II
4«M Dennat et les Nonnands «n fireat le siège et livrèreot tr^i aiwatttft 4170. conséoutife avec peu de sitocèSy parce que les grands chevaux , les lances de huit coudées , Tarbaiète et les cuirasses dp mailles n'avaient de grands avantages qu'en plaine. Mais les intrigues de l'évoque de Wexford , qui eut le crédit de réconcilier les habitants avec leur roi» firent ouvrir les portes à Tallié des étrangers, qui , entré dans la ville sans coup férir, marcha aussitôt, dans la direction du nord-ouest, à la poursuite de ses adversaires et à la délivrance de son royaume * . Dans cette expédition, la tactique militaire et Tarmure complète de ses alliés lui fureat d'un grand secours. Les armes les plus redoutables des habitants d'Érin étaient une petite hache d'acier, de longs javelots et des flèches courtes mais très-aiguës. Les Normands , que leur vêtement de fer préservait de Fatteinte de cette espèce d'armes, abordaient de près les indigènes , et pendant que le choc de leurs grands dextriers culbutait les petits chevaux des Irlandais , ils attaquaient, avec leurs fortes lances ou leurs larges épées, Thomme qui n'avait pour armure défensive qu'un bouclier de bois léger et de longues tresses de cheveux serrées en nattes des deux côtés de la tète ^ Tout le pays de Leinster fut reconquis par le fils de Morrogh , qui, ravi du secours prodigieux que lui avaient prêté les Normands, après leur avoir payé leur solde avec fidélité, les invita à demeurer près de lui , et leur ofirit, pour les retenir^ plus de terres qu'ils n'en possédaient ailleurs ^. Dans l'eifusion de sa reconnaissance, il donna à Robert fils d'Etienne, et à Maurice fils de Gérauld, le gouvernement et tout le revenu de la ville de Wexford et de sa banlieue; à Hervé de MontrMaurice deux districts sur la côte , entre Wexford et Water^ ford, et à tous les autres des possessions proportionnées à leur grade et à leur talent miUtaire ^.
Cet appel des étrangers dans les querelles intérieures du pays, et surtout l'établissement de ces étrangers en colonies permanentes
clypeinque fulgentibus inaignem... suburblo toto igné sucoenso iq aUOin intr« muitM reversa tuscepit. (Girald. Cambreu&. Hibemia cxpugnala; CamdeD, ADgUca, HUmtnica, etc., p. 763.)
* InlervenieiiUbus... in urbe epiacopis. ( Ibid.)
' Girald. Gambreus. Topograpbiu Hibemiœ. — Spenser't State of Ireland. — Ces treues de cheveux se uoin niaient glïbê en langue irlandaise.
^ Née Buoft adjutores abire pasaus est. (Ghron. Walter. UemiDgford., apud rer. anglic Scripl., t. H, p. 498, éd. Gale.)
« Girald. Cambrei». Uibernia expugnaia; Camden, ADglica, flU>ernica, etc., p. 768.
dans les villes et sur le territoire du roi de Leinster. alarma loiitifs 4im les provinces voisines , et l'ininittîé particulière contre Dérmot se m» transforma en hostilité nationale*. D Ait mis, comme ennemi public, au ban de la confédération irlandaise , et, an lieu d'an seul roi ^ presque tous lui déclarèrent la guerre. Les nouveaux colons, voyant leur cause intimement liée à la sienne, résolurent de faire tous leurs efforts pour le soutenir en se défendant eux-mêmes, et au premier bruit de Torage qui s'amassait, ils envoyèrent quelqu'un des leurs en Angleterre recruter des aventuriers et des vagabonds, normands, français, ou même anglais de race '. On leur promettait une soMe et des terres; il en vint un grand nombre que le roi Dermot accueillit comme les premiers, et auxquels il fit, dès le débarquement, une fortune toute différente de leur fortune antérieure, dont le mauvais état se trahissait par les surnoms mêmes de quelques-uns d'entre eux , comme Raymond le Pauvre , qui , sans changer de sobriquet, devint haut et puissant baron sur la côte orientale de l'Irlande ^.
La colonie étrangère, graduellement accrue àous les auspices du chef de Leinster , qui voyait désormais en elle son unique sauvegarde, avait, malgré ses engagements, une tendance à séparer sa cause de celle du roi irlandais , et à former par elle-même une société indépendante. Bientôt les aventuriers dédaignèrent de mar* cher au combat sous la conduite de celui dont ils recevaient la solde^ d'uu homme ignorant la tactique , ou, comme on s'exprimait alors, les faits d'armes de la chevalerie. Ils voulurent avoir un capitaine d'une grande réputation en guerre, et invitèrent à venir les commander Richard, fils de Gilbert Strongboghe, et petit-fils du premier comte de Peinbroke *. Cet homme , fameux entre les descendants des* conquérants du pays de Galles , comme celui qui possédait les plus vastes domaines , se trouvait alors tellement appauvri par ses dépenses excessives et si fort inquiété par ses créanciers , que, pour
> Cùm... totiuB Hiberni» populi indignari et iamaltQari Inciperent, eo quod gentem anglicam Bibernise immisisseot... (Gbron. Walter. Hemingford., apud rer. anglic. Script., t. Il, p. 498, éd. Gale.)
3 llli metuentes paucitati suœ. accilis ex Anglia viris inopia laborantibus etpucri cupidis. (Ibid.)
s Le Powre, Belon là vieille orthographe française. Poer, ou Pawer, est encore at^ourd'hui le DOin d'une famille noble dirlaude.
< Btquia nondum habebaBt proprium principem, ncc pro voto pastorefD .. (Ibid.)
4io« Aiir leurs poursuites et réparer sa fortune, il n*hésita pas à se rendre
1470. & rappel des Normands d'Irlande '.
