‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 14 sur 41 · II · texte numérisé non relu

II

4304 Les bourgeois de Rouen souffirireat toutes les extrémités de la fa- ^^^^ tnine avant de songer à capituler; et, quand les vhrres leur manquèrent tout à fliît, ils conclurent avec le roi de France une trêve de trente jours, à Texpiration de laquelle ils devaient se rendre s*ils n'étaient pas secourus. Dans l'intervalle, ils envoyèrent quelques-uns des leurs en Angleterre auprès du roi Jean, lui apprendre à quelle nécessité ils étaient réduits. Ces envoyés trouvèrent le roi jouant aux échecs; il ne quitta point son jeu et ne leur répondit pas une parole avant que la partie fdX achevée, et alors il leur dit : ot Je n'ai aucun « moyen de vous secourir dans le délai convenu ; ainsi faites du c mieux que vous pourrez ^ » La ville de Rouen se rendit; les deux places qui résistaient encore suivirent le même exemple, et la conquête de tout le pays fut accomplie. Cette conquête, moinsr dure pour les Normands que ne l'avait été pour les Saxons celle de l'Angleterre, ne Ait pourtant pas sans humiliation et sans misère. Les Français firent raser les murailles de beaucoup de villes, et contrai- ^irent les citoyens de Rouen de démolir, à leurs propres frais, leurs anciennes fortifications, et de bàtv une nouvelle tour dans un lieu plus conunode aux vainqueurs '.

La vanité nationale des Bretons fiit sans doute flattée, quand ils virent leurs vieux ennemis, ceux qui avaient porté les premiers coups à leur indépendance nationale, subjugués à leur tour par un pouvoir étranger. Mais cette misérable satisfaction fut tout le fruit qu'ils retirèrent des victoires qu'ils avaient remportées pour le roi de France* Bien plus, en contribuant à mettre leurs voisins sous le joug, ils s'y étaient mis eux-mêmes ; et il leur devenait désormais impossible de' rejeter la domination d'un roi qui les cernait de toutes parts et joignait à ses anciennes forces toutes celles de la Normandie. La gêne de la suprématie française s'aggrava pour eux de plus en plus ; ils le sentirent .et voulurent plusieurs fois, mais en vain, renouer alliance avec le roi d'Angleterre. Pour s'étourdir en quelque façon sur la perte de leur liberté nationale, ils aidèrent, avec une sorte de fureur, les rois de France à détruire entièrement celle des populations voi-

* Dumoulin , HisL de Normandie, p. Si4 el 6S5. ' Hurot 1 p6a 8UM trunoare coacta.

( Willelm. BrifonlB Pbilippid., apud Seript rer. gallic. et n*anclc.,t.XVIl, p.«48.)

sines da cours de la Loire. Ds travaillèrent à ragrandissement de la iMt monarchie française^ et, en même temps, surent maintenir avec imi* assez de saccès le reste de lem*$ anciens droits contre les énrahissements administratifs de cette puissante monarchie. Parmi les populations de la Gaule, les Bretons furent peut-être, à toutes les époques, celle qui montra au plus haut degré le besoin d'action politique. Cette disposition native est loin d'être éteinte chez eux, comme l'atteste la part active qu'ils ont prise, dans un sens ou dans l'autre, k des révolutions récentes.

Après avoir concouru avec les Bretons à la ruine de là Normandie, les Angevins perdirent, par suite de cet événement, tout reste d'existence nationale; les Manceaux ne regagnèrent jamais l'hidépendance que les Normands leur avaient enlevée. Les comtes d'Anjou furent remplacés par des sénéchaux du roi de France, et la domination de ce rot s'étendit dès lors au delà de la Loire jusqu'en Poitou. Les riches Poitevins n'avaient plus la liberté de marier leurs filles qu'à des Français*. Sous ce joug, nouveau pour eux, ils se repentirent d'avoir répudié le patronage du roi d'Angleterre, et entamèrent avec lui des négociations auxquelles prirent part les mécontents de l'Anjou et du Maine. Unç insurrection générale se préparait dans ces trois is44. provinces, lorsque le gain de la célèbre bataille de Bovines, en assurant la fortune du royaume de France, intimida les conjurés'. Les Poitevins osèrent seuls tenir à leur première résolution et se soulever contre le roi Philippe , sous les mêmes chefs qui avaient fait avec lui et pour lui la guerre contre le roi Jean. Mais Philippe les écrasa bientôt, à l'aide de ceux qui avaient craint de lui tenir tête, des Angevins, des Manceaux, des Tourangeaux et des Bretons, et il porta ses conquêtes vers le sud jusqu'à La Rochelle. Ainsi , ces malheu- imi. reuses populations, faute de s'entendre et de s'aimer, tombèrent sous le joug l'une après l'autre , et la chute de la puissance normande rompant l'espèce d'équilibre au moyen duquel les contrées méridionales étaient demeurées indépendantes , le mouvement fut donné pour que, tôt ou tard, mais infailliblement, la Gaule entière devint française.

1 Filias suas nuptiis tradere nisi de Ucentia Franoanm... nec permiltebantur. (MaUh. Paris., t H, p. MS.) ' 3 Ghroniqua de Saint- Denis; Kecaeil des hist. de France, t. XVII , p. 4iS.

4S94. Le retour de la Normandie sous le pouvoir des rois d'Angleterre pouvait seul arrêter cette impulsion des choses; mais Fimpéritie du roi Jean et Thabileté de Philippe-Auguste firent que rien de pareil n'eut lieu, malgré le mécontentement du pays, a Quoique le joug du 4221 a roi fût léger, dit un poète du xin« siècle, la Neustrie s'indigna 4340. ^ longtemps d'y être soumise* ; et cependant, voulant être bon pour a ceux qui lui souhaitaient du mal, il n'abolit pas leurs anciennes « lois , et ne leur donna pas lieu de se plaindre d'être gênés par les a coutumes étrangères. » D ne se fit point en Normandie de grande révolte contre les Français. Tout le mécontentement populaire s'exhalait en propos individuels , en regrets du temps passé , et su> tout du roi Richard au cceur de liotiy qu'aucun Français n'avait jamais égalé, disaient les soldats normands dans le camp même du roi de France ^. La nullité politique où tomba tout d'un coup cette nation si renommée par son courage et son orgueil, peut être attribuée à cet orgueil même, qui l'empêcha de solliciter du secours auprès de ses anciens sujets de Bretagne , ou de traiter avec eux pour former une ligue offensive contre l'oppresseur commun. D'un autre côté, l'espoir que les Normands conservaient dans la population qui dominait en Angleterre, et l'ancienne sympathie de parenté entre eux et cette population de gentilshommes, durent s'éteindre rapidement. Lorsque les deux pays eurent cessé d'être réunis sous le même sceptre, les seuls habitants de l'Angleterre avec lesquels le peuple de Normandie eût des relations fréquentes étaient des marchands, honmies de race anglaise, parlant une langue étrangère pour les Normands, qui d'ailleurs nourrissaient contre eux un sentiment hostile, celui de la rivalité commerciale. Les anciens liens ne pouvaient donc manquer de se rompre entre la Grande-Bretagne et la Neustrie, tandis qu'il s'en formait chaque jour de nouveaux entre cette dernière contrée et la France, où la masse du peuple parlait le même langage que les Normands , et portait tous les signes d'une commune

' Indignante dia portavitverUce régis

Mite jugum...

( WiUcIm. BritonisPhilippid., apud Script rer. gallic. et francic.t. XVII, p. 3U.)

' Normannia rege Richardo

Intumet, alterius quod vii sil Bub pede régis.

( Nicolai de Braïa Gesta Ludovici VIII , apud SciipL rer. gallic. et firanoic. , t. XVII , p. sn.)

origino ; car il n*existait plus depuis longtemps en Normandie aucun 4sm vestige de la race danoise. ism.

Toutes ces causes firent que, moins d'un siècle après la conquête de Philippe-Auguste, on vit les Normands épouser sans scrupule et avec ardeur l'inimitié des rois de France contre l'Angleterre. Dès Tannée 1240, quelques-uns d'entre eux s'unirent aux Bretons pour isio. faire des courses sur mer contre les vaisseaux anglais. A chaque guerre qui s'éleva ensuite entre les deux pays , une foule de corsaires , partis de Normandie , essayaient des descentes sur la côte mérïdionale d'Angleterre, pour ravager et faire du butin. La ville de Dieppe était surtout fameuse pour ces sortes d'armements. Enfin, lorsque la grande querelle de succession, qui occupa tout le xiv« siècle, eut éclaté entre les rois Philippe V et Edouard III, les Normands conçurent un projet qui ne tendait à rien moins qu'à une nouvelle conquête de l'Angleterre, conquête aussi absolue et plus méthodique peut-être que celle de Guillaume le Bâtard. La royauté et toutes les propriétés publiques étaient adjugées d'avance au chef de l'expédition. Tous les domaines des barons et des nobles d'Angleterre devaient appartenir aux gens titrés', les biens des non-nobles aux villes, et ceux des églises au clergé de Normandie ^

Ce projet, qui devait rabaisser, après trois siècles de possession, «sss. les conquérants de l'Angleterre à l'état où eux-mêmes avaient placé les Anglais de race, fut rédigé dans le plus grand détail, et présenté au roi Philippe de Valois, à son château de Vincennes, par les députés de la nation normande. Ils lui demandèrent de mettre sou fils, qui était leur duc, à la tête de l'entreprise , et offrirent de tout exécuter à leurs propres dépens , n'exigeant du roi que la simple assistance d'un allié en cas de revers. Cet accord ayant été conclu, l'acte en fut gardé à Caen, mais des circonstances, que l'histoire du temps ne détaille pas, retardèrent l'exécution. Rien n'était encore connmencé, lorsqu'en Tannée 1346 le roi d'Angleterre débarqua au ««. cap de la Hogue, pour s'emparer du pays qu'il appelait son domaine héréditaire*. Les Normands, attaqués à Timproviste, ne résistèrent pas plus à Tarmée anglaise que les Anglo-Normands n'eussent peutêtre fait si Tinvasion projetée avait eu lieu. On ferma les villes, on

« Bobert. de Avesbury, Hist de mirab. gesUs Edwardi III, p. 430 et seq., éd. Heanie 3 Terram hœrcdiUtis Base in NormaBDiam. ( Ibid.» p. 1S3.) *

f 346. coupa les ponts, on détruisit les routes , mais rien ne put arrêter la marche de cette armée dont tous les chefs supérieurs, jusqu'au roi inclusivement, ne parlaient d'autre langue que le français avec Facicent de Normandie.

Malgré cette conformité de langage, aucune sympathie nationale De se réveilla en leur faveur, et les villes qui ouvrirent leurs portes ne le firent que par nécessité. Ils prirent en peu de temps Barfleur, Carentan et SainIrLÔ. Dans les rapports officiels , rédigés en langue française, qu'ils envoyaient en Angleterre, ils comparaient ces viUes, pour la grandeur et la richesse, à celles de Sandwich, de Leicester et de Lincoln, dont ils travestissaient encore le nom en celui de Nicole ^ A Caen, où ils visitèrent, en grande cérémonie, le tombeau de Guillaume le Conquérant, auteur de la fortune de leurs Jlïeux, ils trouvèrent, parmi les chartes de la ville, Foriginal du traité conclu entre les Normands et le roi de France pour une nouvelle conquête, et en furent tellement irrités, qu'ils ordonnèrent le pillage et le massacre des habitants. Ensuite , pillant toujours , ils se dirigèrent vers l'ancienne frontiè;*e de France, du côté de Poissy, où ils entrèrent; puis ils allèrent en Picardie , où se livra entre eux et les Français la fameuse bataille de Crécy.

Le plan d'invasion trouvé à Caen fut envoyé aussitôt en Angleterre, et lu puUiquement dans toutes les villes, afin d'exaspérer l'esprit du peuple contre le roi de France et contre les Français, dont les No^ mands n'étaient déjà plus distingués. A Londres, l'archevêque de Canterbury fit lecture de cette pièce au sortir de l'office , devant la croix du cimetière de Saint- Paul. Conune elle était rédigée en langue fi*ançaise, tous les nobles présents purent la comprendre, mais ensuite on la traduisit en anglais pour les gens de basse condition*. Cette lecture et d'autres moyens qu'on employa pour exciter les Anglais à soutenir la querelle de leur roi ne furent point sans effet sur eux. Les passions ambitieuses du maître se changèrent, dans l'esprit des sujets, en aversion irréfléchie contre tout le peuple de France, qui leur rendit haine pour haine. Il n'y eut qu'une seule classe d'hommes dans les ,d6ux pays que n'atteignit point cette

^ Et est la TiUe pluls grosse que n'est Nichole. GRobert. de Avesbury, Hist. de minb. gestis Bdwardi UI , p. 495, éd. Hearne.) — Voyez livre !▼, t, 1, p. S35. ^ Robert, de Avesbary, Ibid., p. 130 et seq., éd. Hearne.

frénéffid : c'était celle 'des pauvres pAcheim de maiée des bords de ims. rOcéao. Anglais ou Français , durant la plus grande chaleur des guerres, ils ne se firent jamais aucun mal, a ne se guerroyant jt- « mais, dit un historien du tn* siècle, mais plutôt s'entr^aidant les cuns et les autres, vendant et achetant sur mer, Tun à l'autre, « quand les uns avoient fait meilleure pèche*. »

Par une destinée bizarre, pendant que la Normandie, Tancienne «mo patrie des rois et des grands d'Angleterre, devenait pour eux un ^\^^ pays ennemi , l'Aquitaine, depuis la mer de la Rochelle jusqu'aux Pyrénées, demeurait soumise à leur autorité sans répugnance appsr rente. On a vu (dus haut comment ce pays avût été retenu sous la domination anglo-normande par Tinfluenee de la duchesse Éléonore, veuve de Henri n. Après la mort de cette princesse, les Aquitams gardèrent leur foi à son petit-fils, par crainte de tomber sous la sei* gneurie du roi de France , qui , maître du Poitou , étût devenu leur voisin inunédiat. Suivant une règle de politique observée au moyen âge, ils préféraient, indépendanmient de toute autre considération, avoir pour seigneur un roi qui fût Imn d'eux. D'ordinaire, en effet, le suzerain éloigné laissait le pays se gouverner lui-^méme, selon ses coutumes locales , et par des honunes nés dans son sein, ce que ne permettait guère un prince régnant sur une contrée voisine.

Le foyer de puissance royale , conservé au sud«ouest de la Gaule , aurait peut-être servi longtemps de pcûnt d'appui contre le roi de France aux populations méridionales encore indépendantes, si un événement imprévu n'eût ruiné tout à coup les forces du pays situé entre la Méditerranée, le Rhône et la Garonne. Le comté de Tou« louse , et les grandes seigneuries qui en dépendaient au xiii* siècle , par alliance ou par vasselage, surpassaient de beaucoup en civilî» sation toutes les autres parties de l'ancien territove gaulois. On y faisait un grand commerce avec les ports de l'Orient: les villes de ce pays avaient la même forme de constitution municipale, la même liberté que les grandes communes italiennes , qu'elles imitaient jusque dans l'apparence extérieure. Chaque riche bourgeois se faisait bâtir une maison flanquée de tours, et tout fils de bourgeois devenait, s'il le voulait, chevalier , et joutait aux tournois comme un noble'.

