‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 6 sur 41 · LIVRE · texte numérisé non relu

LIVRE

c l'archevêque ' . d Ue graves raisons de politique extérieure détenni- it7o. nèrent Henri II à ne point se rendre à ses conseils, bien qu'ils fussent parfaitement d'accord avec son aversion personnelle contre Thomas lieket. Les négociations commencèrent ; il y eut échange de lettres entre le roi et Tarcbevéque , indirectement et par des mains tierces, . comme entre deux puissances contractantes. Une des lettres de Thomas, rédigée en forme de note diplomatique, mérite d'être citée comme spécimen curieux de la diplomatie du moyen âge.

<c L'archevêque, disait Beket parlant de lui-même, tient beaucoup (( à ce que le roi , si la réconciliation a lieu , lui donne publiquement « le baiser de paix,- car cette formalité est d*un usage solennel chez « tous les peuples et dans toutes les religions, et nulle part, sans « elle, il ne se conclut de paix entre personnes ci-devant ennemies '. « Le baiser d'un autre que le roi , de son fils, par exemple, ne remet plirait point le but; car on pourrait en induise que l'archevêque est a rentré en grâce avec le fils plutôt qu'avec le père ; et , si une fois a ce mot était jeté par le monde, quelles ressources ne fournirait41 « pas aux malveillants ' ! Le roi , de son côté pourrait prétendre que « son refus de donner le baiser voulait dire qu'il ne s'engageait point n de bon cœur, et , par la suite , manquer à sa parole sans se croire a noté d'infamie *. D'ailleurs, Tarchevêque se souvient de ce qui est « arrivé à Robert de Silly et aux autres Poitevins qui firent leur paix « à Montmirail ; ils furent reçus en grâce par le roi d'Angleterre avec a le baiser de paix, et pourtant, ni cette marque de sincérité publi- « quement donnée , ni la considération due au roi de France, médiaci teur dans cette affaire , n'ont pu leur assurer la paix^ni la vie '. Ce « n'est donc pas trop demander que d'exiger cette garantie , elle- « même si peu sûre *. n

Le % juillet de l'année 1 170, dans une vaste prairie , entre Fre-

I CoDCordiam regno inutilem eue... nisl... ( Bpist. B- Thome ad Alezandrum III papam, ibid., p. M3.)

3 Quae rorma solemnis esl io omiii gente et in omni religioiie, et dira quam nuëquam pa\ antea dissidentium con&rmatur. ( Epi(»l. B. Thomœ ad Bernarduni nivern. epiac., apud Script, rer. gallic et nrancic, t. XVI, p: 424.) 3 Vicario filii régis oaculo... quod Terbum ai aemel audiretur in turlia... ( Ibid.) .< Rer, ftub prœtextu negati oaculi, crederetur exemptua infamis. ( Ibid.) ^ Redeat in memoriam Boberlua de Sylliace et alii qui... quibus ai nec oBculuin publiée datum... Teram eontulit paeem. ( Ibid.) ' Soiemnem exigat eauUonem. (Ibid.)

4470. teval et La Ferté-Bemard , il y eut un congrès solennel pour la double pacification du roi de France avec le roi d'Angleterre , et de celui-ci avec Thomas Beket*. L'archevêque s'y rendit, et lorsque, après la discussion des affaires politiques , on en vint à parler des siennes , il eut avec son adversaire une conférence à ftart et en plein champ '. L'archevé<]ue demanda au roi , premièrement , qu'il lui fût permis de punir l'injure faite à la dignité de son église par l'archevêque d'York et par ses propres suffragants. « Le couronnement de votre fils par « un autre que moi , dit-il , a énormément lésé les droits antiques de « mon siège. — Mais qui donc , répliqua vivement le roi , a couronné a mon bisaïeul Guillaume , le conquérant de l'Angleterre ? n'est-ce a pas l'archevêque d'York 'to — Beket répondit qu'au moment de la conquête, l'église de Ganterbury se trouvait sans légitime pasteur; qu'elle était , pour ainsi dire , captive sous un certain Stigand , archevêque réprouvé par ie pape, et que, dans cette nécessité, il fallait bien que le prélat d'York , dont le titre était meilleur , couronnât le Conquérant^. Après cette citation historique, dont le lecteur peut apprécier la justesse, et plusieurs autres propos, le roi promit de faire droit à toutes les plaintes de Thomas; mais, pour la demai.de du baiser de paix , il l'écarta poliment, disant à l'archevêque : «Nous nous reverrons bientôt en Angleterre , et c'est là que nous nous embrasserons '. x>

Au moment de se séparer du roi , Beket le salua en inclinant le genou; et, par un retour de courtoisie qui étonna les assistants, Henri II, comme il remontait à cheval, lui arrangea et lui tint l'étrier *^ Le jour suivant , on crut remarquer entre eux quelque retour de leur ancienne familiarité ''. Des messagers royaux portèrent au jeune

1 In prato amœniMimo ( Vlta B. Thomœ quadripart, llb. m, cap. i, p. 107.) > Ibid.

* Quis, inquit, coronaTit regem Wilielmum , qui aibi Angliam subjagavit?.., nonne eboracensis? ( Bpist. B. Thomœ ad Alexandrum 111 papam , apud Scrfpt. rer. gallii-. et francic, t XVI . p. 439.)

* Qua neeeesilatc tune, arcblepiscopus eboracensis, qui eral clarioria opinionis, f lli regf coronam imposuil. (Ibid.) — Voyez livre m et livre iv , 1. 1.

^ In terra mea... ejua osculabor os. vWillelmi fllii Stcptiani VitaS. Thonisp , p. «S , apud hiat. angl. Srripl., éd. Sparke.)

* SUiphum archiepiftcopi arripiens, ebm levavîl in equum. (Gervas. Gantuar. chron., apud hist. angl. Script., t. Il , col. 1419, éd. Selden.)

' Secundum motem fainiliaritatts antique. (Kpist. B. Thomœ ad Alnandrum III papam , apui Script, rer. galHc. et francic, t. XVI , p. 444.)

Henri, collègue et lieutenant de son père , des lettres conçues en ces i^o. termes : a Sachez que Thomas de Ganterbury a fait sa paix avec moi, « à ma pleine satisfaction. Je vous commande donc de lui faire tenir, « à lui et aux siens , toutes leurs possessions librement et paisible- « ment * . » L'archevêque retourna à Sens pour se préparer au voyage ; ses amis, pauvres et dispersés dans différents lieux, préparèrent leur mince bagage , et se réunirent ensuite pour aller saluer le roi de France , qui , selon leurs propres paroles, ne les avait point rebutés quand le monde les abandonnait ^. a Vous allez donc partir , dit a Louis VII à Tarchevéque : je ne voudrais pas pour mon pesant « d'or vous avoir donné ce conseil ; et, si vous m'en croyez , ne vous a fiez point à votre roi, tant que vous n'aurez pas reçu le baiser de a paix '. 0

Plusieurs mois s'étaient déjà écoulés depuis l'entrevue de réconciliation, et, malgré les dépêches ostensibles envoyées par le roi en Angleterre , l'on n'apprenait nullement que les détenteurs des biens de l'église de Ganterbury eussent été contraints de les restituer; au contraire , ils se moquaient publiquement de la crédulité et de la simplicité du primat , qui se croyait rentré en grâce. Le Normand Renouf de Broc était allé jusqu'à dire que , si l'archevêque venait en Angleterre , on ne lui laisserait pas le temps d'y manger un pain entier ^. Thomas reçut en outre , de Rome, des lettres qui l'avertissaient que la paix du roi n'était qu'une paix en paroles , et lui recommandaient, pour sa propre sûreté, d'être humble, patient et circonspect', n sollicita une seconde entrevue pour s'expliquer avec le rof sur ces nouveaux motifs de plainte , et le rendez-vous eut lieu à

* Seialis quod Thomas csntuariensis pacem mecum feeit ad votuntatem meam... facfaUa habere ei el buIb res auaa bene et in pace. ( Gorvas. Gantuar. ehron., apud hiil. angl. Script, t U , col. 1413 , ed Selden.)

> Prout adhuc pauperea et exules poterant... qai , deaerenle eos mundo» tam benfgne ausceperant ( Vita B. Thom» quadripart., lib. m , cap. m , p. IIO.)

3 Quod pro lanta quantitate auri , quantua ipee eat, non conauleret ot terram ejua, niai prias aceepto publiée pads osculo, ingrederemur. (Bpist. B. Thomœ ad Willelmum senonens. archlep., apud Script, rer. gallic. et francic , t. XVI, p. 400 )

* Banulphus de Broch... gloriatus est quod non diu gaudd[>lmu8 de paoe restra, quia non comedemus panem integrum In Anglia antequam ille, ut minatur, nobis auferat vitam. (Bpist. B Thooiœ ad Henricum, apud Script rer. gallic. et francic, t XVI, p. 460)

^ Pacem eum Angllœ rege factam in soIisTerbis consistere. (Summarlum epist Pétri eardinalls ad Thoiham , apud Script, rer. gallic. et fhincic., t XVI , p. 4ftS.)

<«7o. Chanmont , près d'Amboise, sous los auspices du comte dn Blois '. H n'y eut, cette fois , que de la froideur dans les manières de Henri II , et les gens de sa suite affectèrent de ne pas regarder Farchevêque *. La messe qu'on célébra dans la chapelle royale fut une messe de Toffice des morts ; elle avait été choisie exprès, parce que , selon cet office, les assistants ne s'offraient point mutuellement le baiser de paix à l'Évangile '. L'archevêque et le roi , avant de se quitter, firent quelque temps route ensemble , et se chargèrent à l'envi de propos amers et de reproches*. Au moment de la séparation , Thomas fixa les yeux sur Henri d'une manière expressive, et lui dit, avec une sorte de solennité : a Je crois bien que je ne vous reverrai plus. — Me a prenez-vous donc pour un traître?» répliqua vivement le roi , qui devina le sens de ces paroles. L'archevêque s'inclina et partit».

Dans les divers entretiens qu'ils avaient eus ensemble , le jour de la réconciliation, Henri II avait promis d'aller à Rouen, à la rencontre du primat , d'y acquitter pour lui toutes les dettes qu'il avait contractées dans l'exil , et de l'accompagner ensuite en Angleterre , ou , tout au moins , de le faire accompagner par l'archevêque de Rouen. Mais, à son arrivée à Rouen, Beket ne trouva ni le roi, ni l'argent promis, ni aucun ordre de l'accompagner transmis à l'archevêque*. Il emprunta trois cents livres, et, au moyen de cette somme , il se mit en route vers la côte voisine de Boulogne. On était alors au mois de novembre , dans la saison des mauvais temps de mer; le primat et ses compagnons furent contraints d'attendre quelques jours au port de Wissant, près de Calais'. Une fois qu'ils se promenaient sur le rivage, ils virent un homme accourir vers eux, et le prirent d'abord pour le patron de leur vaisseau , venant les avertir de se préparer au passage *; mais cet homme leur dit qu'il

1 Vit! B. Thom» quadriparl., lib. m, cap. ii, p. 109. — > Ibid. ' Ne si forte archipneaul alii missie interesiiet, in missa osculum paeis sibi oITerret (Ibid.)