4170. Sa réputation et son rang lui firent trouver de nombreux compagnons^-Il aborda, avec plusieurs vaisseaux, des soldats et des munitions de guerre , au môme lieu où les alliés de Dermot avaient débarqué deux ans auparavant, et fut reçu avec de grands honneurs par ses compatriotes et par le roi de Leinster, forcé d'accueillir avec joie ce nouvel ami , qui pouvait devenir un jour redoutable pour lui-même ^. Richard joignit son armée à la colonie normande, et prenant le commandement de toutes ces forces , il attaqua Waterford , ville du royaume de Mumham ou de Munster, la plus voisine du territoire occupé par les Normands. Cette ville, fondée par les corsaires septentrionaux, conmie l'atteste son nom teutonique, fut alors prise d'assaut'. Les Normands y laissèrent une garnison, et, se dirigeant vers le nord , ils allèrent attaquer Dyvlin ou Dublin , autre ville fondée par les Danois , la plus grande et la plus riche de la côte orientale *. Soutenus par toutes les troupes du roi Dermot, ils prirent Dublin , et se mirent ensuite à faire des excursions en différents sens sur le plat paysf s'emparèrent de plusieurs cantons, s'en assurèrent d'autres par capitulation*, et jetèrent les fondements de plusieurs châteaux forts, édifices plus rares encore en Irlande qu'ils ne l'avaient été en Angleterre avant la conquête*.
Les Irlandais, vivement frappés de ce progrès rapide des étrangers , l'attribuèrent à la colère divine; et , mêlant un sentiment d'humanité à leurs craintes superstitieuses , ils crurent conjurer le fléau qui leur venait d'Angleterre , en affranchissant tous les hommes" de race anglaise qui se trouvaient esclaves en Irlande après avoir été enlevés par des pirates ou achetés à prix d'argent ^. Cette résolution
■ Qui cùm essel magnanimus, et supra vires in expensarum profusione ampli wimisque reddilibus extenuaius, et crediloribus obnoiiua... (Ciiron.Walter. HeminKford.) apud rer. anglic Script., t 11, p. 498, éd. Gale.)
' Prsstolantee socioa opUto loetiflcavit advenlu. ( Ibid.} — Girald. Cambrena. Hibernia expui^nalti ; Camdeii, Angitca, Hibernica, etc., p. 700. — ^ Ibid.
* Irruit super Dyvelynum. (Cbroii. Walter. Hemingrord., apud rer. anglic. Script., t. Il, p. 498, éd. Gale.)
^ Plurioios... melu suo territos in fœdus venire coegit. (Ibid.)
* Et locid oplirais muiiitiones coiistruens. (Ibid.) ' Cum universitiilis cunsensu publiée «tatuluna : ut Angli ubique per insulam servi-
tulis vioGulo mancipati in pristinam ruvocentur liberlateiii. (Girald. Cambreiis. Hiljernia expugnata; Camden, Anglica, Hibernica, etc., p. 770.)
généreuse, décrétée dans un grand conseil des chefs et des évéques **^ du pays , ne fit point tomber Tépée des mains de Richard, fils de Gil- 4471. bert. Maître du royaume de Leinster, sous le nom de Flrlandais Dermot, dont il épousa la fille*, et qui devint le protégé et le vassal de ses anciens soldats à gages , le Normand menaçait de conquérir tout le pays, à Taide de nouvelles recrues d'aventuriers qu'il appelait à lui d'Angleterre.
Mais le bruit de Faccroissement prodigieux de cette nouvelle puissance parvenant au roi Henri II, lui inspira une grande jalousie ^. Jusqu'alors il avait vu sans peine et même avec satisfaction rétablissement des hommes d'armes de Pembroke sur les côtes de Tirlande, et leur liaison avec l'un des rois du pays, qui se trouvait, de cette manière , engagé contre ses compatriotes dans une hostilité favorable aux desseins du roi d'Angleterre, si jamais il réalisait son ancien plan de conquête. Mais la possession d'une grande partie de l'île par un homme de race normande , qui chaque jour augmentait ses forces en ouvrant un asile aux aventuriers , et qui pouvait déjà, s'il le voulait, payer au pape la rente d'un denier par maison, alarma fortement l'ambition du roi'. Ilfit publier une proclamation menaçante , pour ordonner à tous ceux de ses hommes-liges qui séjournaient présentement en Irlande, d'être de r<'tour en Angleterre à la prochaine fête de Pâques, sous peine de forfaiture de tous leurs biens y et de bannissement perpétuel. Il défendit en outre qu'aucun vaisseau , parti de ses domaines d'Angleterre ou du continent, abordât en Irlande sous quelque prétexte que ce fùt^. Cette prohibition arrêta les progrès de Richard Strongboghe, qui se trouva subitement privé de tout nouveau renfort d'hommes, de provisions et d'armes '.
1 Fœderati régis flliam uiorem acoepit (Chron. Walter. Hemingford., apud rer. anglfc. Script, t II, p. 498, éd. Gale.)
3 Fama de magnisiemper maJo.ra vulgante... (Girald. Cambrens. Bibernia expognata ; Camden, Anglica, Bibernica, etc., p. 770.) — Cujus tam fausti tuccessus cùro régi innotuissaDt Anglie, motus est rex. (Chron. Walter. Bemingrord., loc.supr. cit.)
' Quod non solum inconsulto, sed etiam ipso inhibante, rem tantam fuisset aggressns (Ibid.)
* Ab Anglorum rege edictum est ut... nulla de oelero navis in Bibemiam... advectare praesumat... (Girald. Cambrens. Bibernia expugnata; Gamden, Anglica, Bibcrnica, etc., pi 770.) — Commeatus navium penitus Interdixit. (Chron. Walter. Beming-> ford.,apud rer. anglie. Script, t. Il, p. 4S8, éd. Gale.)