« Froiasart.

3 Domo» eiviUtii tnnigerM. (Script, rer. gaUie. et Owcic, t. XYUI^p. sao.) - D. YaJMette, Histoire générale de Languedoc.

iioQ Ce penchant à régalité , qui était un objet de scandale pour la 1M6. i^oblesse de France^ de Bourgogne et d'Allemagne, ouvrant une con^ munication libre entre toutes les classes d'habitants, donnait à l'esprit des riverains de la Méditerranée une activité qu'ils exerçaient dans tous les genres de culture morale. Ds possédaient la littérature la plus raffinée de toute l'Europe, et leur idiome littérdre était classique en Italie et en Espagne. Chez eux le christianisme fervent , et même exalté , parce qu'ils étaient d'une nature passionnée, ne coi^ sistait pas dans une soumission passive à la doctrine et aux observances de l'église romaine. Sans entrer en révolte contre cette église, sans se rendre un compte bien exact du degré de leur dissidence avec elle, ils avaient, dans le cours du xu* siècle , adopté des opinions nouvelles bizarrement unies à d'anciens dogmes contraires au dogme catholique.

L'Églis^,, alarmée de voir croître et s'étendre l'hérésie des Gaulois méridionaux, employa d'abord les ressources de sa puissante organisation pour en arrêter les progrès. Maïs c'était en vain que les courriers pontificaux apportaient à Alby, à Toulouse et à Narbonne, des bulles d'excommunication et d'anathème contre les ennemis de la foi romaine. L'hétérodoxie avait gagné jusqu'aux desservants des églises où ces bulles devaient être fulminées, et les évêques euxmêmes, quoique plus fermes dans la discipline catholique, étaient sans pouvoir, ne savaient que résoudre, et subissaient Tinfluence d'un entraînement universel. Ce grand schisme, auquel avaient part toutes les classes et tous les rangs de la société, semblait ne pouvoir être éteint que par un coup frappé sur la population en masse, que par une guerre d'invasion qui ruinât Tordre social d'où provenaient son indépendance d'esprit et sa civilisation précoce. C'est ce que le pape Innocent m entreprit dans les premières années du xm* siècle. Abusant de l'exemple des croisades ccmtre les Sarrasins , il en fit prêcher une contre les habitants du comté de Toulouse et du diocèse d'Alby , et publia par toute l'Europe que quiconque s'armerait pour leur faire la guerre obtiendrait la rémission de ses péchés et une part des biens des hérétiques ^

Malheureusement l'époque était favorable pour cette croisade de chrétiens contre chrétiens. Les conquêtes du roi de France en Nor-

I D. Vaiflsetie, Hist. générale de Languedoc, 1. 111 , p. 190. — Sismondi, Hlit. dei Français, t. VI, p. 970 et suiv.

mandie , en Anjou et en Aquitaine y avaient causé dans ces différents *^ pays la ruine ou le bannissement de beaucoup d'hommes et aug- "♦•• mente ainsi le nombre des chevaliers sans avoir et des coureurs d'aventures. Le pèlerinage contre les Albigeois (ce fut le nom de cette guerre) promettait moins de risque et un profit plus certain que la croisade contre les Arabes. Aussi Tarmée des nouveaux pèlerins s*éleva-trelle en peu de temps au nombre de cinquante mille hommes de tout rang et de toute nation , mais surtout Français et Flamands. Le roi de France envoya quinze mille soldats^ et celui d'Angleterre laissa enrôler en Guyenne un c(M*ps de troupes sous la conduite de Tarchevéque de Bordeaux.

Il serait trop long de raconter en détail toutes les barbaries des croisés au sac de Béziers, de Garcassonne^ de Narbonne et des autres villes mises au ban de l'Église; de dire comment les habitants furent massacrés sans distinction d'ftge ou de sexe ^ de catholiques ou d'hérétiques, a Pauvres villes, s'écrie un poète témoin de ces désastres, a en quel état je vous ai vues autrefois, et maintenant qu'est-ce de a vous M » De la Garonne à la Méditerranée , tout le pays fut ravagé et soumis; et le chef de l'armée conquérante, Simon de Montfort, lau n'osant garder pour lui seul de si vastes domaines , en fit hommage ^^^^ au roi de France.

A mesure que les croisés , dont le nombre s'augmentait toujours , faisaient de nouvelles conquêtes, la suzeraineté de ce roi s'étendait davantage au midi de la Gaule. Le comté de Toulouse et les territoires d'Agen, de Carcassonne et de Béziers, après trois siècles d'indépendance, furent ainsi rattachés au royaume qui jadis les avait possédés. Un traité conclu dans un moment de détresse entre Théritier de Simon de Monfort et le successeur de Philippe-Auguste chan- * gea bientôt en souveraineté directe cette suprématie féodale. Pour s'assurer pleinement cette immense acquisition , Louis YIII leva une armée , prit la croix , et se dirigea vers le Midi. Il passa , non sans résistance , le Rhône au pont d'Avignon , prit Beaucaire et Nîmes ,

> Ai Toloza e Proensa

E la terra d'AgeDsa, Bexers et Garcauey Quo Tos vi , e quo us vey !

( Raynouard, Choix des poésies des Troubadours, t. IV, p. 19i.)

49^ qu*il réunit sous l'autorité d'un sénéchal, plaça de même un séoé- 4SS7. cbal à Garcassonne, et marcha sur Toulouse, dont les habitants étaient alors en pleine révolte contre les croisés et contre lui.

La haine du nom français était la passion nationale des nouveaux sujets du roi de France; jamais ce nom ne sortait de leur bouche sans quelque épithète injurieuse *. Les troubadours, dans leurs sirventes , souhaitaient que le fils du comte de Toulouse y à Taide du roi d'Aragon , vînt reprendre son héritage et se faire un pont de cadavres français ^. Durant la minorité qui suivit la mort du roi Louis VIII , il se forma une grande confédération depuis le cours de la Vienne jusqu'au pied des Pyrénées , pour repousser les Français dans leurs anciennes limites. Les chefs des vallées où coule TArriége et où TAdour prend sa source , les comtes de Foix et de Comminges, firent alliance avec les comtes de la Marche et les châtelains du Poitou. Le roi d'Angleterre osa prendre un parti décisif, parce qu'il ne s'agissait plus de s'opposer à un pèlerinage contre l'hérésie , mais au pouvoir politique des rois de France. Néanmoins cette tentative eut peu de succès; le clergé catholique, zélé pour la domination française , efiraya les confédérés , en les menaçant d'une nouvelle croisade, et réprima les mouvements des Toulousains, au moyen de la redoutable police instituée alors sous le nom d'inqui^tîon. Fatigué d'une lutte désespérée, l'héritier des anciens comtes de Toulouse fit une paix définitive avec le roi Louis IX, et lui céda tous ses droits par un traité qui fut loin d'être volontaire. Le roi donna le comté de Toulouse à son frère Alphonse, déjà comte de Poitou, au même titre et contre le gré du pays.

Malgré ces accroissements , le royaume de France n'atteignit point encore , du côté du sud , les limites où tendait l'ambition de ses rois , nourrie par les souvenirs populaires du règne de Charlemagne.' La bannière aux fleurs de lis d'or ne fut point plantée sur les Pyrénées, et les chefs des populations qui habitaient le pied ou la pente de ces

< Frances bevedor, fais Fraoces.

(Raynouard, Choix des poésies des Troubadours, t. IV, paaslm.)

3 Que too

Los Frances els escorsa , Ers pen e n' fai pon.

(Ibid.,p. SU.)

montagnes restèrent libres de porter leur hommage à qui Us voul^ent* ^^* Les uns, il est vrai, l'offrirent au roi de France ; mais d'autres, en plus *ui, grand nombre, gardèrent fidélité mu rois d'Aragon ou de Castille, ou bien à celui d'Angleterre, et d'autres encore demeurèrent sans suzerain, ne voulant tenir que de Dieu seul.

Pendant que l'un des frères de Louis IX gouTcmait les comtés de Toulouse et de Poitou, l'autre nommé Charles, était comte de l'Anjou et du Maine* Jamais famille de roi français n'avait réuni une semblable puissance; car il ne faut pas prendre les rois des Franks pour des rois de France. Les limites de ce royaume, autrefois borné par la Loire, s'étendaient déjà,. au milieu du xiii* siècle, jusqu'à la Méditerranée; elles touchaient, du côté du sud-ouest, aux possessions du roi d'Angleterre en Guyenne, et par le sud-est au territoire indépendant qui portait le vieux nom de Provence *. Vers cette époque, le comte de Provence, Rémond Déranger, mourut, laissant une fille unique, appelée Béatrix, sous la tutelle de quelques-uns de ses parents. Les tuteurs, se voyant maîtres de la jeune fille et du comté, offrirent au roi de France de lui céder Tune et l'autre pour Charles d'Anjou, son frère; et le roi, ayant souscrit aux conditions proposées, fit d'abord avancer vers la Provence des troupes qui y entrèrent comme amies. Charles d'Anjou s'y rendit peu après, et on lui fit épouser Béatrix, sans trop la consulter sur ce choix. Quant aux gens du pays, leur aversion pour un comte étranger , et surtout de race française, n'était pas douteuse *. Ds avaient sous leurs yeux l'exemple de ce que leurs voisins de l'autre côté du Rhône souffraient sous le gouvernement des Français : a Au lieu d'un brave seigneur, dit un cr poète contemporain, les Provençaux vont donc avoir un sire; on a ne leur laissera plus bâtir ni tours; ni châteaux; ils n'oseront plus a porter la lance ni l'écu devant les Français. Puissent-ils mourir a tous plutôt que de tomber en un pareil état ' ! j>

Ces craintes ne tardèrent pas à se réaliser. Toute la Provence fut remplie d'ofBciers étrangers, qui, traitant les indigènes comme des sujets par conquête, levaient des impôts énormes, confisquaient, emprisonnaient, mettaient à mort, sans procédure et sans jugement. Il

1 ProTincia«

> Provinciales Fraocos habent odio inexorabiU. (MatUi. Paris., t II, p. 654.)

s MUlot, Hialoiredes Troubadours, t II, p. 239.

iif6 n'y eut pas d'abord une résistance bien vive contre ces excès de pou- 4SB7. voir, parce que le clei^, se faisant, selon l'expression d'un vieux poëte , pierre à aiguiser pour le glaive des Français* , soutenait leur domination par la terrible menace d'une croisade. Les troubadours, habitués à servir dans tout le Midi d'organes aux intérêts patriotiques, prirent la tâche dangereuse de réveiller le peuple et de lui faire honte de sa patience. L'un d'eux, jouant sur le nom de son pays, disait qu'on ne devait plus l'appeler Proensa (le pays des preux), mais Faillensa (le pays des lâches), parce qu'il souffrait qu'une domination étrangère remplaçât son gouvernement national. D'autres, poètes s'adressaient, dans leurs vers, au roi d'Aragon, l'ancien suzerain de la Provence, pour l'inviter à venir chasser les usurpateurs de ses terres. D'autres, enfin , excitaient le roi d'Angleterre à se mettre à la tête d'une ligue offensive <;ontre les Français. Ils provoquaient une guerre à la faveur de laquelle ils espéraient opérer leur affranchissement, a Que ne commence-lron vite, disaient41s,le jeuoù a maint heaume sera fendu, et maint haubert, démaillé ^? »

Les choses en étaient à ce point lorsque le roi de France, partant pour la croisade en Egypte, emmena avec lui son frère, Charles d'Anjou. Bientôt la nouvelle se répandit que les deux frères avaient été faits prisonniers par les Sarrasins, et la joie fut universelle en Provence. On disait que Dieu avait opéré ce miracle pour sauver la liberté du pays. Les villes d'Aix , d'Arles, d'Avignon et de Marseille, qui jouissaient d'une organisation presque républicaine, firent ouvertement des préparatifs de guerre, réparant leurs fortifications, rassemblant des vivres et des armes; mais la prison de Charles d'Ajou ne fut- pas de longue durée. A son retour, il commença par faire dévaster toute la banlieue d'Arles, afin d'effrayer les citoyens; puis il les tint bloqués avec une armée nombreuse, si longtemps, qu'après avoir beaucoup souffert ils furent obligés de se rendre. Ainsi finit cette grande commune, aussi libre diurant ses jours de prospérité que celles qui florissaient alors en Italie. Avignon, dont la constitution municipale ressemblait à celle d'Arles, ouvrit ses portes, au bruit de l'ar-

« ... Et Jll clerc BOiitU

CoU e fozil.

(Raynouard, Choix des poésies de Troubadoun, i. V, p. «78.) ' Ibid., p. sn. — Millot , Hist. des Troubadours, part, m, p. U5.

rivée d'Alphonse, comte de Toulouse et de Poitiers, qui venait aider im6 son frère à réduire les Provençaux *. 4857.

A Marseille, les habitants de toutes conditions prirent les armes, 1357. et, se mettant en mer, attaquèrent les vaisseaux du comte. Mais le peu d'amitié qui régnait entre la haute bourgeoisie des villes et les seigneurs de terres et de châteaux produisit de funestes dissidences. Les Marseillais furent mal soutenus par cette classe d'hommes, dont une partie trouva plus chevaleresque de servir sous la bannière de l'étranger que de faire cause commune avec les amis de l'indépendance nationale. Réduits à leurs seules forces, ils obtinrent pourtant une capitulation favorable, mais que les agents français du qomte violèrent bientôt sans scrupule. Leurs tyrannies et leurs exactions redevinrent si insupportables, que, malgré le péril, il y eut contre eux une émeute où tous furent saisis par le peuple, qui se contenta de les emprisonner. Les révoltés s'emparèrent du château Saint-Marcel, fermèrent les portes de la ville, et subirent un second siège, durant lequel les habitants de Montpellier, naguère ennemis des Marseillais par rivalité de commerce, profitèrent des derniers moments de leur propre indépendance pour secourir Marseille contre les conquérants de la Gaule méridionale. Malgré ce secours, la ville, attaquée par des forces supérieures, fut obligée de se rendre. On enleva tout le matériel des arsenaux publics, et les citoyens furent désarmés. Un chevalier, nommé Boniface de Castellane, à la fois homme de guerre 4357. et poète, qui, par ses sirventes , avait excité le soulèvement des Mar- .^ seillais', et avait ensuite combattu parn^i eux, fut pris et décapité, selon le récit de quelques historiens. Les châtelains et les seigneurs qui avaient abandonné la cause des villes, furent traités par le comte presque aussi durement que ceux qui l'avaient suivie. Il mit tous ses soins à les abaisser et à les appauvrir, et son autorité s'affermit par la misère et la terreur publique ^.

Les Provençaux ne recouvrèrent jamais leur ancienne liberté municipale, ni la haute civilisation et la richesse qui en étaient le résultat. Mais une chose rismarquable, c'est qu'après deux siècles, l'extinc-

I Ganfridi , Hist. de Provence, 1 1 , p. 440 et buIt. * Raynouard, Choix des poésies des Troubadours, t. IV, p. 9U. '*GaufHdl , Dist. de ProTence, 1. 1 , p. U3 à 14S. — Millot» Hist. des Troubadoucs, l.ll.p. *o.

