège dans le clocher, où ils s'étaient retirés; sommés plusieurs fois de sortir, ils refusèrent toujours; et l'archevêque de Canterbury, pour les chasser plus promptement de leur poste , fit amasser une grande quantité de bois et mettre le feu à
I Loricatœ multitudinis. (Guilielm. Npubrig., I>e reb. anglic. , p. 563 , éd. Heiirne.) — Sola uca se defendenB. (MaUh. Paris., 1. 1, p. 181.) — Induseruiit se in ecclesia... SanctfiB llariffi'tfe L'Arche. (Roger, de Hoved. Annal., parb poster., apud rar. anglic. Script., p. 765, éd. Savile.)
* Gonvocata non modiea armata miliUa, vicos civitaUs el plateas observare praecepit, ne fœdus iuitam cives rumpcrent. (Cbron. Gervas. Canluar., apud hist. angr. Script., t II , col. 15911, éd. Selden.) - Militares copias ex Ticinis... provinciis aceersitas. (Guilielm. Neubrig., De reb. anglic., p. 563, éd. Bearne.)
3 Zelans pro pauperculo... populo. ( Benrici Knygton , De event. Angl., apud hlst. angl. Seript, col. 2410. éd. Selden.)
* Sperans populum mature afluiurum qui nimirum, etsi de ipsius peiiculo doluil» tamenvel respcctu olMidum vel melu... ad erepUonem ejus non accuiTit. (Guilielm. Neubrig., loc. supr. ciU)
& Sed per pusillanimes et dégénères, dissipatum est consilium civium Willelmo eonrœderatonim ad resislendum ipsorum injuris. (MatUi. Paris., t. 1, p. 181.)
1496. Téglise * . La chaleur ei la ftunée, qui remplirent lûeutât la tour, obligèrent les assiégés de descendre à demi suffoqués^. Ils furent tous pris, et, pendant qu'on les emmenait garrottés, le fils deceGeoffiroy, que William avait tué dans sa fuite , vint à lui , et d'un coup de couteau lui fendit le ventre^. Tout blessé qu'il était, on le lia à la queue d'un cheval, et on le traîna ainsi par les rues jusqu'à la Tour de Londres, où il comparut devant l'archevêque ^ et , sans information ni débat, reçut sa sentence de mort. Le même cheval le traîna de la même manière au lieu du supplice ^. Il fut pendu avec ses neuf compagnons; « et c'est ainsi, dit un vieil historieq, que périt Wila liam Longue-Barbe, pour avoir embrassé la défense des pauvres a et de la vérité" : si la cause fait le martyr, nul mieux que lui, et à « plus juste titre, ne peut être appelé martyr •. »
Cette opinion ne fut pas celle d'un seul homme, mais de tout le peuple de Londres qui , li'ayant pas eu l'énergie de sauver son défenseur, le pleura du moins après sa mort, et traita d'assassins les juges qui l'avaient fait mourir^. Le gibet auquel il avait été suspendu fut enlevé de nuit comme une relique , et ceux qui ne purent se procurer quelques parcelles du bois grattèrent la terre qui en avait touché le pied ^. Tant de gens vinrent chercher de cette terre qu'en peu de temps il se forma une fosse profonde au lieu de Texécution*. On s'y rendait, non-seulement du voisinage , mais de tous les coins
1 BicùDQ nec sie reddere se vellent, ex pnecepto archiepiscopi .CanUiariff... appositua est fgnis. (Roger, de Hoved. Annal., pars poster., apud réf. anglic. Scrfpt, p. 765, éd. Savile.) — ^upposlto igné magnam ecclesis partem oombasserunt. MaiUi. Paris.; t. I,p. 18i.) ' CoaetuB est... Witlelmus a turrl descendere, ealore et ftnno pêne suffoeatns. (Ibid.) 3Cultro illi Tentrem disseceit. (Guilielm. Neubrig., De reb. angtic. p. 564, éd. Hearné.)
* Ad caudam eqoi trahftar ad turrim londonlensem. (MatUi. Paris. , t 1, p. fSi.) Arehiepiscopo prasentatus. (Chron. GerTas. Cantuar., apnd hist. angl. Seripl^ oti. fSM, éd. Selden.)
^ Suspensi tratem sunt cum eo noTem^^tis Tldni Tel da ^us familia, et sic WillelBios dictus piarbatus... pro assertione veritatis et pro eausa panperum luenda. ( BalUi. Paris., tl, p. ai.)
« Cùm constet causam martyrem liicere, intermartSTesTidelar mérite oomputandas. . (Ibid.)