* Inter ▼iandam mutuo se inTicem otijurgantes , uterque vicissim aller alteri oollata pridem beneflcia imprcperavit ( Ibid.)

^ Dicit mihi aifimua quod sic discedo a vobis, quasi quem amplius in bac viU non videbitis. Aex : Habes me proditorem ? .. (Willelmi fiiii Stephani Vita S. Thomae, p. 74, apud hist. angl. Script., éd. Sparlie.)

* Ibid.

' Epist. Joann. Saresber., apud Scripl. rer. gallic. et francic, t. XVI , p. 613.

* Tanquam ad naulum exigendum properantem. ( Vita B. Tliomae quadripart., lib. 111, cap. III, p. 140.)

était clerc et doyen de l'église de Boulogne, et que le comte , son hto. seigjieur , renvoyait les prévenir de ne point s'embarquer, parce que des troupes de gens armés se tenaient en observation sur la côte d'Angleterre, pour saisir ou tuer Tarchevôque'. «Mon fils, répondit « Thomas au messager, quand j'aurais la certitude d'être démeni- « bré et coupé en morceaux sur l'autre bord , je ne m'arrêterais « point dans ma route. C'est assez de sept ans d'absence pour le « pasteur et pour le troupeau •. » Les voyageurs s'embarquèrent ; mais , pour tirer quelque profit de l'avertissement qu'ils venaient de recevoir, ils évitèrent d'entrer dans un port fréquenté, et prirent terre dans la baie de Sandwich , au lieu qui offrait le moins de distance de la mer à Canterbury*.

Malgré leurs précautions , le bruit courut que l'archevêque avait débarqué près de Sandwich. Aussitôt le Normand Gervais, vicomte de Kent , se mit en marche vers celte ville avec tous ses hommes d'armes, accompagné de Renouf de Broc et de Renauld de Garenne, deux seigneurs puissants et les plus mortels ennemis de Beket *, Ce qu'il y a de remarquable , c'est qu'à la môme nouvelle , les bourgeois de Douvres , hommes de race anglaise , prirent les armes de leur côté pour secourir l'archevêque, et que ceux de Sandwich s*armèrent auséi quand ils virent approcher les cavaliers normands^, a S'il a eu l'effronterie d'aborder, disait le vicomte Gervais , je lui a coupe la tête de ma propre main *. » L'ardeur des Normands fut un peu ralentie par l'attitude du peuple; ils s'avancèrent cependant répée nue , et Jean , doyen d'Oxford , qui accompagnait le primat, courut au-devant d'eux en criant: «Que faites-vous? Re-

' Provide Ubi : paraU sunt qui quflenint animam tuam , portus Iransmarinoa otMi • dentés, ut exeuiiteni te anavi rapiant et trucident. (Vlta B. Thome quadripart, libjii, p. HO.)

> Crede, flii , Jiee Bi membraUm decerpendus sim... sufOcial... gregem pastorio sut abaentiam luxlwe septennem. ( Ibi(!(^)

^ Ibid., cap. IT, p. IIS.

* Arreptis armis satellites plurlmi cum fesUnatione Sandwicum peUeruot (Gervaa. Cantuar. Cbron., apud hist aogl. Script., col. 1443, éd. Selden.)

^ Audito. . armalorum adventu , homines de villa cucurrerunt ad arma, pro domin^ SQO et paatore si necesse esset pugnare volentes; idem... feoerant burgenses DoToriO!.

«... Gervasium Cantis comltem qui palam minabatur, »i forte priesumeremus ap plicare, nobis caput amputaturos. ( Epist. B. Thomee ad Alexandmm III papam , apud Script, rer. gallie. et francic, t XVI, p. 464.)

1170. tf mettez vos épées; voulez-vous que le roi passe pour un traître * ? » La multitude s'amassant , les Normands remirent Tépée au fourreau, se contentèrent de visiter les coffres de Tarchevôque pour y chercher des brefs du pape, et retournèrent à leurs châteaux^.

Sur toute la route de Sandwich à Ganterbury , les paysans , les ouvriers et les marchands vinrent au-devant de l'archevêque, le saluant , criant et s'attroupant en grand nombre ; mais pas un riche, pas un personnage honoré , pas un homnie de race normande ne félicitait Texilé sur son retour* : au contraire, ils s'éloignaient des lieux de son passage, se renfermaient dans leurs maisons fortes, et faisaient courir d'un château à Tautre le bruit <iue Thomas Beket déchaînait les serfs des champs et les tributaires des villes, et qu'il les promenait à sa suite ivres de joie et de frénésie^. De sa ville métropolitaine , le primat se rendit à Londres pour saluer le fils de Henri n. Toute la boui^eoisie de la grande cité descendit dans les rues à son passage ; mais un messager royal vint lui barrer le chemin, au nom du jeune roi, et lui signifier Tordre formel de retourner à Ganterbury, avec défense d'en sortir'. Dans ce moment, un bourgeois de Londres , enrichi par son commerce malgré les exactions des Normands, s'avançait vers Beket, pour lui tendre la main : « Et « vous aussi , lui dit le messager, vous allez à l'ennemi du roi*?... » L'archevêque reçiit avec dédain l'injonction de retourner sur se3 pas, et dit qu'il ne repartirait point, s'il n'était d'ailleurs rappelé à son église par une grande solennité prochaine ^. En effet le temps de Noël approchait; Thomas revint à Ganterbury, entouré de pauvres gens qui, à leur propre péril, s'armèrent d'écus et de lances rouillées

1 Ne temeritas eorum dominum regem... nota proditionis fnureret. (Epist Joann. Sareaber. ad Petrum abt>at. 8. Bemigii, apud Script, rer. galiic. ci (hincic., t. XVI, p. 613.)

> Bl fortaaae satellites vim paraneot, niai eos compeseuiaiet Uimultui popularis. (Ibid., p. 644.) ^

' Ranifl de numéro divitum aut honoratoram vlsiUtor aecedit ( Ibid., p. MSO

« Willeiml mii Stepliani Vite S. Thom», p. 76, apud liist angi. Script., éd. Sparke

^ DenunciaTit ei... ne progrederelur, nec civitelee ejus aut castella intraret, aed reelperel ae eum suis infra anibitum ecciesi» suie. ( Bpist. Joann. Sareaber. ad Petrum abbaL 8. Bemigil, apud Script, rer. galllc et franeic. t. XVI, p. 614.) — Roger, de Hoved. Annal., pars poster., apud rer. angllc. Script., p. 534, éd. SaTile.

• Nunquid et tu venisti ad Inimicum régis? redi ocyus... (Wiilelmi fllii Stephani Yita S. Thomœ, p. 76, apud bist. angi. Script. , éd. Sparlte.}

' Se nullatenus... regressurum, niai quia tune solemnis urgebat dies. (Vita B. Thomip quadripart, iib. m, cap. ix, p. 147.)

et l^scortèrent. fls furent plusieurs fois insultée par des hommes ^^'^' qui semblaient chercher Toccasion d'engager une querelle ^ afin de ibumir aux soldats royaux un prétexte pour intervenir et tuer Farchevéque sans scandale au milieu du tumulte. Mais les Anglais essuyèrent toutes ces [urovocations avec un sang-froid imperturbable*. UcNrdre signifié au primat de se renfermer dans Tenceinte des dépendances de son église fut publié à son de cor dans les villes, comme édit de l'autorité publique; d'autres édits déclarèrent ennemi du roi et du royaume quiconque lui ferait bon visage ' ; et un grand nombre de citoyens de Londres furent cités devant les juges nor* mands pour répondre sur la charge de trahison envers le roi, à cause de Taccueil fait à Tarchevèque dans leur ville ^. Toutes ces manœuvres des gens en pouvoir firent pressentir à Thomas que sa fin était proche; et il écrivit au pape pour lui demander de faire dire, à son intention, les prières des agonisants \ Il monta en chaire , et, devant le peuple assemblé dans la grande église de Canterbury, il prononça un sermon sur ce textç : a Je suis venu vers vous pour « mourir au milieu de.vous'. »

Il faut dire que la cour de Rome, suivant sa politique constante de ne jamais laisser complètement s'éteindre les querelles où elle pouvait intervenir, après avoir envoyé à l'archevêque l'ordre d'absoudre les prélats qui avaient sacré le fils du roi , lui avait donné de nouveau la permission d'excommunier \e prélat d'York et de suspendre les autres*. C'était Henri 11 qui cette fois était joué par le pape ; car il ignorait entièrement qu'à son départ pour l'Angleterre Thomas fût muni de pareilles lettres^. Ce dernier s'était d'abord proposé de. les employer comme Un simple moyen comminatoire pour contraindre ses ennemis à capituler. Mais la crainte qu'on ne

' Willelmi fliii Stephani ViU 8. Thomœ, p. 77, apud hist. aogl. Script., éd. Sparke.

3 Edicto publico... quiaqalB ei vel aliqui suorum faclem hfUrein pnelendebat, hoslis publicos oensebatur. (Boger. de Hoved. Annal., pan poster., apud rer. anglic Script., p. 58t , éd. Savile.)

' Judicio curiflB régis stare, quia in oceursum arcliiepiscopi processeranl inimici régis. ( WiUelmi fllii SIephani Vila S. Thomœ , p. 77, apud lilst angl. Script., ed Sparlte.)

* Fciebal quod breris foret vita eiius et mors in jaiiuis. ( Roger, de Hoved., loc. supr. cit)

^ Veni ad yos mori inter vos. (Ibid.)

• Vita B. TiiomiB quadripart., lib. m, cap. it, p. 4IS. — Guillielmi Neubrig. De reb. angiic, p. tsi et 485 , ed. Hearne.