^^7 tion de la maison des comtes d'Anjou , sous laquelle ils avaient 43S3. conservé au moins une ombre de nationalité par une administration distincte de celle de la France ^ leur causa presque autant de déplaisir que Tavénement même de cette maison. Tomber sous Tautorité inmiédiate des rois de France , après avoir été gouvernés par des comtes , parut aux habitants de la Provence, vers la fin du xv« siècle, une nouvelle calamité nationale. C'est cette opinion populaire, plutôt que les qualités personnelles de René , surnommé le Bon, qui donna lieu au long souvenir conservé de lui par les Provençaux , et à Tidée exagérée de prospérité publique que la tradition attache encore à son règne.- 1200 Ainsi furent agrégées au royaume de France toutes les provinces 12*6. ^^ l'ancienne Gaule situées à la droite et à la gauche du Rhône, hormis la Guyenne et les vallées du pied des Pyrénées. La vieille civilisation de ces provinces reçut un coup mortel par leur réunion forcée à des pays bien moins avancés en culture intellectuelle , en industrie et en politesse. C'est la plus désastreuse époque dans l'histoire des habitants de la France méridionale , que celle où ils devinrent Français , où le roi , que leurs aïeux avaient coutume d'appeler le roi de Paris * y conunença à les nommer eux-mêmes ses sujets de la langue d'oc y par opposition aux anciens Français d'outre-Loire, qui parlaient la langue d'oui. Depuis ce temps , la poésie classique du Midi , et même la langue qui lui était consacrée, dépérirent en Languedoc , en Poitou , en Limousin, en Auvergne et en Provence. Des dialectes locaux, inélégants et incorrects, reparurent de toutes parts, et remplacèrent bientôt l'idiome littéral , cette belle langue des troubadours ^,

La juridiction des premiers sénéchaux des rois de France dans les pays de Langue-d'oc, bornée à l'ouest par celle des officiers du roi d'Angleterre en Aquitaine, ne s'étendit vers le sud que jusqu'aux vallons qui annoncent le voisinage de la grande chaîne des Pyrénées. C'est là que s'était arrêtée la conquête des croisés contre les Albigeois, parce que le profit d'une guerre dans un pays montagneux, hérissé de châteaux bâtis sur des rochers , comme des nids d'aigle,

1 RegU parisiani... ( Willelm. BritouU Philippia.» lib. ?iu, apud Serlpl. rer. gaJJie effraucic. , t XVII , p. 346.)

2 Voyez plus haut, Uvres x et xi.

ne leur semblait pas proportionné aux dangers qu*elle devait offrir. *^ Ainsi y sur la fr«Mitière méridionale des possessions des deux rots, il isse. restait un territoire libre, s'étendant en longueur d'une mer à Tautre, et quiy fort rétréci à ses extrémités orientale et occidentale, atteignait Ters son centre au confluent de KAveyron et de la Garonne.

Les habitants de ce territoire étaient divisés en seigneuries sous différents titres, comme Tavait été tout le Midi avant la conquête des Français; et ces populations diverses offraient toutes, à Texception d'une seule , dans leur langage et leur caractère, les signes d'une origine conmiune. Cette race d'hommes, plus ancienne que les races celtiques de la Gaule, avait probablement été refoulée dans les montagnes par une invasion étrangère , et, avec la partie occidentale des Pyrénées gauloises , elle en occupait aussi Tautre versant du côté de l'Espagne. Le nom qu'elle se donnait dans sa langue, différente de toutes les langues connues, était celui S! Escualdun y au pluriel Escualdunac, Au lieu de ce nom , les Romains avaient employé , on ne sait par quel motif, ceux de Vagues , Vasques ou VasconSy qui se sont conservés, avec certaines variations d'orthographe, dans les langues néo-latines de l'Espagne et de la Gaule. Les Vasques ou Basques ne subirent jamais entièrement le joug de l'administration romaine, qui régissait tous leurs voisins, et ne quittèrent point, comme ces derniers, leur langage pour la langue latine, diversement altérée. Ils résistèrent de même aux invasions des peuples germaniques; et ni les Goths ni les Franks ne réussirent à les agréger d'une manière permanente à leur empire. Quand les Franks eurent occupé toutes les ^andes villes des deux Aquitaines, les montagnards de Vouest devinrent le centre et le point d'appui des nombreuses rébellions des habitants de la plaine. Les Basques s'allièrent ainsi contre les rois franks de la première et de la seconde race, avec les Gallo-Romains, qu'ils n'aimaient pas, et qu'ils avaient coutume de piller dans Fintervalle de ces alliances. C'est cette confédération, souvent renouvelée , qui fit donner le nom de Vasconie ou Gascogne à la partie de l'Aquitaine située entre les montagnes et la Garonne; et la différence de terminaison au nominatif et aux cas obliques , dans le même mot latin, amena la distinction des Basques et des Yascons ou Gascons ^ 1 Script, rer. gailie. et franeic, 1 111 , V, VI et VII , pasaim.

4ioo En se plaçant à la tête de la grande ligue des indigènes de la Gaule 49M. méridionale contre les conquérants du Nord; les Basques paraissent avoir eu seulement pour objet leur propre indépendance ou le profit matériel de la guerre^ et nullement d'établir dans la plaine leur domination politique et de fonder un État nouveau. Soit amour exclusif pour leur pays natal , et mépris pour la terre étrangère, soit disposition d'esprit particulière y l'ambition et le désir de la renommée ne furent jamais leurs passions dominantes. Pendant qu'à Taide des révoltes, auxquelles ils avaient si puissanunent coopéré, se foripaient, pour de nobles familles de l'Aquitaine, les comtés de Foix, de Gomminges, de Béam, de Guyenne et de Toulouse, eux, ne voulant pas plus être maîtres qu'esclaves, restèrent peuple, mais peuple libre dan:$ leurs montagnes et leurs vallées. Ils poussèrent l'indifférence politique jusqu'à se laisser englober nominalement dans le teiv ritoire du comte de Béarn et dans celui du roi de Navarre, hommes de race étrangère pour eux , auxquels ils permettaient de s'intituler seigneurs des Basques , pourvu toutefois que cette seigneurie n'eût rien de réel ni d'effectif *..

C'est dans cet état qu'ils apparaissent au xiu^ siècle, ne se mêlant point, comme nation, aux affaires des pays voisins; divisés sous deux suzerainetés différentes, par longue habitude, par insouciance, non par contrainte, et ne cherchant point à se réunir en un seul corps de peuple. S'ils montraient de l'opiniâtreté, c'était pour le maintien de leurs coutumes héréditaires et des lois décrétées dans leurs assemblées de canton, qu'ils appelaient Bilsâr, Aucune passion, ni d'amitié ni de haine , ne leur faisait prendre parti dans les guerres des étrangers; mais, à l'offre d'une forte solde, ils s'enrôlaient individuellement sous une bannière quelconque , en vue de la solde et non de la cause, qui leur importait peu. Les Basques, et avec eux les Navanrais et les habitants des Pyrénées orientales, étaient alors aussi renommés comme troupes Itères que les Brabançons comme gens de pesante armure ^ Leur agilité de corps, leur habitude d'un pays difficile, et un certain instinct de finesse et de ruse que donne la vie de chasseur et de berger de montagnes, les rendaient propres aux attaques

1 Marca, flUt do Béarn , passim.

> Bascii , «eu BascuH , Navarrf , Arragonenses.

imprévues, aux stratagèmes, aux surprises de nuit, aux marches isoo forcées par le mauvais temps et les mauvaises routes. i^e.

Trois cigotons seulement du pays basque, le Labourd. la vallée de Soûle et la Basse-Navarre, se trouvaient sur Tancten territoire des Gaules; le- reste faisait partie de TEspagne. La ville de Bayonne , qui dépendait du duché de Guyenne, marquait sur la côte de FOcéan Textréme limite de la langue romane, peut^tre plus avancée vers le nord dans les siècles antérieurs. Aux portes de Bayonne commençait la terre du comte ou vicomte de Béam, le plus puissant seigneur du pied des Pyrénées , et celui dont la politique entraînait ordinairement celle de tous les autres. Il ne reconnaissait aucun suzerain d'une manière fixe et permanente , si ce n'est peut-être le roi d'Aragon, dont la famille était alliée à la sienne. Quant au roi d'Angleterre , dont il tenait quelques fiefs voisins de Bayonne, il ne se mettait à ses ordres, et ne lui jurait foi et hommage que pour un salaire considérable. C'était à meilleur marché , mais toujours à prix d'argent, que le même roi obtenait l'hommage des seigneurs moins puissants de Bigorre, de Comminges, des trois vallées, et de la Gascogne proprement dite. Ils firent plus d'une fois, dans le xiii* siècle, la guerre à sa solde contre le roi de France; mais à la première marque d'orgueil, au premier acte de tyrannie de leur suzerain adoptif, les chefs gascons l'abandonnaient aussitôt, et s'alliaient à son rival ou se liguaient contre lui. Cette ligue , souvent renouvelée , pratiquait des intelligences en Guyenne pour y exciter des soulèvements, et les succès qu'elle obtint à différentes époques sembleraient prouver que beaucoup d'hommes songeaient à réunir tout le sud-ouest de la Gaule en un État indépendant. Ce dessein plaisait surtout à la classe élevée et aux riches bourgeois des villes de Guyenne; mais le menu peuple tenait à la domination anglaise , persuadé qu'on ne saurait plus où vendre les vins du pays , si les marchands d'Angleterre n'étaient là pojor les emporter sur leurs vaisseaux.

Vers le commencement du xiv* siècle , un traité d'alliance et de a^ mariage réunit à perpétuité sur la même tête les deux seigneuries de ^^^ Foix et de Béarn , et fonda ainsi une assez grande puissance sur la frontière commune des rois de France et d'Angleterre. Dans la longue guerre qui, peu de temps après, s'éleva entre ces deux rois, le premier fit de grands efforts pour attirer dans son parti le comte ir. 19

ittf de Foi]^ , et pour lui faire jouer dans la conquête qu'il méditait en 1481. Guyenne le rôle que les Bretons, les Angevins et les Manceaux avaient jpué autrefois 4&ns celle de la Normandie. Le comte Ait gagné par la promesse , faite d'avance y des villes de Dax et de Bayonne ; mais comme Texpédition entreprise alors ne réussit pas , toute alliance fut bientôt rompue entre le royaume de France et le coxa\é de Foix. Rentrés dans leur ancien état d'indépendance politique , les chefs de ce petit pays se tinrent comme en observation entre {es deux puissances rivales, dont chacune mettait tout en œuvre pour les contraindre à se déclarer. Une fois , au milieu du xiv"" siècle , le roi de France envoya Louis de Sanceere, Tun de ses maréchaux, dire de sa part au comte Gaston de Foix , qu'il aurait grande affection à l'aller voir : a Qu'il soit le bienvenu, répondit le a comte , et jç le verrai volontiers. — Mats , sire , répliqua le niaréa chai, c'est l'intention du roi , à sa venue , de savoir pleinement et a ouvertement lequel vous vous voulez tenir, Français ou Anglais; « car toujours vous vous êtes dissimulé de la guerre, et ne vous êtes a. point armé pour prière ni commandement que vous ayez eu. — et Messire Louis, dit le comte, si je me suis excusé et retenu de a m'armer , j'ai eu raison et droit de le faire , car la guerre du roi de a France et du roi d'Angleterre ne me regarde en rien. Je tiens mon a pays de Béarn de Dieu, de l'épée et dç naissance; ainsi je n'ai que a faire de me mettre en servitude ou en rancune envers l'un ou l'autre a roi ^ »

Telle est la pâture des Gascons, ajoute le vieil historien qui raconte cette anecdote : « Ils ne sont pas stables , et oncques trente ans d'un a tenant ne furent fermes à un seigneur. » Tant que dura la guerre entre les rois d'Angleterre et de France, le reproche de légèreté, d'ingratitude et de perfidie fut adressé alternativement par les deux rois 4ux seigneurs qui voulaient rester libres, et tous deux néanmoins faisaient de grands efforts pour se les attacher, 11 n'y avait pas si petit châtelain en Gascogne qui ne fût courtisé par messages et par lettres scellées du grand sceau de France ou d'Angleterre ^. De là vin^ l'importance qu'obtinrent tout d'un coup, vers le xV' siècle ^ des personnages dont on parlait très-peu avant cette époque, les

< Froisflart, vol. III , chap. cxxxix, p. 358 et 359, édit de Denis SauTage, 1550. > Voyez Bymer, Fcedera, convenUones, Ullerœ, t. II , III et IV, paaaim.

sires d'AIbret, d' Armagnac , et d'autres bien moins puissants, tels «m que les sires de Durfort, de Duras et de Fezensae. Pour s'assurer ^^ Talliancedu seigneur d'Albret, chef d'un petit territoire formé de landes et de bruyères , le roi de France y Charles Y , lui donna en mariage sa sœur Isabelle de Bourbon. Le sire d'Albret vint à Paris, où il fut accueilli et fêté à Tbôtel de son beau-frère ; mais, au milieu de ce bon accueil , il ne pouvait s'empécber de dire à ses amis : a Je me maintiendrai Français, puisque je l'ai promis; mais, par a Dieu , je menais meilleure vie , moi et mes gens , quand nous cr faisions la guerre pour le roi d'Angleterre *. » Vers le même temps, les sires de Durfort et de Rosan, faits prisonniers par les Français dans une bataille , furent tous deux relftchés sans rançon , à condition, dit un contemporain, qu'ils «e tourneraient français , et pro^ mettraient, sur leur foi et sur leur honneur , de demeurer bons Français à jamais, eux et leurs terres'. Us le jurèrent; mais, à leur retour , ils répondirent au premier qui leur demanda des nouvelles : « Ah ! seigneur , par contrainte et sur menace de mort, on nous a « fait devenir Français; mais nous vous disons bien qu'en faisant a ce serment, toujours en nos cœurs nous avions réservé notre foi à tt notre naturel seigneur , le roi d'Angleterre ; et , pour chose que a nous ayons dite ou faite, nous ne demeurerons jà Français', p

Le prix que de si puissants rois mettaient à l'amitié de quelques barons provenait surtout de l'influence que ces barons, selon le parti qu'ils suivaient, pouvaient exercer et exerçaient en effet sur les châtelains et les chevaliers du duché de Guyenne, dont un grand nombre leur était attaché par des liens de famille. D'ailleurs les Aquitains se trouvaient , en général , avec eux dans des relations plus intimes qu'avec les officiers du roi d'Angleterre, qui ne parlaient pas la langue du pays , ou la parlaient mal , et dont la morgue anglonormande était peu d'accord avec la vivacité et la facilité de commerce des méridionaux. Aussi , chaque fois qu'un des seigneurs gascons embrassait le parti français, un nombre plus ou moins grand de chevaliers et d'écuyers d'Aquitaine tournaient avec lui, et allaient se joindre à l'armée du roi de France. Cette action , exercée en sens divers, occasionna, durant tout le xiv* siècle et la moitié du xv%

