‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 4 sur 41 · II · texte numérisé non relu

II

1165 a réduit^ et que vous rachetiez votre vie passée par rétude et les iiii6. c< abstinences \ Nous vous en félicitons , et vous conseillons de pera sévérer dans cette bopne voie. » La même lettre lui reprochait, en termes humiliants, la bassesse de sa naissance et son ingratitude envers le roi, qui, du rang de Sa^on et d'homme de rien, Favait élevé jusqu'à lui-même ^. Tels étaient sur le compte de Beket les {M*opos des évéques et des seigneurs d* Angleterre. Ils s'emportaient contre ^e qu'ils appelaient Tinsolence du parvenu^; mais, dans les rangs inférieurs, soit des clercs, soit des laïques, on Taimait, on te plaignait, et Ton faisait , quoique en silence, dit un contemporain , des vœux ardents pour qu'il réussit à tout ce qu'il entreprendrait \ En général , il avait pour adhérents tous ceux qui étaient en hostilité avec le gouvernement anglo-normand, soit comme sujets par conquête, soit comme ennemis politiques. Un des hommes qui s'exposèrent le plus courageusement à la persécution pour le suivre , était un Gallois nomwé Guelin*. Un Saxon de naissance fut mis en prison et il y resta longtemps à cause de lui'; et le poison donné à l'évéque de Poitiers semble prouver qu'on redoutait ses partisans dans les provinces de la Gaule méridionale, qui obéissaient avec peine à un roi de race éti*angère ; il avait aussi des amis zélés en Basse-BretHgne ; mais W ne paraît point qu'il ait eu de bien chauds partisans en Nonnandie , où Tobéissa«fce au coi Henri était regardée comme un devoir national. Quant au roi de France, il favorisait l'antagonistt^ de Henri H par des motifV> d'une nature moins éleisée, sans affection i*éelle, et simptenient pour susciter ées embarras a son rrval polHique. 4166. Dans l'aaoéey ii66, Heniri II passa d'Angleterre en^ Normandie , et, à la nouille de son débarquement, Thomas soriit dix couvent db

* Pama divulgante pervenit vos In tran«marinis... in doniinum... re{(fm nulla macliinab^ooe insurgerez srd «yoDte MMCtiptun ptuipi^Malift onira cum modëBtis suHlinere. (Cleri Angliœ ad Thomam epist., apud divi Thoniœ epist., ]lb. i, p IW.)

3 Ibid.

* Arbitranlur aliqui... quo4 nescil opus veAlrum de superbia, non de virtutiB-precedere veritate. ( KpisL ArnuJphi lexoviensl» epîM , apud Acheri Spi«H., l. III, p. 518 el 513.)— Quorum upu uiU, quorum rounirecoii«ilM, quorum fùlcjrj suOnraKiu debuislisa vobis, velul Taclo a^roine» diacewerunt (Ibid., p. 513.)

* Qui in inferioribiw luiol gradibus cooBliUili , penionain vestram Mtoare caritalîs liraclilis ampiexanlur, allia, «ed in Bilenlio, suBpiriis inipioranlus ul «ponsua cc<HeBin> ad gloriam «ui nominia relU*i vola vesli'a Bccujidel eveulu. (Ibid., p. 514.)

^ Scripl. rer. gallic. d fiaiicic, t. XVI, p. 395, iii nota a ad ca]c pag.

* Epiai. B. Thoois ad Alexandnim papam, apud Sciipt. rer. i^aHic. ilfrandr., l. XVI, p. 2«7.

Pontigny et se rendit à Vezelay, près d'Âuxerre. Là, en présence du 1166. peuple assemblé dans la principale église , le jour de TAscension , il monta en chaire , et , avec le plus grand appareil , au son des cloches et à la lueur des cierges, il prononça un arrêt d'excommunication contre les défenseurs dès constitutions de Clarendon , les détenteurs des biens séquestrés de Téglise de Canterbury, et ceux qui retenaient des clercs ou des laïques en prison pour sacaiise*. Beket prononça en outre nominativement la mAme sentence contre les Normands Richard de Lucy, Jocelin Bailleul, Alain de Neuilly, Renouf de broc, Hugues de Saint-Clair et Thomas, fils de Bernard, courtisans et fitvoris du roi*. Le roi était alors à Chinon, ville de son comté de Touraine, et, à la nouvelle de ce signe de vie donné par son adversaire , un accès de fureur violente s'empara subitement de lui; il s'écria tout hors de sens, qu'on voulait lui tuer le corps et Fâme, qu'il était assez malheifrcux pour n^ avoir autour de lui que des traîtres , dont pas un ne songeait à le délivrer des vexations d'tin seul homme '. Il ôta son chaperon et le jeta par terre, déboucla son baudrier, quitta ses habits, arracha l'étoffe de soie qui couvrait soi^ lit, et s'y roula devant tous les chefs, mordant le niatelas et en arrachant avec ses dents la laine et le crin ^.

Revenu un peu à lui-même, il dîcta une lettre pour le pape, lui reprochant de protéger les traîtres*, et il envoya au clergé dé la province de Kent l'ordre d'écrire , de son côté , au souverain pontife , qu'on tenait pour nulles les sentences d'excommunication lancées par l'archevêque •. Le pape répondit au roi , en le priant de ne communiquer ses lettres à âme qui vive , qu'il était prêt à lui donner pleine satisfaction , et qu'il lui députait deux légats extraordinaires avec pouvoir d'absoudre toutes les personnes excommuniées \ En

* Caiidelis excommuiifcavlt aocensis. (Malth. Paris., 1. 1 , p. 405.) — EpUt. H. Thomœ ad cpISBopo* provineie CanUff., apud Script, rer. gallic. ni lyancie.» t. XVI , p. i48.

3 Ibid.

^ El Gorpuft et aolmam pariter auferret... qut>d umnes proditores forant, qui eum... ab uniiu homlnto infesUiUoiie noiebaiit eipedirc. ( ËpUt. Joann. Saresber. ad Biirtholumeum eiooiensem episc., ibid., p. 519.)