7 Regeinscio.CIbid., p.ISS.)

«lie. saisît ces papiers à son débarquement le décida plus tard à les faire partir avant lui *, et ainsi la lettre du pape et les nouvelles sentences d'excommunication devinrent trop tôt publiques ; le ressentiment des évêques, frappés comme èl Timprovisle, s'irrita au delà de toute mesure. Celui d'York et plusieurs autres, se hâtant de passer le détroit, allèrent trouver Henri lï en Normandie, et se présentant devant lui* : « Nous vous implorons , lui dirent-ils , pour la royauté et pour . « le sacerdoce*; vos évêques d'Angleterre sont excommuniés parce « qu'ils ont , d'après vos ordres , couronné le jeune roi votre fils. — « Si cela est , répondit le roi avec un ton qui marquait la surprise, « si tous ceux qui ont consenti au sacre de mon fils sont excommu- « niés , par les yeux de Dieu , je le suis aussi *. — Sire, ce n'est pas « tout, reprirent les évêques , l'homme qui vous a fait cette injure va a mettre le royaume en feu ; il marche. avec des troupes de cavaliers « et de piétons armés, rôdant autour des forteresses et cherchant à a se les faire ouvrir •'*. »

En entendant cette relation exagérée , le roi fut saisi d'un de ces accès (le colère violente auxquels il était sujet*, il changea de couleur, et , frappant ses mains l'une contre l'autre : « Quoi ! s'écria-t-il, (c un homme qui a mangé mon pain , un homme qui est venu à ma « cour sur un cheval boiteux, lève le pied pour m'en frapper. Il in- «suHe son roi, la famille royale et tout le royaume, et pas un de « ces l&ches serviteurs, que je nourris à ma table, n'ira me venger « de celui qui me fait un pareil affront ' ! » Ces paroles ne sortirent point en vain de la bouche du roi, et quatre chevaliers du palais, Richard le Breton , Hugues de Morville , Guillaume de Traci , et Renault, fils d'Ours, qui les entendirent, se conjurant ensemble à la

I LiterasquaB impetravimus a iniùeslAte yeetra, nobie auferrent. (Bpist B. ThomiF ad Alelandrum III papam , apud Script, rer. gallic. et frandc, t. XVI , p. 464.) ^ Vila B. Thomae quadripart., lib. m, cap. tiii, p. H5. 3 Pro reiiino, pro sacerdotio el pro scmctipsis... (Ibid.)

* Si omnes excommunicationi subjacent coronationl fllii mei consenlientes, ego, per oculos Dei, non excludor. (Ibid., p. 146.)

^ Muito comitalu equitum peditumque prsenntium ai sulSsequentiam stipatns incedil, circumietiB el quœrpns ut in prsesldia r^lpiatur. (Ibid.)

* In rurorem aecensus (Ibid., p. 519.)

' Unus bomo qui manducavit paûera meum, leyavlt contra me calcaneum saum; unus homo, beneficiis mois ifisultans, deshoneetat totum genus reglum, totum sine vindice conculcat regnum ; unuB bomo qui manticato jumento et claudo primo pronipit in curiam. (IbSd., cap. XI, p. H9.)

vie et à la mort , partirent subitement pour l'Angleterre le jour de ^*7®- Noël*. On ne s'aperçgt point de leur absence, la cause n'en fut nullement soupçonnée, et même, pendant qu'ils galopaient en toute hâte vers la mer, le conseil des barons de Normandie, assemblé parle roi, nomma trois commissaires chargés d'aller saisir légalement et emprisonner Thomas Beket , comme prévenu de haute trahison^; mais les conjurés, qui avaient les devants, ne laissèrent rien à faire aux commissaires royaux.

Cinq jours après la fête de Noël , les quatre chevaliers normands arrivèrent à Canterbury. Cette ville était alors en rumeur , pour de nouvelles excommunications que venait de prononcer l'archevêque contre des hommes qui l'avaient insulté , et notamment contre Renouf de Broc, qui s'était diverti à mutiler un de ses chevaux en lui coupant la queue*. Les quatre chevaliers entrèrent à Canterbury avec une troupe de gens d'armes qu'ils avaient rassemblés dans les châteaux sur leur route *. Ils requirent d'abord le prévôt de la ville de faire marcher les citoyens en armes, pour le service du roi , à la maison de l'archevêque; le prévôt refusa , et les Normands lui enjoignirent de prendre au moins ses mesures pour que de tout le jour, aucun bourgeois ne remuât, quoi qu'il pût arriver'*. Ensuite les quatre conjurés , avec douze de leurs amis , se rendirent à la maison et à l'appartement du primat*.

Thomas Beket venait d'achever son dîner, et ses serviteurs étaient encore à table ; il salua les Normands à leur entrée , et demanda le sujet de leur visite. Ceux-ci ne lui firent aucune réponse intelligible, s'assirent, et le regardèrent fixement pendant quelques minutes^. Renault, fils d'Ours, prit ensuite la parole, a Nous venons , dit-il , de

* in Tfri Dei necem conjuraU. '( Vita B. Thomœ quadripart. , lib. m , cap. xii,

p 4SO0

3 Ul archiepiscopum caperent. (Wllleimi fliii Slephani Vita S. Thornsb, p. 78, apud hist. angl. Scnpl «éd. Sparke.)

^ Qui die prœcedcnli amputaverat caudam sumerii sni. ( Ro^er. de Hoved. Annnl. , pars poster, apud réf. angllc. Script, p. 5S1, éd. S:ivile.)

* Vita B. Thomae quadripart., lib. m . cap. xii , p. liO el m.

^ Ut omnes cives armai i cum eis veiiiantaddoiiKimarchii'piscopi ad servit iuin régis. Cùinquu civitas eorum furorem admirata contradiceret, statim prœcipîuiit, ut in pace se habcant, non se moveant quicquid audiant vel videant. (Willelmi fliii Stepliani Vita S. Thomie, p. 81, apud hist. angl. Script, éd. Sparke.) — * Ibid.

* Venenum aspidam quod siib labiis gerebant per moram aliquantulum compresserunt silcntlo. (Vita B. Thomœ quadripart , lib ni , cap. m, p. 490 et tat)

4174». a la pa^ du roi^ pour que les excommuniés soient absous, quelles « évéques suspendus soient rétablis, et que vous-même rendiez raison (( de vos desseins contre le roi *. — Ce n'est pas moi , répondit Tho- «mas, c'est le souverain pontife qui a excommunié Tarchevéque « dTork, et qui seul , par conséquent, a droit de Tabsoudre. Quant a aux autres , je les rétablirai , s'ils veulent me faire leur soumisasion^. — Mais de qui donc, demanda Renault, leuez-vous votre (c archevêché? est-ce du roi ou du pape? — J'en tiens les droits spi- « rituels de Dieu et du pape , et les droits temporels du roi. — Quoi ! « ce n'est pas le roi qui vous a tout donné? — Nullement, répondit a Bekef^. » Les Normands murmurèrent à cette réponse , traitèrent la distinction d'argutie , et tirent des mouvements d'impatience, s'agitant sur leurs sièges, et tordant leurs gants qu'ils tenaient à la main \ a Vous me menacez, à ce que je crois, dit le primat : mais « c'est inutilement; quand toutes les épées de l'Angleterre seraient (( tirées contre ma tête, vous ne gagneriez rien sur moi ^. — Aussi a ferons-nous mieux que menacer,» répliqua le fils d'Ours se levant tout à coup; et les autres le suivirent vers la porte, en criant aux armes • I

La porte de l'appartement fut fermée aussitôt derrière eux; Renault s'arma dans l'avant-cour, et prenant une hache des mains d'un charpentier qui travaillait, il frappa contre la porte pour l'ouvrir ou la briser '. Les gens de la maison , entendant les coups de hache, supplièrent le primat de se réfugier dans Téglise , qui communiquait à son appartement par un cloître ou une galerie; il ne le voulut point , et on allait l'y entraîner de force * , quand un des assistants

' Btquœ in regiam majestatem peocasti emendaturus. (VitaB. Thoin» quadripart, lib. m, eap. ht, p. iS3.)

« Ibfd.

3 A quo ergo habes archiepiscopatum ? llle : Spiritualia a peo et domino Papa, tnmporalia el poBseaeiones a domino rege. Reginaldus : Nonne .totum;te a rege bal^ehe rrcognoBCis? llle : Ifequaquam. (Willelmi fliii Stephani VitaS. Tboms, p.'8t, apud hist. angl. Script, éd. Sparke.)

* Chyrolhecas conlorquentibus, brachia furioae jactantlbiu. (Vlta B. TboouB quadripart, lib. iii« cap. xiY, p. 4M.)

^ Fruatra mihi minamini : ai omnea gladii Anglis capIU meo immineant... me dimovere non poterunt (Willeimi flIii Stephani Vita S. Tbomœ, p. 88, apud hiaU ansçl. Script., ed.Sparke.)

* Bene audemua arohiepiacopo minarl et plua facero. ( Ibid.)

^ Reglnaldua cuidam fiibro lignario... aecurim abstullt (Ibid., p. 84.)

' Invitum educere aatagebant. ( Vita B. Thomœ quadripart, lib. m, cap. xt, p. fS8.)

fit remarquer que Theure de vêpres avait sonné. « Puisque c'est i47o « l'heure de mon devoir, j'irai à l'église, b dit Tarchevéque; et faisant porter sa croix devant lui , il traversa le cloître à pas lents , puis marcha vers le grand autel , séparé de la nef par une grille de fer entr'ouverte*. A peine il avait le pied sur les marches de Tautel, que Renault, fils d'Ours, parut à l'autre bout de l'église, revêtu de sa cotte de mailles, tenant à la main sa large épée à deux tranchants, et criant : a A moi ; à moi, vassaux du roi' ! b Les autres conjurés le suivirent de près , iirmés comme lui de la tète aux pieds , et brandissant leurs épées'. Les gens qui étaient avec le primat voulurent alors fermer la grille du chœur; lui-même le leur défendit, et il quitta l'autel pour les en empêcher ; ils le supplièrent avec de grandes instances de se mettre en sûreté dans l'église souterraine, ou de monter l'escalier par lequel, à travers beaucoup de détours, on parvenait au faite de l'édifice . Ces deux conseils furent repoussés aussi positivement que les premiers *. Pendant ce temps, les hommes armés s'avançaient; une voix cria : a Où est le traître? » — Personne ne répondit. — cr Où est l'archevêque? — Le voici , répondit Bekel , (f mais il n'y a pas de tralti*e ici; que venez-vous faire dans la maison « de Dieu avec un pareil vêtement ? quel est votre dessein * ? — Que « tu meures. — Je m'y résigne ; vous ne me verrez point fuir devant c( vos épées ; mais , au nom de Dieu tout-puissant , je vous défends de c< toucher à aucun dé mes compagnons , clerc ou laïque, grand ou u petit ^.B Dans ce moment il ^eçut par derrière un coup de plat d'épée entre les deux épaules , et celui qui le lui porta lui dit : a Fuis , « ou tu es mort*. » Il ne fit pas un mouvement ; les hommes d'armes entreprirent de le tirer hors de l'église , se faisant scrupule de l'y

' BgreMas autem, cum a eommeanUbus aocelerare cogeretur, quasi (ligain erabeacens, gradum flxit. (ViU B. Thomœ quadripart , lib. m , cap. xt, p. lis.) - Willelmi filii Slephani Vita S. Thomœ, p. 83, apiid. hisl. angl. Script, éd. Sparke.