1 Froiasart, vol. IH, chap. xxii , p. 75. Mbid., vol. lljchap. lu, p. 6. - ^toid.

IS86 beaucoup de mouvements parmi la population noble des chftteaux 445,. de la Guyenne, mais bien moins parmi la bourgeoisie des villes. Cette classe d'hommes tenait à la souveraineté du roi d'Angleterre , par ridée généralement répandue alors que celle de Fautre roi devait amener infailliblement la ruine de toute liberté municipale. La décadence rapide des communes du Languedoc , depuis qu'elles étaient françaises j entretenait cette opinion tellement enracinée dans Tesprit des Aquitains , qu'elle les rendait , pour ainsi dire , superstitieux. Lorsque le roi d'Angleterre, Edouard III, prit le titre de roi.de France, ils s'en effrayèrent, comme si ce simple titre, ajouté à son nom, devait changer toute sa conduite^ leur égard. L'alarme fut si grande, que pour la dissiper le roi Edouard crut nécessaire d'adresser à toutes les villes d'Aquitaine une lettre où se trouvait le passage suivant : <i Nous promettons de bonne foi que , nonobstant notre a prise de possession du royaume de France , à nous appartenant, cr nous ne vous priverons en aucune manière de vos libertés , privi- «léges, coutumes, juridictions, ou autres droits quelconques, mais a vous en laisserons jouir, conmie par le passé, sans aucune atteinte d de notre part ou de celle de nos ofliciers *. »

Dans les premières années du xv" siècle, le comte d'Armagnac, qui depuis quelque temps s'était mis , avec le sire d'Albret, à la tète d'une ligue formée entre tous les petits seigneurs de Gascogne , dans le but de maintenir leur indépendance , en s' appuyant , selon le besoin, sur la France ou sur l'Angleten^e , fit alliance avec l'un des deux partis qui, sous les noms d'Orléans et de Bourgogne, se disputaient alors le gouvernement de la France. 11 s'engagea ainsi dans une querelle étrangère , et y attira ses confédérés , moins peut-être par des motifs politiques que par intérêt personnel; car l'une de ses filles avait épousé le duc d'Orléans, chef du parti de ce nom. Une fois mêlés aux intrigues et aux disputes qui divisaient la France , les Gascons , suivant la fougue de leur caractère méridional, y déployèrent une activité si grande, que bientôt le parti d'Orléans changea son nom en celui d'Armagnac, et qu'on ne parla plus dans le royaume que de Bourguignons et d'Armagnacs. Malgré la généralité de cette distinction, il n'y avait de vrais Armagnacs que ceux du Midi, et ceux-là, enca-

I Rymer, Foedera, oonventione», littersp, t. H, parsiT, p. 77, éd. de La Haye.

1 drés, pour ainsi dire, dans une faction bien plus nombreuse qu'eux, ^^^ I oublièrent, en se passionnant avec elle, la cause qui premièrement uri. Iles avait fait se liguer ensemble , Tindépendance de leur contrée na- [tale. L'intérêt du pays cessa d'être Tunique objet de leur politique : jils ne changèrent plus librement de patronage et d'alliés, mais suivi- Irent, comme à Taveugle , tous les mouvements d'une faction étran- (gère*.

Sous le r^ne de Charles YII, cette faction les engagea plus avant qu'ils ne l'avaient jamais été dans l'alliance du roi de France contre l'Angleterre. Après les étonnantes victoires qui signalèrent la délivrance du royaume envahi par les Anglais, lorsque, pour achever cette grande réaction, il s'agit de les expulser du continent et de leur enlever la Guyenne , les amis du comte d'Armagnac s'employèrent tous à pousser vers ce dernier but la fortune de la France. Leur • exemple détermina ceux d'entre les seigneurs gascons qui tenaient alors pour le roi d'Angleterre à le trahir pour le roi Charles. De ce ««si nombre fut le comte de Foix; et ce petit prince qui, peu d'années 1452. auparavant, avait promis au premier des deux rois de faire pour lui la conquête du Languedoc , entreprit de diriger pour l'autre celle de tout le duché d'Aquitaine ^.

Une sorte de terreur superstitieuse , provenant de la rapidité des triomphes des Français , et du rôle qu'y avait joué la célèbre Pucelie d'Orléans, régnait alors dans ce pays. On croyait que la cause du roi de France était favorisée du ciel , et quand le comte de Penthièvre, chef de l'armée française , et les comtes de Foix et d'Armagnac entrèrent de trois côtés en Guyenne, ils n'éprouvèrent, ni de la part des habitants, ni même de celle des Anglais, une aussi grande rés tance qu'autrefois. Ces derniers, désespérant de leur propre cau^e, firent graduellement retraite vers la mer; mais les citoyens de Bordeaux, qui tenaient plus à leur liberté municipale que l'armée anglaise à la domination de son roi sur le continent, souf&irent un siège de plusieurs mois. îls ne capitulèrent que sous la condition expresse d'être à jamais exempts de tailles, de subsides et d'emprunts forcés. La ville de Bayonne se rendit la dernière de toutes au comte de Foix, qui l'assiégeait avec une armée de Béarnais et de Basques,

< Chronique d'Bnguerrand de )IonBtrel£t , 1. 1 , fol. 454. 3 D. VmitMtte, Hitt. générale de Languedoc, t. V, p. 15.

<*M dont les uns le suivaient à cette guerre parce qu'il était leur seigneur, 1452. et les autres parce qu'ils espéraient s'y enrichir. Aucune de ces deux populations ne songeait à la cause de la France; et pendant que les gens de guerre du Béarn combattaient pour le roi Charles , les habitants regardaient les Français comme des étrangers suspects , et faisaient contre eux la garde sur leur frontière. Une fois, durant le siège de Saint-Sever , une colonne française , par mégarde ou pour abréger sa route , entra sur le territoire béarnais ; à la nouvelle de sa marche, le tocsin sonna dans les villages, les paysans s'assemblèrent en armes , et il y eut entre eux et les soldats du roi de France un engagement célèbre dans les annales du pays sous le nom de bataille de Mesplede •.

Le sénéchal français de la Guyenne , qui prit à Bordeaux la place de roflBcier anglais portant le même titre , ne prêta point , devant le peuple assemblé , Taiicien serment que ses devanciers prêtaient à leur installation, lorsqu'ils juraient en langue bordelaise de conserver à toutes gens de la ville et du pays iors franquessas , privilèges et libertats, estahlimens.forSy eoustumasy usages et observences^. Malgré les capitulations de la plupart des villes , le duché de Guyenne fut traité en territoire conquis; et cet état de choses, auquel les Bordelais n'étaient point habitués, les mécontenta si fort, que, moins d'un an après la conquête, ils conspirèrent avec plusieurs châtelains da pays pour chasser les Français à l'aide du roi d'Angleterre. Des députés de Id ville se rendirent à Londres, et ti»ailèrent avec Henri VI, qui accepta leurs offl*es et fit partir quatre ou cinq mille hommes sous la conduite de Jean Talbot, fameux capitaine du temps. 44SS. Les Anglais ayant débarqué à la presqu'île de Médoc , s'avancèrent sans aucune résistance, parce que le gros de l'armée française s'était retiré , ne laissant que des garnisons dans les villes. A la nouvelle de ce débarquement, il y eut de grands débats à Bordeaux, non sur la question de savoir si l'on redeviendrait Anglais , mais sur le traitement qu'on ferait subir aux ofHciers et aux gens d'armes du roi de France®. Les uns voulaient qu'on les laissât sortir sains et saufs, les autres qu'on en tirât pleine vengeance. Pendant ces discussions , les

< Olhagaray, Hiat. de Foix', Béaro et Navarre, p. 35S. 3 Chronique bourdeloise, fol. t4.

^ Monslrelet^t. 111, fol. 41.

troupes arrivèrent devant Bordeaux; quelques bourgeois leur ouvrirent une porte , et la plupart des Français restés dans la ville devin- ims. rent prisonniers de guerre. Le roi de France envoya en grande hftte six cents lances et des archers pour renforcer les garnisons des autres villes; mais avant que ce secours tti% parvenu à sa destination, Tarmée de Talbot , à laquelle s'étaient joints tous les barons du Bordelais et quatre mille hommes venus d'Angleterre, reconquit presque toutes les places fortes.

Cependant le roi Charles VU en personne vint avec une nombreuse armée sur les frontières de la Guyenne. D'abord il essaya de lier des intelligences avec les habitants, mais il n'y réussit pas; personne ne s'offirait à conspirer pour le retour de son gouveme- 0ient * . Se voyant réduit à ne rien attendre que de la force, il enleva d'assaut plusieurs villes , et fit décapiter comme traîtres , tous les hommes du pays pris les armes à la main. Les comtes de Foix et d'Albret, et les autres seigneurs de Gascogne, lui prêtèrent dans cette campagne le même secours que dans la première; ils reconquirent le midi de la Guyenne , tandis que l'armée française livrait aux Anglais, près de Castillon, une bataille décisive, où Jean Talbot fut tué avec son fils. Cette victoire ouvrit le chemin de Bordeaux à l'armée du roi et à celle des seigneurs confédérés. Elles firent leur jonction à peu de distance de cette ville , qu'elles cherchèrent à affamer en ravageant son territoire; et, en même temps, une flotte, composée de vaisseaux poitevins, bretons et flamands, entra dans la Gironde. Les Anglais, qui formaient la plus grande partie de la garnison de Bordeaux, voyant la ville investie de toutes parts, demandèrent à capituler et y contraignirent les citoyens. Us obtinrent la faculté de s'embarquer et d'emmener avec eux tous ceux des habitants qui voudraient les suivre ; il en partit un si grand nombre , que durant beaucoup d'années Bordeaux resta dépeuplé et sans com. raerce*.

Aux termes de la capitulation, vingt personnes seulement devaient être bannies pour avcnr conspiré contre les Français. De ce nombre furent les sires de l'Esparre et de Duras; leurs biens et ceux de tous les autres suspects servirent à récompenser les vainqueurs. Le roi

• Monstrelet, t III, fol. 55.

3 Chronique bourdeloise, fol. sa.

u» se retira à Tours ; mais il laissa de fortes garnisons dans toutes les 1455. villes, voulant, dit un contemporain, tenir aux habitants le fer au dos *. Et pour mettre, ajoute le même historien, la ville de Bordeaux en plus grande sujétion qu'elle n'avait jamais été, les Français y bâtirent deux citadelles, le Château-Trompette et le fort de Hft. Pendant que les ouvriers travaillaient à élever ces deux forteresses , on saisit le sire de TEsparrC; qui avait rompu son ban; on le mena à Poitiers, où il fut condanmé à mort, décapité et coupé en six morceaux, qui furent exposés en différents lieux, iiss Longtemps après cette dernière c-onquéte de la Guyenne , beaucoup 1464. d^hommes y regrettèrent encore le gouvernement des Anglais , et furent attentifs à saisir l'occasion de renouer des intelligences avec TAngleterre. Ils ne réussirent point dans ces intrigues ; mais on en craignait l'effet, et les ordonnances du roi de France interdisaient le séjour de Bordeaux à tout homme de naissance anglaise. Les navires anglais devaient laisser à Dlayc leur artillerie , leur poudre et leurs armes ; et les marchands de cette nation ne pouvaient entrer dans aucune maison de la ville , ni aller à la campagne pour goûter ou acheter des vins , sans être accompagnes d'hommes armés et d'officiers institués exprès pour épier leurs actions et leurs paroles. Cet emploi , devenu inutile , se transforma dans la suite des temps en celui d'interprètes-jurés ^.

Malgré ses regrets, la province de Guyenne demeura française, et le royaume de France, s'étendant jusqu'à Bayonne, pesa, sans contre-poids , sur le territoire libre de Gascogne. Les seigneurs du pied des Pyrénées ne tardèrent pas à sentir qu'ils s'étaient laissé emporter trop loin dans leur affection pour la monarchie française. Ils s'en repentirent , mais trop tard , car il leur était désormais impossible de lutter contre cette monarchie, qui embrassait toute l'étendue de la Gaule , hors leur seul petit pays. Cependant la plupart d'entre eux s'aventurèrent avec courage dans cette lutte inégale; ils cherchèrent un point d'appui dans la révolte de la haute noblesse de France contre le successeur de Charles VII, et s'engagèrent dans la ligue qu'on appelait alors le bien public '. La paix que les ligueurs

• Monslrelet, t. lU^fol. 63.

3 On les appelait, à Bordeaux, correiler». (Chronique tMurdeloise, fol. 36.)

^ Mémoires de Philippe de Comines, édit. de Denis Godefroy, 4649, p. 9.

français firent bientôt après avec Louis XI, pour de l'argent et des i464. offices, ne pouvait contenter les méridionaux, qui avaient cherché tout autre chose dans cette guerre, patriotique pour eux. Trompés dans leurs espérances, les comtes d'Armagnac, de Foix, d'Albret, d'Astarac et de Castres , s'adressèrent au roi d'Angleterre , pour l'inviter à faire une descente en Guyenne , promettant de marcher à son aide avec quinze mille combattants, de lui livrer toutes les villes de Gascogne, et même de lui faire prendre Joulouse * . Mais l'opinion des politiques anglais n'était plus favorable à de nouvelles guerres sur im» le continent , et l'offre des Gascons fut refusée. Dans leur conviction que c'en était fait à jamais de leur ancienne liberté si la province d'Aquitaine ne redevenait un État par elle-même , plusieurs d'entre eux intriguèrent pour engager le propre frère du roi de France, Charles, duc de Guyenne, à se déclarer indépendant. Mais le duc U7t. mourut empoisonné, dès que Louis XI s'aperçut qu'il prêtait l'oraUe à ces suggestions , et une armée française vint assiéger dans Lectoure le comte Jean d'Armagnac , qui montrait le plus d'activité U73. pour le vieil intérêt de la Gascogne. La ville fut prise d'assaut , et mise à feu et à sang; le comte périt dans le massacre; et sa femme, grosse de sept mois, fut contrainte, par les officiers du roi de France, de prendre un breuvage qui devait la faire avorter et qui la fit mourir en deux jours*. Un membre de la famille d'Albret, prisonnier dans cette guerre, fut décapité à Tours ; et , peu de temps après, un bâtard d'Armagnac , qui entreprit de relever la fortune de son pays, et réussit à reprendre quelques places , vaincu de même, fut condamné et mis à mort. Enfin Jaccpies d'Armagnac, duc de Nemours , ««77. qui nourrissait ou auquel on supposait de semblables desseins , eut la tête tranchée à Paris , aux Piliers des Halles; et ses enfants furent placés sous l'échafaud pendant le supplice de leur père.

Cette sanglante leçon ne fut point perdue pour les barons de Gascogne; et quoique beaucoup d'hommes dans ce pays tournassent leurs yeux de l'autre côté de l'Océan; quoiqu'on y espérât longtemps encore voir revenir, avec des secours anglais. Gaillard de Durfort, sire de Duras, et les autres Gascons ou Aquitains réfugiés en Angle-

' D. VaUsette, Hist géoérale de Languedoc, t. Y, p. 40. 2 Ibid., p. 47.