' ExUnctum planxere Tehemenler... regni provisorem tanqnam bomicidam laeerantes. (Guilielm. Neubrig. , De reb. anglic. , p. 554, éd. Hearne.)
■ PaUbulum quo suspensus'fuerat, de loco supplicii furto noctorao suMatiimest» terra quoque supposita... velutl aliquod sacrum. ( Ibid. , p. |»5.)
• Usque ad fMsam non modicam per minuUas... est abraaa. (GuUUeim. Neubrig., De reb. anglic, p. 554. éd. Heama.)
de rAngleterre, et aucun Anglais de race ne manquait à cette espèce *^^ de pèlerinage patriotique quand il venait à Londres pour ses affaires ou son négoce'.
Bientôt Timagination populaire attribua le don des miracles à ce nouveau martyr de la résistance à la domination étrangère; ses miracles furent prêches , comme autrefois ceux de Waltheof , par un prêtre d'origine saxonne^ : mais le nouveau prédicateur eut le même sort que Tancieu ; et il ne fut pas moins dangereux alors de croire à la sainteté de Thomme à la longue barbe , que cent vingt années auparavant à celle du dernier chef anglo-saxon '. Le grand justicier Hubert envoya des soldats qui dispersèrent à coups de lance la foule qui s'assemblait pour lui faire affront, comme il disait lui-même, en rendant de pareils honneurs à la mémoire d'un supplicié^. Mais les Anglais ne se rebutèrent pas; chassés le jour, ils revenaient la nuit, soit pour voir, soit pour prier; on plaça en embuscade des gens armés qui en saisirent un grand nombre , tant hommes que femmes , qu'on fouetta publiquement et qu'on enferma dans des forteresses *. A la fin une garde permanente fut établie sur le lieu même que le peuple s'obstinait à regarder comme consacré, et elle en interdit rapproche aux curieux et aux passants *. Cette mesure eut seule le pouvoir de décourager Tenthousiasme populaire , qui tomba et s'auiortit par degrés ^.
Ici doit se terminer le récit de la lutte nationale qui suivit la conquête de VAngleterre par les Normands; car Texécution de William
1 Qui forte ex direnis Angli» provineiit» pro propriisnegoUto Lundonias adventas- 8ent.(Ibid.)
* Subito divulgatnm est... Willielmum noYum roartyrem doyIb elaresoere mlraculit. (Chron. Gervaa. Caiituar. , apud hist. angl. Script, col. 4591 , éd. Selden.)
* Voyci livre v, 1. 1.
* In sacerdotem pnefiitom ecdesiasUea prœante vindieta. (Benrici Enygton, De event. Angl., apud hist. angL Script,, t. II, col. S4I2, éd. Selden.) — Armatonim globum emisit qni rusticam muUitudinem fugarent. ( Guilielm. Neubrig., De rob. anglic, p. 967, éd. Hearne.) — Quantum bonoris defuncto impendens , tantum etiam criminls un per quem absumptus videbatur, impingens. ( Ibid., p. 568.)
> Bxcubabal ibidem nocturne tempore jugiter insulsa multitudo. (Ibid.)— Yerum pofiiUs insidlis, etflagellatis qui noclu vénérant ad orandum... (Chron. Gervas. Cantuar., apud bist. angl. Script., col. 1591 , éd. Selden.)
« Arroatam... in ipso loco custodiam jugiter observare prœceplt , quse non solum ad supplieationes adveniens vulgus arceret, sed etiam curiosc divertentium inhiberet accessum. ( Guilieim. Neubrig., De reb. anglic. , p. 367, éd. Hearne.)
' FopulariB opioio couquievit. ( Ibld.)
4IS6. Longue-Barbe est le dernier fait que les auteurs originaux rattachent positivement à la conquête. Qu'il soit arrivé dans la suite d'autres événements empreints du même caractère , et que William n'ait pas été le dernier des Saxons j c'est ce qui est indubitable; mais Tinexactitude des chroniqueurs, ou la perte des anciens documents, nous laisse sans preuves à cet égard et nous réduit tout d'un coup aux inductions et aux conjectures. La tâche du narrateur consciencieux finit donc à ce point; et il ne lui reste plus qu'à présenter sommairement le tableau de la destinée ultérieure des personnages qu'il abandonne , afin que le lecteur ne reste pas en suspens.