> Adf»t Reginaldufl Unonis loricatus, ense evaginato, et Yociferana: Nuiic bue ad me, boulines regiB. (Ibid., p. 85.)

s In dextris giadios acutos vibrabant (ViU B. Thoms quadripart., lib. m, cap. XTii , p. 4i9.) " Ensibus nudatis. (Wilieimi fllii Slephani Vita 8. Thomse, p. 85, apud hisl. angl. Script, éd. Sparke.)

« Ibid.. p. 86.

^ Ubi est ille prodilor ?... Ecce ego. ( ViU B. Thoma; quadripart , iib. m , cap. xvii . p. 130.)

Prohibeo ex parle omuipotentis Dei... ne alicui, sive monacbo, sive clerico, sive laleo, majori vel minori, in aliquo noeeatis. (Ibid.)

' Fuge, mortuus es. ( Ibid.)

^•™- tuer. 11 se débalUt contre eux, et déclara feniiement qu'il ne soilirait point et les contraindrait à exécuter sur la place leurs intentions ou leurs ordres *.

Durant cette lutte, les clercs qui accompagnaient le primat s'enfuirent et Fabandonnèrent tous , à Texception d'un seul : c'était le porte-croix Edward Grim , le même qui avait parlé avec tant de hardiesse après la conférence de Glarendon. Les conjurés le voyant sans armes d'aucune espèce firent peu d'attention à lui , et l'un d'eux , Guillaume de Traci, leva son épée pour frapper l'archevêque à la tête; mais le fidèle et courageux Saxon étendit aussitôt son bras droit afin de parer le coup : il eut le bras coupé , et Thomas ne reçut qu'une légère blessure'. « Frappez, frappez, vous autres, » dit le Normand à ses compagnons; et un second coup, porté à la tôte, renversa l'archevêque la face contre terre; un troisième coup lui fendit le crâne , et il fut asséné avec une telle violence , que Tépée se brisa sur le pavé ^. Un homme d'armes, appelé Guillaume Maltret , poussa du pied le cadavre immobile , en disant : a Qu'ainsi meure le « traître qui a troublé le royaume et fait insurger les Anglais^. »

En effet, un historien rapporte que les habitants de Canterbury se soulevaient et se rassemblaient tumultueusement dans les rues ^. On ne voyait dans ces rassemblements ni un noble ni un riche; tous se tenaient dos dans leurs maisons et semblaient intimidés de l'effervescence populaire •. Des hommes et des fenmies , qu'à leurs habits on reconnaissait pour indigènes, coururent vers l'église cathédrale et

> Hic iiiihi facietis quœ facere vultis. (ViUi B. Thomœ quadripart., lib. m, .cap. xvii, p. Î30.)

3 Coronam i*apiU« ejiu, vulnere capiti infliclo, tanta vi ampulavit, ut panier secarel cl prœi'iderel hrachium islhsc rererentis. (Edwardi Vila S. Thomœ, apud Surium, De probalis sanctorum vitis, meu«e decenibri , p. 362.) — Ro^jrer. de Hoved. AnDal.. pare potiter., apud rer. angJic Script., p. SiS, éd. Savile. ^ VitaB. Thomœ quadripart., lU). m, cap. iTiii,p. 431.

' Gladioque in parimento marmoreo conft^cto. (Ibid., p. 133.) * Wlllelmus Maltret percusslt cum pede Mnctum

Defunclum dicens : Pereat nunc proditor ilie, Qui rv%\$ rvKnumquK suum turbavit , et omnes Angligenas adversus eum consurgrre Teelt.

(Guilielin. Neubriu;., De reb. aii^lic, p.7i3, cd Hearne, in noUs.) ' Concurrentium undique utriusque Bexus mulUludinem. (Roger, de Hoved. Annal., par» poAler. , apud rer. anglic. Script, p. 6iS, éd. Savile.) « Fleiiry. HIst. eccléftiaPt., t. XV, p. 310.

LIVKE IX. H1

y euti-èreiit péle-méle. A la vue du cadavre encore eteudu près des mo. marches de l'autel , ils pleuraient et criaient qu'ils avaient perdu leur père ; les uns lui baisaient les pieds ou les mains ; d'autres trempaient des linges dans le sang qui couvrait le pavé. De son côté , Tautorité normande ne resta pas inactive, et un édit, proclamé à son de trompe y défendit à qui que ce fût de dire publiquement que Thomas de Canterbury était un martyr'. L'archevêque d'York monta en chaire pour annoncer sa mort comme un effet de la vengeance divine y disant qu'il avait péri , comme Pharaon , dans son crime et dans son oi'gueiP. D'iiutres évéques prêchèrent que le corps du traître ne devait pas reposer en terre sainte, et qu'il fallait le jeter dans le bourbier le plus infect , ou le laisser pourrir au gibet ^. H y eut même une tentative faite par des gens armés pour enlever aux clercs de Canterbury le cadavre de l'ennemi du roi normand j mais ceux-<ïi furent avertis , et l'ensevelirent précipitamment dans le souterrain de leur égUse *.

Ces efforts des hommes puissants pour persécuter jusqu'au delà ^1|^* du tombeau celui qui avait osé leur tenir tête, rendirent sa mémoire mts. plus chère encore à la population opprimée; elle en fit un saint, au mépris de l'autorité normande , et sans Taveu de l'église romaine. Comme autrefois Waltheof, Thomas Beket opéra, sur le lieu de sa mort , des miracles visibles pour les imaginations saxonnes , et dont la nouvelle , accueillie avec enthousiasme, se répandit par toute l'Angleterre ^. Il s'écoula deux années entières avant que le nouveau saint fût reconnu et canonisé à Rome -, durant tout ce temps ce ne fut pas sans péril que les prêti'es qui croyaient en lui le nommèrent dans leurs messes , et que les pauvres et les malades visitèrent sa

*- Episl. Joann. Saresber. ad Joann. piclav. eplsc, apud Script, rer gallic ef francic. l. XVI , p. 017.

^ Bam plane mendosua et metidax... nominal Pharaonem. (Bpist. Joann. Saresber. ad Guillelmum senonens. krcbiepiéc., apud Script, rer. gallic. et francic, t. XVI , p. «0.)

' Dicenlium corpus proditoria inter nanctoe pontiflceB non esse liumanduni , »(>d projiciendum in paludem viliorem ve) suapendendum ewe paUbulo. (Bpist. Joanji. Sare^ber. ad Joann. pictav- episc, apud Script, rer. xallic. et francic, t. XVI, p. H7.>

* Bum in erypla, antequam aateUites Salbanaî qui ad sacrilegia pcrpetranda convocaU fuerant convenirent... Bepclierunt. (Ibid. , p. 6l7et6t8.)

^ Per eum magna iniracula fluut, catervuUm confluentibus populi«. (Ibid., p. M9.\ - Vi martyris bi^us gioria nec decreio pontiAcis, necodicto principis alollatur, Bed Chriato prœcipue auctore invaleacat. (Ejuad. epist. ad Guillelnuum senonens. arclilepisc. , ibid., p. 149.) — Voyez plus haut, liY. v, 1. 1.

Ut LIVRE IX.

1171 sépulture*. La cause qu'il avait soutenue avec une admirable contins, stance était celle de Tesprit contre la force, des faibles contre les puissants y et surtout celle des vaincus de la conquête normande. De quelque point de vue qu'on envisage son histoire , ce côté national s'y trouve ; on peut le subordonner à d'autres , mais on ne saurait le nier. Il est certain que la voix populaire associa dans les mêmes complaintes la mémoire de saint Thomas de Ganterbury aux souvenirs de la conquête. On disait , sans fondement peut-être, mais avec une poésie dont le sens n'est pas douteux , que la mort du saint avait été jurée dans le même château et dans la même chambi*e où fut prêté le serment de Harold, puis le serment de l'armée au bâtard pour l'expédition d'Angleterre *.

ion Une chose digne de remarque , c'est que le seul primat de race 117^ normande cfui, avant l'Anglais Beket , eût eu quelques démêlés avec la puissance laïque , était un ami des Saxons, et peut-être le seul ami qu'ils aient trouvé dans la race de leurs vainqueurs. Ce fut Anselme, le même qui avait plaidé contre Laiifranc la cause des saints de la vieille Angleterre*. Anselme, devenu archevêque, tenta de relever l'ancienne coutume des élections ecclésiastiques contre le droit absolu de nomination royale, introduit par Guillaume le Conquérant. Il eut à combattre à la fois Guillaume le Roux , tous les évêques d'Angleterre, et le pape Urbain , qui soutenait le roi et les évêques *. Persécuté en Angleterre et condamné à Rome , il Ait contraint de se retirer en France , et de son exil il écrivait ce que Thomas Beket écrivit après lui : a Rome aime mieux l'argent que la justice ; il « n'y a point de recours auprès d'elle pour qui n'a pas de quoi la (c payera x> Après Anselme, vinrent des archevêques plus dociles aux

I Quod viri impii qui eum insaliabihler oderanl intuentes, inbibuenint nomine publli'fle potesUUs ne miracula qus flebant quisquaiii publieare praesumeret (miud. epifti. ad ^oaiin. pfclaT. episc, ibid., p. 417.) »

> La chambre d'el bure a etirange deslinée.

Meiiite dure novelle a eovent escultési Eeneili i fti Uarald par Beremeut donnée, L'oai d'Angleterre i tu d'el bastard afiée. Et la mort saint Tbojnaii aflée et Jurée.

(Vie de uint Thomas de Gantorbéry , |iar Gamier de Ponl-Sainte- Maxenoe, msa. de la Bibliothèque royale, supplément nran{«is, no M96, fol. 84.) 3 Voyez livre vu , t. I. — * Sadmeri Hist. nov., p. fl-38, éd. Selden. ^ Aurum et argentum Borna prasponlt Justiclae. Quid subventlonls, quid consiiti, quid solaminis ibi... reperient qui... non habenl quod dent? (Ibid., p. SI.)

traditions de la conquête y Raoul, Guillaume de Corbeil et Thibaut, «on le |Hiédécesseur de Thomas. Aucun d'eux n^essaya d'entrer en op- 117e. position avec le pouvoir royal , et le bon accord régna, cooune au . temps de Tinvasion, entre la royauté et le sacerdoce , jusqu'au moment fatal où un Anglais de naissance obtint la primatie.