4477. terre * , personne n*osa tenter ce qu'avaient entrepris les d'Armagnac. Le comte de Foix, le plus puissant seigneur des Pyrénées, ne songea plus à tenir auprès des rois de France d'autre conduite que celle d'un loyal serviteur, galant à leur cour, brave dans leurs camps, dévoué à la vie et à la mort. La plupart des chefs de ces contrées et les nobles de la province de Guyenne suivirent la même carrière ; ne pouvant plus rien être par eux-mêmes , ils briguèrent les titres et les emplois que le roi de France donnait à ses favoris. Beaucoup d'entre eux en obtinrent , et même supplantèrent les Français d'origine dans les bonnes grâces de leurs propres rois. Ils durent cet avantage, plus brillant que solide , à leur finesse naturelle , et à une aptitude pour les affaires qui était le résultat de leurs longs et pénibles efforts pour maintenir leur indépendance nationale contre l'ambition des rois voisins.

Les habitants dn pays de Galles.

Ë reproche d'inconstance et de perfidie que les popula- W ! ^^t tions libres du midi de la Gaule reçurent longtemps de 5<|(|' iî^yi leurs ennemis nationaux, les Français et les Anglo-Norfp, mands, fut constamment adressé par ces derniers aux ^^i^^^^^S indigènes de la Cambrie*. Si en effet c'était perfidie de ne tenir aucun compte du droit de conquête et de faire de continuels efforts pour secouer le joug étranger, les Gallois seraient véritablement le plus déloyal de tous les peuples $ car leur résistance contre les Normands, par la force et par la ruse , fiit aussi opiniâtre que l'avait été celle de leurs aïeux contre les Anglo-Saxons. Ils faisaient une guerre perpétuelle d'escarmouches et de stratagèmes , se retranchant dans les forêts et les marécages , et ne se hasardant guère en plaine contre des cavaliers armés de toutes pièces. La saison humide et pluvieuse était celle où les Cambriens étaient invincibles^:

' Rymer, Fœdera, conventiones , liUeroe, t. V, pars m, p. 64, éd. de La Haye.

2 Wallensium Mes estûdci carentia... (Matth. Paris., t. Il , p. 437.)

3 Vidcntes tempus hyemale madidum BU)i fuisse opportunum. (Ibid., p. 93S.}

CONCLUSION. IW

alors ils renvoyaient leurs femmes , et chassaient leurs troupeaux *{^ dans les montagnes , coupaient les ponts , disaient des tranchées * va. dans les étangs , et voyaient avec joie la brillante chevalerie de leurs ennemis s'engloutir dans Feau et la fange de leurs marais*. En général, les premiers combats leur étaient favorables; mais, à la longue, la plus grande force l'emportait, et une nouvelle portion du pays de Galles se trouvait conquise.

Les chefs de l'armée victorieuse prenaient des otages , désarmaient les habitants, et les forçaient de jurer obéissance au roi et aux justiciers d'Angleterre ; ce serment prêté de force était bientôt violé ^, et le peuple gallois assiégeait les châteaux des barons et des juges étrangers. A la nouvelle de cette reprise d'hostilités , les otages em« prisonnés en Angleterre, dans les forteresses royales, étaient ordinairement mis à mort , et quelquefois le roi lui-même les faisait exé- ^^^ cuter en sa présence. Jean , fils de Henri II , en fit pendre un jour vingt-huit, tous en bas ftge, avant de se mettre à table '.

Telles sont les scènes que présente la lutte des Gallois contre les Anglo-Normands , jusqu'à l'époque où le roi Edouard , premier du . nom depuis la conquête, franchit les hautes montagnes de la Cambrie septentrionale, qu'aucun roi d'Angleterre n'avait passées avant lui. Le plus haut sommet de ces montagnes, appelé en gallois Craigeiri^ ou le pic neigeux , et en anglais Snowdon , était regardé comme sacré pour la poésie , et l'on croyait que quiconque s'y endormait devait se réveiller inspiré*. Ce dernier boulevard de l'indépendance cambrienne ne fut point forcé par des troupes anglaises, mais par une. . armée venue de la Guyenne, et en grande partie composée de mercenaires basques ^» Formés dans leurs montagnes à une tactique mili* taire presque en tout semblable à celle des Gallois j ils étaient plus propres à surmonter les difficultés du pays , que la cavalerie pesante et l'infanterie régulière qu'on y avait menées jusque-là.

Dans cette grande défaite périt un homme que ses compatriotes , suivant leur ancien esprit de superstition patrio4que, regardaient

* Malth Paris., t. Il, p. 938.

> Cbartarum juramentorumque Buorum obliti. (Ibid., p. 638.) 3 Antequam cibom sumeret, fecil viginU octo pueros... paUbulo suspendi. Deindc cùm sedisset ad mensam cibis intendena et potibus... ( Ibid., p. 934.)

* Peiinant's Tour in Wales ; the Journey to Snowdone, vol. Il, p. 179.

^ De Vaseonensibiu atque BascIiB... (Matth. WesUnoBast. Flor. hlstor., p. Ml.)

4981 comme prédestiné h rétablir l'antique liberté bretonne. C'était Lewel^ lyn, fils de Griffith , chef de tout le nord du pays de Galles, qui avait remporté plus de victoires sur les Anglais qu'aucun de ses prédécesseurs. Il existait une vieille prédiction , d'après laquelle un prince de Galles devait être couronné à Londres ; pour accomplir en dérision cette prophétie , le roi Edouard fit placer sur une pique , au sommet de la Tour de Londres, la tète de Lewellyn , coiffée d'une couronne de lierre*. David, frère de ce malheureux prince, tenta de recommencer la guerre ; mais , pris vivant par les soldats du roi d'Angle-

1383. ^j^g ^ y f^^ pendu et coupé par quartiers , et sa tète fut mise à côté de celle de son frère , sur les créneaux de la Tour, où le vent et la pluie les firent blanchir ensemble ^.

On dit qu'après sa victoire complète, Edouard !•' assembla les principaux d'entre les vaincus, et leur annonça que, par égard pour leur esprit de nationalité , il voulait leur donner un chef né dans leur pays, et n'ayant jamais prononcé un seul mot de français ni d'anglais. Tous furent en grande joie, et firent de grandes acclamations *. ce Eh bien donc , reprit le roi , vous aurez pour chef et pour prince a mon fils Edouard, qui vient de naître à Caêrnarvon , et que j'apa pelle Edouard de Caêrnarvon. » De là vint l'usage de donner le titre de prince de Galles aux fils aînés des rois d'Angleterre.

Edouard P' fit bâtir un grand nombre de chftteaux forts sur les côtes*, afin de pouvoir en tout temps envoyer des troupes par mer;

fa83 il fit aussi abattre les forêts de l'intérieur qui pouvaient servir de

1856. refuge à des bandes de partisans^. S'il n'est pas vrai qu'il ait ordonné le massacre de tous les bardes gallois, ce fut lui du moins qui commença le système de persécutions politiques dont cette classe d'hommes fut constamment l'objet de la part des rois d'Angleterre*. Les principaux d'entre les bardes avaient péri en grand nombre dans

■ SecuDdum propheUam Merlini... bedera coronatum. (Matth. Wcslmonast. Plor. hJBtor.. p. 4M.) 3 Quod WalIensibUB mullum placuit. ( Ibid.. p. 438.)

* Cùm Bint circa maritima Firmata castra plurima.

(Rauuir. Hygden. Polychron., iib. i , apud rer. angiic Script , t. ni, p. «88» éd. Gale.)

* SucciBÎB Jam nemoribuB.

(Ibid.)

* Cambrian i*egiBter for 1796, p. 468 et auiv.

les combats et les iasurreciions : ceux qui survivaient , privés de leurs ims protecteurs^ après la ruine des riches du pays, et obligés d'aller i3m. chanter leurs vers de ville en ville , furent mis sur la ligne des gens sans aveu par les justiciers anglo-normands, a Que nuls ménestrels , «bardes et rymoursy ni autres vagabonds galeys,» disaient leurs ordonnances , en langue française , a ne soient désormés soeffrez de a surcharger le pays y corne ad esté devant *. » Aucun Gallois d'origine ne pouvait y selon les mêmes ordonnances, occuper le plus petit emploi public dans son pays , et, pour être vicomte , sénéchal , chancelier, juge, connétable de château, gardien des rôles , forestier, etc., il fallait être né en Angleterre ou dans tout autre pays étranger'. Les villes et les châteaux étaient occupés par des garnisons étrangères, et les indigènes imposés arbitrairement, ou, comme disaient les décrets royaux , selon la [discrétion de leurs seigneurs, pour la substinance des gamistures dez ditz ehastelx*.

Beaucoup d'honunes , forcés par la conquête à s'expatrier, passèrent en France; ils y furent bien accueillis, et Témigration continua durant tout le xiv* siècle : c'est de ces réfugiés que descendent les familles françaises qui portent les noms aujourd'hui si communs de Gallois et Le Gallois. Le plus considérable de ceux qui vinrent sous le règne de Philippe YI fut un jeune homme appelé Owen , que le roi retint près de lui et fit élever parmi les pages de sa chambre. Cet Owen était de la famille de Lewellyn , selon toutes les vraisemblances son petitrneveu , peut-être son petitrfils ; et les Français , qui le regardaient comme l'héritier légitime de la principauté de Galles, lui donnaient le nom d'Evain ou Yvain de Galles*. Après la mort de isse. Philippe de Valois, le jeune émigré continua de vivre à la cour de France, très-aiiné du roi Jean, auprès duquel il combattit à la fatale journée de Poitiers. Plus tard, sous le règne de Charles V, la guerre s'étant renouvelée contre les Anglais, Owen fut chargé de divers commandements militaires, et entre autres, d'une descente dans nie de Guernesey, qui était anglaise depuis la conquête de l'Angleterre par les Normands. Quoique simple écuyer, il eut plus d'une

1 Rymer, Fœdera, convention», liUerie, t. III, i>an it, p. SOO, éd. de La Haye.

> Ibid.

3 Ibid.. p. 4M.

< Frolwart, vol. I,|chap. ccliii, p. 5M , et chap. cccv, p. 4ao.

1386. fois SOUS ses ordres des chevaliers de renom; sa compagnie, comme on disait alors , était de cent hommes d*armes, tous Gallois, à la tête desquels il fit plusieurs campagnes en Limousin, en Périgord et en Saintonge , contre les capitaines du roi d'Angleterre. Un de ses parents, Jean Win, célèbre pour sa courtoisie, et qu'on surnommait le poursuivant d'amours y servit avec lui dans cette guerre, ayant de même sous sa banhière une petite troupe de réfugiés galloise

Le petit-neveu de Lewellyn nourrissait dans Texil la pensée d'affranchir son pays de la domination anglaise, et de recouvrer, comme lui-même le dit dans une charte , Théritage des rois de Galles , ses prédécesseurs*. Il reçutdu roi Charles V des secours en aident, en munitions et en navires; mais , malgré cet appui , son ambition et son courage , il ne parvint pas à revoir la terre de Cambrie , et ne rencontra des Anglais que sur des champs de bataille étrangers. Il suivit Duguesclin en Espagne, où pendant deuiL ans les rois de France et d'Angleterre se firent la guerre au nom de la rivalité de deux prétendants au trône de Castille, Pierre le Cruel et Henri de Transtamare.

A l'un des combats livrés dans cette guerre, le comte de Pembroke et d'autres chevaliers anglais d'origine normande , furent faits prisonniers par les Français, et comme on les emmenait à Saint- André , en Galice, Owen, qui s'y trouvait alors, alla les voir, et, s' adressant au comte de Pembroke , en langue française ; a Comte , ditril , veneza vous en ce pays pour me faire hommage des terres que vous tenez a dans la principauté de Galles, dont je suis héritier, et que votre « roi m'ôte et m'enlève contre tout droit'? »

I^ comte de Pembroke fut étonné de voir un homme qu'il ne connaissait nullement l'aborder de cette manière: a Qui êtes^vous, a répondit-il , vous qui m'accueillez dé telles paroles? — Je suis « Owen , fils du prince de Galles , que votre roi d'Angleterre a fait

1 Les noms de trois autres Gallois de distinction, Edward-ap-Owen , Owen-ap-Grifflth et Robin-ap-Llwydin, figurent dans les montres ou revues d'hommes d'armes, vert la un du xi?e siècle. Voyez ci-après, Pièces justificatives , Conclusion, n» S, 3,4, 5 et 6 — Je suis redevable de ces nouveaux documents à l'obligeance de M. Laçabane. Ils font partie des nombreux matériaux recueillis par lui pour sa grande édition de Froissart.

> Voyez les Pièces justificatives, Conclusion , no 7.

* Froissart, toL I, cbap. cccn, p. 434 et suiv.

<x mourir en me déshéritant; mais, quand je pourrai, à Taide de Dieu 4sm. a et de mon très-cher seigneur le roi deFrance J'y porterai remède ; et a sachez que si je me trouvais en lieu et place où je pusse cornet battre avec vous , je vous montrerais ce que vous et vos pères et a ceux du comte de Hereford avez fait aux miens en trahison et «en injustices. 0 Alors un chevalier du comte de Pembroke, nommé Thomas Saint-Aubin , s'avança vers le Gallois et lui dit : aYvain, si vous voulez soutenir qu'en monseigneur, ou en son « père, soit ou ait été aucune trahison, ou qu'il vous doive hommage, a ou autre chose, jetez votre gage, et vous trouverez qui le relèa vera. — Vous êtes prisonnier, répliqua le Gallois, je ne pourrais « avec honneur vous appeler maintenant, car vous n'êtes pas à vous, « mais à ceux qui vous ont pris; quand vous serez libre, je parlerai a plus avant; et la chose n'en demeurera pas là*...x> Malgré cette ism parole donnée , la dispute n'eut pas d'autres suites , car avant que 137g, le comte de Pembroke et Thomas Saint-Aubin eussent recouvré leur liberté , Yvain de Galles mourut, frappé d'un coup de stylet par une 4379. homme de sa nation à qui il donnait toute sa confiance , et qui était secrètement vendu au roi d'Angleterre. Ce meurtre fut commis en Tannée 1378, près la ville de Mortagne en Saintonge, assiégée alors par les Français. L'assassin poursuivi parvint à s'évader et alla en Guyenne, où il fut très-bien accueilli par le sénéchal des^andes et les autres commandants anglais ^.

Bien peu de Cambriens se prêtèrent à servir , même par des voies honnêtes, la cause des dominateurs de leur pays, et ceux qui vinrent aux guerres de France, sous les drapeaux d'Edouard III, le furent par contrainte et malgré eux. Les Gallois qu'on levait en masse, pour former des corps d'infanterie légère , apportaient dans les armées di} roi d'Angleterre leur inimitié nationale contre les Anglais, et souvent ils se prenaient de querelle avec eux jusqu'à en vemr aux mains ; souvent aussi ils désertaient aux Français avec armes et bagages, ou bien se répandaient dans le pays pour y vivre en compagnies franches. C'était un métier fort à la mode dans le temps , et où devaient exceller les Cambriens, par leur longue habitude de faire la guerre en partisans dans leurs forêts et dans leurs montagnes. Aussi l'une de

1 Froiftsart, vol. I, cbap. cgcyi , p. 4SI et suiv. s Ibid., vol. Il, chap. xvii, p. 38 et S9.

1878 ces grandes compagnies, qui se rendirent alors si célèbres et si terri- 4400. bles, était-elle sous les ordres d'un Gallois , qu'on appelait eu France le chevalier Rufin, et dont le vrai nom était probablement Riewan*. Ce capitaine sous lequel s'étaient réunis des aventuriers de toute nation , avait pris pour son département de pillage le pays compris entre la Loire et la Seine , depuis les frontières de la Bourgogne jusqu'à celles de la Normandie. Son quartier général était tantôt près d'Orléans y tantôt près de Chartres : il mettait à rançon ou prenait les petites villes et les châteaux , et était si redouté que ses gens s'éparpillaient par. troupes de vingt, de trente ou de quarante, sans que personne osât mettre la main sur eux^.