' Pileum décapite projecil, bntleum discinxil, pallium (*t veHten... longlus abjecir, Mraium smcumquod erat Ktipra lectum manu propria removit, et... cœpit slraniiiiid DiasUeare feslueas. (Anonymi ad Tliomam epist., apud Script, rer. gallic v\ fraiicic, t. XVI , p. «67.) - * Ibid., p. «56. - • ibid , p. «M.

' LiUerai vero «uas nulll mortalium revelet. (Suiiimariuin epist. Alcxandri paptr .id, Hf^ricam . ibid. , p. 979.)

H«6. effet y il envoya en Normandie , sous ce titre et avec cette puissance, Guillaume et Othon, prêtres- cardinaux, le premier ouverteaient vendu au roi , et le second mal disposé pour Tarchevèque * . Pendant que ces deux ambassadeurs traversaient la France y publiant sur leur route qu'ils allaient contenter le roi d'Angleterre et confondre son ennemi ^, le pape , de retour en Itialie , mandait à Thomas d'avoir loute confiance en eux , et le priait , en récompense de l'attention qu'il avait mise à les choisir favorablement pour sa cause , de s'employer auprès du comte de Flandre à obtenir quelques aumônes pour Téglise romaine '.

<f«7. i^i^jg Parchevéque fut averti du peu de foi que méritaient ces assurances, et se plaignit amèrement, dans une lettre adressée au pape lui-même, de la fausseté dont on usait à son égard. « U y a des gens, ff disaitril , qui prétendent qu'à dessein vous avez prolongé pendant « un an mon exil et celui de mes compagnons d'infortune, pour faire, a à nos dépens, un meilleur traité avec le roi ^. J'hésite à le croire; « mais me donner pour juges des hommes tels que vos deux légats, « n'est-ce pas vraiment m'administrer le calice de passion et de « mort ' ? » Dans son indignation , Thomas envoyait à la cour papale des dépêches où il ne ménageait pas le roi , l'appelant tyran plein de malice ; ces lettres furent livrées ou peut-être vendues à Henri II par la chancellerie romaine*. Avant d'entrer, selon leur mission, en conférence avec le roi , les légats invitèrent l'archevêque à une entrevue particulière ; il s'y rendit plein de défiance et d'un mépris qu'il cachait mal. Les Riimains ne l'entretinrent que de la grandeur et de la puissance du roi Henri , du bas état dont le roi l'avait tiré, et

■ KpitU Joann. Saresber., apud Script rer. galllc et rraiiclc, t. XVl , p. 578. — VUa B. Thomn quadriparl'., Ilb. ii , cap. un , p. 90.

> In damnum et confusionem domini cantuarieiiftifl.. ad faciendam voluntateni regU.(lbid.,p. 91.)

s Ut a comité Flandrie aliquam pro eeclcBia romana deemoainam... (Summariiim epist. Alexandri 111 papœad Tbomam, apud Script, rer. gailic. et rrniicic, t. XVl , p. S79.) — In Jam dictoa cardinales potes omuino corifldere. ( Ibid., p. i78.)

^ Quod exilium nostrum proiongastis in annum , ut vobi« Anglorum rex cootode retur intérim. (Epist. Joann. Saresber., apud Script, rer. gailic et fninclc, t. XVl, p. 568.)

» Nihil aliud eslquam uobis minislmsse calioem pa^^sionis et mortis. (Ibid.)

• In Htterisyrstrit», quas domino Papsdlrexifitis, quas modo régi reportant, regem malitiosum lyninnum nominasUs. (Episl. Joann. Pictav. episr. adThomam, ibid., p. »i.) .

du péril qu'il y avait pour lui à braver un homme si puissant et si ***^aimé de la sainte Église * .

Arrivés en Normandie , les envoyés pontificaux trouvèrent Henri II entouré de seigneurs et de prélats anglo-normands. La discussion s'ouvrit sur les causes de la querelle avec le primat , et Gilbert Foliot, évéque de Londres, prit la parole pour exposer les faits; il dit que tout le différend provenait d une somme de quarante-quatre mille marcs , dont Tarchevéque s*obstinait k ne vouloir rendre aucun compte, prétendant que sa consécration ecclésiastique Tavait exempté de toute dette, comme le. baptême exempte de tout péché'. Foliot joignit à ces jeux d'esprit d'autres railleries sur les excommunications prononcées par Beket , disant qu'on ne les recevait point en Angleterre par pure économie de chevaux et d'hommes , attendu qu'elles étaient si nombreuses que quarante courriers ne suffiraient pas à les distribuer toutes*. Au moment de la séparation , Henri pria humblement les cardinaux d'intercéder pour lui auprès du pape , afin qu'il le délivrât du tourment que lui causait un seul homme \ En prononçant ces mots , les larmes lui vinrent aux yeux ; et celuj des deux cardinaux qui était vendu au roi pleura comme par sympathie ; l'autre eut peine à s'empêcher de rire'.

Quand le pape Alexandre , réconcilié avec tous les Romains par ^es. la mort de son compétiteur Victor, fut de retour en Italie , il envoya de Rome à Henri n des lettres dans lesquelles il annonçait que décidément Thomas serait suspendu de toute autorité comme archevêque , jus()u'au jour de sa rentrée en grâce avec le roi '. A peu près dans le même temps , un congrès diplomatique se tint à la Ferté- Bemard , en Vendômois, entre les rois d'Angleterre et de France. Le

I Adjicieoles inalta de magnUudine prfncipis et potentia , de amore cl honore quem eceifttin romans eihibuH » de familiarilale et gniUa et beneflciis qii» In nos exercuit. (Bpist B. Tliums ad Alexandruin 111 papaiii, apad Scripl. rer. gallic. el frandc, t. XVI, p. 197.)

3 Et fbi deriftit vos iondonfensis (episcopus), dioena vos credere quod, sicut in baptjamo remittuntur peocata, Ita in promotione relaxantur débita. (Anouymi ad Thomam epist., ibid., p MN.)

3 Bt huic officio non sofficere et quadraginta cursores. ( Ibid.)

* Cum multa bumilitate... ut libei-aret eum a vobis omnino. ( Ibid., p. 90S.)