Un fait non moins remarquable , c'est que, peu d'années après la mort de Thomas Beket, il s'éleva dans le pays de Galles un prêtre qui, à son exemple , mais par des motifs plus clairement nationaux, et avec une fin moins tragique, lutta contre Henri II , et surtout contre Jean, son fils et son second successeur. En l'année 1176 , le clergé ^i?»de Tancienne église métropolitaine de Saint-David, dans la province de Pembroke , choisit pour évêque, sauf l'approbation définitive du roi d'Angleterre , Girauld de Barri , archidiacre , fils d'un Normand, et petit-fils d'un Normand et d'une Galloise*. Les prêtres de Saint-David arrêtèrent leur choix sur ce candidat d'origine mixte , parce qu'ils savaient positivement, dit Girauld de Barri lui-même, que jamais le roi ne souffrirait qu'un Cambrien de race pure devint chef de la principale église du pays de Galles^. Cette modénition fut inutile, et le seul choix d'un homme né dans ce pays , et Gallois par son aïeule , fut regardé comme un acte d'hostilité contre la puissance royale'. Les biens de l'église de Saint-David furent séquestrés, et les principaux clercs de cette église cités devant le roi Henri en personne , à son château de Winchester^.

Henri leur demanda avec menace comment , d'eux-mêmes et sans ine son ordre , ils avaient eu la hardiesse non-seulement de choisir un usa. évêque , mais de s'occuper d'élection ; puis , dans sa propre chambre à coucher, il leur enjoignit d'élire , sur l'heure, un moine normand appelé Pierre, qu'ils ne connaissaient point, qu'on ne leur amena pdnt, et dont on leur dit seulement le nom*. Ils l'acceptè-

I Ex uti'aque gente oriundum , briUnnica scilicet et normannica , Giraldum elegit. (Girald. Gambrens., De rébus a se gestis; Anglia sacra, t. Il, p. 466 et seq.)

> Quod rcx Anglorum de gente sibi inimicissima. scilieet wallensica, in principali eoclesia Wallis prsolatum fieri nullatenus admilleret. (Girald. Gambrens., De jure et statu menevens. eccles.; Anglia sacra, t. Il, p. 5SI.)

3 Ibid.

* Rébus et redltibus suis per ministros regios spoliati. (Ibid.)

^ Yel etiam ad tractandum de elecUone processissenl... in casleilo et caméra rcgis ooram lecto ipsius monachum quendam sibi et parte régis oblatum et nominatum tremulis vocibus eiegerunt. ( Ibid., p. 686.)

<"^^ rent tout tremblants, et retournèrent dans leur paye, où peu de temps

itu. après arriva Tévéque Pierre, escorté de nombreux valets et suivi d'hommes et de femmes de sa famille, à qui il distribua les possessions territoriales de Téglise de Saint-David ^ Il imposa la taille aux prêtres de cette église , prit la dime de leurs bestiaux , et exigea de tous ses diocésains des aides extraordinaires et des présents aux quatre grande^ fêtes de Tannée ^. Il vexa si cruellement les habitants de la contrée , que , malgré le danger qu'il y avait à courir en résistant à un évêque imposé par {es Anglo-Normands, ils le chassèrent de son église, après Tavoir souffert huit ans'.

Pendant que Télu de Henri II pillait Téglise de Saint- t)avid , Télu du clergé de cette église était proscrit et exilé en France , sans nul appui, parce qu'aucun roi ne pensait qu'en protégeant un évéque obscur du petit pays de Galles , il ferait grand tort au roi d'Angleterre. Girauld, privé de toute ressource à l'étranger, se vit contraint de retourner dans son pays , malgré le danger qu'il devait y courir; et, sui' le point de quitter Paris, il alla prier à la chapelle que l'archevêque de Reims , frère du roi Louis VII , avait consacrée à la mémoire de Thomas Beket dans l'église de SaintrOermain-l'Auxerrois«. Arrivé en* Angleterre , il ne reçut point de mauvais traitements, grâce à son impuissance ; et même, par suite d'une négociation privée

1184. avec le prélat normand que les Gallois avaient chassé de Saint-David, il fut chargé, par intérim, et comme simple vicaire, des fonctions épiscopales. Mais il y renonça bientôt par dégoût des contrariétés que lui suscitait le titulaire, qui, chaque jour, lui envoyait l'ordre d'excommunier quelqu'un de ses propres partisans et de ses amis les plus dévoués^. C'était le temps où les Normands d'Angleterre venaient 1184 d'entreprendre la conquête de l'Iriande. Ils offrirent à Girauld, qu'ils

1196. ^^ voulaient pas laisser devenir évêque dans son pays natal , trois

> Terras... fertiles... 8«>rvientibu8 suis anglicis dedil; cunctii... quoR illi ad manus obvenerunt In naUle solum Angliœ... transmitlere. (Girald. Cambrcns., l>e jure el slatu menevens. eccles ; An^lia sacra, t. Il, p. 538.)

^ Clericis suis diocesis grave tallagiorum onus abjecii. (Ibid )

^ Ibid., p. 9SS-533.

* Ad capellam S. Thomse cintuarieiisis apud S. Germanum autissiodorensem ab archiepiscopo remensi , régis (^udovici Traire, nomine ip^ius inter ipsa martyrii sui initialia conslructam el dedicatam (Girald. Cambreiis., De rébus a se ge^lis; Anglia sacm, t. II, p. 479.)

» Ibid., p. 481.

évèchés et un archevêché dans le pays des Irkmdais' ; mais, quoique **m petit-fils de Tun des conquérants de la Cainbrie, Girauld ne consentît hw. point à devenir, pour un peuple étranger, un instrument d'oppre^ sion. a Je refusai , dit-il dans le récit de sa propre vie , parce que les a Irlandais, de même que les Gallois, n'accepteront ni ne prendront « jamais pour évêque , à moins d'y être contraints par violence , un « homme né hors de chez eux^. »

En Tannée 4 198, sous le règne de Jean, fils de Henri II, Tévéque iiw. normand de SaintrDavid mourut en Angleterre ; et alors le chapitre gallois, par un acte unanime de volonté et de courage , sans attendre Tordre du roi d'Angleterre, s'occupa d'élection, et nomma, pour la seconde fois, son ancien élu, Girauld de Barri ^. A cette nouvelle, le roi Jean entra dans une colère violente. Il fit déclarer J'élection nulle par Tarchevêque de Canterbury, en vertu de ce prétendu droit de suprématie religieuse sur toute la Bretagne , que , six cents ans auparavant, les Cambrienaavaient refusé si énergiquement de reconnaître *. L'élu de Saint-David nia cette suprématie , déclarant que son église était, de toute antiquité, métropolitaine et libre, sans sujétion envers aucune autre, et que, par conséquent , aucun primat n'avait le pouvoir de le révoquer^ : tel avait été, en effet, avant la conquête du pays de Pembroke, sous le règne de Henri I*», le droit de l'église de Saint-David. L'une des premières opérations de l'autorité normande Alt d'anéantir cette prérogative, et d'étendre sur les Gambriens l'unité ecclésiastique établie en Angleterre comme un frein pour les Anglo-Saxons. « De ma vie je ne souflrirai , disait Henri I*', que les Gallois aient un archevêque *. x>

Ainsi la querelle de privilège ecclésiastique élevée entre Girauld et ««m le siège de Canterbury n'était autre chose qu'une des faces de la 1903. grande question de l'asservissement du pays de Galles. Une bonne

1 In Hibemia très episcopatuB et archiépiscopal us unus. (Girald. Gambrens., De jure et statu menevens. eccles. ; Anglia sacra, t II, p. 644.)

> Ouod nuDquam ab Hibernicis Yel etiam Walensicis alienigena quivis... nisi per puhticip polestatis violenfiam... (Ibid.)

•^ Ibid., p. S39.

• Voyez liv. i , t. I.

^ Nutia penitus atii ecclesisB facla professione \el subjectione. (Girald. Gambrens. , De jure et statu menevens. eccles. ; Anglia sacra, t. Il , p. 534.)

* Usque ad plenam qufB per Anglorum regem Henricum primum facta est Kaml»riip. subjectionem. (Ibid.) — Quod nunquam id tempore suo rex permitteret. ^Girald. Gambrens., De rébus a se gestis, ibid., p. 475.

H6 LIVRB IX.

ffi»8 armée pouvait seule trancher le différend ; et Girauld n'avait point 1^3 d'armée. Il se rendit à Rome auprès du pape, recours ordinaire des hommes qui n'en avaient plus d'autre , et il trouva à la cour pontificale un commissaire du roi d'Angleterre^ qui l'avait devancé, chargé de présents magnifiques pour le souverain pontife et pour les cardinaux '. Mais l'élu de Saint-David n'apportait avec lui que de vieux titres vermoulus, et les supplications d'un peuple qui n'avait jamais été riche *.

En attendant que l'ambassadeur du roi Jean, Regnault Foliot (qui par hasard portait le même nom que l'un des ennemis mortels de Thomas Beket), fit prononcer par le sacré collège que, dans aucun temps , il n'y avait eu d'archevêque à Saint-David , tons les biens de cette église et les propres biens de (îirauld de Barri furent confisqués'. Des proclamations déclarèrent traître au roi le soi-disant élu des Cambriens , le téméraire qui voulait soulever contre le roi ses sujets du pays de Galles \ Raoul de Bienville, bailli de Pembroke, homme doux , et qui ménageait les vaincus, fut destitué de sa charge, et un certain Nicolas Avenel , connu pour son caractère féroce*^ vint d'Angleterre le remplacer^. Cet Avenel publia une adresse aux (lallois , conçue dans les termes suivants : « Sachez tous que Girauld , a l'archidiacre, est ennemi du roi, et agresseur de la couronne; et a que , si l'un de vous ose entretenir quelque correspondance avec a lui , sa maison , sa terre et ses meubles seront livrés au premier occrcupant'. x> Dans l'intervalle de trois voyages que Girauld fit à Rome , et entre lesquels il fut obligé de se tenir caché par prudence , on lui signifia, à son ancien domicile , des avis menaçants, dont l'un portait ce qui suit : « Nous t'ordonnons et te conseillons , si tu aimes « ton corps et tes membres, de ne tenir ni chapitres ni synodes en , «aucun lieu de la terre du roi; et tiens-toi pour aveKi que ton a corps, avec tout ce qui t'appartient, en quelque endroit qu'on le

' Girald. Cambrens., De jure et slatu meneven». eccles. ; Anj^lia ssacra, t. Il , p. 554.

> Curia romana quam corrumpi (quod ab8it) posse putabal. ( Ibid., p. 568.)

> Ibid., p. 554.

* Qui se gerebat electum per Walenses... iil... totamque simul Wailiam contra rt'geiii exeitarel... (Ibid.. p. 555.)

^ Ut alrociiu ageret, quoniam crudelis extiteral... ( Ibid., p. 566.)

* Corons impusnatore... alioquin etdomus vestras etcatalla omni occupantie&ponemuft. ( Itid., p. 555 et SS6.)