Et par ce mot, personnages, ce n'est ni Richard, roi d'Angleterre, ni Philippe , roi de France , ni Jean , comte de Mortain , qu'il faut entendre, mais les grandes masses d'hommes et les populations diverses qui ont ou simultanément ou successivement figuré dans les pages précédentes. Car l'objet essentiel de cette histoire est d'envisager la destinée des peuples, et non celle de certains hommes célèbres, de raconter les aventures de la vie sociale, et non celles de la vie individuelle. La sympathie humaine peut s'attacher à des populations tout enlièies, comme à des êtres doués de sentiment, dont l'exis* tence , plus longue que la nôtre, est remplie des mêmes alternatives de peine et de joie , d'espérance et d'abattement. Considérée sous ce point de vue , l'histoire du passé prend quelque chose de l'intérêt qui s'attache au temps présent; car les êtres collectifs dont elle nous entretient n'ont point cessé de vivre et de sentir; ce sont les mêmes qui souffrent ou espèrent encore sous nos yeux. Voilà son plus grand attrait; voilà ce qui adoucit des études sévères et aiides, ce qui, en un mot, donnerait quelque prix à cet ouvrage, si l'auteur avait réussi à rendre les émotions qu'il éprouvait en recueillant dans de vieux livres des noms devenus obscurs, et des infortunes oubliées.
Les Nonnands el les Bretons do eontiDest; les Aogevins et les popnlaiioas de la Gaole méridionale.
çj^^^çoj^ ERS la fin du règne de Henri II, et quelques mois après la iinr
r^iflwi^si^jlïnort de son second fils, Geoffroy, comte ou duc de ^J,,
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f~0 Bretagne, il arriva un événement de peu d'importance en f^^ lui-même, mais qui devint la cause ou du moins Tocca
I sion de grandes révolutions politiques. La veuve du comte Goofflroy, Constance, femme de race bretonne', accoucha d'un fils que son aïeul paternel, le roi d'Angleterre, voulut faire baptiser sous le nom de Henri. Mais les Bretons qui entouraient la mère, s'opposèrent tous à ce que l'enfant qui devait être un jour leur chef reçût son nom d'un étranger^; ils l'appelèrent par acclamation Arthur, et le baptisèrent sous ce nom presque aussi populaire chez eux que chez les Cambriens. Le roi d'Angleterre prit ombrage de cet acte de volonté nationale , et , n'osant enlever aux Bretons leur Arthur, il maria de force la mère àl'im de ses ofiiciers, Renouf, comte de Ghester, qu'il fit duc de Bretagne , au détriment de son propre petitfils, devenu suspect à ses yeux parce que la nation bretonne l'aimait. Mais cette nation, peu de temps après, chassa Renouf de Ghester, et procLima chef du pays le fils de Constance , encore en bas âge.
Ce second acte de volonté nationale, plus sérieux que le premier, 4193. attira aux Bretons la guerre avec le roi Richard, successeur de , Henri II. Mais, pendant qu'ils combattaient pour leur cause et celle du jeune Arthur, cet enfant, dirigé par sa mère, s'isola d'eux, et
» Voyez livre viii,
' Coiitradielum est à Britonibns. (Chron. Walter. Hcmingrord. ; npud rer. nnglic. Script., I. il, p. 507, éd. Gale.)
1495. tantôt passa da côté du roi d'Angleterre , son parent , tantôt se livra
au roi de France^ qui, sous des ddiors d'amitié, nourrissait à Tégard
^^^ de la Bretagne les mêmes projets que Tautre roi. Les vues ambi-
1900. tieuses du roi de France étaient secondées alors en Bretagne, et
même aussi dans presque toutes les provinces occidentales de la
Gaule , par une lassitude générale de la domination anglo-normande.
Non-seulement les Poitevins, qui étaient depuis cinquante ans en
révolte continuelle, mais les Manceaux, les Tourangeaux, et même
les Angevins, à qui leurs propres comtes, depuis qu'ils étaient rois
d'Angleterre, étaient devenus presque étrangers, aspraient à un
grand changement. Sans désirer autre chose qu'une administration
plus dévouée à leurs intérêts nationaux, ils allaient au-devant de la
politique du roi de France, et se prêtaient imprudemment à le servir
' pour être soutenus par lui contre le roi d'Angleterre.