^ El inconlinenli coram cardinalibus et aliis iacrj-matus est, et Uuniinus Wllhelmus eardinalis Tisus est lacrymari; dominus Ollo nx a cachinno se potuit abstinere ( U>id.)

* EpisL Alexandri III paps ad Henricum , Ibid., p. 3li.

4168. prenrier y montra publiquement les lettres du p^pe , en disant d'un air joyeux : a Grâce au ciel y voilà notre Hercule sans massue*. Il ne a peut plus rien désormais contre moi ni coptre mes évéques , et « ses grandes menaces ne sont que risibles , car je tiens dans ma « bourse le pape et tous ses cardinaux^. » Cette confiance dans le succès de ses intrigues donna au roi d'Angleterre une nouvelle ardeur de persécution contre son antagoniste; et, peu après, le chapitre général 4e Glteaux , dfi qui dépendait Fabbaye de PonUgny , reçut une dépêche où Henri H signifiait aux prieurs de Tordre que , slls tenaient à leurs possessions en Angleterre , en Normandie , en Anjou et en Aquitaine , ils cessassent de garder chez eux son ennemi ^.

A la réception de cette lettre , il y eut une grande alarme dans le chapitre de Gtteaux. Le supérieur se mit en route vers Pontigny, avec un évéque et plusieurs abbés de Tordre. Ils vinrent trouver Thomas Beket, et lui dirent d'un ton doux, mais sigi;iifiçatif ^ : « A (c Dieu ne plaise que , sur de pareilles injonction^ , le chapitre vous a congédie; mais c'est un avertissement que nous venons vous don- « ner, afin que vous-même; , dans votre prudence , jugiez de ce qu'il a y a à faire'. » Thomas répondit sans hésiter qu'il allait tout disposer pour son départ. Il quitta le monastère de Pontigny au mois de novembre 1468, après deux années de séjour, et écrivit alors au roi de France pour lui demander un autre asile, iln recevant sa lettre, le roi s'écria : a 0 religion ! religion 1 qu'es-tu devenue 1 Voilà que ceux a qui se dirent morts pour le siècle bannissent, en vue des choses « du siècle , Texilé pour la cause de Dieu ^ l » Il recueillit l'archevêque sur ses terres, mais ce fut évidemment par politique qu'il

* Ovansquod Herculi clavam detraxisset. (Episl. Alexandri III papœ ad iirnricum. p. 318, in nota b ad cale, pag.)

* Quia nunc dominum Papam et onines cardinales habet in bureasua. (Epist Joann. Saresher. ad magiatratum Lorobardum, apud Script, rer. gallie. et ft^ncic., 1. XYI, p. 598.)

' Si ulterius adversarium suum apud se reUnerent. (Vita B. Tliomœ quadripart, lib. îi, cap. xTii, p. 85.) — Thomœ ad Alexandnim papam et Alexandri ad univeraos cIstercIenaîB ordinis fratres epist., apud Script, rer. gallie. et francic., t. XVI , p. M7 et 968. — Gervas. Gantuar. chron., apud liist. angl. Sciipt., 1. 11, eol. 1400, éd. Selden.

* El venerunt fesUnanles nominc capiiuli. ( Ibid.)

^ Capitulum propter mandatum taie noc fugal nec expellit te née licenliat, sed Ubi et prudenU (uo conailio hoc signiflcat, ul... videas et atlendaaquid agendum. (Gervas. Canluar. chron., apud hisl. angl. Script., t. Il , col. 4404 , éd. Selden.)

* O religio, o reJigio, ubi es? Eece enim quos credebaniuB sœculo mortuos... Dei cauft.'i exulantem ejicientes a se. (Vita B. Thomiequadripart., lib. u, cap. xTii, p. 85.)

se montra, dans celte occasiofi, pli» humain qtie les moines de tics: Ctteaux.

Enriron une année après , il y eut on retour de bonne intelligence hc9. entre les rais de France et d'Angleterre j un rendee-voas fut assigné de part et d'autre à M ontmiraîl en Perche , pour convenir des termes de la trêve ; car, depuis que les Normainds régnaient en Angleterre , il n'y avait plus de longues paix entre les deux pays *. Il se tenait cependant de fréquentes assemblées dans les villes ou près des villes frontières dt* la Normandie , du Maine on de l'Anjou; et les inté véi opposés s'y dÎBCutaiefifl avec d'autant phis de facilité, qtie les rois et les seigneurs de France et d'Angleterre parlaient exactement la mém e langue. Les premiers amenèrent avec eux Thomas Beket au congrès de MoDtmitaiL Usant de l'empire que leur donnait sur lui l'état de dépendance où il se trouvait à leur égard, ils l'avaient déterminé à venir faire, sous leur patronage, acte de soumission envers le roi d'Angleterre, peur se réconcilier avec lui' ; et Tarcbevéque avait cédé à ces instances intéressées , par ennui de sa vie errante et de Thumiliatbn qu'il éproilvait à manger le pain des étrangers '.

Dès que les deux antagonistes forent en présence l'un de Pautre , Thomas, dépouillant son ancienne fierté, mit un genou en terre , et dit au roi : a Seignew, tout le différend qui , jusqu'à ce jour, a existé «entre nous, je le remets ici à votre jugement, comme smiveraih a arbitre en tout poini, sanf l'honneur de Dieu^^ » Mais au montent où cette restriction fatale sortit de la bouche de l'archevêque, le mi» ne comptant pour rien ni sa démarche ni sa posture Sujàpltante, l'accabla d'un torrent d'injures, Tappela orgueilleux, ingrat, mauvais coeur; et, se tournant vers le roi de France : dSavez-vous, dit-il , ce a qui m'arriverait, si je passais sur cette réserve? il prétendrait que ff tout ce qui me plaît et ne lui plaît pas est contraire à l'honneui' de ff Dieu; et, au moyen de ces deux seuls mots, il m'enlèverait tous

* Simonis et IngelbcrU piionim epist. vt Alexandrnm 111 papara,apactSeript. rer. gttJlie el franclc, t XVI , p. 8Sa.