«trouve, sera mis à la merci du seigneur roi, et sous borai« <«m «garde*.» it03.

Après cinq années, pendant lesquelles la cour de Rome , suivant sa isos. politique ordinaire., préluda à son arrêt définitif par des décisions flottantes et successivement contraires et favorables amt deux partis, Girauld fut formellement condamné sur le témoignage de quelques Gallois, que la pauvreté et la peur forcèrent de se vendre aux Normands, et que Regnault Foliot conduisit k Rome , avec grand appareil , pour y témoigner contre leur propre pays ^. La terreur poussa même à la fin les membres du chapitre de Saint-David à délaisser révéque de leur choix et à reconnaître la suprématie d'une métropole étrangère. Lorsque Girauld de Barri, après sa destitution, revint dans le pays, personne n'osait lui ouvrir sa porte ; et Ton fuyait comme un pestiféré Thomme que persécutaient les conquérants '. Ces derniers cependant ne songèrent point à lui faire éprouver le sort de Thomas Beket; et il (ut seulement cité en Angleterre devant un synode d'évèques pour être censuré et recevoir son arrêt de dégradation canonique. Les prélats normands prirent plaisir à lui adresser des railleries sur ses grand3 travaux et leur peu de succès. « Vous êtes « bien fou , lui dit Tévèque d'Éiy, de tant vous donner de peines pour a procurer aux gens un bien dont ils ne se souciaient pas , et les ren- «dre libres malgré eux; car vous voyez qu'aujourd'hui ils vous « désavouent * . — Il est vrai , répliqua Girauld , et j'étais loin de m'y « attendre. Je ne pensais pas que les clercs de Saint-David , qui , « il y a si peu d'années, étaient membres d'une naiion libre, fussent « capables de plier sous le joug comme vos Anglais, qui sont depuis a longtemps serfs et subjugués , et pour qui la servitude est devenue a une seconde nature '^. »

I Unde tibi oonsulimus et disiricte prscipimus quod sicut te ipsum diligis et omnia tua... et corpus tuum ubicumque inveiitum fuerit, in potestate domini régis capl, et salvo custodiri facietis. (Girald. Cambrens., De jure et statu menevens. eccles. ; Anglia saera, t. H , p. 5S6.) 3 Testium mult||udioem de garclonibus et ribaldis... ( Ibid^ P* 5''6.) 3' Capituium ex toto corruptum ideoque tam minisailectum quam munerlbuft. (Ibid., p. 565.) -7 Nec cives hospilio, nec canonlci alloquio susciperent ( Ibid., p. 603.) * Ingràtis beneflcium dare et invltos a servitute eripere. ( Ibid.) ^ Qui originali gaudebant libertatis bonore. sicut et gens sua tota... de Anglieis... qui serf i sunt olim atque subacU et Jam quasi naturaliter servi... si a longa suse serviiis conditionîd consuetuiline quœ tanquam in naturam converti potuit. (Ibid., P* 564 et 566.)

i»s. Girauld de Barri renonça aux affaires, et, se livrant tout entier à l'étude des lettres, sous le nom de Girauld le Cambrien S il fit comme écrivain élégant plus de bruit dans le monde qu'il n'en avait fait comme antagoniste du pouvoir. En effet, bien peu de gens en Europe, au xii* siècle, s'intéressaient à ce qu'un dernier reste de l'antique population des Celles ne perdît point entièrement son indépendance religieuse et civile. Il n'existait guère alors parmi les étrangers de sympathie pour un pareil malheur; mais, au sein môme du pays de Galles, dans la portion du territoire où la terreur des lances normandes n'avait pas encore pénétré, les travaux de Girauld pour la patrie galloise étaient un sujet universel d'entretiens et d'éloges. « Notre pays , disait le ch(ï de Powis dans une assemblée politique, et a soutenu de grands combats contre les hommes de l'Angleterre ; a cependant jamais aucun de nous n'a tant fait contre eux que Télu «de Saint-David; car il a tenu tôle à leur roi, à leur primat , à «leurs clercs, à eux tous, pour l'honneur du pays de Galles'.» A la cour de Lev«rellyn, chef de toute la Cambrie septentrionale, dans un festin solennel , un barde se leva , et prit une harpe pour célébrer le dévouement de Girauld à la cause de Saint-David et du peuple gallois ' . « Tant que durera notre pays, dit le poète en vers « improvisés , que sa noble audace soit rappelée par la plume de « ceux qui écrivent et par la bouche de ceux qui chantent^, d

On a raison de sourire aujourd'hui de toutes ces querelles entre rois et évoques, qui firent tant de fracas dans des siècles moins éclairés que le nôtre ; mais il faut reconnaître que parmi ces disputes quelques*unes, au moins , furent profondément sérieuses. A cette chancellerie romaine , centre de la diplomatie du moyen âge , parvinrent souvent des réclamations fondées sur la justice et sur des intérêts véritablement nationaux ; et celles-là , il faut le dire , furent rarement jugées dignes d'être l'objet d'une bulle pontificale. Ni bulle,

I Giralduê CambrentU, souvent cité pIuB haat.

3 Qui regem et arciiiepiscopum totumque simul Angliœ clenim et populum , propter honorem Walliœ tantis t-im diuturais et contirvuis infestare nisibua et molestare non desUtit. (Girald. Cambreiu.» De jure et statu menevens. eccles.; Anglia ucrà, I. Il,

3 Jura aancU DaYidis contra Angliam totam. ( Ibid.)

* Quandiu Wallla stabit , iioblle faclum hujus et per historlaa Bcriptas el per om

nentlum dignis per tempora cuncta laudibus... efTeretur. (Ibid.)

ni bref du pape Alexandre UI ne vinrent menacer Henri H, quand huit nos. chefs gallois en appelèrent à ce pape contre les bandits étrangers que les rois d'Angleterre cantonnaient chez eux , sous le nom de prêtres et d'évôques. a Ces évéques, venus d'un autre pays, disaient a les chefs dans leur supplique» nous haïssent, nous et notre patrie ; a ils sont nos ennemis mortels ; peuvent4ls s'intéresser an bien de « nos ànies * ? On les a placés chez nous comme en embuscade, pour <x nous décocher te trait par derrière et nous excommunier au pre- « niier ordre qu'ils reçoivent *. Chaque fois que se prépare en Ana gleterre une expédition contre nous, soudain le primat de Cantera bury met en interdit le territoire qu'on se propose d'envahir*; et « nos évéques, qui sont ses créatures, lancent l'anathème contre le « peuple en masse , et nominativement contre les chefs qui s'arment (( pour combattre à sa téte^. Ainsi tous ceux d'entre nous qui péris- (c sent pour la défense de la patrie meurent excommuniés'. »

Qu'on se représente , dans un temps où la foi au catholicisme régnait d'un bout de l'Europe à l'autre , l'horreur d'une situation semblable , et l'on comprendra quelle affreuse machine de servitude tenaient en main les conquérants chrétiens qui conduisaient une réserve de gens d'église à la suite de leurs bataillons. Alors on concevra sans peine que des hommes de cœur et de sens aient pu s'adresser au pape, le supplier, et espérer en lui; on concevra que' des hommes qui n'étaient ni prébendiers ni moines aient pu se réjouir, au moyen âge , de voir ceux qui écrasaient les peuples sous les pieds de leurs chevaux de bataille , appelés eux-mêmes à rendre compte devant un pouvoir trop souvent leur complice en tyrannie et en mépris des hommes. Alors on plaindra moins ces grands du siècle, quand, par hasard, viendra tomber sur leur cuirasse de mailles la flèche de Texcommunication ; car ils la trouvaient souvent

> Nec lerram nostram neque nosdiligunt; sed sicut innato quodam odfo corpora penequontur, itanec eUam animarum lucra quœrunt. (Girald. Gambrens., De jure et statu roenevens. eccles.; Anglia sacra, t. Il, p. 874.)

> Vi quasi partbicisa tergo et a longc^sagitis secure nos, quoticnsjubentur, excommunicare possent ( Ibid.)

3 Quoties Anglici in terrain noslram et nos tnsurgunt , statim ( Ibid.)

* Nos qui pro patria... solum et libertale tuenda pugnamus nominaUm et genttm...

senlentia excommunication is involvunt... (Ibid.) ^ QuoUes in bellicis conflietibus pro patria tuenda cum génie inimica congredimu

quicumque ex parte nostra ceciderint excommunicati cadunt. (Ibid.)

♦iO LIVRE IX.

4303 prête à frapper, au premier signal, des populations désannées. Quand une fois ils avaient planté dans le champ d' autrui leur lance à banderole, ils faisaient proclamer, contre tout défenseur de Théritage paternel , la mort dans cette vie , et dans l'autre la damnation étemelle. Sur le corps des mourants, ils tendaient la main au souverain pontife; et, partageant avec lui la dépouille des peuples vaincus, ils alimentaient, par des tributs volontaires, ces foudres ecclésiasttc|ues, qui parfois les effleuraient eux-mêmes, mais qui, lancées pour leur service, atteignaient sûrement et mortellement.

Depais l'infasioii de ririamle par les Nonnands éubtts eo Angleierre, josqo'l la aMri de Henri 11.

n faut que le lecteur quitte la Bretagne et la Gaule, où jusqu'ici Ta retenu cette histoire, et que , pour quelques moments, il se transporte dans riie occidentale , que ses habitants appelaient Érin , et les Anglais Irlande ^ Le peuple de cette île, frère des montagnards d'Ecosse, formant, avec ceux-ci, le dernier reste d'une grande population qui , dans les temps antiques , avait couvert la Bretagne , la Gaule et une partie de la péninsule espagnole, offrait plusieurs des caractères physiques et moraux qui distinguent les races originaires du Midi. La majeure partie des Irlandais étaient des honunes à cheveux noirs, à passions vives, aimant et haïssant avec véhémence, prompts à s'irriter, et pourtant d'une humeur sociable. Enthousiastes en beaucoup de choses , et surtout en religion , ils mêlaient le christianisme à leur poésie et à leur littérature , la plus cultivée peut- être de toute l'Europe occidentale. Leur île comptait une foule de saints et de savants, vénérés en Angleterre et en Gaule ; car aucun pays n'avait fourni plus de missionnaires chrétiens , sans autre mobile que le pur zèle de communiquer aux nations étrangères les opinions et la foi de leur patrie '. Les Irlandais étaient grands voyageurs , et se faisaient toujours aimer des hommes qu'ils visi-

* Dana lea languea grecque et latine, lemê, Itma, Invemia^ Ougmia, Ibernia. Lps Suons ortbograpbiaieDt Iraland.

' Voyei li?re i , 1. 1. —

Bxemplo patrum , commotua amore legendi , ivit ad HibernoB aophia mirabile claroa.