De toutes les provinces continentales soumises aux Noroiand^, la Guienne seule ne montrait point alors d'aversion décidée pour eux, parce que la fille de ses anciens chefs nationaux, Éléonore, veuve de Henri H, vivait encore , et tempérait, par son influence, la dureté du gouvernement étranger. Lorsque le roi Richard eut été tué en Limousin d'un coup d'arbalète , la révolution qui se préparait depuis longtemps, et que la crainte de son activité militaire avait retardée, éclata presque aussitôt. Son frère Jean fut reconnu sans aucun débat roi d'Angleterre, duc de Normandie et d'Aquitaine; mais l'Anjou, le Maine et la Touraine, se séparant à la fois de la cause normande, prirent pour seigneur le jeune duc de Bretagne. Les Poitevins partagèrent cette défection , et formèrent avec leurs voisins du nord et de l'ouest une ligue offensive et défensive. A la tête de cette ligue ferait le peuple breton, malheureusement représenté par un enfant et une femme qui , tremblant de tomber entre les miEiins du roi d'Angleterre , livrèrent au roi de France , Philippe II, tout ce que le courage populaire avait reconquis sur les Anglo-Normands dans les ^ divers pays confédérés, et reconnurent sa suzeraineté sur l'Anjou, le Maine et la Bretagne. Philippe , que les Français surnommaient Auguste , fit démanteler les villes et raser les forteresses que ses nouveaux vassaux lui avaient ouvertes. Quand le jeune Arthur, soa homme-lige et son prisonnier volontaire, lui adressait, au nom des peuples qui s'étaient fiés à lui, quelques remontrances sur cette con-
duite : a Est-ce que je ne suis pas Ubre, répondait le roi j de faire ce 449s ' a qu'il me plaît sur mes terres * î » 4900
Arthur s'aperçut bientôt de la faute qu'il avait commise en se mettant à la merci de Fun des deux rois pour échapper à l'autre. Il s'enfîiitde Paris; mais ne sachant oh aller, il se IWra au roi Jean, son oncle, qui lui fit beaucoup de caresses et se préparait à Temprisonner, lorsque le jeune duc en fut averti et revint au roi de France. Celui-ci désespérait déjà de conserver ses nouvelles provinces contre le gré des habitants et en dépH du roi d'Angleterre. Il voulait faire imo., avec ce dernier une paix avantageuse, et, pour l'obtenir, il lui sacrifia son hôte et son protégé, qu'il contraignit de prêter au rot Jean ' le serment d'hommage pour l'Anjou , le Maine et la Bretagne. Philippe, en retour de ce bon office , obtint la paix , trente mille marcs d'ai^ent, plusieurs villes, et la promesse que, si Jean mourait sans enfants, il hériterait de toutes ses possessions du continent. En vertu de ce traité, les garnisons françaises d'Anjou et du Maine furent relevées par des troupes normandes et par des Brabançons à la solde du roi d'Angleterre.
Pendant que Philippe-Auguste dépouillait ainsi le jeune Arthur de son héritage, il le faisait élever à sa cour avec ses propres flls, et le ménageait pour le cas possible d'une nouvelle rupture avec le roi Jeati. Cette rupture éclata bientôt à l'occasion d'un soulèvement général des Poitevins sous la conduite de Hugues le Brun , comte de la Marche, à qui le roi d'Angleterre avait enlevé sa fiancée. Tous les barons du Poitou et ceux d'une partie du Limousin se conjiu'èrent ; f soo et dès que le roi de France les vit compromis, espérant profiter ^^qj. de tout ce qu'ils oseraient fah*e, il rompit subitement la paix et se déclara pour eux, à condition qu'ils lui prêteraient le serment de foi et d'honmiage. Aussitôt il fit reparaître Arthur sur la scène politique, lui donna en mariage sa fille Marie , ftgée de cinq ans, le fit proclamer comte des Bretons, des Angevins et des Poitevins, et isci. l'envoya à la tête d'une armée conquérir les villes du Poitou qui tenaient encore pour le roi d'Angleterre.
Les Bretons firent alliance avec les insurgés poitevins, et promirent de leur envoyer cinq cents chevaliers et quatre mille fantassins. En