^ Ne quod ex Anglia subeidium... inferrelnr. (Ibid.)
HTO Fauie de hardiesse personnelle, ou de moyens réels pour se
4^71 DAainkenir par ses propres forces, Richard essaya de négocier un accommodement avec le roi , et députa vers lui , en Aquitaine , Ray-
1171. moud le Gros, Tun de ses lieutenants *. Celui-ci fut mal reçu du roi, qui ne voulut répondre à aucune de ses propositions, ou plutAt y répondit d*une manière assez expressive , en confisquant tous les domaines de Richard en Angleterre et dans le pays de Galles'. Diana le même temps , la colonie normande du pays de Leinster essuya une attaque violenta de la part des hommes de race danoise établis sur la cûte nord-est de rirlande, réunis aux Irlandais de race indigène. Les ooniédérés étaient soutenus par Godred , roi de File de ifAn y Scandinave de nom et d'origine , et chef d'un peuple mélangé
\m de Galles et de Teutons. Ds tentèrent de reprendre Dublin; les Normands résistèrent;, mais craignant les effets de cette nouvelle ligue formée contre eux dans le dénûment où ils se trouvaient de tout secours extérieur, pa^* suite des ordonnances royales , ils crurent ne pouvoir, mieux faire que de se réconcilier avec le roi , à quelque prix que ce fût'. Henri II exigea des conditions fort dures ; mais le comte de Pembroké et ses compagnons s'y soumirent. Ils donnèrent au roi la cité de Dublin avec les meilleures des villes qu'ils avaient conquises \ Pour prix de cet abandon, le roi rendît à Richard, fils de Gilbert, ses domaines confisqués , et confirma aux Normands d'Irlande leurs possessions territoriales, pour les tenir de lui en fief, sous condition de foi et d'hommage^. De chef souverain qu'il était, Richard Strongboghe devint sénéchal du roi d'Angleterre en Irlande ; et le roi lui-même se mit promptement en route pour aller visiter les nouvelles possessions qu'il venait d'acquérir sans aucune peine.
ii7t. Le lieu du rende^vous assigné à l'armée royale fut la côte occidentale du comté de Pembroké. Avant de monter sur son vaisseau, Henri H fit ses dévotions dans l'église de Saint-David, et recom-
• Girald. Cambrens. BibernU expugnata ; CamdeD, Anglica, BIbernica, ete. p. TTC.
3 Fisco juMit appHcari... (Ghron. Walier. Bemingford. , apud rai. anglio Script., I. Il, p. 49S, éd. Gale.)
' la iaam gratiam redire conpuUt (Ibid.)
< BxtorsiL.. ciTlIatem DyveliBUin et cetera <|ue... poU^ra videbanior. (IbidO
^ Residuum Tero oonquiaitionis au» de rege el beredibtts suis ipse et baeredea sai reoofnoBcerent (Girald. Cambreai. Hibemfa expugnata; Qamden, Anglica, Biber-> nica, etc., p. 77S.)
manda au ciel le voyage qu'il entreprenait, disait-il, pour Tac- <««• croissement de la sainte Église*. Il prit terre k Waterford , où les chefs normands du royaume de Leinsler, et Dermot, flls de Morrogh, encore roi de nom, mais dont la royauté titulaire expirait nécessairement à l'entrée du roi étranger, le reçurent comme , dans ce siècle, les vassaux recevaient un seigneur suzerain •. Leurs troupes se joignirent à son armée , qni marcha vers l'ouest, et parvint sans résistance Jusqu'à la ville de Cashell. Les habitants de tout le pays voisin, désespérant de tenir tête à de si grandes forces , ém^rèrent en foule et se réfugièrent dans la contrée montagneuse qui est au delà du grand fleuve de Shannon. Les rois des provinces du sud, hissés par cette terreur panique à la merci de l'étranger , furent contraints de se rendre à ses sommations , de lui jurer fidélité et de s'avouer tributaires*. Les Normands partagèrent entre eux les terres des Irlandais fugitifs; et quand ces derniers revinrent poussés par la détresse , les vainqueurs les reçurent à titre de serfs sur la glèbe de leurs propres champs. Des garnisons normandes furent placées dans les villes , de? officiers normands remplacèrent les anciens chefs nationaux , et tout un royaume , celui de Cork , fut donné par le roi Henri à Robert , flls d'Etienne , l'un des capitaines d'aventuriers qui lui avaient ouvert si aisément le chemin de l'Irlande *.
Après avon* ainsi partagé et organisé les provinces du sud , le roi se transporta vers le nord , dans la grande ville de Dublin. Dès qu'il y fut arrivé , au nom de son droit de seigneurie , fondé , à ce qu'il cfisait , sur une donation de l'Église , il somma tous les rois irlandais de venir à sa cour, afin de lui prêter le serment de foi et d'hommage'. Les rois du midi s'y rendirent; mais celui de la grande province occidentale de Connaught , auquel appartenait alors la suprématie sur tous les autres et le titre national de roi du pays, répondit qu'il ne se rendrait à la cour de personne , puisque lui seul était chef de toute l'Irlande^. La hauteur des montagnes et l'étendue
< Sanetlqne Dmrfd tede derotls omnibus bon orifice requisita. (Girald. Ombrens Itibrrnla expu^nata; Camden, Anglfca, ffîbemica, etc., p. 775.)
* n>îd.
* Bl fldHttstem juravcrunt. (MaUh. Parte., U I , p. «M '
* Girald. Cambreos. Hibernia expugnala ; Camden, Angifca, Hibernioa , p. 776. ' Ihid.
' Dicent se regem et dominum Hibemiae esse. (Chron- Joban. Bromfoii, apud hiM. angl. SeripL, i. I , coi. 1070, éd. Selden.)