(Collectanea de rebua hlbernicis, t. I, p. \\%)

taient, par Textréme aisance avec laquelle ils se conformaient à leurs usages et à leur manière de vivre *.

Cette facilité de mœurs s'alliait en eux à un amour extrême de leur indépendance nationale. Envahis à plusieurs reprises par diflTérentes nations, soit du Midi, soit du Nord , ils n'avaient jamais admis de prescription pour la conquête , ni fait de paix volontaire avec les fils de rétranger ; leurs vieilles annales contenaient des récits de vengeances terribles, exercées, souvent après plus d'un siècle, par les indigènes sur leurs vainqueurs*. Les débris des anciennes races conquérantes, ou les petites bandes d'aventuriers qui étaient venues, dans un temps ou dans l'autre, chercher des terres en Irlande, évitèrent les eflTets de cette intolérance patriotique, en s'incorporant dans les tribus irlandaises, en se soumettant à l'ancien ordi-e social établi par les indigènes et en apprenant leur langue. C'est ce que firent assez promptement les pirates danois et norvégiens , qui , dans le cours du \m* et du ix" siècle, fondèrent, sur la côte de l'est, plusieurs colonies, où , renonçant à leurs anciens brigandages, ils bâtirent des villes et devinrent commerçants, eoo I^ès qu6 l'église romaine eut établi sa domination en Bretagne, par la conversion des Ânglo-Saxons , elle fit des efforts continuels pour étendre sur les habitants de l'île d'Érin l'empire qu'elle prétendait exercer sur tous les adorateurs de Jésus-Christ *. Comme il n'y avait point, sur le sol irlandais, de conquérant païen à convertir, les papes se bornèrent à négocier, par lettres et par messages , pour tâcher d'amener les Irlandais à établir dans leur île une hiérarchie ecclésiastique semblable à celle du continent et capable de servir, comme celle-ci, de marchepied au trône pontifical. Les hommes d'Érin, de même que les Bretons de la Cambrie et ceux de la Gaule, ayant organisé spontanément le christianisme dans leur pays , sans se conformer en aucune manière à l'organisation officielle décrétée par les empereurs romains , ne connaissaient point de sièges épisco-

> Quid HIberniam roeroorem. contempto pelagi discrimine, pêne tolam cunn fgrc^^» philosophorum ad littora nostra migrantem ? quorum quisquis periUor est, ultro «ibi Indicit exilium. (Bpist. Herici monachi ad Carolum calvum, apud Script, rer. gailic. et nrancic, t. Vll,p. 663.)

> Voyei dans le Catholique (ouvrage périodique), t. XIV, n» M, une dissertation de M. te baron d'Eckstein sur les origines de la nation irlandaise.

» Voycjs livre 1, 1. 1, p. 57.

paux fixes et déterminés. Leurs évéqiies n'étaient que de simples mo prêtres , auxquels on avait confié, par élection , la charge purement low honorifique de surveillants ou de visiteurs des églises. Us ne formaient point un corps supérieur au reste du clergé , et entre eux il n'y avait point difiërents degrés de hiérarchie ; en un mot, Téglise d'Irlande n'avait pas un seul archevêque, et pas un de ses membres n'avait besoin d'aller à Rome pour solliciter ou acheter le pallium pontifical.' Jouissant ainsi d'une pleine indépendance à l'égard des églises étrangères , et administrée , comme toute société libre , par des dignitaires électifs et révocables, cette église fut de bonne heure traitée de schismatique par le consistoire de Saint-Jean de Latran ; un long système d'attaque fîit dirigé contre elle , avec cette persévérance innée dans les successeurs du vieux sénat , qui , à force de vouloir la même chose , avait subjugué l'univers.

La nouvelle Rome n'avait point, conune Tancienne , des légions sortant de. ses murs pour aller à la conquête des peuples; toute sa force était dans l'adresse et dans son habileté à faire alliance avec les forts ; alliance inégale , qui , sous le nom de fils et d'amis , les rendait vassaux et sujets. Les victoires des conquérants , et surtout celles des barbares encore païens , furent, comme on a pu l'observer plus d'une fois dans cette histoire , la cause la plus fréquente d'agrandissement politique pour la cour pontificale. Elle épiait soigneusement la première pensée d'ambition des rois envahisseurs, pour entrer avec eux en société ; et à défaut de conquêtes étrangères, elle aimait et encourageait le despotisme national. La monarchie héréditaire était le régime qui lui plaisait le plus, parce qu'il suffisait de s'emparer de l'esprit d'une seule famille pour acquérir sur tout im peuple une autorité absolue.

Si un semblable régime eût existé en Mande, il est probable que l'indépendance religieuse de ce pays aurait, de bonne heure, été anéantie par accord mutuel entre les papes et les rcHs. Mais, quoique les Irlandais eussent des chefs auxquels le titre latin de reges pouvait s'appliquer , et s'appliquait en effet dans les actes publics , le grand nombre de ces rois et leur dépendance perpétuelle des diverses tribus irlandaises, dont le simple nom leur servait de titre % offraient

I Chaque tribu ou cian IHandnU avait un nom de famille commun à tous ses membres.

600 peu de prise à la politique romaine. Il y avait à la vérité , dans Ttle 1066. d'Ërin^ un chef supérieur à tous les autres , qu'on appelait le grand roi ou le roi du pays , et qui était choisi par une assemblée générale des chefs des différentes provinces * ; mais ce président électif de la confédération nationale prétait à la nation entière le même serment que les chefs des tribus prêtaient à leurs tribus respectives , celui d'observer inviolablement les anciennes lois et les coutumes héréditaires. D'ailleurs, la part de pouvoir du grand roi étdt Texpédition plutôt que la décision des affaires générales ; tout se décidait souverainement dans des conseils tenus en plein air sur dés collines entourées d'ij^n lai^ fossé ^. Là se faisaient les lois du pays , et se débattaient , d'une manière souvent tumultueuse , les contestations de province à province, de ville à ville, et quelquefois d'homme à homme '.

On conçoit qu'un pareil ordre social, dont la base était dans le peuple lui-même, et où l'impulsion partait toujours de. la masse mobile et passionnée , devait être peu favorable aux projets de la cour de Rome. Aussi , malgré tous leurs efforts auprès des rois d'Irlande , durant les quatre siècles et demi qui s'écoutèrent entre la conversion des Anglo-Saxons et la descente des Normands en Angleterre, les papes n'obtinrent pas le moindre changement dans les pratiques religieuses et l'oi^anisation du clergé de l'île d'Érin , ni 1066 le plus petit impôt levé sur les habitants de cette Ue^. Après la con- «074. quête de l'Angleterre , les intrigues du primat Lanfranc , homme dévoué à l'agrandissement simultané de la puissance papale et de la domination normande , se dirigeant d'une manière active sur l'Irlande , commencèrent à faire un peu fléchir l'esprit national des prêtres de cette île. Lanfranc joignait à son crédit, comme homme de science et d'éloquence , d'autres moyens efficaces pour persuader et séduire , car il avait accumulé de grandes richesses en recueillant sa part du pillage fait sur les Anglo-Saxons , et, si Ton en croit d'an-

* Bex fiibernis, maximuerex, en irlandais, ardriagh.

2 Montana colloquia. (Harris's Hibernica.)

3 Ibf d. — Spenser'B State of Ircland.

* Il n'y avait pas môme de dîmes ; le clergé irlandais vivait d'ofTi^andes et de dons volontaires. (Gordon , Histoire d'Irlande, 1. 1 , p. 90.)

ciens témoignages , ea vendant aux évéques de race normande le loee pardon de leurs violences et de leurs excès * . ^^^^

En Tannée 1074, un Irlandais, nommé Patrice, après avoir été 1074. élu évéque par le clergé et le peuple, et confirmé par le roi de sa province et par le roi de toute l'Irlande , alla se faire consacrer à Ganterbury , au lieu de se contenter , suivant Tancienne coutume, de la bénédiction de ses collègues; ce fut un premier acte d'obéissance aux lois de Téglise romaine , qui voulaient que tout évéque reçût la consécration d'un archevêque décoré du pallium; et ces nouvelles semences de servitude religieuse ne tardèrent pas à fructifier. En effet, depuis lors, plusieurs évéques irlandais acceptèrent successivement le titre de légats pontificaux en Hiberuie; et vers le temps ««n^ où cette histoire est parvenue. Chrétien, évéque de Lismore et vicaire , ^]|g du pape , conjointement avec Papire, cardinal romain , entreprit de réorganiser Féglise d'Irlande suivant les vues et l'intérêt de la cour de Rome. Après quatre ans d'efforts, il réussit, et dans un synode ii48. où assistèrent les évéques , les abbés , les rois, les chefs et les autres magistrats de toute THibemie, du consentement de tous les hommes présents , disent les vieux actes, et par rautorité apostolique , furent institués quatre archevêques, à qui furent assignées, comme sièges fixes, les villes d'Armagh, de Dublin, de Gashel et de Thuam^. Mais, malgré l'apparence d'assentiment national donné à ces mesures ^ l'ancien esprit d'indépendance prévalut encore : le clergé d'Irlande montra peu de docilité dans sa soumission au nouvel ordre hiérarchique , et le peuple eut de la répugnance pour les pratiques étrangères, et surtout pour les tributs d'argent qu'on essaya de lever, sous différents noms , au profit de l'église ultramontaine. Toujours mécontente des Irlandais , en dépit de leurs concessions , la cour de Rome continua de les appeler mauvais chrétiens, chrétiens froids et rebelles à la discipline apostolique ; elle épia aussi attentivement que jamais l'occasion d'obtenir plus de prise sur eux, en associant son ambition à quelque ambition temporelle , et cette occasion ne tarda guère à s'offrir.

' Aocipiebat quandoque pecunias quo magiii parceret delicUs subditorum. ( Willelm. Malmesb. Vite ponUflcum.) — Voyez livre ▼, 1. 1.

> Girald. Cambrens. Topographia Hibemiae; Camden, Anglica, Bibfrnica, elc., P.74S.