> Ut se eoram rege humiiiaret et rigorem «^ué humUiUite preeum et tedutitàte obsequti atudcret emoUire. ( Simonie et Ingelberti prlorum eplst. ad Aftexamlruiii llf , apud Script, rer. gailic. et franeic, U XVI , p. S3S.)

3 i|f«tatui reijit contlllo et oifiiiium archiepisodpDrain , epi»cop«rum et baronum aeqoievit. (Ibid.)

* Tuo eoanniUo arbitrio, salvo honore Dei. (Vi(a B. Thom» quadripart, Mb. it^ eap. «T, p. 95.)

4169. a mes droits' . Mais je veux lui faire une concession^. Certes, il y a eu a avant moi en Angleterre des rois moins puissants que moi, et sans a nul doute aussi il y a eu dans le siège de Canterbury des archea véques plus saints que lui ; qu'il agisse seulement avec moi comme a le plus saint de ses prédécesseurs en a usé avec le moindre des cf miens , et je me tiendrai satisfait '. »

A cette proposition évidemment ironique, et qui renfermait pour le moins autant de restriction mentale de la part du roi que Thomas en avait pu mettre dans la clause sa^f l'honneur de Dieu y rassemblée tout entière, Français et Normands, s'écria que c'était bien assez , que le roi s'humiliait assez ^ ; et, comme l'archevêque restait silencieux , le roi de France à son tour lui dit ; a Hé bien ! qu'attendez- « vous? voilà la paix , la voilà entre vos mains *. » L'archevêque répondit avec calme qu'il ne pouvait en conscience faire- de paix , se livrer lui-même, et aliéner sa liberté d'agir, que sauf l'honneur de Dieu. A ces mots , tous les assistants des deux nations l'accusèrent à qui mieux mieux d'orgueil démesuré, d'outrecuidance j comme on parlait alors ^. Un dés barons Crançais s'écria tout haift que celui qui résistait aux conseils et à la volonté unanime des seigneurs de deux royaumes ne méritait plus d'asile '. Les rois remontèrent à cheval sans saluer l'archevêque, qui se retira fort abattu ^, Personne au nom du roi de France ne lui offrit plus ni gite ni pain, et, dans son voyage de retour, il fut réduit à vivre des aumtoes des prêtres et du peuple •.

Pour que sa vengeance fût complète , Henri H n'avait besoin que

I Rex... muItiB ipsum contumeliis afflciens... et ail régi Franciœ... quidquid isl dfBpllcuerit dicel honori Dei esse contrarium , el sic nua el mea omnia tibi vindicabit (Vita B. Thoms quadriparl., lib. ii, cap. xxt, p. 95.)

» Hœc illi offero. (Ibid.)

> Quod igitur anteeesaorum suorum major el Minclior fecit aiiteceuorum meorum mlnimo, boc mihi facial, el quiesco. ( Ibld )

* Acclamabalur undiqun : Salis rex se humiliai. (Ibid., p. 96.) ^ Quid dubilas? ecce pax prœ foribus. (Ibid.) •

* iDsurrexerunt ilaque magnâtes ulriusque regni in eum, impugnanles arrogantiam archiepisoopi impedlmenlum pacis. ( Ibid.)

' Quia archipplMopus ulriusque regni consilio el volunlaU resisUt. (ibid.)

* Bl reges quidem feslinalissimi in equis... recesserunl nec salutantes. ( ibid.)

* Bxinde nihU omnino sibi fuil exhibilum... vel aliquis alius super ejus miseria afllic lus eum exhibuil ul mendicum. (Vss. cod. Bibliolb. régis , 53S0, quo conlinctur Vita quadriparl. conlracUor, cllatus apud Script rer. gallic. ni ft'ancic, I. XIV, in nota a ad cale. p. 461.)

LIVRH IX. 89

d'un peu plus de décision de la part du pape Alexandre. Afin d'ob- 1109. tenir la destitution qui était Tobjet de toutes ses démarches» il épuisa les ressources que lui offirait la diplomatie du temps, ressources beaucoup plus étendues qu'on ne le suppose aujourd'hui. Les villes lombardes y dont la cause nationale était alors unie à celle du pape contre Tempereur Frédéric !•', reçurent presque toutes des messages du roi d'Angleterre. Il offirit aux Milanais trois mille marcs d'argent et les frais de réparation de leurs murailles, que l'Empereur avait détruites; aux Grémonais il proposa trois mille marcs; aux Parmesans, mille marcs, et autant aux Bolonais, s'ils voultdent s'engager à solliciter auprès d'Alexandre III, leur allié, la dégradation de Beket, ou tout au moins sa translation à un siège épiscopal inférieur *. Henri s'adressa en outre aux seigneurs normands de l'Apulie pour qu'ils employassent de même leur crédit en faveur d'un roi issu de la même race qu'eux'. Il jvomit au pape lui-même autant d'argent qu'il lui en faudrait pour éteindre à Rome les derniers rentes du schisme , et de plus dix mille marcs , avec la faculté de disposer absolument de la nomination aux évêchés et aux archevêchés vacants en Angleterre. Cette dernière proposition prouve que, dans son hostilité contre l'archevêque Thomas , Henri (1 poursuivait alors un tout autre objet que la diminution de l'autorité papale '. De nouveaux édits défendirent, sous des peines extrêmement sévères , de laisser arriver sur le sol anglais ni amis ni parents de l'exilé, ni lettres de lui ou de ses amis , ni lettres du pape favorables à sa cause ; ce qu'on devait craindre , dans le cas fort possible de quelque ruse diplomatique de la cour pontificale .

Pour correspondre en Angleterre malgré cette prohibition , l'archevêque et ses amis employèrent le déguisement de noms saxons ' , qui, à cause du bas état de ceux qui les portaient, éveillaient peu l'inquiétude des autorités normandes. Jean de Salisbury , homme qui avait perdu ses biens par attachement pour le primat , et l'un des

< TnDsmlMa legaUone... ad llali» civiiates .. ul. . iropcirareni a Papa et erdesia romana dcjectionem vel tranalalfoiiem cantuarieiisfs arcliiepiseopi. (Anoiiymi epist., apurl Script, rer. galiic. et francic, t. XVI , p. 609.) — > Ibld.