1 Dom Lobineett , HisU de Bretagne, 1 1 , liv. ?i;, p. f S4.
fana, attendant ce renfort, le nouveau comte de Poitou mit le siège devant la ville de Mirebeau, à quelques lieues de Poitiers, où, par un hasard qui devint fatal aux assiégeants, la veuve de Henri II se trouvait alors renfermée. La ville fut prise sans beaucoup de résistance; mais Éléonore d'Aquitaine se retira dans le château, qui était très-fort, pendant qu'Arthur et les Poitevins occupaient la ville. Us étaient dans la plus grande sécurité, lorsque le roi Jean, stimulé par le désir de délivrer sa mère, après une marche rapide, parut subitement aux portes de Mirebeau, et fit prisonnier Arthur avec la plupart des *^^ chefs de l'insurrection. Il les emmena eu Normandie, et, bientôt iiM. après, Arthur disparut sans que personne pût savoir de quelle manière il avait péri. Parmi les Normands, qui n'avaient point contre le roi d'Angleterre de haine ni de répugnance nationale , les uns disaient qu'il était mort de maladie au château de Rouen, d'autres qu'il s'était tué en voulant s'échiipper par-dessus les murs de la ville. Les Français, animés par l'esprit de rivalité politique, assuraient que le roi Jean avait poignardé son neveu de sa propre main, ^ un jour qu'il passait la Seine avec lui dans un bateau. Enfin les Bretons, qui avaient placé sur la tête du jeune Arthur toutes leurs espérances de Hberté, adoptèrent une version à peu près semblable, mais en changeant le lieu de la scène, qu'ils plaçaient près de Cherbourg sur le bord de la mer'.
La mort d'Arthur, quelle qu'en ait été la cause, fit grand bruit surtout en Bretagne , où elle fut regardée comme une calamité nationale. La même ardeur d'imagination qui avait fait croire aux Bretons que leur destinée future était liée à celle de cet enfant , les jeta dans une affection exagérée pour le roi de France , parce qu'il était l'ennemi du meurtrier d'Arthur. C'est à lui qu'ils en appelaient Dour demander vengeance, promettant de l'aider de tous leurs moyens dans ce qu'il entreprendrait contre le roi d'Angleterre. Jamais roi de France n'avait trouvé une aussi belle occasion de se rendre maître ^e ces Bretons si attachés à leur indépendance-. Philippe accueillit, comme suzerain, la plainte des seigneurs et des évéques de Bretagne sur le meurtre de leur jeune duc, et cita le roi d'Angleterre, son vassal pour la Normandie , à comparaître devant la cour des barons
* Dumoulin, Histuircgénérulc de Normandie, p. 514. 3 Voyez plus haut , livi-cd i , ii , m, 1. 1, et yiii, t. II.
CONCLUSION. t78
de France, qu'on commençait à nommer pairs, d'un nom eminvnté iioi aux romans sur la vie de Charlemagne. Le roi Jean y comme on s'y ^^ attendait y ne comparut pas devant les pairs, et Ait condamné par eux. Toutes les terres qu'il tenait du royaume de France furent déclarées/oi/atïe5, et les Bretons invités à prendre les armes pour assur rer Texécution de cette sentence, qui ne devait avoir d'effet qu'autant qu'elle serait suivie d'une conquête.
La conquête se fit, non par les seules forces du roi de France, non par l'autorité des arrêts de sa cour*des pairs, mais par la coopération, d'autant plus éneif^que qu'elle était volontaire, des populations voisines et ennemies des Normands. Philippe-Auguste n'eut besoin que de paraître sur la frontière du Poitou, pour qu'un soulèvement universel lui ouvrit {Masque toutes les places fortes; et, quand il revint attaquer la Normandie , les Bretons en avaient déjà envahi et occupé une grande partie. Us enlevèrent d'assaut le mont Saint-Michel, s'emr parèrent d'Avranches, et brûlèrent toutes les bourgades situées entre cette viUe et Caen. Le bruit de leurs ravages et la terreur qu'ils inspiraient contribuèrent puissamment aux succès du roi de France, qui, avec les Manceaux et les Angevins, s'avançiuat du côté de Test, prit Andelys, Ëvreux}, Domfront, Lisieux, et fit à Caen sa jonction avec l'armée bretonne.
C'était la première fois que la Normandie se voyait attaquée avec tant de concert par toutes les populations qui l'environnaient, au sud, à Test et au nord; et c'était aussi la première fois qu'elle avait un chef d'une indolence et d'une inhabileté pareilles à celles du roi Jean. H chassait ou se divertissait pendant que Philippe et ses alliés prenaient, les unes après les autres, toutes les bonnes villes et toutes i so4. les forteresses du pays : en moins d'une année, il ne lui resta plus que Rouen , Vemeuil et ChAteau-Gaillard. Le peuple de Normandie faisait, quoique inutilement, de grands efforts pour repousser les envahisseurs; il ne leur céda que faute de secours, et parce que' ses frères d'origine, les Normands d'Angleterre , en sûreté derrière l'Océan, s'inquiétaient peu de le tirer d'un péril qui n'était pas à craindre pour eux. D'ailleurs se trouvant, par suite de leur conquête, au-dessus isoi de la condition populaire, ils sympathisaient peu avec les bourgeois 1344. et les paysans de l'autre côté de I9 mer, quoique issus des mêmes ancêtres qu'eux.