H79. des marais de sa province lui permirent de donner impunément cet exemple de fierté patriotique ^ Ce fut aussi vainement que les sommations du roi d'Angleterre parvinrent dans le nord de Tile : pas un chef de la province de Thuall ou d'Ulster ne vint faire hommage à la cour normande de Dublin , et la souveraineté nominale de Henri II resta bornée par une ligne tirée du nord-est au sud-ouest, depuis Tembouchure de la Boyne jusqu'à celle du Shannon ^.
On éleva à Dublin un palais de bois poli et peint suivant la mode d'Irlande, et c'est là que passèrent les fêtes de Noël ceux des chefs qui avaient consenti à placer leurs mains , comme vassaux , entre les mains du roi étranger'. Là furent étalées, durant plusieurs jours, toutes les pompes de la royauté normande ; et le peuple irlandais , peuple doux et sociable, ami de la nouveauté et susceptible d'impressions vives , se plut , si l'on en croit les vieux auteurs, à considérer avec des regards curieux l'éclat dont s'entouraient ses maîtres, leurs chevaux , leurs armes, et la dorure de leurs habits^. Les membres du clergé et surtout les archevêques , installés peu d'années auparavant par les légats pontificaux , jouèrent un grand rôle dans cette soumission au droit de la force. Il est vrai que les prélats des contrées de l'ouest et du nord ne vinrent pas à Dublin, non plus que les chefs politiques de ces contrées ; mais ceux du midi et de l'est jurèrent au roi Henri fidélité envers et contre tous les honunes '• Ils adressaient au porteur de la bulle d'Adrien IV ce verset souvent appliqué par le clergé aux conquérants : « Béni soit celui qui vient au a nom du Seigneur^. » Mais Henri II ne se contenta point de ces témoignages précaires d'obéissance et de résignation ^ il en exigea de plus durables, et voulut que chacun des évoques irlandais lui remit des lettres signées et scellées en forme de charte authentique, par lesquelles tous déclaraient avoir constitué^, de leur propre mouve-
* Quiaregio quam inhabiUbat inaoceesibilit... (Matth. Paria., t. I, p. IM.)
> GIrald. Gambrens. Hibernia expugnala; Camden, Anglica, Hibemiea, etc., p 776.
3 Palatium regium miro arlifieio, de Tirgia levigatia ad modum patrifB Uiios oani- Iructum... (Roger, de Boved. Aoaal.« pan poster., apud rer. anglic. Script, p. Sas, ed Savile.)
* Gfraid. Gambrens. Hibernia eipugnata; Camden, Angliea, Hihemica , p. 776.
^ PidHitaUbuB ei contra omnes homines juratis. (Ghron. Johan Bromton, apud hiat. angl. Script, 1 1 1 col. 1070, ed. Selden.)
* Benedictos qai venit in nomine Domini.
menty c roi et seigneur de TMande, le glorieux Jiesai^JUê de VEm- ^^''^ ftpereâse, et ses héritiers, à tout jamais ^ »
Le roi Henri se proposait d'envoyer ces lettres au pape régnant, Alexandre III, pour obtenir de lui une confirmation authentique de la bulle du pape Adrien. Afin de prouver d'une manière éclatante qu'il songeait à exécuter les clauses stipulées dans cette bulle pour l'avantage de l'église romaine, il assembla dans la ville de Cashell un synode d'évéques irlandais et de prêtres normands, chapelains, abbés ou simples clercs, pour travailler à l'établissement définitif de la domination papale en Hibemie*. Ce synode prescrivit strictement l'observation des canons prohibitifs du mariage jusqu'au sixième degré de parenté, loi toute nouvelle pour l'Irlande, où se contractaient de la manière la plus innocente une foule d'unions réprouvées par l'Église dans les autres pays chrétiens'. On prit encore , dans l'assemblée de Cashell, d'autres résolutions ayant pour objet de faire prévaloir la discipline canonique, et l'on décréta que le service des églises d'Irlande serait désormais modelé sur celui des églises d'Angleterre. «L'Hibemie, disaient les actes de ce concile, étant aucjourd'hui, par la grâce et la providence divines, soumise au roi a d'Angleterre, il est de toute justice qu'elle reçoive de ce pays l'ordre c et les règles capables de la réformer et d'y introduire une meilleure «façon de vivre*.»
Ces choses se passèrent près de deux années après le meurtre de iits Thomas Beket, dans un temps où le roi Henri se trouvait ramené par 4173. la nécessité politique à de grandes dispositions d'humilité envers le pape ; tout son ancien orgueil vis-à-vis des cardinaux et des légats, et sa volonté de maintenir, contre le pouvoir épiscopal, ce qu'il appelait naguère les droits et la dignité de sa couronne , étaient alors évanouis ^. Le besoin d'obtenir l'aide et l'appui du souverain pon-
* Ipsoft... eum et hsredes auos tibi in reges et dominos in p«>rpetuuni constituisee. (Ghron. Jehan. Bromton, apud hist. angl. Script., t. I, col. 107O, éd. Seldcn.)
3 Giraid- Cambrens. Hiberniacxpugnata; Camden, Anglica, Bibcmic<i, etc., p. 776 et 777. — Ad regnum Hil)erniffi sibi et suis hsredibiis conflrmandum. (Chron. Jehan. Bromlon , apud hIsL angl. Script, t. I , col. 1070, éd. Selden.)
* Giraid. Cambrens., loc. supr. cit
* Dignum enim et jusUsslmum est ut sicut dominura et regem et Anglia sortfta est divinitus Hibernia, sic etiam «xinde vIvendi formam accipiant mcliorem. ( Giraid. Cambrens. Hiberhia expugnata; Gamden. Anglica, Hiberniea, etc. , p. 777.)
^ Salva dignitate coron» nostr». — Voyez plus haut, liv. 11.