3 Liberaret eum ab euetlonfbus omnium Romanorum et deccin tnlIHa marcarum a^jiceret, eoneedens etiam ut tain in eocle«ia cantuarieiisi» quam in aliis vacaiitibus in Anglia, paatores ordinaret ad libitum. ( Ibid.)

* tiervas. Cantuar. chroii., apud hisl. angl. Script, l. Il , col. 1409 , éd. Seiden.

^ Script, rer. gallic et rrancic, t. XVI , p. 580, In nola e.

Hf.9 auteurs les plus spirituels du temps, écrivait sous le oorn de Godrik ^ et s'intitulait chevalier à la solde de la commune de Milan *. Comme les Milanais étaient alors en guerre avec Tempereur Frédéric , il mettait dans ses lettres, sur le compte de ce dernier , tout le mal qu'il voulait faire entendre du roi d'Angleterre ^. Le nombre de ceux que Tautorité normande persécutait à cause de cette affaire fut considérablement augmenté par un décret royal , conçu dans les termes suivants : a Que tout Gallois, clerc ou laïque , qui entrera en Anglece terre sans lettres de passage du roi , soil saisi et gardé eu prison , et a que tous les Gallois en général soient chassés des écoles d'Anglea terre ^» d Pour découvrir les motifs de cette ondonnance, et bien comprendre d'ailleurs où était le point qui blessaii sensiblement les intérêts du roi et des barons anglo-normands dans la résistance de Thomas Beket , il faut qpie le lecteur tourne un mooient ses yeux vers les terres nouvellement conquises sur la nation cambrienne.

Le pays de Galles , entamé, comme on l'a vu , par des invasions en différents sens, ofirait alors les mêmes scènes d'oppression et de lutte iiationale que l'Angleterre avait présentées dans les cinquante preniièi^s années de la conquête *. Il y avait insurrection journalière contre les conquérants, surtout contre les prêtres venus à la suite des soldats , et qui , soldats eux-mêmes sous un habit de paix , dévoraient avec leurs parents, établis auprès d'eux, ce qu'avait épargné la guerre ^. S'imposant de force aux indigènes comme pasteurs spirituels, ils venaient, en vertu du brevet d'un roi étranger, s'asseoir à la place d'anciens prélats , élus autrefois par le clergé et le peuple du pays ". Recevoir les sacrements de TËglise de la main d'un* étranger et d'un ennemi , était pour les Gallois une gêne insupportable et peutrêtre la plus cruelle des tyrannies de la conquête \ Aussi, du

I Godwino flllo Eadwini nacerdoUs miles suus Godricus saiutem. ( SorlpU rer. Kallic. etfk'anclc., t XVI; p. 5SQ, in nota ê. — Qui me Id Ilalia donasti cingulo militari... («put. Joann. Sambfr., ibid , p. 5S1.) — ' Itiid.

• ^ Nisi habeal liUeras domini régis de passngio suo... nt omnes Wallenses qui sunt in scholis in Anglia ejiciantur. (Gervas. Gatiltwr^ cliron., apud liitl. angi. SoripL, l. Il , coi. 1409,ed.8elden.)

< Voyez plus haut, livre tiii.

^ Plus roJIitaris In mullis quam ci«riea1is eoListoni» (Oirald. Cjimbrsns., I>« jvre et statu meiievens. eceles. ; Anglia 8»cra , t. II , p. 88S.) — Que morbo laboraot fere singuli ab Angliffi flnibus hic intrusi, terras ecclesi» sue... alienavit , ut ubi mllitaribut... manu amplissiina largiretur... nepoti suo contulit ( Ibid., p. MM.)

« Advenœ et alienigcnie. (lliid., passim.) — ' Ibid.

LIVBË ÎX. 94

moment que rarchevôque anglais Beket eut levé la tête contre le roi *«<^« d'Angleterre, Vopinion nationale des Catnbriens se déclara-t-elle fortement pour rarchevéque , d'abord par cette raison populaire que tout ennemi de Fennemi est un ami , et ensuite parce qu'un prélat de race saxonne y en lutte avec le petit-fils du vainqueur des Saxons, semblait, en quelque sorte , le représentant des droits religieux de tous les hommes réunis par force sous la domination normande *. Quoique Thomas Beket fût complètement étranger à la aation cambrienne, d'affection comme de naissance; quoiqu'il n'eût jamais donné le moindre signe d'intérêt pour elle , cette nation l'aimait, et eût aimé de même tout étranger qui, de loin , indirectement, sans nulle intention bienveillante , eût éveillé en elle l'espoir d'obtenir de nouveau des prêtres nés dans son sein et parlant son langage.

Ce sentiment patriotique , enraciné chez les habitants du pays de Galles, se manifestait avec une opiniâtreté invincible dans les chapitres ecclésiastiques, où se trouvaient ensemble des étrangers et des indigènes. Presque jamais il n'était possible de déterminer ces derniers à donner leurs suffrages à un homme qui ne fût pas Gallois , de race pure , sans mélange de sang étranger ^ ; et, comme le choix de pareils candidats n'était jamais confirmé par le pouvoir royal d'Angleterre , et que d'ailleurs rien ne pouvait vaincre l'obstination des votants, il y avait une aorte de schisme perpétuel dans la plupart des églises de la Cambrie , schisme plus raisonnable que d'antres qui ont fait plus de bruit dans le monde ^. C'est ainsi qu'à la cause de l'archevêque Thomas , quel que fût le mobile personnel de cet homme, soit l'ambition , spit l'amour de la résistance et Teutêtement, soit la conscience d'un grand devoir, se joignait de toutes parts une cause nationale , celle des races d^hommes asservies par les aïeux du roi dont.il s'était déclaré l'adversaire.

L'archevêque, délaissé par le roi de France, son ancien protecteur? et réduit à subsister d'aumênes, vivait à Sens , dans une pauvre hôtel-

* BeeleiiaftUeBni namque liberUtem olim in regno peiditam quam d ici us mtrlyr egn^UB capul ad hoc giadii» exponens. (Girald. Gambrfns., De rébus a se gestis; Anglia aacra, U II , p. 583.)