Dans la seconde moitié du xiv* siècle , lorsque , chacun de leur côté, les rois de France et d'Angleterre épuisaient tous. les moyens de se nuire , le premier, qui avait appris récemment à connaître l'esprit national des Cambriens , tâcha de mettre à profit le patriotisme de ce petit peuple , dont ses prédécesseurs du xii* siècle soupçonnaient à peine l'existence '. Plus d'une fois des émissaires furent envoyés au nord et au sud du pays de Galles , pour promettre aux indigènes, s'ils voulaient s'insurger contre la puissance anglaise, le secours et la protection de la France. Ces agents parcouraient le pays, la plupart sous l'habit de moines mendiants, fort respecté alors, et il moins suspect de tous, parce qu'il était porté par des hommes de toute nation , qui s'en faisaient un moyen d'existence. Mais l'autorité anglo-normande s'aperçut de ces manœuvres, et, à plusieurs reprises , elle chassa du pays de Galles tous les étrangers, clercs ou laïques, et surtout les religieux errants *. Elle interdit aussi aux Gallois de race la faculté d'acquérir des terres, soit en fief, soit à long bail , soit à ferme , sur le territoire anglais ^. L'insurrection devait commencer à l'arrivée d'une flotte française en vue de la côte de Galles; durant plusieurs années les Cambriens et les Anglais attendirent cette flotte avec des sentiments bien différents. Beaucoup de proclamations des ix)is Edouard III et Richard II portent ce préambule : <i Attendu que nos ennemis de France se proposent de débar-

1 Frolflaart, toI. I , chap. clix?iii, p. 206.

> Ibid.

» Voyex livro tiii, t. l\\, p. C8.

* Rymer. FoMlera, coiivenlioiies, litterœ, t. Il, pars m, p. 7SI, éd. de La Haye.

* Ibld., t. lll.pnrBiii.p.OT.

« quer dans notre principauté de Galles ^.•. » La suite est un ordre «378 adressé à tous les^igneurs anglo-normands du pays et des marches noo. de Galles , pour que j dans le plus court délai , ils fassent garnir d'hommes et de munitions leurs châteaux et leurs villes fortes, et aux justiciers pour qu'ils fassent saisir et emprisonner sous bonne garde tous les hommes suspects d'intelligence avec Tennémi ^.

Les préparatifs de la France pour une descente dans le pays de Galles furent moins considérables et surtout moins prompts que ne le craignait le roi d'Angleterre, et que ne l'espéraient les Gambriens; le bruit en avait couru dès l'année 1369 : il se liait alors à un projet de restauration de la famille de Lewellyn dans la personne du malheureux Yvain de Galles; mais ce prétendante la couronne de la Cambrie mourut; et la fin du siècle vint sans qu'aucune tentative sérieuse de débarquement eût lieu. En faisant de grandes promesses aux Gallois, la France n'avait guère d'autre dessein que de les exciter à un soulèvement qui pût détourner utilement pour elle une partie des forces de l'Angleterre; et, de leur côté, les Gallois , ne voulant point se hasarder témérairement , attendaient pour entrer en révolte l'arrivée des secours promis. Enfin , lassés du retard et impatients de recouvrer leur indépendance nationale , ils agirent les premiers, au risque de n'être pas soutenus. Un événement fortuit et de peu d'importance fit éclater cette rébellion.

Vers la fin de l'année 1400, un noble gallois qui, par ambition uoo. et désir de briller, était allé à la cour d'Angleterre où il avait été bien accueilli, commit contre le roi Henri lY une offense qui l'obligea de s'enfuir de Londres. Moitié par ressentiment [personnel et par embarras de sa position, moitié par un élan de patriotisme, il résolut de se mettre à la tête d'un mouvement que tous ses compatriotes désiraient, mais que personne jusque-là n'osait entreprendre. Il descendait d'anciens chefs du pays, et s'appelait Owen Glendowr, nom qu'à la cour d'Angleterre, pour lui donner une tournure normande, on avait changé en celui d'Owen de Glcndordy '. Dès qu'Owen eut u<h. arboré le vieil étendard des Kymrys dans la partie du pays de Galles récemment conquis, les gens les plus considérables de ces

1 Rymer, Fcedera» con?eDlion«, litters, t. Ul , pars ii, p. fS5 et 473. 3 Omneft bomines... Biupectot... arreatari. ( Ibid., p. 173, éd. de La Haye.) 3 Hyiner, Fcedera, eonvenUones, litterœ, 1. 111., pan ir, p. 491-198; éd. de La Baye. II. SO

4401. contrées se ran^jèrent autour de lui. On vit venir, entre aotres, ptusieurs membres d'une bmille puissante j dont te nom était Ab-Tudowr ou fils de Tudowr, et qui comptait parmi ses ancêtres un nommé Ednyfed Vychan, lequel, voulant se faire des armoiries à la mode des barons d'Angleterre , avait Masonné son écusson de trois 440i têtes de Normands coupées *. Au bruit de ce mouvement national, 44ei. les restes dispersés des bardes gallois s'animèrent d'un nouvel enthousiasme, et annoncèrent Owen Glendowr comme celui qui devait accomplir les anciennes prédictions y et rendre aux enfants des Kymrys la couronne de la Bretagne. Plusieurs pièces de vers, composées à cette occasion, nous ont été conservées ^. Elles produisirent alors un tel effiet que, dans une grande assemblée des insurgés, Owen Glendowr fut proclamé et inauguré solennellement chef et prince de tout le pays de Galles. Il envoya des messagers dans la contrée du sud pour y propager l'insurrection, pendant que le roi d'Angleterre, Henri IV , ordonnait à tous ses loyaux sujets du pays de Galles, Français, Flamands, Anglais et Gallois, de s'armer contre Owen de Glendordy , soiKHsant prince de Galles , coupable de haute trahison envers la majesté royale ^.

Les premiers combats furent heureux polir les insurgés. Ils défirent les milices anglaises de la province de Hereford, et tes Flamands de Ross et de Pembroke. Ils allaient passer la frontière d'Angleterre , lorsque le roi Henri s'avança contre eux en personne, avec des forces considérables. Il les contraignit à rétrograder; mais à peine eutril mis le pied sur le territoire gallois, que des plaies continuelles, détrempant les routes et enflant les rivières , l'empêchèrent d'aller phis loin, et l'obligèrent de tenir, pendant plusieurs mois, son armée campée dans des lieux malsains, où elle souffrait à la fois des maladies et de la disette. Les soldats, dont l'imagination était échauffée par les fatigues et l'inaction, se rappelèrent avec eflroi de vieux contes populaires sur la sorcellerie des Galtois * , et crurent que le mauvais temps qu'ils é{»*ouvaient était Pouvrage de puissances suma-

1 PeaDiofs Tour in Wi^let:, yol. Il, p. MO.

> Cimbriin biography, p. 373.

* Omaoi juBtîciabilGS homines franclgenas, flandrenses, inglicos et vallenses... r Kymer, Poedera, eonrentionei , lUIeras , t. tn , pan iv, p. 4tf , M t IV, part I , p. 45 , éd. de La Baye.)

< Yojra livre u, p. tM elsotT.

turelles aux ordres d*Owen Glendowr *. Saisis d'une sorte de terreur i4oi panique, ils refusèrent de marcher plus avant contre un homme qui 1404, disposait dé la tempête et de la pluie. Cette opinion eut alors un grand crédit parmi le peuple en Angleterre ; mais toute la magie d'Owen était son activité et son habileté aux affaires. 11 y avait alors parmi Taristocratie anglo-normande un parti de mécontents qui voulait détrôner le roi Henri IV, et à la tète duquel se trouvaient Henri de Percy , fils du comte de Northumberland ^9 d'une famille qui dominait dans ce pays depuis la conquête, et Thomas de Percy, son frère, comte de Worcester. Le nouveau prince de Galles établit des inter ligences avec eux, et Talliance qu'ils conclurent attacha poiu* un moment à la cause de l'indépendance galloise tout le nord des marches de Galles, entre la Dee et la Saverne, siu*tout la province de Chester, dont les habitants, de pure race anglaise, étaient naturellement moins hostiles pour les Cambriensque lesNormands et les Flamands établis au sud. Mais la défaite complète des deux Percy , dans une bataille livrée près de Shrewsbury, rompit les relations amicales des insurgés gallois avec leurs voisins.de race anglaise, et ne leur laissa d'autres ressources que leurs propres forces et leur espoir dans l'appui du roi de France.

Ce roi, Charles, sixième du nom, qui n'était pas encore entièrement tombé en démence, voyant les Cambriens en hostilité ouverte avec le roi d'Angleterre, se décida à remplir envers eux ses promesses et celles de ses prédécesseurs. Il conclut avec Owen Glendow^r un traité dont le premier article portait que a Charles, par la grâce de Dieu , «roi de France, et Owen, par la même grâce, prince de Galles, a seraient unis , confédérés et liés entre eux par les liens de vraie c alliance , vraie amitié , et bonne et solide union , spécialement a contre Henri de Lancaster, ennemi desdits seigneurs, roi et prince, « et contre ses fauteurs ou adhérents ^. x> Beaucoup de Gallois se uos rendirent en France pour accompagner les troupes que le roi Charles devait envoyer; et plusieurs d'entre eux furent pris dans divers dé-

« The King bad neyer but tempest , foule and ^f ne

As lonue as he was ay In Wales groande.

(Hardyng^B Cbronicle, chap. ccu; au mot Benry the fourth,) ' QiMMl Henrieus (Percy chivaler aseociana aerebellibus noBlris WallIiB..... (Rymen Fcedera, eonvenUonee, litterœ, t. IV, pan i, p. 49, éd. de La Haye.) * Ibid., p. M.

ao5. barquements que les Français tentèrent d'abord sur la côte d'Angleterre, aimant mieux s'enrichir au pillage de quelque grande ville ou port de mer, que d'aller faire la guerre dans le pauvre pays de Galles * , au milieu des montagnes et des marais.

A la fin pourtant une assez grande flotte partit de Brest, pour aller au secours des Cambriens : elle portait six cents hommes d'armes et dix-huit cents fantassins commandés par Jean de Rieux , maréchal de France, et Jean de Hangest , grand maître des arbalétriers. Ils abordèrent à Milford , dans le comté de Pembroke , et s'emparèrent de cette ville et de celle de Haverford, fondées toutes les deux, comme leurs noms l'indiquent, par les Flamands qui, sous le règne de Henri I*' , s'étaient emparés du pays. Les Français se dirigèrent ensuite vers l'est, et à la première ville purement galloise qu'ils 1405 rencontrèrent, ils trouvèrent dix mille insurgés sous la conduite ^^^ d'un chef que les historiens du temps ne nomment pas. Tous ensemble marchèrent sur Caermarthen ; de là ils allèrent à Uandovery, et prirent la route de Worcester , attaquant et détruisant sur leur passage les châteaux des barons et des chevaliers anglo-normands ^. A quelques lieues de WorceMer , une forte armée anglaise se présenta devant eux; mais , au lieu de leur offrir le combat , elle prit position et se retrancha sur des collines. Les Français et les Gallois firent de même, et les deux troupes ennemies restèrent ainsi huit jours en présence, séparées par un grand vallon. Chaque jour , de pai't et d'autre, on se formait en bataille pour attaquer; mais tout se bornait à des escarmouches, où furent tués quelques centaines d'hommes. L'armée française et galloise souffrit bientôt du manque de vivres , parce que les Anglais occupaient la plaine aux environs de ses cantonnements. Suivant leur tactique accoutumée, les Gallois se jetèrent de nuit sur les bagages de Tennemi, et, s'emparantde la plus grande partie des provisions de bouche, ils déterminèrent à la retraite ^a^ mée anglaise, qui, à ce qu'il parait, ne voulait pas engager le combat la première '. Les gens d'armes français, peu habitués à la famine, et à qui le grand attirail d'armes, de chevaux et de valets qu'ils trai-

I Monatrçlet^t. 1, foL U.

' Et ibi cepit fortalitia... occupavit muniliones et castra omnium adversarioruoi dicU principisGallis. (Chron. brilaun.; D. Lobineau, Hist de Bretagne, t. II, p. 366.) s MoDBlrclet,t. I,fol.l7.

naient avec eux, ne rendait ni aisée ni agréable la guerre dans un ^^<^ pays montagneux et pauvre , s'ennuyèrent de cette entreprise, où il y 1407. avait beaucoup de dangers obscurs à essuyer , et peu de renom à acquérir par de brillants faits d'armes en plaine ou en champ clos. Laissant donc le peuple cambrien se débattre avec ses ennemis nationaux, ils traversèrent de nouveau le pays de Galles, et allèrent débarquer à Saint-Pol de-Léon, racontant qu'ils venaient de faire une campagne que , de mémoire d'homme, aucun roi de France n'avait osé entreprendre *, et qu'ils avaient ravagé plus de soixante lieues de pays dans les domaines du roi d'Angleterre. Ainsi ils ne se vantaient que du mal fait aux Anglais , et nullement du secours qu'ils avaient prêté à la nation galloise, à laquelle personne en France ne s'inté. ressait pour elle-même.

Les insurgés du sud du pays de Galles furent défaits pour la 440i. première fois en 1407, sur les bords de la rivière d'Usk , par une armée anglaise, sous le commandement de Henri, fils du roi Henri IV, qui, portant en Angleterre le titre de prince de Galles, était chargé du soin de la guerre contre le chef élu par les Gallois. Une lettre qu'il **^ écrivit à son père pour lui annoncer cette victoire , s'est conservée 4416. parmi les anciens actes publics d'Angleterre. Elle est en français , langue de l'aristocratie anglo-normande , mais en français un peu différent pour l'orthographe, la grammaire, et, autant qu'on en peut juger, pour la prononciation , de celui de la cour de France vers la même époque. H paraît qu'à l'accent de Normandie, gardé en Angleterre par les hommes de descendance normande , s'était graduellement joint un autre accent étranger à tous lés dialectes de la langue française , et que les fils des Normands avaient contracté à force d'entendre autour d'eux parler anglais, ou bien de parler euxmêmes le jai^on anglo-français , qui leur servait à communiquer avec les gens de basse condition. C'est du moins ce qu'on est tenté de croire en lisant les passagas suivants , pris au hasard dans la lettre du fils de Henri IV : a Mon très^redouté et très-soverein seigneur et « peire... le onzième jour de cest présent raoys de mars,' vos rebelx « des parties de Glamorgan , Uske, Netherwent et Overwent feurent « assemblez à la nombre de oyt mille gentz.... A eux assemblèrent

' Quod non attentarunt fiicere reges Francis de roemoria homiiium. (Chron. britann. ; D. Lobfneau , Hist de Bretagne, 1. Il , p. 866.)