^^ tifis , pour assurer sa puissance en Irlande, n'était pas la seule causé II7B. de ce changement, et la mort du primat de Canterbury y avait aussi contribué. Quelque désir qu'eût le roi d'être délivré de son antagoniste, quelque vivement qu*îl eût exprimé ce désir dans ses accès d*îrritation, les circonstances de l'assassinat , commis en plein jour, au pîdd de l'autel , lui déplurent et Tinquiétèrent. «r II était f&ché, «r dit un contemporain . de la manière dont le martyre avait eu lieu, « et craignait d'être appelé traître pour avoir, à la vue de tout le « monde, donné pleine et entière paix au saint homme , et Vavoir € presque aussitôt envoyé périr en Angleterre '. »
Les ennemis politiques de Henri II avaient saisi avidement cette accusation de trahison et de parjure : ils la répandaient avec zèle, et donnaient le nom de pré aux traîtres à la prairie où s'était faite la réconciliation du primat et du roi d'Angleterre *. Le roi de France s'épuisait en invectives et en messages , pour exciter de toutes parts H haine contre son rival, et surtout pour renouveler le soulèvement des provinces d'Aquitaine et de Bretagne'. A l'exemple de la population anglo-saxonne , mais par de tout autres motifs , le roi Louis n'attendit pas un décret de l'église romaine pour ériger en saint et en martyr celui qu'il avait tour à tour secouru , délaissé et secouru de nouveau , au gré de son propre intérêt. L'impression d'horreur que le meurtre de l'archevêque avait produite sur le continent lui four^ nit un prétexte pour rompre la trêve avec le roi Henri , et il se flatta d'avoir le souverain pontife pour auxiliaire dans la guerre qu'il voulait recommencer. « Que le glaive de saint Pierre , lui écrivait-il , c soit tiré du fourreau pour la vengeancedu martyr de Canterbury. ff Car son sang crie au nom de l'église universelle, et demande satis- • faction à l'ËgKse^. » Thibaut, comte de Blois, vassal du rm de France, et qui désirait arrondir, aux dépens de l'autre roi, ses terres voisines de la Touraine , fut encore plus violent dans les dépêches qu'it envoya au pape, cr Le sang du juste , disaitril , a été versé ; les
* Dolebat enim rex de modo martyrii, et f&mae sus plurimam metuebat, ne proditoris elogio ubiqae terrarum notaretar utpole qui... (Gervas. Cantuar. Chron., apud hitt. angl. Script, t. Il , col. 141«, fîd. Seldin.)
' Pratum proditorum. ( Vita B. Thorns quadrîpart., lib- m , cap. i , p. I07«) 3 Voyez plus haut, livre tiii.
* Denudetur giadius Petrf... quia 8ani|ui8 fjus pro universali clamât eccloBiiii. ( Epist. Ludovic, régla ad Alexandr. lU papam.apud Script, rer. caille, el rranclc. , t. XVI, p.MS.)
LIVRB X. 439
ff chiens de cour, les familiers, les domestiques du roi d'Angleterre ^ «se sont f!ùts les ministres de son crime*. Très-saint père, le sang «7t. « du juste crie vers vous ; que le Père tout-puissant vous inspire la c volonté et vous communique la force de le venger'. »
Enfin l'archevêque de Sens , qui s'intitulait primat des Gaules , lança un arrêt d'interdit sur toutes les provinces continentales du roi d'Angleterre*. C^était un moyen puissant de réveiller dans ces provinces les mécontentements populaires , car l'exécution d'une sentence d'interdit était accompagnée d'un appareil lugubre qui frappait vivement les esprits. On dépouillait les autels, on renversait les crucifix, on tirait de leurs châsses les ossements des saints, et on les dispersait sur le pavé des églises; on enlevait les portes, qu'on remplaçait par des amas de ronces et d'épines ; et aucune cérémonie religieuse n*avait plus lieu , si ce n'est le baptême des enfants nouveau-nés et la confession des mourants^.
Les prélats de Normandie , qui n'avaient aucune haine politique contre Henri II , n'exécutèrent point cette sentence ; et l'archevêque de Rouen , qui s'érigeait en primat des provinces continentales soumises au roi d'Angleterre, défendit, par des lettres pastorales, aux évoques d'Anjou, de Bretagne et d'Aquitaine, d'obéir à l'interdit jusqu'à ce qu'il eût été ratifié par le pape ". Trois évéques et plusieurs clercs normands partirent en ambassade pour Rome, afin d'y justifiei* le roi Henri de l'accusation de meurtre et de parjure*. Aucun des membres du clergé aquitain ne fut mêlé dans cette afiaire, soit que le roi se défiât d'eux, soit qu'ils eussent manifesté des dispositions peu favorables à sa cause. On peut juger de l'esprit qui les animait par la lettre suivante , adressée au roi lui-même par Guillaume de Trabinac, prieur de l'abbaye de Grandmont, près de Limoges, abbaye que Henri II aimait beaucoup, et dont il faisait alors rebâtir l'église, cr Ah ! seigneur roi, qu'estn^e que j'apprends de vous? Je ne veux pas
' Canes aulici, familiares et domeaticf régis Angifœ. (Episl. Theobaldi ad Aleiandr. III papam.ibid., p- 460.)
> Vobis iBskiaet vifidiet» vohintatein et suggérât facullatem. ( Ibid.)
' Ipisl. Wlltelmi senonens. arehiep. ad Aleiandr. IH papam, apud Script, rer. gallie. et francle , t. XVI , p. 467 et 475.
* Prstier baptlsma parvalorum et pœnitentias morientitim. ( Bpnt. Aleirandri pape il! ad rothomag. arehiep., ibid.. p. 409.)
^ Epist. Rotrodi rolbomag. arehiep., ibid., p. 477.
' Bpist. anonymi ad Richardam Piclav., archidiar., ihid., p. 4Vt atltt.