' Uid poleril quod ibieunque WaieiuM» libenia ad eligendum habenas habuerint nanquam... quempiam prater IKaleosemBitii prœAoieni, et iUum genUbua aliis neque DaUura, nec nulrUura* neenalione, «ed nec eduçaUoue permixtum. ((ilrald. Camhrena., De* jure et slatu menevens; eceles.; Aogliaucra, t. II, p S89.)

' Scbismalein focleaia fado... in purum Walenscm coosenaerunt. (Ibid.)

II0B. lerie. Un jour qu'il était assis dans la salle commune, s'entretenant avec ses compagnons d*exil ', un serviteur du roi Louis se présenta , et leur dit : « Le roi , mon seigneur, vous invite à vous rendre à sa a cour. — Hélas ! reprit Tun des assistants , c'est sans doute pour (( nous bannir. Voilà que rentrée de deux royaumes va nous être «interdite; et il n'y a pour nous aucun secours à espérer de ces a larrons de Romains, qui ne savent que voler les dépouilles du mala heureux et de l'innocent ^. » Ils suivirent l'envoyé , tristes et soucieux comme des gens qui prévoient un malheur. Mais, à leur grande surprise , le roi les accueillit avec des signes extraordinaires d'aifection, et même de tendresse. Il pleura en les voyant venir ' ; il dit à Thomas : « C'est vous, mon fière , c'est vous seul qui aviez bien vu ; « et nous tous , nous étions des aveugles , en vous donnant conseil tt contre Dieu. Je me repens , mon père , je me repens , et vous proie mets désormais de ne plus manquer ni à vous ni aux vôtres \ » La vraie cause de ce retour si prompt et si vif n'était autre qu'un nouveau projet de guerre du roi de France contre Henri II.

Le prétexte de cette guerrje fut la vengeance exercée par le roi d'Angleterre sur les réfugiés bretons et poitevins que l'autre roi lui avait livrés à condition de les recevoir en grâce. Il est probable qu'en signant la paix à Montmirail, le roi Louis ne s'attendait nullement à l'exéciition de cette clause insérée par simple pudeur; mais peu de temps après , et lorsque Henri II eut fait périr les plus riches d'entre les Poitevins, le roi de France , ayant des raisons d'intérêt pour recommencer la guerre , s'autorisa de la déloyauté de l'Angevin envers les réfugiés ' ; et son premier acte d'hostilité fut de rendre à Thomas Beket sa protection et ses secours. Henri II se plaignit, par un message exprès, de cette violation flagrante de la paix de Montmirail. «Allez,

■ Sedetite archiepiacopo euro suU iu hospfUo, dum conCabularentur... (Vita B. Thom» quadripart., Hb. ii , cap. zxtii , p. 98.)

> Ut ejlciamur a regno... (Ibid.) - Nec ad romaooB iatroiies nos expodil reeurrere, quippe qui mf^erorum spolia diripiunt. ( Ibid.)

' Obortis lacrymis projeeil se ad pedes arebiepisoopi cum slngultu. ( Gorvas. Canloar. cbron. , apud tiisL angl. Sciipt , col. 1406, éd. Selden.)

* Vere, domine mi paler, tu solus vidisU... vere, pater mi, lu solos vidisti : nos omnes ooeci niitiius, qui centra Deum Ubi dedirous consliium... poniteo, pater, eign- Titer pœniteo. (Viia B. Thomse quadripart., llb. it , cap. utii , p. M.)

^ Voyei plus haut, livre nu. — Quod rex Anglise oinncs eonrenUones illas quas cum Pictavis et Britonibus, ipsorege Francoruoi medianie,... fecerat.. confregissei. (Ger* vas. Canluiir. cbron., apud hisl. angl. Script., t. II, col. 1406 et 4407, éd. Selden.)

« répondit le roi de France au messager, allez dire à votre roi que , iim. « s'il tient aux coutumes de son aieul , je puis bien tenir à mon droit « héréditaire àe secoivir les exilés *. »

Bientôt Tarchevéque , reprenant Toffensive , lança de nouveaux arrêts d^excoromunication contre les courtisans , les serviteurs et les chapelains du roi d'Angleterre, surtout contre les détenteurs des biens de Févéché de Ganterbury. Il en excommunia un si grand nombre , que , dans le doute où Ton se trouvait si la sentence n'était pas ratifiée secrètement par le pape , il n'y avait plus dans la chapelle du roi personne qui , à l'office de la messe , osât lui donner le baiser de paix'. Thomas adressa en outref à l'évoque de Winchester, Henri , frère du roi Etienne , et comme tel ennemi secret de Henri II , un mandement pour interdire en Angleterre toutes les cérémonies religieuses , excepté le baptême des enfants et la confession des mourants , à moins que le roi, dans un délai fixé, ne donnât satisfaction à l'éjtlise de Ganterbury '. Il y eut un prêtre anglais qui , d'après ce mandement, refusa de célébrer la messe ; mais son archidiacre le lui ordonna, ajoutant : « Et si l'on venait de la part de l'archevêque vous « dire de ne plus manger, est-ce que vous ne mangeriez plus ^ ? » La sentence d'interdit n'ayant obtenu l'assentiment d'aucun évêque en Angleterre, ne fut point exécutée, et l'évêque de Londres partit pour Rome, avec des messages et des présents du roi'. Il en rapporta , après l'avoir bien payée , une déclaration authentique affirmant que le pape n'avait point ratifié, et qu'il ne ratifierait point les sentences d'excommunication lancées par l'archevêque. Le pape lui-même écrivit à Beket pour lui ordonner de révoquer ces sentences dans le plus court délai *.

Mais la cour de Rome , attentive à se ménager en toute occasion

■ Ile régi vestro iiunclantes. quia Bi rex Angliie eonsueladinet avitas quas \ocat eonsueludiiies... non sustiiiel abrogari... (Vita B. Tlioros quadrfpart, lib. ii, cap. xiriii, p. 400.)

' Ut vix in capella régis invenirelar qui n?gi , de more eeeleaiiB, pacis osealum dare valeret (Gervaa. Cantuar. ehron., apud hist angl. Script., t. II. col. 1407, éd. Selden.)