U07 a vos foiaix et vaillants chivalers... vos gentz avoient le champe;

1446. « nientmeins * ... »

La fortune des insurgés gallois ne fit que décliner depuis leur première défaite , quoiqu'il se soit encore écoulé dix années entre cette défaite et rentière réduction du pays. Déjà réduits une fois à Tétat de peuple conquis , ils ne pouvaient plus retrouver cette énergie et cette confiance en eux-mêmes qui avaient soutenu si longtemps leur indépendance. Peut-être aussi leur espoir dans le secours des Français , espoir toujours déçu et toujours conservé par eux, leur causa-t-il une sorte de découragement que n'avaient point éprouvé leurs aieux, qui ne comptèrent jamais que sur eux-mêmes. Owen Glendowr, le dernier homme qui ait été investi du titre de prince de Galles par Féiee-

1446. tion du peuple gallois, survécut à la ruine de son parti , et nuMirut obscurément. Son fils Meredith capitula, se rendit en Angleterre, et y reçut du roi son pardon ^. Les autres chefs de TinsurreetioD Tobtinrent aussi , et Ton donna même à plusieurs d'entre eux des emplois à la cour de Londres, pour qu'ils n'habitlissent plus le pays de Galles, qui d'ailleurs avait cessé d'être, un séjour habitable pour les Gallois, à cause du redoublement de vexations des agenls de l'autorité anglaise.

1446 Parmi ces Gambriens émigrés par nécessité ou par ambition, se trou-

4485. v^^ ^^ membre de la famille des fils de Tudowr, nommé Owen ab Meredith ab Tudowr, qui, durant tout le règne de Henri Y, vécut auprès de lui comme écuyer de son palais, plaisant fort au roi, qui lui accordait beaucoup de faveurs, et daignait l'appeler nostré ekier et foyal. Ses manières et sa belle figure firent une vive impression sur la reine Catherine de France, qui, étant devenue veuve de Henri Y, épousa secrètement Owen ab Tudowr ou Oven Tudor, ccMume on l'appelait en Angleterre. Il eut d'elle deux fils. Jasper et Ëdmund, doBt le second, parvenu à l'âge d'honune, épousa Marguerite, fille de Jean de Beaufort, comte de Somerset, issu de la famille royale des Plante-Genest.

C'était le temps où les rejetons de cette famille s'entr'égorgeaieiit pour la possession de la royauté conquise par Guillaume le Bâtard. Le droit de succession héréditaire avait par degrés prévalu contre l'élection, conservée, quoique imparfaitem^^nt, dans les pren^iers

t Rymer, Fsdera, oonventioiieg, lUterœ t. IV, |>an i , p. 79, éd. de La ttaye. > Ibid,. pan ii, p. 153, éd. de La Baye.

temps cpii suivirent la conquête. Au lieu d'intervenir pour déférer la *^*^ couronne au plus digne de la porter , Faristocratie anglo-normande *m». se bornait à examiner lequel des prétendants se rapprochait le plus par son lignage de la souche originelle du Conquérant. Tout se décidait par la seule comparaison de ces arbres généalogiques dont les familles de race normande se montraient si flères , et qu'on dési^ gnait, à cause de leur forme , par le nom de pé^âe-gru ', ou pieds de grue. L'ordre de succession héréditaire fiA assez paisible tant que dura la ligne directe des descendants de Henri tl ; mais quand Théritage passa aux branches collatérales, il s'éleva plus de prétendants en vertu du droit héréditaire ; il y eut plus de factions, de troubles et de discordes que jamais n'en avait occasionné nulle part la pratique de l'élection. On vit éclater la pins hideuse des guerres civiles, celle des parents contre les parents, et des honnnes faits contre les enfants an berceau. Durant plusieurs générations , deux familles nombreuses s'entre-tuèrent , soit en bataille rangée, soit par Tassassmat, pour soutenir leur légitimité, sans qu'aucune des deux pût décidément anéantir Tautre, dont quelque membre se relevait toujours pour combattre , détrôner son rival , et régner jusqu'à ce qu'il fût détrôné lui-même. Il périt dans ces querelles, suivant les historiens du temps, soixante ou quatre-vingts princes de la maison royale ■, presque tous jeunes , car la vie des mftles n'était pas longue dans ces familles. Les femmes, qui vivaient davantage , eurent le temps de voir leurs fils massacrés par leurs neveux , et ces derniers par d'autres neveux ou des oncles, assassinés bientôt eux-mêmes par quelque parent aussi proche.

Sous le règne de Richard ITI , de la maison d'York , qui devait la '*•*• couronne à plusieurs assassinats, un fils d'Edmund Tudor et de Marguerite de Beaufort , nommé Henri , se trouvait en France, où il avait été obligé de fuir comme antagoniste du parti d'York. Ennuyé de vivre en exil , et se fiant sur la haine universelle excitée par le roi Richard, il résolut de tenter la fortune en Angleterre, comme prétendant à la royauté par le droit de sa mère, issue d'Edouard lll. N'ayant ni croix ni pile , dit un vieil historien ', il s'adressa au roi de

* En «ngliis moderne, et par corruption , pedigree,

3 Philippe de Comtnet, éd. de Denis Godefroy, t649, p. 9T.

3 Ibid.. p. SM.

*^- France , Louis XI, qui lui donna quelque argent, à Taide duquel il enrôla trois mille hommes en Normandie et en Bretagne, n partit du port de Harfleur , et, après six jours de traversée, débarqua dans le pays de Galles , patrie de ses aïeux paternels. A son débarquement, il déploya un drapeau rouge, l'ancien drapeau des Cambriens, comme si son projet eût été de soulever la nation pour la rendre indépendante des Anglaise Cette nation enthousiaste, sur laquelle la puissance des signes fut toujours ti-ès-grande, sans examiner si la querelle de Henri Tudor et de Richard III ne lui était pas étrangère, se rangea, par une sorte d'instinct, autour de son vieil étendard.

4M5 Le drapeau rouge ^ fut arboré sur la montagne de Snoiwdon , que le 4534. Prétendant désigna poiu* rendez-vous à ceux des Gallois qui lui avaient promis de s'armer pour sa cause; pas un ne manqua au jour fixé '• Les bardes mêmes , retrouvant leur ancien esprit , chantèrent et prophétisèrent dans le style d'autrefois la victoire des Kymrys sur l'en, nemi saxon et normand. Mais il ne s'agissait pas d'affranchir les Cambriens du joug de l'étranger , et tout le fruit de la victoire devait être de placer un homme qui avait dans les veines un peu de sang gallois siu* le trône des conquérants du pays de Galles. Lorsque Henri Tudor arriva sur la frontière d'Angleterre, il trouva un renfort de plusieurs milliers d'hommes que lui amenait sir Thomas Boucher , Normand de nom et d'origine; d'autres gentilshommes des provinces de l'ouest vinrent avec leurs vassaux et leurs fermiers se joindre à l'armée du Prétendant* Il pénétra sur le territoire anglais, sans rencontrer aucun obstacle, jusqu'à Bosw^orth, dans la province de Leicester, où il livra bataille à Richard 111, le délit, le tua, et fut couronné à sa place sous le nom de Henri VII.

Henri VU plaça dans ses armoiries le dragon cambrien à côté des trois lions de Normandie. Il créa un nouvel office de poursuivant d'armes, sous le nom de rouge dragon*; et, à l'aide des archives authentiques ou fabuleuses du pays de Galles, il fit remonter sa généalogie jusqu'à Cad w^allader , dernier roi de toute la Bretagne, et

> Pennant'8 Tour in Wales, vol. I , p. 34.

* Voyez livre i, 1. 1 , p. 63.

' Feniiani's Tour in Waies, vol. Il , p. 375.

* Ibld., vol. 1 , p. 31. — Rymer, Fcedera, convenUones, litierK, t IV, paMiuu

de là jusqu^à Bnitus, fils d'Énée , prétendu père des Bretons ^ Mais *^^ ce fut à de pareils actes de vanité personnelle que se borna toute la issi. reconnaissance du roi pour le peuple dont le dévouement lui avait procuré la victoire et la couronne. Son fils , Henri VIH , tout en conservant à ceux des Gallois que Henri YTE avait anoblis pour des services rendus à sa personne, leurs titres normands de comtes, de barons et de baronnets, traita, comme tous ses prédécesseurs, la masse du peuple en nation conquise, qu'on craint et qu'on n'aime pas. Il entreprit de détruire les anciennes coutumes des habitants de la Cambrie , les restes de leur état social et jusqu'à leur langage '•

Lorsque la suprématie religieuse du pape eut été abolie en Angle- «>>*• terre, les Gallois, à qui l'Église romaine n'avait jamais voulu prêter aucun secours pour le maintien de leur indépendance nationale, suivirent sans répugnance les changements religieux décrétés par le gouvernement anglais. Mais ce gouvernement , qui encourageait de tous ses efforts la traduction de la Bible , ne la fit point traduire en langue galloise; au contraire, quelques personnes du pays, zélées pour la nouvelle réforme , ayant publié à leurs propres frais une version des Écritures , loin de les en louer, comme on l'eût fait en Angleterre , on ordonna la destraction de tous les exemplaires , qui furent enlevés des églises et brûlés publiquement*. L'autorité anglaise s'attaqua , vers le même temps , aux manuscrits et aux documents historiques plus nombreux alors dans le pays de Galles que dans aucune autre contrée de l'Europe. Les familles considérables qui avaient des archives commencèrent à les tenir secrètes , soit pour faire leur cour, s6it pour les garantir du danger d'une perquisition *. Ce fut même pour quelques-unes de ces familles un titre de défaveur, que d'avoir communiqué des renseignements curieux aux érudits qui, à la fin du xvi* siècle , s'occu|)èrent des antiquités et des 4B34 curiosités du pays de Galles. Un écrivain estimable, Edward Lhuyd , ie48. auteur de V Archéologie bretonne , essuya toutes sortes de dégoûts, à cause de la publication de son livre. Ce genre de savoir et de travHil rendait suspect, et on le devenait bien plus encore en allant s'établir dans le pays de Galles : ce fut le motif d'une accusation judiciaire

* Cambro-Briton , vol. 1 , p. 456.

> Arehalology of Wales, voJ. I, préface, p. x.

5 Ibid. - * Ibid.

I5SI intentée sous le règne d'Elisabeth , dernière descendante de Henri

46U. Tudor.

1643. La famille écossaise des 9tuarts ne montra pas plus de bienveillance pour la nation galloise; et cependant, lorsque les habitants de FAngleterre se furent soulevés contre cette famille ,' les Gallois se rangèrent en majorité dans son parti par une sorte d'opposition na* tionale à ce que le peuple anglais désirait. Peutrétre aussi espéraient-ils s'affranchir quelque peu , à la faveur des troubles d'Angleterre, et au moyen d'un pacte avec la famille royale qu'ils auraient soutenue contre les Anglais. 11 n'en fut rien; la royauté succomba, et le pays de Galles eut à subir , comme royaliste , un nouveau surcroît d'oppression. Depuis ce temps , les Cambriens ont souffert en repos tous les changements politiques arrivés en Anglet^re , ne s'insurgeant plus, mais n'oubliant pas quels motifs ils auraient pour s'insurger, a Nous savons , dit un de leurs écrivains , que les seigneuu ries et les meilleures terres du pays se trouvent en la possession «d'honmies de race étrangère, qui les ont enlevées par violence à a d'anciens propriétaires légitimes , dont les noms et les vrais héria tiers sont connus. »

4M8 En général ^ les possesseurs de grandes terres et de seigneuries

17^, dans le pays de Galles étaient, il n'y a pas longtemps, et probablement sont encore plus diirs qu'en Angleterre pour les fermiers et les paysans de leurs domaines. Cela vient sans doute de ce que , la conquête des provinces galloisesn' ayant été achevée que vers le uv* siècle, les nobles y sont plus nouveau-venus , et de ce que la langue du peuple indigène est toujours restée entièrement distincte de celle des conquérants. L'espèce d'hostilité nationale qui régnait entre les seigneurs et les paysans a contribué à rendre plus nombreuse l'émigration de pauvres familles galloises aux États-Unis d'Amérique. Là , ces descendants des anciens Kymrys ont perdu leurs moeurs et leur langage , et oublié , au sein de la liberté la plus complète dont un homme civilisé puisse jouir, les vains rêves de l'indépendance bretonne. Ceux qui sont demeurés dans la patrie de leurs ancêtres y gardent , au milieu de la pauvreté ou de la médiocrité de fortune qui de tout temps fut leur partage , un caractère de fierté qui tient à de grands souvenirs et à de longues espérances, toujours déçues, mais jamais abandonnées. Us tiennent le front levé devant les puis-

saBts et les ricbfts d* Angleterre et de leur pays, a et se croient de itw. 9 meilleure et de plus noble race ^ disait un Gallois du siècle dernier, ff que cette noblesse d'hier , issue de bâtards, d'aventuriers et d'as- « sassins. * »

Tel est Tesprit national des hommes les plus énergiques parmi les Cambriens actuels , et ils le poussent quelquefois à un tel degré d'emportement, qu'on leur donne en anglais un surnom qui ne peut se traduire que par les mots de cerveau brillé ^. Depuis les révolutions d'Amérique et de France, cet esprit s'est allié chez eux à toutes les grandes idées de liberté naturelle et sociale que ces révolutions ont partout éveillées. Mais , en se passionnant pour les progrès de la haute civilisation moderne, les habitants éclairés du pays de Galles n'ont pas perdu leur antique passion pour leur histoire , leur langue et leur littérature nationales. Les plus riches d'entre eux ont formé des associations libres dans le but de favoriser la publication de leurs nombreuses collections de documents historiques , et pour ranimer, s'il est possible , la culture du vieux talent poétique des bardes. Ces sociétés ont établi des concours annuels de poésie et de musique; car ces deux arts, dans le pays de Galles, ne vont point l'un sans l'autre ; et , par un respect peut-être un peu superstitieux pour les anciennes coutumes, les assemblées littéraires et philosophiques des nouveauop bardes* se tiennent en plein air sur des collines. Dans le temps où la révolution de France faisait encore peur au gouvernement anglais, ces réunions toujours extrêmement nombreuses, furent interdites par l'autorité locale , à cause des principes démocratiques qui y régnaient^. Aujourd'hui elles sont pleinement libres, et l'on y décerne chaque année le prix de l'inspiration poétique , faculté que la langue cambrienne exprime en un seul mot , awen.

Vawen se retrouve aujourd'hui principalement chez les Gallois du nord , les derniers qui aient maintenu leur, ancien état social contre l'invasion des Anglo-Normands'. C'est aussi chez eux que la langue indigène est parlée avec le plus de pureté et sur la plus grande étendue de pays. Dans les provinces du sud, plus ancienne-

• Canihrlan rei^ster for 47ti, p. Ui et24f. 3 Red hoi weUhman.