UO LIVRB X.
im « que vous ignoriez que> depuis ie jour où je sais que vous êtes tombé iif T,^ « de chute mortelle , j'ai renvoyé les ouvriers qui bâtissaient à vos «gages Téglise de notre maison de Grandraont, afin quMl n'y ait ff plus rien de commun entre vous et nous ^ m
Pendant que le roi de France et les autres ennemis de Henri U lui imputaient directement le meurtre de Tarchevôque de Ganterbury, et s'efforçaient de présenter le crime des quatre chevaliers normands comme l'effet d'une mission expresse , les amis du roi essayaient d'accréditer une version toute contraire. Ils voulaient faire passer la mort violente de Thomas Beket pour un simple accident, où la haine du roi n'avait eu aucune espèce de part. Une prétendue narration des faits, rédigée et signée par un évéque, fut envoyée au pape Alexandre ni , au nom de tout le clergé de Normandie. Les prélats normands racontaient que, se trouvant un jour réunis auprès du roi pour traiter des affaires de l'Église et de l'Etat, ils avaient appris inopinément de la bouche de certaines personnes revenant d'Angleterre, que certains ennemis de l'archevêque, poussés à bout par ses provocations, s'étaient jetés sur lui et l'avaient tué^; qu'on avait caché quelque temps au roi cette fâcheuse nouvelle, mais qu'à la fin elle lui était parvenue , parce qu'on ne pouvait lui laisser ignorer un crime dont la punition lui appartenait par ie droit de la puissance et du glaive ' ; qu'aux premiers mots du triste récit, il s'était répandu en gémissements , et abandonné à une douleur qui mettait à' découvert l'âme de l'ami plutôt que celle du prince, paraissant tantôt comme stupéfait, et tantôt jetant des cris et sanglotant ^ ; qu'il avait passé trois jours entiers renfermé dans sa chambre, refusant toute nourriture et toute consolation, et paraissant avoir le projet de mettre fin à sa vie ^ : <c Tellement, ajoutent les narrateurs, que nous , qui d'abord « nous lamentions sur le sort du primat, nous commençâmes à dés-
* Hem! domine mi rex, quid est quod audio de vobis? Noio yos igiiorare quod... ne in ullo tecum participes essemus. C Epitt. Guillelm. de Trabinao ad Henricura , apud Script rer. gallic. et francic, t. XVI, p. 471.)
' Quod quidfmi inimici ejus, tirebris, ut aiebant, exacerlMtionibus... provocalî, temere in eum irruptione facla... personam ejus aggredi et crudelilerlrucidare persUterunt. (Bpist. Arnulph! leiov. episc. ad Alexandr. UI papam, ibid., p. 4M.)
' Jure potestalis et gladii. ( Ibid. )
* Stupens interdum , et post stuporem ad gemitus acriores et acerbiores amaritudinea revolutUB. Clbid.)
* Volunlariam sibi perniciem indicere. ( ibid.)
LIVHE X. 444
c espérer du roi , et à croire que la mort de l*un amènerait malheu- U7% « reusement celle de l'autre ^ Enfin ses amis intimes se hasardèrent ^^^, « à lui demander ce qui i* affligeait à ce point et l'empêchait de reve- « nir à lui-même. — C'est que je crains, répondit-il , que les auteurs « et les complices de cet abominable forfait ne se soient promis Tim- « punité, se fiant sur mon ancienne rancune , et que ma réputation « ne soufire des mauvais propos de mes ennemis, qui ne manqueront «pas de m' attribuer tout^; mais, par le Dieu tout-puissant, je n'y « ai coopéré en aucune façon , ni de volonté ni de conscience , à « moins que l'on ne regarde comme un délit de ma part l'opinion, « conservée encore par certains hommes, que j'aimais peu Tarche- «vêque*. »
Ce récit, dans lequel l'exagération des sentiments , l'appareil dramatique , l'afiectation de présenter le roi comme l'ami le plus tendre du primat, sont des signes évidents de fausseté , obtint peu de crédit à la cour de Rome et dans le monde. Il n'empêcha point les malveillants de propager la croyance , également fausse , que Thomas avait été tué par l'ordre formel de Henri IL Pour affaiblir ces impressions, le roi prit le parti d'adresser lui-même au pape une relation du meurtre et de ses propres regrets plus conforme à la vérité que celle des prélats de Normandie , sans cesser pourtant d'être inexacte. Dans cette lettre, le roi d'Angleterre se gardait bien d'avouer que les quatre assassins étaient partis de sa cour , après l'avoir entendu proférer une exclamation de fureur qui pouvait passer pour un ordre, et il exagérait ses bons offices envers le primat, ainsi que les torts de ce dernier. « Je lui avais rendu, disait-il, mon amitié et la pleine possession de ses « biens ; je lui avais accordé de rentrer en Angleterre honorablement « défrayé par moi* ; mais, à son retour, au lieu des joies de la paix, c il a apporté le glaive et Tincendie. Il a mis en question ma dignité «royale^ et exconununié sans raison mes plus zélés serviteurs*.
* Bt in alterius nece miserabiliter utrumque crQdehainus interilBse. (Epist. Aruulphi lexox. cplsc. ad Alexandr. i\\ papam, apud Scripl. rer. gaUic et francic, t. XVI, p. 469.)
> Ne Mderis auclores et complices, veteris rancoris confidenUa, impunitalem aibi erioiinis promUissenl... (Ibid.)
* Niai forte in hocdeiicium stl quod adhuc minus dilivere credeoatur... (Ibid.y
* El cum honesto commuât u in Angiium traiisfrelaro concesai. (Epist. Henrici régis adAlcrandr. 111 papam, apud Script, rer. gaJlic.et francic, t. XVI, p. 470.)
^ Ipse Tero in ingressu suo, non pacis loBUUam , sed igneni poiiavii et gladium. (Ibid.)