* Bpist. B. ThooMB ad winton. episc., apud Script, rer. gallic. et francic, t XVI , p. 380 et 809.

* Saoerdoo ceMorel a eomesUoue, si nuncius dixitiel ei ex parte archiepiscopi ne eomederet? ( Wlllelmi ad Thomam «pist., apnd Bcripl. rer. gallic. et francic, t XVI , p. 807.)

^ Bpist B. ThomiB ad Joann. Neapolitanum , ibid., p. 309.

* Rpisl. Alexandri pap« ad Thomam , Ibid., p. 800.

f i«. des sûretés personnelles y demanda que les excommuniés , en recevant leur absolution , prêtassent le serment de ne jamais se séparer de rÉglise '. Tous, et notamment les chapelains du roi, y eussent consenti volontiers; mais le roi ne le leur permit pas , aimaht mieux les laisser , comme on disait alors , sous le glaive de saint Pierre ' . que de s'ôter à lui-même on moyen d'inquiéter Téglise romaine. Pour terminer ce nouveau différend , deux légats , Vivien et Gratren , allèrent trouver Henri à Domfront. H était à la chasse au moment de leur arrivée, et il quitta la forêt pour tes viâiter à leur logement'. Pendant son entrevue avec eux , toute la troope des chnssenrs , conduite par le jeune Henri , fils atné du roi , vint à rhôtellerie des légats , criant et sonnant du cor pour annoncer la prise d'un cerf*. Le roi interrompit brusquement son entretien avec les envoyés de Rome , alla aux chasseurs, les complimenta , dit qu'il leur faSsait présent de la béte , et retourna ensuite auprès des légats , qui ne se montrèrent offensés ni de ce biziarre incident, ni de la légèreté avec laquelle le roi d'Angleterre les traitait, eux et l'objet de leur mission *.

Une seconde conférence eut lieu an parc de Bayeux ; le roi s'y rendit à cheval, avec plusieurs évêques d^Angleterre et de Normandie. Après quelques paroles insignifiantes, il demanda aux légats si décidément ils ne voulaient point absoudre ses courtisans et ses chapelains sans aucune condition *. Les légats répondirent que cela ne se pouvait. — a Par les yeux de Dieu, répliqua le roi, jamais plus « de ma vie je n'entendrai parler du pape ^ ; » et il courut à son cheval. Les légats, après avoir fait quelques semblants de résistance , lui accordèrent tout ce qu'il voulait ". <r Ainsi donc , reprit Henri II , (( vous allez passer en Angleterre pour que l'excommuriicâtion soit « levée le plue solennellement possible *. » Les légats; hésitèrent à répondre, a Hé bien ! dit le roi avec humeur, faites ce qu'il vous

• Anonymi ad Tbomam cpist., apud Script rer. galilc «t francie., t. XVI, p. ne. 3 Gladiua beaU Pétri , Bpicuium beati Pciri.

• Venit rei de nemore. (Ationymi ad Thomam epi»l , Mû.) <> BucciDanleasiculsoiel de<:apUon«c«rvi.(U>id.) — Mbid.

•^ Peleni ab eis quod clericos suos abeolverent aine juramcnio. ( Ibid.)

^ PeroculoBDei.(lbid.)

" Quo audito, archiepisoopi etepiacopi quotquot eraul, ad nuilcios vetferanl, et aupplicaverunt eiB quod hoc facer«nt, ipsi vero cum Bumma difUcultale conceaserunl (Ibid.)

• Quod ipni Ireni In AnRiiam eaina absolvendl exeommunieaiM. ( lbid.,S7t.)

s plaira ; mais sachez que je ne tiens nul compte dç vous ni de vos iio». a excoiDinvDications , et que je m'en soucie comme d'un œuf\ » Il remonta précipitamment à cheval ; mais les archevêques et les évèques normands coururent après lut , en criant, pour lui persuader de descendre et de rebouer l'entretien. « Je suis, je sais aussi « bien que vous tout ce qu'ils peuvent faire y disait le roi , toujours « marchant ; ils jnettront mes terres sous Finterdit : mais est-ce que 0 moi, qui peux m'emparer d'une ville forte en nn jour, je n'au- ^ « rais pas raison d'un prêtre qui viendrait interdire mon royauilie ^? » Â la fin , les esprits se calmant de part et d'au Ire , on en vint à une nouvelle discussion sur le différend du roi avec Thomas Beket. Les légats dirent que le pape souhaitait la fin de ce scandale , qu'il ferait beaucoup po«r la paix , et s'engagerait à rendte l'archevêque plus docile et plus traitable. « Le pape est mon père spirifuel, reprit a alors le roi , tout à fart radduci , et je consentirai , pour ma part , à « faire beaucoup à sa requête ' ; je rendrai même, s'il le faut, à celui « dont ftous parlons , son archevêché et mes bonnes grâces, pour fui « et pour tous ceux qui , à cause de lui , se sont fait bannir de mes « terres *. » L'entrevue oii l'on devait convenir des termes de la paix fut fixée au lendemain; mais, dans cette conférence, le roi Henri se mit à pratiquer l'expédiem des restrictions qu'il reprochait à l'aN chevêque , et voulut faire inscrire qu'il ne serait! tenu à rien que sauf rhonneor et ht dignité de son royaume >. Les légats refusèrent d'accéder à cetf e clause inatlendiie ; mais leur refus modéré, en suspendant la décision de l'affaire, ne troubla point la bonne intelligence qui régnait entre eut et le roi. Ils donnèrent plein pouvoir à Rotrou^ archevêque de Rouen, d'aller, par l'autorité du pape, délier de son excommunication Gilbert Poliot, évéque de lontfres*. Os

* Facile quod ▼ullis; ego neque vos.neque excoinmunicaUone& vestras appreliur, vd dubito unum ovum. ( Anonymi ad Thomam epist, apud Script, rer. galiic. et fratiàc,t XYl.p. 37*.) .

' 6eio« seio, inlerdicent terram ineam. Sed numquid v^o qui possum capere lingulitf dicbus castrum fortiuimum, potero capere unum clerieum sï inlerdixerit Urram neaffl?(lbi<l.)