^ New-bardism. — Voyez le Gambro-Brilon.

* Cambrian regisler for 4796, p. 465, à la note. ^ Ibid., p. 488.

ment conquises, l'idiome gallois est mélangé de mots et d*idîotismes français el anglais. Il y a même des districts entiers d'où il a complètement disparu , et souvent un ruisseau ou un simple chemin de traverse marque la séparation des deux langues , qui sont , d'un côté , du cambrien corrompu , de Tautre un anglais barbare parlé par la postérité mélangée des soldats flamands , normands et saxons qui conquirent le pays au xii* siècle. Ces hommes, quoique, pour la phipart, d'une condition égale à celle de la population vaîncne, ont conservé pour elle une sorte de mépris héréditaire. Ils aflectent , par exemple, de ne pas savoir le nom d'un seul individu habitant la partie du canton ou de la paroisse où l'on parle gallois. « Je ne con- « nais pas cela , répondent-ils aux étrangers ; cela demeure quelque « part dans la Welcherie *. »

Voilà quel est maintenant l'état de cette population et de cette langue dont les bardes du vi« siècle ont audacieusement prédit l'éternité : si leur prédiction doit être démentie , du moins ne sera-ce pas de nos jours. L'idiome cambrien est parlé encore par un assez grand nombre d'hommes pour que son extinction totale soit dans un avenir impossible à prévoir. Il a survécu à tous les autres dialectes de l'ancienne langue bretonne ; car celui des indigènes de la province de Cornouailles vient de tomber à Tétat de langue morte, vers la fin du siècle dernier. H est vrai que depuis le x* siècle , où elle fut refoulée par les Anglo-Saxons au delà de la rivière de Tamer', la population de Cornouailles n'a jamais joué aucun rôle politique. Au moment de la conquête normande, elle soutint les Anglais des provinces voisines dans leur résistance aux étrangers ; mais , vaincue avec eux, elle subit toutes les chances de leur destinée ultérieure. A mesure que de proche en proche elle se fondait avec les populations de race anglaise, son langage originel perdait du terrain dans la direction du nord au sud : de sorte qu'il y a cent ans l'on ne trouvait plus que quelques villages, à l'extrémité du promontoire, où l'ancien idiome du pays fût encore parlé. En i776, des voyageurs questionnèrent , sur ce sujet, un vieux pêcheur de l'un de ces villages , qui leur répondit : a Je ne connais guère que quatre ou

• Cambrian register for 17M, p. 438.

> Yoyes livre ii, 1. 1, p. 87.

a cinq personnes qui parlent breton , et ce sont de vieilles gens a comme moi, de soixante à quatre-vingts ans ; tout ce qui est jeune « n'en sait plus un mot *• »

Ainsi le xviii" siècle a vu Anir la langue du pays de Comouailles y laquelle n*existe plus aujourd'hui que dans un petit nombre de livres. Elle différait d'une manière assez remarquable du dialecte gallois, et avait probablement été pariée dans l'ancien temps par toutes les tribus bretonnes du sud et de Test, par les honunes que les vieilles annales appellent Loêgrys, et qui, avant d'aller rejoindre les Kymrys dans rtle de Bretagne , avaient séjourné plus ou moins longtemps au sud-ouest de la Gaule ^. «

Les Écossais.

If Tannée 1174, Guilîaume, roi d'Ecosse, fit une inva- nu, sion au nord de l'Angleterre; mais il fut vaincu et pris par les barons anglo-normands, et sa défaite fut regardée \ comme un effet miraculeux du pèlerinage du roi Henri 11 au tombeau de Thomas Beket '. Ceux qui le firent prisonnier renfermèrent dans le château de Richemont, aujourd'hui Richmond, dans l'Yorkshire, bâti , au temps de la conquête, par el Bas-Breton Alain Fergan. Cette circonstance fut regardée comme l'accomplissement d'une prophétie de Merlin, conçue en ces termes : « On lui mettra aux dents un mors forgé siur les rives du golfe armoa ricain *. » Et ce qu'il y a de plus bizarre , c'est que la même prophétie, peu de mois auparavant, avait été appliquée à Henri II, serré de près par les Bretons auxiliaires de ses fils ^. Le roi d'Ecosse, 1174 transporté de Richmond à Falaise , ne sortit de prison qu'en renou-

* Miscellaneous traits published by Society of Antiquaries of London, vol. V, p. 83. 3 Voyei livre 1 , 1. 1 , p. 13 et suiv.

» Voyei livre x , t 11 , p. 161.

* Videtur impleta Meriini prophetia dicentis: Dabitur maxillis cyusfreDum, quod iD Armorieo sinu fabrieabitur. ( Matth. Paris., 1. 1, p. 130.)

» Voyei livre x,t 111.

348 CONCLOSïON.

4«74 vêlant le serment d'hommage^ge > que ses [M-édécesseurs avaient 1101. prêté aux rois normands, et avaient rompu ensuite*. Cet acte de soumission forcée donna peu d'influence au roi d'Angleterre sur les affaires de TËcosse , tant qu'il n'y eut pas dans ce pays de divisions intestines, c'est-à-dire durant les cent vingt ans qui s'écoulèrent jusqu'à la mort d'Alexandre , troisième roi du nom. 4»«. Jamais la royauté, chez les Écossais, n'avait été purement élective, car tout leur ordre social se fondait sur l'état de famille; mais aussi jamais l'hérédité royale n'avait eu de règles fixes , et le frère était souvent préféré au petit-fils, et même au fils du roi mort. Alexandre III ne laissa ly fils ni frère , mais des cousins en grand nombre , la plupart d'origine normande ou française , du cAlé paterne, et portant des noms français, tels que Jean Bailleul, Robert de Brus, Jean Gomine, Jean d'Eaucy et Nicolas de Solles^ Il y avait neuf prétendants, qui tous, à différents titres, se disaient héritiers du royaume ; ne pouvant s'accorder entre eux , et sentant le besoin de i»4 terminer pacifiquement la dispute, ils la soumirent à Edouard 1^'', I9M. roi d'Angleterre, comme à leur seigneur suzerain'. Le roi Edouard se déclara pour celui qui avait le meilleur titre, selon le droit héréditaire par primogéniture : c'était Jean Bailleul ou Baliol , comme orthographiaient les Écossais. Il fut couronné ; mais le roi d'Angleterre , se prévalant de la déférence que les Écossais venaient de lui témoigner , voulut rendre effective à leur égard sa suzeraineté, jusquelà purement honorifique.

Le roi d'Écosse^^ afin de gagner un appui contre les intrigues de ses compétiteurs, se prêta d'abord complaisamment aux vues du roi d'Angleterre ; il donna à des Anglais la plupart des offices et des dignités du royaume , et se rendit à la cour de son suzerain pour lui faire honneur et recevoir ses ordres. Encouragé par cette condescendance du roi, son protégé, Edouard alla jusqu'à lui demander, pour gage de seiféauté et de son allégeance , les forteresses de Berwich, Edimbourg et Roxburgh, les meilleures de toute l'Ecosse \ Mais il

* MaUh. Pari8,t. l,p. 481.

' Annalet waverleienset , apud rer. anglic. Script., t. Il, p. ai3» éd. ttal«.

' Senlentiœ domial Bdwardi... consenau unanlmi et eoneordfUr le MAniterunt.. (tbid.)

« Henrici Enygton , De event aogl., lib. ni, eap^ ii, wfmi hiet angl. Script, t 11, col. un , éd. Selden.

s*éleva contre cette prétention une opposition nationale tellement itM. forte , que Jean Baliol fut contraint d'y céder y et de refuser l'entrée de ses forteresses aux gens du roi d'Angleterre. Alors Edouard le somma de comparaître à Westminster, pour y répondre de son refus; mais , au lieu de se rendre à la sommation, Baliol renonça solennellement à son hommage et à sa foi comme vassal. A cette nouvelle , le roi d'Angleterre s'écria dans son français normand : a Ah! le fol félon telle folie fait 1 s'il ne veinl à nous, nous vetndrons «àly*.»

Edouard I*' partit en effet pour TÉcosse avec toute sa chevalerie isos. d'Angleterre et d'Aquitaine , des archers de race anglaise, tellement habiles qu'ils perdaient rarement une de leurs douze flèches , et disaient , en plaisantant , qu'ils avaient douze Écossais dans leurs trousses ; enfin , des GaUois armés à la légère, qui étaient plus sou vent en querelle avec les Anglais qu'avec l'ennemi , pillaient des premiers lorsqu'il y an^ait quelque chose à prendre , mais le plus souvent restaient neutres durant l'action. Malgré le courage et l'énergie patriotique des Écossais , la guerre fut malheureuse pour eux. Leur roi ne la soutenait point de bonne grâce, et se montrait toujours prêt à faire amende honorable au roi Edouard , pour la résistance qu'il avait entreprise, disait-il , par mauvais et faux conseil^. De laos plus, il n'y avait alors en Ecosse ni villes bien fortifiées, ni châteaux i^^ forts à la manière de ceux que les Normands avaient bâtis en Angle* terre. Les habitations seigneuriales n'étaient point des donjons entourés d'une triple muraille, mais de petites tours carrées, avec un simple fossé, ou situées sur le bord de quelque ravin. Le roi Edouard pénétra donc facilement dans les plaines d'Ecosse, s'empara de toutes les villes , où il mit garnison , et fit transporter à Londres la fameuse pierre sur laquelle on couronnait les rds du pays'. Ceux des Écossais qui ne voulurent point se soumettre à la domination étrangère se réfugièrent dans les montagnes du nord et de l'ouest et dans les forêts qui les avoisinent.

C'est de là que sortit le fameux patriote William Walleys ou

* Johan. de Fordun Scotichron., p. MO, éd. Hearne.

> Com nou< par noBtre malTèi coannile et faus, etc. (HenricI Enygton, De eveni angl., lib. ni, apud hist antU. Script, t. Il, e9h 3MI, éd. Selden.)

* Voyei Uvre viii, p. 7.

1306 Wallace , qui pendant sept ans fit la guerre aux Anglais, d'alxMil 1308. ^^ partisan et ensuite à la tête d'une armée. Les conquérants le qualifiaient de voleur de grands chemins, de meurtrier et d'incendiaire '; et quand ils l'eurent pris, ils le pendirent à Londres, et placèrent sa tête au bout d'une pique sur le sommet de la Tour. Les habitants de la partie soumise de l'Ecosse éprouvaient, dans toute leur étendue, les maux qui suivent une conquête ; ils avaient des gouverneurs étrangers, des sherilTs et des baillis étrangers, a Ces Anglais, dit « un poêle contemporain , étaient tous avides et débauchés, haiia tains et méprisants ; ils insultaient nos fenunes et nos filles; de a bons chevaliers, dignes et honorés, étaient mis à mort par la corde.

a Ah ! la liberté est une noble chose ^ ! p

i308. Ce sentiment, énergique dans le cœur des Écossais, les rallia bientôt autour d'un nouveau chef, Robert de Brus ou Bruce , Tun des anciens compétiteurs de Jean Baliol. Bruce fut sacré roi dans l'abbaye de Scone, quand il n'y avait presque pas une ville , depuis la Tweed jusqu'aux Orcades , qui ne fût au pouvoir des Anglais. Sans armé>e et sans trésor, il prit pour quartier , comme Wallace, les forêts et les montagnes, et y fut poursuivi par ses ennemis avec de la cavalerie et de l'infanterie , et des chiens dressés à suivre l'homme comme le gibier à la piste', il n'y avait dans son royaume , dit un vieil historien * , personne qui osât l'héberger, ni en châteaux, ni en forteresses. Traqué comme une bête fauve, il alla de colline en colline et de lac en lac , vivant de chasse et de pêche , jusqu'à la pointe du promontoire de Gantyre , et de là dans la petite île de Rachin ou Rath-Erin , voisine de la côte d'Irlande.

Là il planta son drapeau royal aussi fièrement que s'il eût été à Edimbourg , envoya des messagers en Irlande , et obtint quelques secours des Irlandais indigènes, à cause de l'ancienne fraternité des

1 William Waleis... thaï maister was of Uieuves.

( Robert Bruiie'ft Gliron., vol. Il, p SS9, ed Hearne.) — Latro publIcuB. (Tlioioaa de Waisingham Ypodigma Neustriœ; Gamdeii , Anglica, Hiberoica, etc., p. 486.) 3 A! freedom Ia a noble thlng; (The Bruce, by Da?id Barbour, p. 1S.) 3 The iiiiig Edward with hoi iie« aud houoes him soght.

( Uardyug's Gbroaîcle , cbap, clxtiii , au mot Edward the firu. ) * Froisftart

CONCLUSION. Sti

deux nations, et de leur haine commune contre les Anglo-Normands, ^sm Il envoya ensuite dans les lies Hébrides et sur toute la côte de l'ouest isis. pour solliciter Tappui des chefs galUques de ces contrées, peu soucieux, dans leur sauvage indépendance , de ce qui advenait de la population des plaines d'Ecosse, qu1Is appelaient saxonne , comme celle de FAngleterre, el qu'ils n'aimaient guère davantage. Tous les clans, à Texception d'un seul , lui promirent leur foi et leur secours. Les chefs et les barons des basses-terres, de race anglaise, normande ou écossaise, firent entre eux des pactes d'alliance et de fraternité d'armes , à la vie et à la mort, pour le roi Robert et le pays, contre tout homme. Français, Anglais ou Écossais*. Probablement, parle premier de ces noms , ils voulaient désigner le roi et tous les seigneurs d'Angleterre , qui ne parlaient alors entre eux d'autre langue que la langue française^ : car les Français proprement dits étaient alors les meilleurs amis des patriotes de l'Ecosse.

Robert Bruce donna rendez-vous à ses partisans du côté de Stirling, vers le lieu où commence à s'élever la chaîne des moritagrus de l'ouest; et c'est près de là que fut Ihrée k bataille décime dt^ 4315. Bannock-Bum, ou du ruisseau de Bannock* Les Ëcos^ais y fiirrut vainqueurs ; leurs ennemis , affaiblis par celt€ grande défaite ^ ^e virent successivement chassés de toutes les villes fortes, et obligea de repasser la Tweed en désordi-e, poursuivis, à leur tour, par toute la population des plaines du sud. et surtoul par celle des frun* tières ou du Border , population alors très-redoutable pour une armée en déroute.

Les frontières de l'Angleterre et de l'Ecosse ne furent jamais m% bien fixées du côté de l'ouest, où le pays est montagneux et entre- ^^^ coupé dans tous les sens par une foule de vallées et de petites rivières. Les habitants d'une assez grande étendue de terre dans ces contrées n'étaient , à proprement parler , ni Écossais ni Anglais , et le seul nom de nation qu'ils connussent était celui de Borderers, c'est-à-dire gens de la frontière. C'était une agrégation de toutes les

< Contra omnes morlales Francos, Anglos, Scotos defendere usque ad ultimum terminum vitœ... ( Walter's Scott's poelical works; Lord of Uie Isles, noies du chant u, p. 3S4. PariB , Galignani. ) 2 ... The king him answered soon

Ail en un FranJtlah as uged he

(Wyntowm. fiUis's metrical romanees.)

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