4«7> « Alorsy ceux qu'il avait excommuniés , et d'autres encore^ as pou- H73. « vaut 3upporter plus longtemps Finsoience de cçt homme , se sont a jetés sur lui, et Tont tué : ce que je ne puis dire sans douleur*. » La cour de Rome fit d*abord grand bruit de l'attentat sacrilège commis contre Toint du Seigneur ; et quand les clercs normands envoyés auprès d'elle présentèrent leurs lettres de créance, et prononcèrent le nom de Henri par la grâce de Dieu roi d'Angleterre, tous les cardinaux se levèrent en criant : a Arrêtez ! en voilà assez ^ ! » Mais quand , sortis de la salle d'audience , et chacun en particulier, ils eurent vu briller l'or du roi' , ils devinrent beaucoup plus traitables, et consentirent à ne point le regarder comme directement complice du meurtre. Ainsi, malgré la clameur publique et les instances de ses ennemis , le roi d'Angleterre ne fut point excommunié, et deux légats partirent de Rome pour aller auprès de lui recevoir sa justification et l'absoudre définitivement \ Les choses en étaient à ce point , lorsque Henri II partit pour l'Irlande, et par cette facile conquête fit diversion à ses inquiétudes. Mais ce succès même le plaça dans une nouvelle relation de dépendance à l'égard du pouvoir papal. Au milieu de ses travaux militaires et politiques dans le pays qu'il venait de conquérir, il avait sans cesse les yeux fixés sur l'autre bord de la mer, attendant avec anxiété la venue des ambassadeurs de Rome. Lorsque enfin, dans le carême qui termina l'année 1172, il apprit que les cardinaux Albertet Théodin étaient arrivés en Normandie, il quitta tout pour se rendre auprès deux, et partit, laissant ses conquêtes d Irlande à la garde de Hugues de Lacy *.
Le roi Henri avait déjà obtenu de la cour de Rome sa radiation de la liste des personnes exconmiuniées pour le meurtre de Thomas Beket; mais cette cour, alors souveraine dans de pareilles causes,
■ Tanlam igitur proterviUtem bominis non ferentes, excommunicaU et alii de •Ant^lla Irrueniiit In eum... (fipist. Henilei régis ad Aleiandr. 111 papam, apud Script, rer. gallic et framic, l. XV 1, p. 470.)
> Aoclamavit Cota curia : Stntlnete! sMtinete! (Bpht Riehardi abbaUs ad Benricum, apdd Script, rer. gallic. et francic.,t. XVl, p. 477}
3 InlervKotu quorumdaui cardinuliuni et magnœ pecuniœ. (Bpisl. anony mi ad Ricliardum Piclav. arcbidiac, ibid., p. 479.)
* Baduir. de Diceto, linag. bidtur., apud bisU angl. Scripl., eot. SS7, éd. 8«lden.
* Mvger. de Hoved. Annal., pars pester., apud rer. anglic. SeripL , p. SM et aS9, éd. Savile. — Giiald. Cambrent. H41»eriiia expuenala; Ganden, Angtica, Uiberniia, etc., p. 778.
\mwi toHiolir» pe$er sur lui l'accasation de comiilicité indiracle '. un Uu pardon absolu et définitif ne devait être prononcé qu'après de nouvelles négociations et de nouveaux sacrifices pécuniaires. Dans le cas où le roi ne souscrirait point aux conditions du traité » ks légats étaient chaînés de mettre en interdit l'Angleterre et les possessions du continent : ce qui devait ouvrir au roi de France rentrée de la Bretagne et du Poitou. Mais en revanche, si Henri II se pliait à toutes leurs demandes , les légats devaient forcer le roi de France, par Ut menace d'une pareille sentence, à conclure aussitôt la paix avec Tautre roi *.
La première entrevue du roi d'Angleterre avec les deux cardinaux eut lieu dans im couvent jprès d'Avranches. Les demandes des Romains, qui sentaient la position f&cheuse où se trouvait le roi , furent tellement exorbitantes , que c^ dernier, malgré sa résolution de faire beaucoup pour plaire à l'Église , refusa de se soumettre à ce qu'ils lui proposaient. U leur dit en les quittant : a Je retourne en Irlande, « où j'ai beaucoup d'affaires ; quant à vous, allez en paix sur mesterres, a partout où il vous plaira, et accomplissez votre mission '. » Mais Henri II ne tarda pas à songer que le poids de ses affaires d'Irlande serait bientôt trop lourd pour lui sans la faveur pontificale ; et , de leur côté, les cardinaux devinrent un peu moins exigeants. On se réunit de nouveau , et après des concessions muluelles, la paix fut conclue entre la cour de Rome et le roi, qui, selon la relation officielle envoyée par les légats, se montra plein d!humilité, de crainte de Dieu et d'obéissance à l'Église^. Les conditions imposées à Henri II furent un tribut en argent pour les frais de la guerre contre les Sarrasins, l'obligation de se rendre en personne à cette guerre, ou de prendre la croix , comme on disait alors , enfin l'abolition des statuts de Clarendon et de toutes les lois, soit anciennes, soit nouvelles, qui seraient condamnées par le pape '.
* Bpist anonymi ad Richardum Pictàv., archidiac, apud Script, rer. galllc. et francic.,t. XVI,p.479.
' Script, rer. gallic. et francic, t XIII, p. 749.
* Vu» autem In pace ile per terrum meam ubl vobis placuerit, et agile legalioneoi •icut vobia injunctum eat. (Anonymi episl., apud Scripl. rer. gaUic et fraucic, t. XVJ, p. m.)
* Cum tanta humiiitate... obedientem Dec... ( AlberU et Theodwini cardinal, epial., apud Script, rer. gallic. et francic, t. XVI , p. 480. j
& Quod prava atatuta de Qarenduda et omnes malus conBuetudine*... peuitua demitteret, Juita mandatum domini Papœ. (Anonymi epist, ibid.)