HM. Lorsque Henri, fils de Geoffroy Plante-Genest, fut devenu roi d'Angleterre , il lui vint à Tesprit de signaler son avènement , comme premier roi de race angevine, par une conquête presque aussi impo^ tante que celle du Normand Guillaume , son bisaïeul maternel. 0 résolut de s'emparer de l'Irlande , et , à l'exemple du conquérant de l'Angleterre , son premier soin fut d'envoyer vers le pape , pour lui proposer de concourir à cette nouvelle entreprise , comme son prédécesseur, Alexandre II, avait pris part à la première * . Le pape alors régnant était Adrien IV , homme de naissance anglaise , dont le nom de famille était Brekespeare , et qui , en s'expatriant fort jeune, avait échappé aux misères de sa condition. Trop fier pour travailler aux champs ou pour mendier en Angleterre , dit un ancien historien , il prit une résolution hardie , inspirée par la nécessité '; il alla en France, puis en Provence , puis en Italie, entra dans une riche abbaye en qualité de secrétaire , devint abbé , ensuite évéque , et enfin pape^; car l'église romaine avait cela de libéral, qu'elle faisait la fortune de tous ceux qui se dévouaient à la servir , sans distinction d'origine. Sur le trône pontifical , Adrien parut avoir oublié tous les ressentiments d'un Anglais contre les oppresseurs de sa nation ; loin de montrer quelque chose de cet esprit qui, peu d'années après, anima l'opposition de Thomas Beket , il aiFectait pour le roi Henri D la plus grande complaisance. Il reçut gracieusement son message relatif au projet de subjuguer l'Irlande, et, d'après l'avis du sacré collège , il y répondit par une bulle , dont voici quelques fragments : « Adrien , évêque , serviteur des serviteurs de Dieu , à son très- (( cher fils en Jésus-Christ , l'illustre roi des Anglais , salut et béné- « diction apostolique ^.. .

a Tu nous as fait savoir, très-cher fils en Jésus-Christ, que tu a voulais entrer dans l'Ile d'Hibernie , pour en soumettre le peuple au (( joug des lois , y extirper les semences du vice, et aussi pour y faire « payer au bienheureux apôtre Pierre la pension annuelle d'un denier « pour chaque maison ^.... Accordant à ce louable et pieux désir la

• MaUb. Paris., t. I, p. 95. — Voyez livre m, 1. 1.

' Ingénue erubescen» in Anglia vel fodere vel mendicare... fort! necenitale aliquid auderecoactus... (Guilielm. Neubrig.» De reb. angllc, p. iai, éd. Heame.) 3 Tanquam de pulvere elcvatus ait, ut sederet in medio principam... (Ibid., p. 190.)

* Ryiner, Fœdera, convenlloiMs, litterœ , vol. I, pars i, p. 49.

^ Signiflcasli siquidem nobis... le Hlberniœ insulam adsubdendum illum populum legibu$(, el vilinrum inde plaiitaria extirpanda velle tntrare... et de singulis domibu»... Ibid.

LIVRB X. m

a faveur qu1l mérite , et à ta requête une réponse bienveillante , nous nse. « tenons pour agréable , qu'afin d'agrandir les limites de la sainte « Église , de borner le cours des vices , de corriger les mœurs y d'en- « raciner la vertu et de propager la religion chrétienne, tu fasses ton « entrée dans cette lie, et y exécutes, selon ta prudence, tout ce que a tu jugeras à propos pour Thonneur dé Dieu et le salut des âmes *. « Que le peuple de cette conti*ée te reçoive et t'honore comme son « seigneur et maître , sauf le droit des églises , qui doit rester intacte « et aussi la pension annuelle d'un denier , due par chaque maison « au bienheureux Pierre et à la très-sainte église romaine ^..,.

« Si donc tu juges à propos de mettre à exécution ce que tu as a conçu dans ta pensée, emploie tes soins à former ce peuple aux « bonnes mœurs, et que , tant par tes eflTorts que par ceux d'hommes « reconnus suffisants de foi, de parole et de vie, l'Église soit, dans tf ce pays . décorée d'un nouveau lustre ' ; que la religion du Christ y « soit plantée et croisse ; qu'en un mot , toute chose concernant a l'honneur de Dieu et le salut des âmes soit, par ta prudence , ordona née de telle manière que tu deviennes digne d'obtenir aux cieux la a récompense éternelle , et sur la terre un nom glorieux dans tous (( les siècles *, »

Ce flux d'éloquence mystique servait, comme on peut le voir, d'une sorte d'enveloppe décente pour un pacte politique absolument sem- . blable à celui de Guillaume le Bâtard avec le pape Alexandre II. Henri II se seraiC probablement b4té d'accomplir, comme Guillaume, son étrange mission religieuse , si une autre conquête , celle de l'Anjou , sur son propre frère Geoifiroy , n'eût presque aussitôt détourné son attention. Ensuite il guerroya contre les Bretons et les Poitevins, qui , malavisés pour leur salut , préféraient leur indépendance nationale au joug d'un ami de l'Église. Enfin la rivalité du roi de France, ^^^

' Nos iUque, pium et Uudabile desiderium tuum cum f«Yore con^ruo prosequenlea,... acceptum habemas ul iniulam illam ingrediaris et quœ ad bonorem Dei et ad ululem illiuaterrœ tpeclaverini exequaria. (Rymer, Fcedera. conventiones , li lierre, vol. I, pan I, p. 19.)

3 Et illiu^ tfrrs populos bonoriflce te reripiat, et 8icul dominum venerelur ; jure nimirum ecclesiarum illibato integro permanente et iralva heato Petro et sacrosaniir romanip ecclesl» de singuHs doroibus aunua unius denarli pentione. (Ibid.)

^ Si ergo quodcœpiBii anirao... ut decoretur ibi ecclesia. (Ibid.)

* Ut a Dec sempitems mercedis cumulura consequi mcrearis et in terris giorio- Rum nomen ?aleas in Pipculii» obtlnere. (Ibid.)

4i8 LIVRE X.

4156 qui ne cessait jamais de s'exercer , soit ouvertement , soit en secret y liée, et surtout la longue et sérieuse querelle avec le primat de Ganterbury, Fenipéchèrent d'aller conquérir, en Irlande , la royauté temporelle pour lui-même, et pour le pape la royauté spirituelle, jointe à la rente d'un denier par maison. Lorsque Adrien IV mourut, sa bulle dormait encore, attendant de l'emploi , au fond du trésor des chartes royales d'Angleterre , et elle y eût peut-être vieilli durant toute la vie du roi , si des événements imprévus n'avaient amené Toccasion de la faire paraître au grand jour.

On a vu plus haut comment des aventuriers normands et flamands de naissance avaient conquis le territoire de Pembroke et une portion des côtes occidentales du pays de Galles ^ En s'établissant sur les domaines usurpés par eux, ces hommes n'avaient point quitté leurs anciennes mœurs pour des habitudes d'ordre et de repos ; ils consommaient au jeu ou en débauches tout le revenu de leurs terres , et les épuisaient au lieu de les améliorer, comptant sur de nouvelles expéditions , plutôt que sur l'économie domestique, pour réparer un jour leur fortune. En un mot , dans la condition de grands propriétaires , de riches seigneurs terriens , pour parler le langage de l'époque , ils avaient conservé le caractère de soldats d'aventure, toujours disposés à tenter les chances de la guerre au dehors, soit pour leur propre compte, soit aux gages d'autrui. G'est sous cet aspect qu'ils se firent remarquer des habitants de file d'Érin , qui souvent venaient visiter, pour des affaires de négoce , les côtes du pays de Galles. Pour la première fois alors il se trouvait dans le voisinage de l'Irlande une colonie d'hommes exercés à porter l'armure complète, que, dans ce siècle, on appelait l'armure française*; la vue des cottes de mailles et des grands chevaux flamands des compagnons de Richard Strongboghe , chose nouvelle pour les Irlandais , qui ne connaissaient que H6« les armes légères, leur causa une grande surprise '. Les voyageurs et ^^^ les marchands, à leur retour, firent des récits merveilleux de la force et de l'adresse guerrière des nouveaux habitants de l'ouest de la Grande-Bretagne. Dans ce même temps, le chef d'une des provinces

' Voyez plus haut , t. II, livre viii , p. 47 et 18.

• Armalura gallica. (Girald. Cambrens. De illaudabilibus Walliœ.)

' Nudi et inermes ad bella procedunt. (Girald. Cambrens. Topographia HiberaiiP;

Camden, Anglica, Hibernica, etc., p. 738.) — Inermes corpore pugiiant. (Chron.

Johan. Dromton, apud hi»t. anxl. S<*ript., t. I, col. 1075, éd. Selden.)

orientales de l'Irlande se trouvait en querelle et en guerre avee Fun i«m des chefs ses voisins. Frappé de ce qu*il entendait raconter des con- nm. quérants du. pays de Pembroke, il s'avisa d'adresser à quelques-uns d'entre eux la demande de s'enrôler à son service pour une forte paye, et de l'aider à ruiner son ennemi , dont il poursuivait la perte avec l'acharnement passionné que les Irlandais portaient malheureusement dans leurs guerres civiles*.

Les Normands et les Flamands du pays de Galles , quoique ornés, iim. depuis leur conquête , des titres d'honnemr qui désignaient l'homme riche et puissant dans la langue française du moyen âge, ne trouvèrent rien d'étrange dans la proposition de l'Irlandais Dermot, fils de Morrogh^, chef ou roi du territoire^ de Lagheniagh, autrement nommé Leinster. Us convinrent avec lui du taux de la solde ' et de la durée' du service, et s'embarquèrent au nombre de quatre cents chevaliers, écuyers et archers, sous la conduite de Robert fils d'Etienne, Maurice fils de Gérauld , Hervé de Mont-Maurice et David

de Barry *. Ils naviguèrent en droite ligne de la pointe la plus occiden- a taie du pays de Galles à la pointe la plus orientale de l'Irlande, et abordèrent près de Wexford, ville fondée par les Danois durant leurs courses de piraterie et de commerce. Cette ville, qui faisait partie du territoire de Dermot Mac-Morrogh , lui avait été enlevée par les manœuvres de son adversaire et la défection des habitants *. Ceux qui ' la gardaient sortirent à la rencontre de l'armée ennemie et de ses auxiliaires ; mais , quand ils virent les chevaux bardés de fer, les harnais de mailles et tout l'attirail , nouveau pour eux , des cavaliers venus du pays de Galles , une sorte de terreur panique les saisit. Quoique beaucoup plus nombreux , ils n'osèrent engager le combat en rase campagne, et brûlant, dans leur retraite , tous les villages voisins, avec les provisions qu'ils ne pouvaient emporter, ils s'enfermèrent dans les murs de Wexford*.

< Girald. Cambrens. Hibeniia expugnaU; Camden, Anglica, Hibernica, etc., p. 760 et 761. — Chron Walter. Hemingford., apud rer. anglic. Script, t. H , p. 496 , cd. Gale.

3 Mac-Morrogh.

3 Spe lucri prufuaioris. (Chron. Waller. BemiDgford.,apud rer.angliç. Script., t. Il, p. 4M, éd. Gale.)

* Robertus Slephanl.fllius... Herveiut de Monte Maurisco. (Girald. Cambrens. Hibernia eipugnata; Gamden, Anglica, Hibernica, etc., p. 764.)

» Ibid , p. 764 et 7%i.

* Videna aulem ordlnatai prnler Bolilum acies et equestrem turmam loricit» et galeis

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