* Oporlet mé facere multum pro prece domini Fapce.qui domliiuii cl paler meus rt^t.

[mû.)

* Bt ideo Teddo ei archiepi«copaluui suuni et pacem itioaiH .- et ouiiiibaBqui pro co eilra terrain sunt. (Ibld.)

^ Quod ÎD forma pacia 8cribenitur, salva digiiilale retsiii sui. (Ibid.)

* Epitt. Alexaudri pap» ad rotomaK. et nivern. epise.. apud Script, rer. ^llllic. et fraiieic., I. XVI , p. MS.

96 LIVHE IX.

U69 envoyèrent en même temps à Thomas des lettres qui lui recommandaient, au nom de l'obéissance qifil devait à TÉglise, rhumilité, la douceur et la circonspection envers le roi ' .

1170. On se rappelle avec combien de soins Guillaume le Bâtard et son conseiller Lanfranc avaient travaillé à établir, pour le maintien de la conquête , la suprématie absolue du siège de Ganterbury. On se rappelle aussi que Fun des privilèges attachés à cette suprématie était le droit exclusif de sacrer les rois d'Angleterre , de peur que 'e nnétropolitain d'York ne fût quelque jour entraîné, par la rébellion de ses diocésains, à opposer un roi saxon oint et couronné par lui aux rois de la race conquérante*. Ge danger n'existant plus, après un siècle de possession, les politiques de la cour de Henri U , afin d'énerver le pouvoir de Thomas Beket , résolurent de faire un roi d'Angleterre , sacré et couronné sans sa participation '.

Pour exécuter ce dessein, le roi Henri présenta aux barons anglonormands son fils atné, et leur exposa que, pour le bien de ses vastes provinces, un collègue dans la royauté lui était devenu nécessaire, et qu'il souhaitait de voir Henri , son fils , décoré du même titre que lui *, Les barons n'opposèrent aucun obstacle aux intentions de leur roi , et le jeune homme reçut l'onction royale des mains de l'archevêque d'York, assisté des évêques suifragants de l'archevêché de Ganterbury, dans l'église de Westminster, inmiédiatement dépendante du même archevêché. Toutes ces circonstances constituaient , selon le code ecclésiastique, une complète violation des privilèges de la primatie anglaise'. Au festin qui suivit ce couronnement, le roi voulut servir son fils à table , disant , dans l'effusion de sa joie paternelle, que depuis ce jour la royauté cessait de lui appartenir*. Il ne s'attendait pas qu'avant peu d'années ce propos, jeté légèrement , serait relevé contre lui-même , et que son propre fils le sommerait

> Viviani legaU ad Thomam épiai., apud Scripl. rer. gallic et frande., t. XVI,

' Voyei livre t, 1 1 , p. f».

^ lu odium archiprmulis et in ]8B»ionem dignitalis eoclesi» canluarionris. ( Vita B. Thoinae quadripart., lib. ii, cap. ixxi, p. 101 ) • Bp&ft. B. Tboms ad winton. epiac.» apud Script, rer. gallic. et ftvnclc, 1. XVI , p. 4i9.

* CoiiTocatia regnl prooeribua. (Vita B. Ttioms quadripart., lib. ii, cap. xxxi, p. 403.) — ^ Ibid., p. 108.

• Poflt ooronationem, celehrato convivio, pater fliio dignatu» est mlnistrare et ae regem non eue proteatari. (Ildd.)

de ne plus prendre le titre de nii, ffoisqu'il Tavait solenneHement ^^'^^ abdiqué.

La Yiolation des anciens droits de la primatie n'eut point lieu sans Tagrénient du pape ; car, avant de rien entreprendre, Henri II s'était muni d'une lettre apostolique , qui l'autorisait à faire sacrer son fils comme il voudrait et par qui il voudrait * . Mais , comme cette lettre devait rester secrète, la chancellerie romaine ne se fit point scrupule d'envoyer à Thomas Beket une autre lettre, également secrète, dans laquelle le pape protestait que le couronnement du jeune roi par l'archevêque d'York s'était fait malgré lui , et que malgré lui encore l'évèque de Londres avait été relevé de son excommunication ^. A ces faussetés manifestes, Thomas perdit toute patience; et il adressa, en son propre nom et au nom de ses compagnons d'exil , à un cardinal romain, appelé Albert, une lettre pleine de reproches, dont rftcreté passait toute mesure.

« Je ne sais comment il arrive que, devant la cour de Rome, ce « soit toujours le parti de Dieu qu'on sacrifie ; de sorte que Barrabas c se sauve et que le Christ soit mis à mort '. Voici la septième année «que, par l'autorité de cette cour, je continue d'être proscrit, et c TÉglise d'être en souffrance. Les malheureux, les exilés, les innoff cents sont condamnés devant vous par la seule raison qu'ils sont ff faibles, qu'ils sont les pauvres de Jésus-Christ, et qu'ils tiennent « à la justice^. Je sais que les envoyés du roi distribuent ou promet- « tent mes dépouilles aux cardinaux et aux courtisans ; mais que les c cardinaux se lèvent contre moi , s'ils le veulent , qu'ils arment non- « seulement le roi d'Angleterre, mais le monde entier pour ma perte, a je ne m'écarterai de la fidélité due à l'Église ni en la vie ni en la « mort , remettant ma cause aux mains de Dieu , pour qui je soui&e « la proscription et l'exiP. J'ai désormais le ferme propos de ne plus « importuner la cour pontificale. Que ceux-là se rendent auprès

' Epist. B. Thoms ad Aleiandram III papam, apud Script, rer. gaflic et franeic, l XVI, p. 414. — > Ibid.,p.4ao.

' Ncado quo paeto pan Domfnl semper roaclatur in curia. (Episl.B. Thoma; ad Albertam cardinalem , apud Script, rer. gallic. et fraiicic, t. XVi, p. 4460

* Condamnantur apud Toa miser!» exules, innoeentes , nec ob aliud... nisi quia paupères ChrisU sunt et imbecines. ( Ibid.)

* Ronne noslra spolia que nuncii régis cardiiiallbus et curlalibus largiontur et promittont.. inaursant qui voluerlnt cardinales. (Ibid., p. 447.)

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