4 a LIVRE X.
4«7s. En vertu d'un arrangement préalable Je roi se rendit en cérémonie dans la grande église d'Avranches, et, posant la main sur TÉvangile, jura , devant tout le peuple , quMl n*avait ni ordonné ni voulu la mort de rarchevéque de Ganterbury, et que, l'ayant apprise, il en avait ressenti plus de chagrin que de joie ^ On lui récita les articles de la paix et les promesses qu'il avait faites, et il fit serment de les exécuter toutes de bonne foi et sans mal engin '. Henri , son fils atné et son collègue dans la royauté , le jura en même temps que lui ; et , pour garantie de cette double promesse , on en dressa une charte , au bas de laquelle fut apposé le sceau royal *. Ce roi qu'on avait vu naguère si plein de fierté devant la puissance pontificale, engageait les cardinaux à ne l'épargner en, rien, a Seigneurs légats, a leur disait-il , voici mon corps , il est en vos mains; et sachez pour a sûr que, quoi que vous ordonniez, je suis prêt à obéir ^. » Les légats se contentèrent de le faire agenouiller devant eux pour lui donner Tabsolution de sa complicité indirecte, l'exemptant de l'obligation de recevoir sur son dos nu les coups de verge qu'on administrait aux pénitents^. Le môme jour, ii expédia en Angleterre des lettres scellées de son grand sceau pour annoncer à tous les évoques qu'ils étaient dorénavant dispensés de leur promesse d'observer les statuts de Giarendon ^, et annoncer à tout le peuple que la paix était rétablie, à l'honneur de Dieu et de l'Église, du roi et du royaume '. Un décret pontifical qui déclarait Tarchevôque Thomas saint et martyr, et dont les légats s'étaient munis , comme d'une pièce diplomatique nécessaire à leur mission, fut aussi envoyé en Angleterre , avec ordre de le promulguer dans les églises et sur les places publiques, dans tous les lieux où jusqu'à ce moment avaient
* In publica audienlia... Uctis Bacrotanclis BTangelliB^.. et... plus inde doluit quam lœtaluA est. (Aiionyini ephU, apud Script, rer. pallie, et francic, t XVJ, p. 4S4.)
> Abtjque fraude et malo iiigfDio- ( Ibid., p. 485.)
3 Fecîl eliam Uenricum Ûlium suuid jurare... apponi sigillum suuia. (Roger, de Ho ved. Annal., para poster., apud rer. auglic, Script., p. 519, éd. Savilc.;
* Ecoc, iiiguil, Duniini legaU , corpus meum in manu vestra est; scilote pro oerto quod, quidquidjusscritis. . (Allouerai epi^t apud Script, rer. gallic. etfraucie., t. XVI, p. 485.)
^ Flexi^ genibus... non tamen eiuslis vettibus, neque vuineribus apposills. (Ibid.)
* Relaxavit episcopos de promissione quam ei feoerant. (Albert! et Theod%ini cardinal, epist., ibid., p. 486.)
' Ad honorem Dei et ecclesie, et meum et regui met. (Epitt Benrici Angl. rcgia ad Barlholomœum eionieiis. episc.. ibid., p. 4t7.)
été fouettés et piloriéseeux qui osaient appeler crime Tassassinat de un. Vennemi du roi * .
A l'arrivée de ces nouvelles et du bref de canonisation , il y eut une grande rumeur parmi les hauts personnages d'Angleterre , laïques et prêtres; car il s'agissait pour eux de changer subitement de langage et d'opinion et d'adopter comme un objet de culte public Fhomme qu'ils avaient persécuté avec tant d'acharnement. Les comtes y les vicomtes et Ies« barons qui avaient attendu Thomas Beket sur le rivage pour le tuer^ les évoques qui l'avaient insulté dans son exil , qui avaient envenimé la haine du roi contre lui, et porté en Normandie la dénonciation qui fut cause de sa mort^ s'assemblèrent dans la grande salle de Westminster, pour entendre la lecture du bref papal conçu en ces termes ' :
« Nous vous avertissons, tous tant que vous étes^ et vous enjoignons tf par notre autorité apostolique , de célébrer solennellement la mé- « moire de Thomas, le glorieux martyr de Ganterbury, chaque année, a au jour de sa passion ', afin qu'en lui adressant vos prières et vos ff vœux , vous obteniez le pardon de vos fautes , et que celui qui « vivant a subi Texil, et mourant a souifert le martyre pour la cause «du Christ, étant invoqué par les fidèles, intercède pour nous aua près de Dieu *. b
A peine la lecture de cette lettre était-elle achevée , que tous les Normands, clercs et laïques, élevèrent ensemble la voix, et s'écrièrent : Te Deum laudamus ^. Pendant que quelques-uns des évéques continuaient de chanter les versets du cantique de réjouissance , les autres fondaient en larmes, et disaient d'un ton passionné : a Hélas ! a malheureux que nous sommes, nous n'avons point eu pour notre a père le respect que nous lui devions, ni dans son exil, ni quand a il revînt d'exil, ni môme après son retour*. Plutôt que de le secourir
■ Voyez plus haut, liv ix.
3 Apud WeBimonasteriam reeitatœ fuerunt literœ domini Papee in audientia epiacoporum omnium ae baronuro. (MaUh. Paris., 1 1 , p. 197.)
> Natalem Thom» martyria gloriosi cantuariensis. .. diem videlieet paasionis ejus. (Ibid.)
< Ulqui pro Ghristo in vita exilium , et in morte, virtutis oonstantia, martyrium perlulit... (Ibid.)
^ Apicibos autem vix perleetis. levaveninl vocem oftnes in sublime, dicentes...
* Debitam patri reverentiam, aut exulanti, aut ab exilio revertenti, vel etiam reverso. (Ibid.)